L'alphabet commence par ABCD.

Pourquoi cet ordre-là ? Pourquoi pas DAQUSP, ou n'importe quelle autre suite ? Chaque lettre continuerait à faire son travail — représenter un son, permettre d'écrire des mots. Et pourtant l'ordre est ABCD. Il l'est en français, en anglais, en allemand, en espagnol, dans toutes les langues qui ont hérité de l'alphabet latin. Cet ordre est stable depuis le grec et le latin.

Et si cet ordre n'était pas un rangement arbitraire ? Et si l'alphabet, en s'ouvrant, disait une phrase ?

D'où vient l'ordre ABCD

L'ordre ABCD n'a pas été inventé en français. Il vient du latin, qui l'a pris au grec, qui l'a pris à l'hébreu et aux langues sémites anciennes. Nos deux premières lettres, A et B, sont les descendantes directes de Aleph et Beth, les deux premières lettres hébraïques. Le mot alphabet lui-même est l'agrégation de ces deux noms : alpha et beta en grec, aleph et beth en hébreu. L'arabe conserve le même début — alif, bâ'. Toutes les langues sémites de l'époque avaient la même ouverture.

Ce que nous prononçons ABCD est donc, en réalité, l'ordre hébreu ABGD un peu déguisé. Une seule modification : la troisième lettre, qu'on appelait Gimel et qui se prononçait G, a été notée C en latin. Le français en garde la trace dans un mot comme seconde, écrit avec un C mais prononcé « segonde ». Le C est un G qui a changé de robe.

Quand nous récitons ABCD, nous récitons donc en réalité ABGD, la suite des quatre premières lettres hébraïques. Et si l'alphabet contient un message, c'est dans la langue où il est né qu'il faut aller le chercher — l'hébreu.

ABGD veut dire quelque chose

Prenons ces quatre lettres comme un mot hébreu. Elles forment une forme conjuguée du verbe בגד. En prononciation : 'evgod. Traduction : « je mentirai. » Au futur.

Le premier mot de l'alphabet est donc, littéralement, « je mentirai ». Comme si quelqu'un, au moment de commencer à parler, prévenait qu'il allait mentir.

Qui parle ? La tradition biblique donne une réponse évidente : Dieu, créateur du monde et du langage. Celui dont la Genèse dit qu'il a créé le monde en parlant, « Que la lumière soit, et la lumière fut ». Celui dont l'Évangile de Jean reprend l'idée à la première ligne : « Au commencement était le Verbe. » Le monde a été créé par la Parole. Et cette Parole, dès son premier mot, annonce qu'elle est mensongère.

La signature du Père de la Fortune

Que ce soit bien lui qui parle, les quatre lettres le confirment en le nommant.

L'alphabet commence par le A. Pourquoi ? Parce que le A est le son le plus simple qu'un humain puisse produire. Il suffit d'ouvrir la bouche et de faire sortir un souffle — pas besoin de bouger la langue, ni les lèvres, ni les dents. C'est le premier son, celui du bébé. C'est aussi la lettre de l'Unité.

Après le A vient le B. Ensemble, AB forme un mot qui existe dans toutes les langues sémites : père. En hébreu, אב, av. En arabe, أب, ab. On le retrouve dans abbé, abbaye, Abraham (av-raham, père miséricordieux), et jusque dans le mot que les enfants prononcent partout, « papa ».

Les deux premières lettres — celles qui donnent son nom à l'alphabet lui-même — signent : le Père.

Ce qui vient ensuite précise de quel Père il s'agit. GD en hébreu se prononce Gad. Ce n'est pas le nom de Dieu — le vrai nom de Dieu en hébreu ne se prononce pas, il est ineffable, écrit avec quatre lettres (le Tétragramme) dont personne ne connaît la vocalisation exacte. Les commentateurs ont proposé « Yahweh », « Jéhovah », d'autres formes encore, aucune n'étant la bonne car il ne peut y en avoir.

Gad désigne une des fonctions de Dieu : ce que le français appelle la Fortune. Pas l'argent — la Fortune au sens ancien, la destinée, ce qui vous échoit. Une fortune peut être bonne ou mauvaise. Et c'est une notion précise : la Fortune n'est pas le destin fixé d'avance. C'est le destin encore ouvert, celui qu'on peut espérer changer, ou tenir vaillamment comme dans l'expression « faire contre mauvaise fortune bon cœur ».

Le mot ABGD signe donc le Père de la Fortune, la source de tous les destins possibles. Et ce Père-là, source des destins, ouvre en disant : je mentirai. Toute fortune que je distribuerai sera un voile, une trahison. Le verbe est au futur — Dieu ne dit pas « j'ai menti » en créant le monde, il dit « je mentirai ». Toujours. Le monde sera toujours un mensonge, un voile posé entre la vérité et nous.

C'est très exactement ce que le bouddhisme, plusieurs siècles plus tard, appellera māyā — le voile cosmique qui fait croire à la séparation là où il n'y en a pas.

Le nom Gad a par ailleurs eu, dans les langues qui ont hérité de l'hébreu, un destin lexical extraordinaire : le GD de Gad est très exactement le GoD anglais, Dieu. Ce qui donne, quand on lit ABGD avec les voyelles de l'anglais, AB-GoD — Dieu le Père. La fonction hébraïque de dispensateur des destins est devenue, au bout du chemin, le nom courant de Dieu dans toute une famille de langues.

L'autre bout de l'alphabet

Est-ce que la suite continue à raconter cette histoire ? Si l'alphabet s'ouvre par le Père, on peut s'attendre à ce qu'il se ferme par le Fils. Sans Fils, un Père n'est pas Père — il est Dieu tout court.

Regardons la fin. Les quatre dernières lettres de l'alphabet hébreu sont QRSTקרשת.

Prononcées à voix haute, elles font entendre un mot que tout Européen reconnaît immédiatement : KRiST. C'est-à-dire Kristos en grec, la traduction littérale de Mashiah en hébreu — le Messie, l'Oint. Celui que le christianisme appellera Dieu le Fils.

Le parallèle est net : l'alphabet s'ouvre par le Père de la Fortune en hébreu — devenu AB-GoD en anglais — et se ferme par QRST, le Christ en grec. La langue source à l'entrée (l'hébreu), la langue qui a exporté l'hébreu au reste du monde à la sortie (le grec). Père au commencement, Fils à la fin.

Et voici où l'affaire devient sérieuse. Au début, le Père dit « je mentirai ». Or la fin de l'alphabet raconte la plus grande trahison de tous les temps, celle que le Christ lui-même souligne au moment de mourir en criant Eli, Eli, lema sabaqtani — « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ». C'est la dernière parole du Fils. Et c'est celle qui prouve que, tout divin qu'il fût selon le christianisme ultérieur, il a bien souffert la mort la plus atroce qu'on puisse imaginer, la plus lente aussi.

Tout cela dans quatre lettres — QRST — que nous allons analyser comme nous l'avons fait pour les quatre premières.

Ce que dit QRST en hébreu

QRST, comme mot hébreu, se lit d'une seule manière : c'est une conjugaison du verbe שקר (ShQR), qui est en hébreu le principal verbe pour « mentir ». Avec l'inversion d'une seule lettre — fréquente dans l'hébreu ancien — QRST devient SQRT, qui se prononce shiqarta et se traduit : « tu as menti. »

Étonnant alphabet hébreu, qui commence par « je mentirai » et se termine par « tu as menti ».

Qui prononce ce « tu as menti » ? Deux lectures sont possibles, et on peut les garder toutes les deux. Soit c'est le Père qui, ayant annoncé qu'il mentirait, confirme à la fin que le Fils, mis dans le mensonge, ne pouvait que mentir aussi. Soit c'est le Fils qui, sur la croix, accuse le Père d'avoir menti — ce qui est très exactement le sens de son Eli, Eli, lema sabaqtani.

La signature de la croix

Poursuivons l'analyse. Les quatre dernières lettres portent, en clair, la signature de la mort du Christ.

QRST se décompose en QRS + T.

QRS en hébreu — קרש, qeresh — signifie planche de bois. C'est le mot qui désigne, dans le livre de l'Exode, les planches du Tabernacle, les panneaux verticaux qui portaient la Présence divine. La planche debout, dressée.

Pour bien souligner ce qu'on fait avec ces planches, l'alphabet se termine par la lettre Taw, le T de l'hébreu, qui s'écrit — dans sa forme ancienne, en paléo-hébreu — comme une croix. Un simple X, ou une croix droite. C'est la même forme qui a donné notre T majuscule, notre t minuscule, notre X.

QRST se lit donc, en hébreu, dans l'ordre des signes : planche + croix. Ce que sonne QRST à l'oreille grecque — Christ — se dessine en hébreu comme les deux composants matériels de la crucifixion.

Et pour prolonger dans les autres langues européennes, le squelette QRS a essaimé partout avec le sens de croisement : CRoiX en français, CRoss en anglais, KReuZ en allemand, cristal (matière qui pousse en axes croisés), crête (le panache dressé du casque).

Ce que les huit lettres racontent

Les quatre premières lettres et les quatre dernières — huit lettres sur les vingt-deux que compte l'alphabet — racontent un dialogue entre le Père et le Fils.

On ne comprend pas très bien, en le lisant, si le jeu qui se joue entre eux est une comédie, un mensonge cosmique, ou un destin tragique qui se termine très mal. Un Dieu méchant qui triche et colore toute sa création de tricherie, y compris dans le destin de celui qu'il a envoyé pour porter sa parole. Un Christ qui, visiblement, en montant sur la Croix était persuadé qu'à un moment le film catastrophe s'arrêterait — qu'il descendrait en pleine forme de la Croix, pour montrer au monde que la parole dont il était porteur, l'amour des uns pour les autres, était plus forte que toutes les armées de la Terre.

Les Romains verraient ce miracle, comme tous les autres peuples, qui en entendraient parler.

Le Christ avait même demandé à ses apôtres de le trahir, de faire comme Dieu avait fait pour le monde, et de le vendre aux Romains. Ce serait un acte de foi de leur part — ils le verraient monter sur la Croix, souffrir, puis redescendre au nom de la Vérité qui enfin éclaterait dans ce monde de mensonge où la force fait office de loi, où la vérité s'annonce par celui qui a le coup d'épée le plus fort.

Et tous les apôtres se sont défilés. Qui voudrait être une balance ? La foi, c'est bien gentil, mais livrer son Maître, un homme de tant de vérité, aux Romains ? Et puis quoi encore.

Seul Judas accepta de balancer, avec la garantie du Christ, son maître adoré, qu'il ne lui arriverait rien, qu'il guérirait de toutes ses blessures. Judas s'exécuta. Et quel cauchemar ce fut pour lui, la mort du Christ. C'est lui la plus grande victime collatérale de ce mensonge. Il se suicida. La balance de l'homme le plus accompli et honnête de l'histoire. Et le judaïsme encaissa ce prix pour la suite.

L'Immaculée Conception

L'Immaculée Conception résout l'équation. Mais pour la comprendre, il faut repartir du problème de fond, qui est le problème même du Divin.

Le Divin, dans toutes les traditions, est décrit comme radicalement séparé de sa création. Infini. Ineffable. Immuable. Il crée le monde et le regarde d'en haut, à distance. Il est concerné par ses créatures — la Torah dit qu'il se réjouit avec l'homme et qu'il a de la peine à cause de lui — mais il reste extérieur à leur condition. Il ne mange pas, il ne dort pas, il ne meurt pas. Il n'a pas mal aux dents.

Et c'est là le vrai mensonge dénoncé par l'alphabet. Pas un mensonge de contenu, mais un mensonge de position. Le mensonge, c'est de croire que le Divin est en dehors de nous, voilé, séparé. Un Dieu qui aurait créé un monde où l'homme souffre, sans lui-même être concerné par cette souffrance, serait effectivement un menteur. Un menteur cruel. Le « je mentirai » de l'aleph annonce précisément ce voile de la séparation — l'illusion selon laquelle Dieu et sa création seraient deux choses distinctes.

Le Christianisme raconte le moment où cette séparation cesse.

L'histoire du Christ dit ceci : à un moment donné, ce Divin séparé de sa création, qui souffrait de loin, décide de partager le destin de ses créatures. Il se soumet à la Fortune — ABGoD, la source du destin qu'il avait lui-même posée à l'aleph — et il va vivre la vie humaine, sans triche, avec toutes les difficultés qu'elle comporte. Enseigner. Marcher. Jeûner. Se laisser tenter par le diable. Aimer et être trahi. Manger, boire, dormir, avoir peur. Jusqu'à la mort sur la croix.

C'est Dieu qui décide de vivre tout cela. Le Fils est le Père. Ce que dit la théologie chrétienne sous le nom compliqué de Trinité, c'est cela : Dieu vient vivre en personne, dans les plus petits détails, la fortune humaine — la bonne et la mauvaise. Et il le fait honnêtement, sans se ménager de sortie miraculeuse.

La preuve qu'il le fait honnêtement se trouve à la fin, sur la croix. Le Christ, l'humain qui porte le Divin, crie Eli, Eli, lema sabaqtani — « mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ». Il accuse son Père comme si celui-ci était un autre que lui. Or c'est lui-même. C'est cela qui rend la scène si troublante et si vraie. Le Christ est un être quasiment double, à double personnalité : tantôt il sent le Père en lui — « Le Père et moi nous sommes un » —, tantôt il se sent séparé, humain choisi, Messie envoyé par un autre. Il vit dans sa chair la contradiction d'être le Divin descendu à un point tel que le Divin, en lui, oublie qu'il est le Divin. À aucun moment il ne se dit « Dieu ». Il se dit Fils, Messie, Serviteur. Et il souffre comme un homme qui aurait été abandonné par son Père — parce que c'est ainsi qu'il doit le vivre pour que la descente soit réelle.

Une descente qui garderait la conscience d'être divine ne serait pas une descente. Ce serait un déguisement.

Le montage : Anne et Joachim, puis Marie et Joseph

Pour que cette descente puisse s'accomplir, il faut un canal humain préparé. L'Immaculée Conception raconte ce montage.

Premier maillon : Anne et Joachim. Ce sont eux qui enfantent Marie. Le dogme catholique appelle Immaculée Conception celle de Marie elle-même — Marie est conçue par ses parents Anne et Joachim, et elle naît d'eux exempte de ce que le dogme catholique appelle le péché originel — cette part de séparation qu'hérite tout humain à sa naissance. Elle est déjà pure à sa naissance. Non parce qu'elle serait exempte du canal biologique — Anne et Joachim la conçoivent humainement, ordinairement — mais parce que ce qui advient à travers leur conception est une fille qui portera, une génération plus tard, le canal du Divin.

Deuxième maillon : Marie et Joseph. C'est là que se joue la scène concrète.

Marie, adulte, vit dans la Galilée du premier siècle. C'est une petite région extraordinairement politique et religieuse. Les Romains occupent le pays. Les autorités juives locales — les grands prêtres, les Cohanim — composent avec eux, ce qui fait beaucoup de mécontents. Les Hérodiens ont leur ligne. Les Pharisiens et les Sadducéens se disputent en permanence sur la loi et sur son interprétation. Les Zélotes veulent chasser les Romains par les armes. Les Esséniens se sont retirés dans le désert. Deux Juifs, trois opinions.

Le vendredi soir et le samedi matin, à la synagogue, ça discute. Les hommes se lèvent, citent l'Écriture, s'invectivent, montent le ton. Marie est assise avec les femmes, séparée. Elle écoute. Elle voit ce qui se dit et ce qui ne se dit pas. Elle voit les positions se figer, chacun campant sur ce qui l'arrange. Elle voit surtout que personne ne dit ce qu'il faudrait dire — qui serait simple, qui serait juste, qui commencerait par reconnaître que tout le monde a un peu raison et surtout que tout le monde a beaucoup tort.

Elle rentre. Sur le chemin, dans les collines, elle en parle à Joseph.

Joseph l'écoute. De A à Z. C'est un homme rare pour l'époque — pour toutes les époques. Il aime cette femme pour son intelligence, pour sa clarté, pour ce qu'elle voit et que les autres ne voient pas. Il l'écoute sans l'interrompre, sans essayer de reprendre la parole, sans chercher à ramener la conversation vers lui-même. Et il reconnaît, à mesure qu'elle parle, que ce qu'elle dit est juste. Il n'a pas grand-chose à opposer.

Se pose entre eux le vrai problème. Marie a une parole. Elle n'a pas la possibilité de la porter. La synagogue ne l'entendra pas. Les hommes qui se battent le samedi matin n'écouteront pas une femme leur expliquer où ils se trompent.

Ils décident d'un projet. Ils feront un fils. Ils l'élèveront pour qu'il sache parler, pour qu'il sache lire l'Écriture, pour qu'il sache tenir tête aux docteurs de la loi. Et quand il sera devenu un homme, il pourra porter la parole que Marie ne peut pas porter elle-même — la parole que toutes les mères, au fond, voudraient porter : que leur fils soit exemplaire, qu'il ne détruise pas les fils des autres mères, qu'il aime plutôt qu'il ne tue.

Joseph consent. Il ne s'approprie pas le projet. Il ne le récupère pas comme le sien. Il n'y met pas sa propre parole d'homme. Il prête sa force à un projet qui vient d'une femme, sans le voiler par la sienne. C'est pourquoi l'Évangile ne lui donne presque aucune parole propre — Joseph agit, protège, guide, mais il ne parle pas. Sa vertu est le silence consentant.

Ce que Marie et Joseph mettent au monde est ainsi, au sens exact du terme, un enfant parthénogénétique : un fils qui vient d'une femme, avec un homme qui a suffisamment effacé sa propre volonté pour que la parole portée par ce fils ne soit pas celle du père humain, mais celle de la mère. Une mère qui voulait un fils qui parle aux hommes au nom des mères — au nom de toutes celles qui, dans toutes les cultures et dans tous les temps, ont fait au fond d'elles le vœu que leur fils soit exceptionnel.

Et c'est là que le Divin entre. Le canal humain est prêt : un couple qui a déjà décidé, sans en connaître la portée cosmique, de faire naître un fils pour porter une parole qui ne soit pas celle des hommes-qui-se-battent. Le projet humain et le dessein divin vont dans la même direction. Ils se recouvrent sans avoir besoin d'une intervention miraculeuse pour coïncider.

C'est cela, l'Immaculée Conception. Un canal humain et un dessein divin dans le même axe, sans écart. Le Divin qui cherchait par où descendre trouve, en Marie et Joseph, la porte qui s'ouvre sans résistance.

Le sceau visible : le Christ aux cheveux longs

Le Christ, dans son iconographie qui se fixe au IVe siècle — l'époque où se forme le dogme chrétien — est représenté avec des cheveux longs. C'est exceptionnel. Aucun homme de son époque, dans aucune culture méditerranéenne, ne portait les cheveux ainsi. Les Romains les avaient courts, les Juifs aussi, les Grecs de même. Les Assyriens les portaient longs mais toujours avec une barbe massive et martiale qui masculinisait tout. Le Christ des icônes, lui, a les cheveux longs et une barbe légère — juste assez pour se distinguer de sa mère.

Cet aspect féminin va s'accentuer siècle après siècle. La barbe s'adoucit, les traits s'affinent, la peau blanchit, le regard devient contemplatif, la chevelure devient soyeuse et bouclée. Au XIXe siècle, à l'époque exacte où le pape Pie IX proclame le dogme de l'Immaculée Conception (1854), l'imagerie du Sacré-Cœur qui envahit alors le monde catholique produit un Christ dont on peine à distinguer le visage de celui d'une femme, si l'on masque sa barbe. Un Christ qui expose son cœur d'un geste maternel, comme on offre un sein.

C'est le portrait d'un Fils-Mère. Ce n'est jamais un Fils-Père. Le Christ ne se durcit pas au fur et à mesure des siècles, il s'adoucit. Avec le temps, il ne devient pas plus paternel, il devient plus maternel.

Ce que raconte vraiment l'alphabet

L'alphabet hébreu, relu avec cela en tête, dit tout autre chose que ce qu'on avait cru.

Il ne raconte pas un Père menteur qui trahit son Fils. Il raconte le mensonge de croire à un Père séparé.

Le « je mentirai » de l'aleph n'est pas l'aveu d'un tricheur. C'est la mise en garde contre l'illusion de la séparation. Attention : tout ce que je vais transmettre à travers le langage humain sera reçu comme si j'étais en dehors. Mais je ne le suis pas. Le langage, par sa structure même, sépare celui qui parle de celui qui écoute. Il oblige à mettre un « je » en face d'un « tu ». Il ne peut pas dire l'unité — il ne peut que faire semblant que deux choses sont une. Le langage est nécessairement mensonger sur la nature du Divin, parce qu'il est structurellement séparateur.

Le milieu de l'alphabet — rejet, humiliation, déplacement forcé, blessure — n'est pas la trahison d'un Fils par un Père. C'est la vie humaine que Dieu a choisi de vivre. Toute vie humaine passe par le rejet, la honte, le déplacement contraint, la blessure. Le Divin, en devenant homme, ne se ménage aucune de ces étapes. Il les traverse toutes, honnêtement, du même pas qu'un autre humain.

Le « tu as menti » de la fin n'est pas l'accusation d'un Fils contre son Père. C'est le cri d'un être humain qui, à l'instant de mourir, ressent l'abandon comme tout humain le ressent. La preuve que la descente a été jusqu'au bout. Que le Divin, dans le Christ, s'est laissé oublier au point d'être capable, en mourant, d'accuser son propre Soi de l'avoir abandonné.

L'histoire, avant le Christ, était supposée. Dans les mythes grecs, les dieux enfantaient avec les humains, mais gardaient leur olympe. Dans la Torah, Dieu se réjouissait avec l'homme et souffrait avec lui, mais depuis son ciel. Avec l'Évangile, le projet est révélé et rendu conscient. L'humanité est le vase dans lequel le Divin s'est fondu. Il participe à toutes ses peines et à toutes ses joies, et à partir du Christ, cette histoire est annoncée publiquement. Fin de l'époque d'un Dieu séparé et distant qui nous regarderait souffrir.

Un auteur a dit que Dieu était entré dans les fours d'Auschwitz. C'est vrai. Il faut y ajouter cette chose difficile : il était aussi du côté de ceux qui enfournaient. Le Divin qui s'est fondu dans l'humanité s'y est fondu entièrement, sans choisir un camp. Il est du côté du bourreau et du côté de la victime, en même temps. C'est incompréhensible au langage — qui ne sait pas dire deux choses opposées simultanément — mais c'est la seule manière de comprendre. Le langage est forcément mensonger sur ce point, parce qu'il ne peut pas rendre compte de la présence simultanée du bourreau et de la victime dans le même Divin.

L'alphabet hébreu les sépare en deux pôles : les quatre premières lettres — ABGD, Dieu le Père — et les quatre dernières — QRST, le Messie. Il donne l'illusion d'un dialogue à deux. Mais ce n'est pas un dialogue entre deux êtres différents. C'est le monologue d'un même Divin qui, pour se faire entendre, a dû se dédoubler dans le langage. Et au-delà de ce dialogue apparent entre Père et Fils, il s'agit en réalité d'un dialogue entre le Divin et chaque être humain — chaque fils, chaque fille, d'une mère qui a fait au fond d'elle le projet que son enfant soit exceptionnel.

Chaque humain est le Fils. Chaque mère est Marie. Et le Divin descend, à chaque naissance, par le canal de ce vœu maternel — que ce fils, cette fille, ne détruise pas les autres, mais les aime.

L'alphabet, en s'ouvrant sur « je mentirai » et en se fermant sur « tu as menti », nous prévient d'une seule chose : ne prenez pas le langage au pied de la lettre. Le Père et le Fils ne sont pas deux. Le Divin et l'humain ne sont pas séparés. Le mensonge, c'est de croire qu'ils le sont. Et la vérité — celle que le Christ vient dire au prix de sa vie — c'est qu'ils sont un.

Cyrus, Christ, Mahomet

Cette histoire que raconte l'alphabet fait le pont entre le Dieu de l'Ancien Testament, qui s'exprime en hébreu, et le Divin qui affleure dans le Nouveau Testament, qui glisse vers le grec.

Il concerne également l'autre personnage, Mahomet, lui aussi brûlé par l'idée de Dieu, qui vivra lui aussi une vie humaine de difficultés. Il apparaît à la fin, dans le QRS, sans le T de la crucifixion. Son nom de famille : QuRaiSh, la tribu du Prophète. Lui aussi a dû se débattre avec le mensonge apparent, le ShQR que dit l'hébreu — mensonge d'un Dieu qui exige de nous la morale sans la récompense qui va avec.

Ce radical, le QRS, fut le sceau des prophètes et des Messies. Bien avant le Christ et bien avant Mahomet, un homme l'avait porté : KoReSh, le premier Roi des Rois de l'histoire, Cyrus le Grand, Shâhânshâh, le premier dans la dignité, le premier à enseigner ce qu'est régner sur les hommes, sur leur manière de comprendre Dieu. Une dignité exceptionnelle, que la Bible lui accorde en le nommant « Messie de Dieu » — seul personnage non juif de toute l'Écriture à recevoir ce titre (Isaïe 45,1).

Cyrus, Christ, Mahomet — tous trois présents à la fin de l'histoire qui commence par le premier son, le A du Aleph qu'émet Dieu en créant le Monde.

L'Art et la Manière

Deux récits parallèles de la relation entre Dieu et l'homme se dégagent à travers les mots et à travers l'image.

L'alphabet raconte l'identité entre le Père et le Fils pour la souffrance. ABGD au commencement, QRST à la fin — le Père qui annonce le voile, le Fils qui le traverse jusqu'à la mort. Le Fils est le Père qui descend dans la fortune humaine et la vit du dedans, jusqu'au cri sur la croix. C'est l'identité par le partage du destin.

L'art sacré raconte l'identité entre la Mère et le Fils pour le message d'amour. Marie, dans son projet de faire un fils qui parlerait au nom des mères, laisse dans le corps même du Christ la trace de ce qu'elle a voulu transmettre. Le fils porte visiblement la parole de la mère — cheveux longs, douceur, cœur exposé, refus de la destruction. C'est l'identité par le partage du message.

Deux paternités reconnues, chacune à sa manière. L'une par le texte fondateur, l'alphabet lui-même, qui inscrit le Père et le Fils dans les mêmes lettres. L'autre par les milliers d'images produites au fil des siècles, qui inscrivent la Mère et le Fils dans le même visage. Le Divin y descend deux fois — une fois par le Père qui accepte de souffrir en homme, une fois par la Mère qui accepte de parler à travers son fils. Et le Christ est le lieu unique où ces deux descentes se rencontrent.

En précisant bien que tout cela concerne chaque être humain, fils de son Père et fils de sa Mère. L'histoire du Christ est un prototype inscrit dans tous les mots.

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