Deux papes devant la télé

Le football est un rite planétaire de rédemption. Le 13 juillet 2014, deux papes à Rome assistent à sa messe la plus dense — finale du Mondial, Argentine contre Allemagne, au Brésil.

Un rite planétaire

Commençons par le sport lui-même. Le football est le sport le plus regardé du monde — et le seul sport véritablement planétaire. Il faut demander pourquoi. Pourquoi lui, et pas le rugby ? Pourquoi lui, et pas le basket, l'autre grand sport de ballon ?

La réponse tient en très peu de choses. Il suffit d'un ballon — n'importe lequel, parfois une chaussette bourrée de chiffons — et d'un bout de terrain plat. Pas de gants, pas de protection, pas de casque, pas de panier accroché à trois mètres, pas de raquette. Le rugby demande des corps entraînés, des équipements, des règles complexes, un tissu associatif organisé : c'est un sport de pays riche, ou du moins de pays qui a l'infrastructure. Le basket demande un panneau, un anneau, un sol dur — on le voit dans les banlieues américaines mais très peu dans les campagnes africaines ou latino-américaines. Le football, lui, se joue partout où il y a des enfants et un objet rond.

Il y a une exception, intéressante : les États-Unis. Là-bas, le sport-roi n'est pas le football tel que le monde le pratique — le sport américain qui porte le nom de football est en fait le rugby, avec matériel de protection, casques et épaulières. Et l'autre grand sport américain de ballon est le basket, qui reste largement une affaire américaine. Le fait que les États-Unis restent en marge du football mondial dit précisément ce qu'il en est : c'est le seul pays assez riche et assez culturellement autonome pour ne pas avoir eu besoin de ce sport-là. Partout ailleurs — c'est-à-dire dans la totalité des pays pauvres du monde, et chez la totalité des populations modestes des pays riches — c'est le football.

Et pour ces populations, le football n'est pas un loisir. Il est un rêve. Pour tout enfant né dans un pays pauvre, ou pour tout enfant né modeste dans un pays riche, dès qu'il peut courir avec un ballon sans qu'on lui tire dessus, l'objectif de sa vie est de devenir joueur de football et de briller. C'est, hors circuit académique, la seule voie de sortie sociale visible à l'échelle du monde. On peut naître dans une favela de São Paulo ou dans un village du Sénégal et finir milliardaire en dix ans grâce à ses pieds. Aucun autre sport n'offre cette échelle-là de promesse.

Pour les adultes, c'est autre chose. C'est une véritable adulation, au sens propre du terme — au sens religieux du terme. Les chaînes de transmission de la Première Ligue anglaise sont suivies par toute l'Europe, y compris quand l'Angleterre ne joue pas particulièrement bien au niveau des nations. Ce n'est pas la performance de l'équipe nationale anglaise qui remplit les cafés de Madrid ou de Sofia le samedi après-midi : c'est le championnat en lui-même, ses clubs, ses noms magiques — Manchester, Liverpool, Arsenal, Chelsea, Tottenham, Newcastle. Ce sont des mots devenus quasi liturgiques, prononcés le week-end avec la même gravité que les noms des saints le dimanche matin. Et il y a en parallèle la Liga espagnole, la Serie A italienne, la Bundesliga allemande, la Ligue 1 française — chacune avec ses noms magiques à elle.

Ces championnats produisent chaque semaine des versets et des chapitres. Un but historique un samedi soir devient un verset, on le rejoue mille fois, on le commente à la télévision, dans les cafés, dans les cours de récréation. Un match de haut de tableau devient un chapitre, on le raconte encore le lundi. Les cartes de collection avec les visages des joueurs, les albums Panini, les maillots dans les chambres d'enfant : tout cet appareil est très exactement l'iconographie d'une religion.

Et la structure temporelle est celle d'une religion. Il y a la messe du dimanche — le match. À la base de la pyramide, dans les campagnes, c'est le match amical du dimanche après-midi entre le village et son voisin. Un cran au-dessus, ce sont les rencontres de district entre villages fédérés. Encore au-dessus, les divisions régionales, puis nationales, puis les grands championnats, puis la Ligue des champions, puis, tous les quatre ans, le sommet absolu — la Coupe du monde. La pyramide est continue, de l'herbe du village jusqu'au Maracanã, sans rupture. Chaque niveau alimente le suivant.

Et les joueurs de haut niveau s'arrachent à des prix qui ne sont pas des prix : cent, deux cents millions d'euros pour un transfert. Ce sont des sommes qui n'ont plus de sens économique — elles disent seulement combien vaut, dans l'imaginaire mondial, celui qui peut faire lever une foule d'un mouvement du pied. Ce sont des sommes de saint, de reliquaire, de trésor de basilique. Elles ne se justifient que dans une économie du sacré.

Le football est donc, tout à la fois : le sport le plus accessible du monde par le bas, la seule voie universelle de sortie de pauvreté hors études, l'objet d'adulation adulte le plus continu qui existe, et une religion structurée avec ses messes, ses versets hebdomadaires, ses saints monnayables, ses foules et sa hiérarchie. C'est sur ce fond que ce qui suit doit se lire.

Ce que plus d'un milliard de personnes ont regardé le 13 juillet 2014, ce n'était donc pas seulement un match. C'était la messe la plus dense de leur religion, cette année-là. Et ce que ce milliard a regardé, à son insu, c'est un exercice mondial de rédemption, avec le Messie et son équipe.

Vingt-deux joueurs, l'alphabet, et le Goël

Le football a la structure formelle d'un acte de rédemption. Regardons les nombres et les mots.

Sur le terrain, il y a vingt-deux joueurs. C'est le nombre exact des lettres de l'alphabet hébreu — l'alphabet d'origine dont dérivent, directement ou par cousinage, tous les alphabets européens. Vingt-deux lettres pour composer une phrase qui a un sens. Vingt-deux joueurs pour chercher le but. Et le but, en français, c'est le Sens lui-même : l'objectif, la finalité, ce vers quoi on tend. Un match de football, c'est vingt-deux lettres qui essaient, en une heure et demie, de composer une phrase qui aurait un sens — c'est-à-dire un but.

En anglais, cette phrase se dit encore mieux. Le mot est goal. Il désigne à la fois l'action — marquer un but — et l'homme qui l'empêche : le goal-keeper, qu'on appelle familièrement « le goal ». Un même mot désigne la cage, l'action qui la perce, et l'homme qui la défend. Ce glissement, dans une langue moderne, est exceptionnel. En français on a séparé les rôles — le gardien, le but ; en anglais, un seul nom porte les trois.

Or goal, en hébreu, veut dire quelque chose de précis. Ce n'est pas la même langue — c'est la langue de référence du Christ, qui parlait araméen mais lisait hébreu. Et en hébreu, goël (גואל) est le mot qui désigne le Rédempteur. Le goël est celui qui rachète, qui répare, qui délivre. Dieu, dans la Bible, est appelé goël Israël, le rédempteur d'Israël. Le proche parent qui rachète la parcelle d'un cousin ruiné, dans le Lévitique, est un goël. Boaz est le goël de Ruth.

Marquer un but, à la lettre, est donc un acte de rédemption. Et le goal, qui est à la fois la cage et l'homme qui la garde, est le lieu où la rédemption s'opère ou échoue.

Pourquoi un gardien devant la cage ? Non pas pour empêcher qu'il y ait des buts — un match sans but est un match mort. Mais pour trier. Grâce au gardien, ne devient un but que ce qui a fait l'objet d'une grande maîtrise, d'un vrai esprit d'équipe, d'un tir assez fort ou assez précis pour passer. Le gardien fait la qualité du but. Sans lui, tout tir rentrerait, plus rien ne serait rédemption. Et il y a une borne extrême — le hors-jeu — pour signaler où on triche : le joueur qui a l'air de marquer normalement, mais qui avait un mètre d'avance sur la règle, voit son but annulé. Le hors-jeu est la règle qui distingue le vrai but du faux, avec une finesse remarquable.

Le football, donc, dans sa structure : un alphabet scindé en deux — une méiose au sens propre, vingt-deux joueurs divisés en deux camps de onze — qui cherche à composer un sens (un but) sous la surveillance de deux Goël (les deux gardiens), avec des règles qui trient le vrai but du faux. Le joueur qui marque est le sauveur du soir, adulé, porté en triomphe : c'est un Goël au sens actif. Mais le gardien qui empêche l'autre équipe de marquer est aussi un Goël : il sauve les siens. Les deux fonctions se répondent, portées par le même nom.

Messi, un Goël sur une génération

Sur ce fond, un homme fait le lien. Il s'appelle Lionel Messi. Son nom, à la lettre, est celui du Messie — Christos en grec, mashiah en hébreu, l'oint, le sauveur. Ce n'est pas une trouvaille : c'est écrit sur son maillot.

Il porte le nom, et il tient le rôle. Huit Ballons d'Or au total — record absolu de la compétition, personne n'en a jamais eu autant. Une carrière tenue sur près de vingt ans, au plus haut niveau, sans interruption. Une Coupe du monde gagnée en 2022 au Qatar. Une autre atteinte en finale en 2026, à trente-neuf ans, un âge où les footballeurs sont depuis longtemps retraités.

Cette dernière, il l'a perdue. Mais la manière dont il l'a perdue fait signe. Car celui qui l'a battu, avec son équipe, s'appelle Lamine Yamal ; et il existe une photographie, désormais universellement diffusée, d'un Messi tout jeune, à peine plus qu'un adolescent, tenant dans ses bras Lamine bébé à Barcelone quinze ans plus tôt. Le Goël d'une génération passe physiquement le flambeau, sur une image, à son successeur — puis se laisse battre par lui en finale du mondial. On ne pouvait pas plus clairement écrire la transmission. Le Messie qui prépare son successeur en le portant enfant, et qui accepte, à l'heure venue, de céder la couronne : c'est la structure exacte du Goël.

Sur ce fond, un événement singulier

C'est donc à l'intérieur de cette machine — le rite planétaire de rédemption, ses vingt-deux lettres, ses Goël, son Messie de génération — qu'on va regarder maintenant un jour particulier. Le 13 juillet 2014. La finale du Mondial au Brésil, entre l'Argentine et l'Allemagne, jouée au Maracanã de Rio de Janeiro.

Le contexte se dit vite. Le Brésil a englouti quinze milliards de dollars pour organiser cette Coupe, dans un pays où les hôpitaux manquent d'à peu près tout et où l'école publique est un champ de ruines. Une semaine avant la finale, l'équipe brésilienne a été éliminée en demi-finale par l'Allemagne, sept à un, à Belo Horizonte — le pire résultat de l'histoire moderne du football pour un pays hôte. L'humiliation nationale est fraîche. Si l'Argentine, le voisin, gagne maintenant la coupe chez son voisin humilié, la crise politique aux frontières est certaine. Ce n'est pas une hypothèse alarmiste — c'est la lecture minimale que ferait n'importe quel diplomate.

Donc, s'il y a un Bon Dieu, il doit empêcher l'Argentine de gagner ce match-là. Non pas parce que l'Argentine ne le méritait pas — elle avait Messi, qui à cette date avait déjà remporté quatre Ballons d'Or (les quatre autres viendront ensuite), elle avait une équipe magnifique, elle avait tous les droits sportifs de gagner. Mais parce que la conséquence humaine du résultat aurait dépassé le sport.

Pendant ce temps, à Rome

Rome, 13 juillet 2014. Il y a un pape en fonction : François. Il est argentin, né à Buenos Aires, ancien évêque de cette même ville, supporter historique du San Lorenzo, et — ceci n'est pas anecdotique — il est le premier pape argentin de l'histoire, élu depuis un an et quatre mois exactement.

Et il y a, dans un monastère des jardins du Vatican, un autre pape. Il s'appelle Joseph Ratzinger, il porte encore la soutane blanche, on continue à l'appeler Sa Sainteté, il vit à cinq cents mètres du pape régnant, il a démissionné dix-sept mois plus tôt. Il est allemand. Né à Marktl, en Bavière. Théologien de Munich. Le premier pape allemand depuis presque mille ans — le précédent, Victor II, est mort en 1058.

Les deux vicaires devant leur poste

On imagine donc, à Rome, deux hommes en blanc devant deux téléviseurs différents. Chacun est un vicaire du Christ. Chacun a, dans son rôle, l'obligation de la neutralité universelle : le pape est le père de tous les hommes.

Sauf qu'on parle d'êtres humains. François entend les noms de joueurs qu'il a connus à Buenos Aires, il connaît le club de Messi, il reconnaît la musique de la langue castillane sur les commentateurs argentins. Ratzinger entend les noms allemands, il regarde des joueurs de Bavière, il comprend chaque mot des commentaires quand ils passent en allemand.

Ils prient tous les deux, on peut le supposer. Officiellement pour la paix. Officieusement, un tout petit peu, pour leur équipe. Un tout petit peu. Ils sont vicaires du Christ, pas des saints en cellophane. Ils ont un pays, une langue, une enfance, un cœur qui bat quand un ailier de leur équipe déborde sur la ligne de touche.

Ce que voit Dieu

Prenons la scène du côté du Ciel. Le Père et le Fils, ce jour-là, regardent la télévision — puisqu'on est dans une expérience et qu'on peut se le permettre. Le Père a créé le monde et il a donné à ses enfants la faculté d'inventer le football. Le Fils est en poste de Sauveur depuis deux mille ans, il a des relations personnelles avec deux vicaires en fonction sur Terre.

Pour la première fois, une situation absolument inédite se présente. Deux vicaires vivants. Deux pays qui portent leurs deux drapeaux. Deux prières qui montent en même temps depuis Rome, chacune dans une direction différente. Le Père et le Fils sont embarrassés — on peut le supposer sans blasphème, c'est presque une nécessité théologique, puisque Dieu a doté ses vicaires d'un attachement légitime à leur peuple d'origine. Il ne peut pas trancher entre les deux prières sans blesser l'un des deux fils.

Le match se déroule. Zéro à zéro à la quatre-vingt-dixième minute. Personne n'a marqué. C'est exactement le score qu'on donnerait à une prière annulée par une autre prière — la neutralisation céleste des deux vicariats. Les deux papes sont à égalité, aucun ne l'a emporté sur l'autre dans le débat divin.

Prolongations, et le refus des pénalties

Prolongation. Trente minutes de plus. Si personne ne marque, on ira aux tirs au but. Or les tirs au but sont, sportivement, une horreur. Ce n'est plus du football, c'est du casino. On tire, ça rentre ou ça ne rentre pas, la coupe se joue à cinq fois dix mètres. Ce n'est pas dans le jeu. C'est hors du jeu.

Or il est impossible qu'une décision divine, un jour où le Ciel doit arbitrer entre deux vicaires, se prenne au tirage au sort. Ce serait déloger la question sans la trancher. Ce serait laisser gagner le hasard. Dieu ne joue pas aux dés, comme disait à peu près quelqu'un — et surtout pas quand deux vicaires du Christ regardent le résultat.

Donc il faut que quelque chose se produise dans le jeu, avant la fin des prolongations, pour trancher.

La 113ᵉ minute

À la 113ᵉ minute — soit sept minutes avant les tirs au but —, un jeune Allemand de vingt-deux ans, entré en cours de match, reçoit un centre au cœur de la surface argentine. Il contrôle de la poitrine, arme un tir du gauche à la volée, marque. Un à zéro pour l'Allemagne. Sept minutes plus tard, l'Allemagne est championne du monde.

Le drame Brésil-Argentine n'a pas eu lieu. Le pays neutre repart avec la coupe. Le Brésil peut encaisser sa défaite sans avoir à digérer l'humiliation supplémentaire de voir son voisin devenir champion chez lui.

Les deux noms sur la pelouse

Le nom du jeune Allemand qui a marqué le but est Mario Götze. Götze, en allemand moderne, veut dire idole. Le mot vient de Gott, Dieu — comme Götzendienst, le service des idoles, autrement dit l'idolâtrie. Un mondial de football, avec ses stars adulées comme des saints en pyjama court, est très exactement un Götzendienst, un culte d'idoles. Et c'est une petite idole qui marque le but du salut, dans le temple des idoles, à la 113ᵉ minute d'une finale.

Ce n'est pas Dieu qui a marqué le but. Ce joueur-là n'est pas Dieu. Mais le nom porte le sceau, quelque part au-dessus de la mêlée : l'idole (Götze) qui décide, dans le seul temple que le monde reconnaît encore comme universel, avec la racine même de la divinité inscrite dans son passeport allemand.

Et sur l'autre pelouse, dans l'équipe adverse, jouait Messi — dont le nom, on l'a vu, est celui du Messie. Ce jour-là, sur la même surface de gazon, deux joueurs portent des noms théologiquement chargés au-delà du raisonnable. Le Messie argentin et l'Idole allemande. Le Messie perd, l'Idole marque. Ce n'est pas fait pour insulter Messi — c'est fait pour dire qu'à ce moment-là, la rédemption n'était pas de son côté. Le Ciel ne pouvait pas la lui donner sans faire éclater le Brésil.

La lecture de l'expérience

Que faut-il en conclure ? Deux choses.

La première, morale. La légitimité pontificale, ce jour-là, va dans le sens du bien commun. Ratzinger n'est peut-être plus pape en fonction, mais il est encore, dans la lecture proposée dans le dossier Malachie, le pape légitime — celui qui a reçu les clés de Jean-Paul II et qui les tient encore, parce qu'il ne les a rendues à personne en démissionnant. François est pape en exercice, mais dans une chaîne bégayante. Or c'est du côté de l'Allemand, ce jour-là, que le résultat se joue. Et ce résultat évite la catastrophe humaine. La légitimité gagne parce qu'elle va avec la morale, non contre elle. Ratzinger obtient sa victoire allemande, mais cette victoire est celle que le Ciel devait donner pour protéger le Brésil.

Autrement dit : ce soir-là, à la 113ᵉ minute, le destin a désigné qui était pape. Gloria olivæ, la Gloire de l'Olivier annoncée par saint Malachie pour le successeur de Jean-Paul II — c'était Benoît XVI, et lui seul. Elle a été scellée en direct, sur toutes les télévisions du monde, dans le silence du monastère où il vivait retiré. François, malgré la présence du Messi dans son équipe, n'était ni la Gloire de l'Olivier ni Petrus Romanus. Il est ce que le dossier Malachie appelle un bégaiement — le pape en fonction pendant que la chaîne légitime reste, ailleurs, non rendue.

La continuité du nom

Le nom du Messie, dans le match, ne se retire pas au coup de sifflet final. Il continue à figurer dans l'histoire du football aux moments qui comptent. Sous le pontificat de François, Messi conduit l'Argentine à la finale du Mondial 2022 au Qatar — et cette fois-là, il gagne. Sous le pontificat de Léon XIV, à trente-neuf ans, il conduit encore l'Argentine à la finale du Mondial 2026, qu'il perd contre Lamine Yamal. Le Messi de la Coupe du monde a donc traversé, sur douze ans, les trois pontificats successifs : Benoît XVI, François, Léon XIV. Il fait, à sa manière, la couture des trois papes que la prophétie de Malachie assigne aux dernières devises.

Le match derrière le match

Il y a donc un match sous le match. Argentine contre Allemagne, oui — mais aussi Bergoglio contre Ratzinger, François contre Benoît XVI. Et ce match-là, entre les deux hommes, n'est pas anodin. Il commence en réalité bien avant 2014, et bien avant 2013.

Au conclave de 2005, celui qui suit la mort de Jean-Paul II, le cardinal Jorge Mario Bergoglio est un candidat sérieux au pontificat. C'est un fait connu des conclaves, filtré par les indiscrétions ultérieures : Bergoglio arrive en deuxième position aux premiers tours de scrutin, il aurait pu passer devant. Il retire son nom, laisse la voie à Ratzinger. Autrement dit, dès 2005, un cardinal se voit pape. Il l'a été virtuellement, un moment, dans la tête des électeurs et probablement dans la sienne. Il attend son heure. Elle vient huit ans plus tard, à la faveur d'une démission — geste rarissime — de son ancien rival.

Cela introduit dans la maison une complexité qui n'existait pas. Ce n'est pas la même chose d'être élu comme premier choix, à froid, après une mort naturelle du prédécesseur, et d'être élu comme second choix, à chaud, après le retrait volontaire du premier. La chaîne bégaye — non pas parce que François est mauvais, mais parce que sa position même est celle du second qui devient premier après avoir été second. Toute son action pontificale portera ce dédoublement.

Bergoglio, Imbroglio, brouillon

Le nom lui-même en dit quelque chose. Bergoglio se prononce, à l'italienne, presque comme imbroglio — l'embrouillement, la confusion, la situation trouble. Il ne faut pas y voir un jugement moral ; il faut y voir un signe. C'est le pape de l'imbroglio, à plusieurs titres. Sa situation d'ancien candidat retiré fait imbroglio. Sa cohabitation à Rome avec son prédécesseur vivant fait imbroglio. Son ambition inaboutie de son propre aveu — celle d'un pape qui commence beaucoup et ne finit rien — fait imbroglio.

Sur ce dernier point, un exemple suffit à faire voir la structure : la question des abus sexuels dans l'Église. François a été acclamé pour l'avoir prise à bras-le-corps ; il a été moins acclamé pour ne l'avoir pas structurée. Il a lancé beaucoup, il a ordonné peu, il a laissé le dossier ouvert. C'est la marque du brouillon — au sens propre et non péjoratif du terme : celui qui esquisse et laisse à un autre le soin de terminer. Le mot français brouillon, du reste, sonne étrangement bien avec Bergoglio. Ce n'est probablement pas un hasard.

Provost, ou le retour à l'ordre

Vient alors Léon XIV. Élu en mai 2025, presque à l'unanimité, sans avoir cherché le poste — ce qui distingue absolument sa situation de celle de Bergoglio. Il est américain, augustinien, polyglotte, jeune pour la fonction (69 ans à son élection, ce qui est jeune dans un pontificat), en bonne santé. Il vient d'un ordre pauvre, donc à l'abri du reproche de luxe qu'on faisait à Benoît XVI (les fameux chaussons Prada) et de l'ostentation inverse de François (le franciscanisme public, l'appartement refusé, l'œuf dur pris debout).

Et son nom civil est Prevost. En anglais américain, provost est un mot chargé, dont il faut peser les trois sens.

Le premier sens est universitaire. Le provost, dans une université américaine, est le chef des affaires académiques : il supervise les programmes, la recherche, le corps professoral, le budget académique. Il travaille sous l'autorité directe du président, dont il est le second, et il remplace le président en cas d'absence. Il dirige et coordonne les doyens des facultés.

Le second sens est militaire. Le provost marshal est l'officier supérieur à la tête de la police militaire, celui qui maintient l'ordre dans les rangs.

Le troisième sens est religieux et historique, hérité de l'ancien français prévôt. Le provost peut désigner le responsable d'un chapitre cathédral, un haut dignitaire ecclésiastique.

Les trois sens convergent, et ils décrivent exactement ce que Léon XIV vient faire. Il est le chef des affaires — celui qui remet de l'ordre dans les dossiers laissés en plan. Il est le maréchal — celui qui rétablit la discipline dans les rangs. Il est le prévôt — le haut dignitaire qui exerce sous une autorité qui le dépasse, non le patron lui-même. Il n'est pas Benoît XVI, dernier pape légitime au sens plein ; il n'est pas non plus François, brouillon inspiré. Il est celui qui vient continuer le travail, le structurer, le finir, en s'appuyant sur ce que la Gloire de l'Olivier — Benoît XVI — a déposé.

C'est pour cela qu'il fait l'unanimité, ou presque, dès le conclave. Après huit ans d'imbroglio, l'Église a besoin d'un provost. Elle l'a trouvé. Et son voyage en France, actuel à l'heure où j'écris ces lignes, est un triomphe — ce qui n'était pas arrivé pour un pape en France depuis Jean-Paul II. Le provost fait le travail. La chaîne, coupée par la démission de 2013, se rétablit par le bas, par la reprise, par la continuité retrouvée — en marche vers Petrus Romanus, la dernière devise, dont on n'a pas encore vu le visage.

Le geste de la dernière minute

Ce genre de coïncidence — deux papes des deux pays en finale, deux vies vécues à cinq cents mètres l'une de l'autre à Rome, deux drapeaux qui s'affrontent au Maracanã, un but à la 113ᵉ minute par un joueur nommé « idole », le Messie sur l'autre pelouse — ne prouve rien au sens strict. Elle ne peut pas être répliquée, elle est unique, elle appartient à cette catégorie d'événements que la science moderne appelle poliment des accidents statistiques. Mais l'accumulation de ces accidents dans un seul point de l'histoire donne à celui qui les regarde une impression particulière. On peut appeler ça de la superstition. On peut aussi appeler ça lire le monde.

Reste, pour finir, une correspondance de forme qui ne se veut pas un argument — juste une rime. La prophétie de saint Malachie s'arrête à la 112ᵉ devise, Petrus Romanus, après quoi il n'y a plus rien de prévu. Le match, lui, est scellé à la 113ᵉ minute, sept minutes avant le tirage au sort qui aurait décidé du sort de la finale au hasard. Dans les deux cas, on est dans le même ordre — celui de la fin imminente d'un long match, avec un geste ultime qui tombe juste avant que le temps ne se referme. Le long match, ici, c'est celui qu'a été l'Église comme institution ; ce qui s'y joue, dans les toutes dernières minutes, c'est l'émergence de la spiritualité une fois que l'institution s'est effacée.