Un mot après l'article précédent, écrit à chaud après avoir vu une émission d'Arte sur l'Inquisition. Pour qu'on ne se méprenne pas.
Ce qui précède n'est pas la plaidoirie d'un chrétien fervent, encore moins celle d'un papiste. L'institution papale est de bout en bout critiquable, et la critique protestante, sur bien des points, avait de très bonnes raisons.
Ce qui m'intéresse dans le foot précédent, c'est autre chose : une chaîne humaine documentée, sans trou, qui remonte à Pierre — lequel a connu le Christ. Chaque pape a connu son prédécesseur, personne n'a été effacé de la liste, et la numérotation tient. C'est une propriété rare, formelle, qu'aucune autre institution vivante ne peut aligner. Cela dit, à côté de cette continuité formelle, il y a l'histoire réelle, qu'on peut résumer en trois temps.
Une papauté modeste, pauvre, sans trône ni apparat. Les premiers papes sont persécutés, plusieurs sont martyrs. La foi se vit dans la clandestinité. C'est aussi le moment où le christianisme accomplit ce qu'un philosophe a appelé le premier mouvement d'émancipation de l'humanité : la femme reçoit une âme comme l'homme, l'esclave reçoit une âme comme le maître, et tous se trouvent, devant Dieu, à la même hauteur. On peut discuter les mille manières dont cette égalité a ensuite été trahie ; on ne peut pas discuter qu'elle a été posée.
Puis vient le trône, la tiara, les États pontificaux, et la papauté part dans tous les sens. Célestin V, ermite trop spirituel, est poussé à démissionner par son propre successeur qui lui conseille de retourner à sa grotte — ce qui fait de Benoît XVI, sept siècles plus tard, le seul vrai cas d'une renonciation venue du pape lui-même. À l'inverse, Boniface VIII, le plus politique de tous, entre en guerre avec le roi de France et y laisse la vie. Les Borgia empoisonnent leurs opposants. Certains papes ont femme et enfants, mènent grande table, distribuent les charges à leurs neveux. On peut légitimement se demander, à leur sujet, en quoi ils représentaient le Christ.
Il y a même les papes soldats : Jules II conduit lui-même l'armée pontificale à la conquête de villes italiennes. Là aussi la question s'impose : le vicaire du Christ devrait avoir le monde entier ou rien du tout, pas un territoire qui s'arrête à telle rivière. Et les États pontificaux, précisément, auraient dû être l'endroit où la justice se rendait avec une exactitude phénoménale, où la police était irréprochable, où chacun aurait voulu habiter. Ils n'étaient rien de tel : aussi violents, aussi corrompus, aussi ordinaires que le reste. Les Romains ne s'y trompaient pas, du reste. Ils ont chassé plusieurs de leurs papes, sont venus se moquer sous leurs fenêtres, et le « très Saint-Père » dont on écrivait qu'on lui baisait les pieds a plus d'une fois été copieusement conspué chez lui.
De là s'enchaîne le déclin. Schisme avec le monde grec en l'an mille. Puis grand schisme d'Occident, deux papes à la fois, l'un à Rome et l'autre à Avignon, qui règlent en fait la question de savoir qui commande en Europe — le pape, les princes ou les rois. Puis la révolte protestante, allumée par l'abus de luxe et par la simonie : les indulgences vendues pour bâtir Saint-Pierre. La papauté y perd l'Allemagne et tout le Nord. Ensuite la Révolution française, Napoléon qui embarque le pape, et une dégringolade continue — jusqu'à la séparation de l'Église et de l'État en France, que Léon XIII verra venir sans la connaître : il meurt en 1903, deux ans avant la loi de 1905.
Le chaos du milieu aboutit à ce que nous avons sous les yeux. Le pape n'a plus aucun pouvoir temporel. Le Vatican fait quelques hectares. Il ne lui reste que la puissance morale — laquelle est peut-être, aujourd'hui, la seule autorité morale au monde qu'on écoute encore d'une oreille. Les images sont là pour le dire : Jean-Paul II tremblant de Parkinson jusqu'au dernier jour, François mangeant un œuf dur le matin, refusant l'appartement pontifical, une vie frugale. Le souci du pape est redevenu ce qu'il était au commencement : la foi, les pauvres, les migrants, la défense de ce qui est sacré.
Le début et la fin ne se ressemblent pas seulement par les noms — Pierre au commencement, Petrus Romanus annoncé pour la fin. Ils se ressemblent par le contenu : une Église sans pouvoir séculier au départ, une Église sans pouvoir séculier à l'arrivée. L'apparat, le trône, les États pontificaux, les papes soldats, tout cela n'aura été qu'une parenthèse — une longue parenthèse violente entre deux dépouillements.
C'est précisément à ce moment de second dépouillement, alors que personne ne soupçonne plus le pape d'avoir la moindre prise sur les affaires du monde, que l'événement raconté dans l'article précédent a eu lieu : deux hommes vivants en même temps à Rome, ayant l'un et l'autre porté le blanc, pèsent sur une finale de Coupe du monde sans que personne le soupçonne.
Ce n'est pas un hasard. C'est même le nœud de toute cette lecture. L'institution qui produit un tel événement — quasi-miraculeux dans son détail, avec les noms des joueurs qui correspondent, les deux nationalités des deux papes en finale, la 113ᵉ minute, le nom de Götze qui porte la racine de Dieu — c'est précisément l'institution qui a retrouvé son dépouillement des débuts. Ce dépouillement, apparemment une perte, est en réalité sa puissance retrouvée. La papauté était faible quand elle régnait temporellement, avec ses armées, ses États pontificaux et ses papes soldats ; elle est puissante quand elle n'a plus que le blanc et la bénédiction, comme au temps de Pierre.
Le match du 13 juillet 2014 est l'exemple le plus limpide de cela. Il est à cent pour cent laïc — un match de football, retransmis à plus d'un milliard de téléspectateurs, avec des millions de dollars en jeu, sans un prêtre en vue. Et il est à cent pour cent mystique — deux vicaires du Christ dont les prières annulées produisent un zéro à zéro à la fin du temps réglementaire, et dont l'arbitrage céleste produit, à la 113ᵉ minute, un but marqué par un joueur nommé Idole. Le laïc et le mystique ne s'excluent pas là ; ils coïncident, à la stricte identité. C'est le signe qu'une institution est arrivée à son point de puissance vraie.
Ce texte, écrit à chaud dans la foulée d'une émission sur l'Inquisition qui donnait la nausée, était nécessaire. Il fallait qu'on sache d'où je parle. Je ne défends pas l'Église inconditionnellement. Je note que ses commencements et sa fin apparente disent la même chose, et que sa parenthèse violente ne rend pas caducs ceux-ci — sans être pour autant excusable. L'Inquisition, les Borgia, les papes soldats, les indulgences, les guerres pontificales : tout cela était indéfendable, et la critique protestante avait raison de s'en indigner. Ce que je défends, c'est que ce n'était pas là l'institution dans son état de vérité — c'était la parenthèse. L'état de vérité, c'est celui du début et celui du retour. C'est celui-là qui produit, aujourd'hui, l'événement quasi-miraculeux du foot.
Ce qu'on peut faire ensuite, une fois cette nuance posée, c'est passer à des textes plus lourds — sur la République française, puis sur ce qui pourrait venir après. C'est le programme des deux articles suivants.