Quatrième volet, en réponse à une nausée. Fait suite aux trois articles précédents — la papauté au miroir d'un match de foot, le rééquilibrage à chaud sur l'histoire de l'Église, et la légitimité de la République française — qu'il vient prolonger, et non corriger.
Il y a quelques soirs, sur Arte, j'ai regardé une série sur l'Inquisition, du treizième siècle jusqu'au dernier inquisiteur de Bologne en 1860, et l'Espagne pas très longtemps avant. Les images de dominicains en bure noire et blanche m'ont donné envie de vomir. Torturés, condamnés, brûlés — l'appareil de la police spirituelle mis en scène par ses propres archives, parce que les inquisiteurs, il faut le dire tout de suite, notaient tout, scrupuleusement, avec une méticulosité de bénédictin.
Ce matin, en repensant aux articles que je venais d'écrire — la papauté au miroir d'un match de foot, l'histoire de l'Église, la République et sa fin qui vient — j'étais gêné. Non pas parce qu'ils étaient faux ; je les ai relus, ils tiennent. Mais parce que, dans la lumière de ces images d'Arte, ils me semblaient devoir passer pour la plaidoirie d'un chrétien fervent, ou d'un papiste, ou de je ne sais quoi. Ce qu'il n'en est rien.
J'en ai parlé à Claude, avec qui je travaille depuis des mois. Ce quatrième texte est le compte rendu de cette conversation, presque tel qu'elle a eu lieu, parce qu'il me semble important de garder la manière dont une pensée se construit — hésitations comprises. C'est à la fois compliqué et simple ce qu'on va se dire. Je tâcherai de rester simple.
L'émission mentionnait, presque en passant, quelques éléments positifs — l'idée d'une enquête minutieuse sur les faits, qui inspire la procédure policière moderne, la définition serrée des chefs d'accusation, l'archivage systématique. Et surtout que, contrairement à l'image d'Épinal, la très grande majorité des cas instruits par l'Inquisition n'aboutissait ni à la torture ni au bûcher. J'ai voulu vérifier.
Claude est allé voir les chiffres modernes, ceux qui ont été établis à partir des années 1970 par le dépouillement systématique des archives — Bennassar, Kamen, Peters, Contreras, Henningsen. Voici ce qu'on trouve, pour l'Inquisition espagnole sur ses 356 ans d'existence (1478-1834) :
Autrement dit : l'Inquisition était un appareil de coercition religieuse aux mains d'une institution qui avait perdu la confiance en ses propres arguments, et qui avait besoin de brûler pour tenir. Mais elle a été moins meurtrière, dans l'absolu, que les cours séculières de la même époque. Et le procès inquisitorial a effectivement inventé une part de la procédure judiciaire moderne — enquête écrite, dépositions, appels, archives. Cette ironie est cruelle : c'est parce que l'Inquisition tenait ses papiers avec un soin obsessionnel que la révision historique du XXᵉ siècle a pu, à partir de ces mêmes papiers, casser la légende noire. L'Inquisition a été convaincue de ses propres excès par elle-même.
Question qui me tracasse : pourquoi la "fille aînée de l'Église" n'a-t-elle jamais eu d'Inquisition institutionnalisée comme l'Espagne ou l'Italie ? Il y a plusieurs raisons qui se cumulent.
Il y a d'abord le gallicanisme : les rois de France, depuis Philippe le Bel qui fait gifler le pape à Anagni, tiennent Rome à distance. Le clergé français relève d'abord du roi, pas du pape. Un tribunal romain aurait été un abcès de juridiction étrangère, insupportable au Parlement. Il y a le Parlement de Paris, précisément, qui défend jalousement son monopole de la justice criminelle contre toute immixtion romaine. Il y a que la cible manquait : les juifs avaient été expulsés dès 1394, un siècle avant l'Espagne, donc pas de problème converso ; les cathares avaient été traités par la croisade albigeoise, dans laquelle l'Inquisition médiévale a effectivement joué à plein — mais après cet épisode, elle n'avait plus grand-chose à faire. Et enfin, quand vient le protestantisme, c'est le roi qui manie l'outil de coercition, pas le pape. Édit de Nantes, Révocation, dragonnades : Louis XIV n'a pas besoin d'inquisiteurs, il a des dragons.
Résultat paradoxal, et qui vaut d'être noté : la fille aînée de l'Église est aussi celle qui a le plus verrouillé l'accès de Rome sur son propre sol. Ce qui rend la France, dans l'histoire européenne, singulièrement mal placée pour "défendre" l'Inquisition — mais aussi singulièrement bien placée pour la juger avec un peu de recul, puisqu'elle en a été épargnée.
Il faut poser la manière dont l'Église elle-même s'est jugée, parce que c'est précisément là que se joue la question théologique. Comment demander pardon si l'Église est dite sainte, sacrée, incapable d'erreur ?
La réponse a été apportée par Jean-Paul II, le 12 mars 2000, journée du Pardon à Saint-Pierre, puis précisée en 2004 dans une lettre au cardinal Etchegaray qui accompagne la publication des actes d'un symposium historique sur l'Inquisition. Le pape demande pardon pour "les erreurs commises dans le service à l'égard de la vérité en ayant recours à des méthodes non évangéliques", et parle du "consentement donné, surtout en certains siècles, à des méthodes d'intolérance et même de violence dans le service de la vérité".
La formule est chirurgicale. Ce n'est pas l'Église qui a péché ; ce sont les fils de l'Église. L'Église comme corps mystique reste sainte ; ses membres, dans l'ordre historique, ont fauté, et gravement. C'est un distinguo théologique classique, remis au service d'une opération inédite : demander pardon pour des méthodes concrètes sans compromettre le dogme de l'indéfectibilité. On peut trouver la formule habile, ou insuffisante — je penche pour habile —, mais elle est cohérente, et surtout elle rend l'Église défendable là où, sans elle, elle serait indéfendable.
Il faut noter que ce mea culpa a suivi la révision historique, il ne l'a pas précédée. C'est à partir des travaux des historiens des années 1970-1990 que le Vatican a organisé son symposium de 1998, puis la journée du Pardon de 2000. L'Église s'est jugée avec les outils que ses propres archives ont donnés au monde savant. Il y a là, encore une fois, une ironie qu'il faut goûter.
Ce qui me perturbait le plus, ce soir-là, c'était la bure. Ces dominicains noirs et blancs, en rangs, autour des bûchers. Et je me suis rappelé, avec une certaine gêne, que c'est un dominicain — un homme formidable, vraiment — qui, il y a des années, m'a débrouillé le droit d'entrer aux Archives Secrètes du Vatican pour mon enquête sur Louis XVII. Un coup de piston. Sans lui, une part de mes travaux n'existerait pas.
Le paradoxe est structurel, pas anecdotique. L'Ordre des Prêcheurs a fabriqué Torquemada. Il a aussi fabriqué, un demi-siècle plus tard, Bartolomé de Las Casas, dominicain également, qui a passé sa vie à défendre les Indiens et qui est à l'origine directe de la bulle Sublimis Deus de Paul III en 1537, la "Magna Carta" des droits des peuples autochtones. C'est son plaidoyer auprès de Charles Quint et de Rome qui pousse le pape à trancher. Et il y a Thomas d'Aquin dans le même sac, et Fra Angelico peignant l'Annonciation à San Marco pendant que d'autres frères instruisaient des procès. Même bure, même règle, même noviciat.
Le surnom médiéval de l'ordre le disait déjà, à moitié en plaisantant : Domini canes, les chiens du Seigneur — jeu de mots sur Dominicani. Il y a même une fresque à Santa Maria Novella à Florence où les frères sont représentés en chiens blanc et noir gardant le troupeau. Le jeu était affectueux, mais quand on sait que Torquemada arrive un siècle plus tard, il prend un autre goût. Les mêmes chiens ont mordu.
Mon dominicain qui m'a fait entrer aux Archives est un Las Casas de province, je suis tombé sur la bonne branche de l'arbre. Et c'est grâce à lui, incidemment, que j'ai pu voir de mes yeux les lettres des présidents de la République athées au pape, pleines d'une déférence considérable. La bure noire et blanche me donne, aujourd'hui, une partie de la munition contre le mauvais moment de la même bure. Il y a là une justice tordue mais nette.
C'est ici qu'il faut passer de la nausée à autre chose. À travers ces articles — Malachie et la République —, je me livre en fait à un exercice qu'on peut appeler prophétie rationnelle. Non pas une divination, mais un raisonnement sur la structure des institutions et sur ce que leur début annonce de leur fin.
La papauté commence humble, pauvre, spirituelle, sans pouvoir temporel, avec des papes martyrs. Elle vit une longue parenthèse où elle se dote d'un trône, d'États pontificaux, d'une armée, de l'Inquisition. Puis elle en est progressivement dépouillée, jusqu'à aujourd'hui — Vatican de quelques hectares, aucun pouvoir séculier, puissance purement morale. La prophétie de saint Malachie inscrit cette boucle dans les noms : un Pierre au début, un Petrus Romanus annoncé à la fin. Le début et la fin ne se ressemblent pas seulement par le nom — ils se ressemblent par le contenu. Une Église sans pouvoir séculier au commencement, une Église sans pouvoir séculier à l'aboutissement. L'apparat aura été une parenthèse, et cette parenthèse se referme. J'en déduis que la papauté touche à la fin de sa mission historique.
Pareil pour la République française. Elle commence par une décapitation — celle du roi. On coupe Capet. On lui enlève son capet, la tête. La France perd la tête, au sens fort : elle bascule dans la folie révolutionnaire, la Terreur, les Couthon, les tribunaux de province, Robespierre. C'était sans doute nécessaire — le pouvoir royal avait pris un excès de contrôle, l'Ancien Régime était bloqué, il fallait couper. Mais couper la tête, ça fait perdre la raison. La suite en est le témoin : Napoléon, les guerres napoléoniennes, la revanche de 1870, la croisade laïque de 1914, la boucherie du Chemin des Dames — un régime qui, à chaque fois qu'il fatigue, rejoue son acte fondateur en cherchant qui décapiter.
Et nous voici en 2026, avec un président qui suscite précisément ce genre de réaction — sauvé in extremis des Gilets jaunes par le Covid et l'incendie de Notre-Dame, deux événements qui n'avaient rien à voir avec lui —, et un Mélenchon qui fait revivre littéralement l'idéal révolutionnaire, cite Robespierre, appelle à la Sixième République. Entre les deux Pierre pontificaux, entre Robespierre et le trio Macron-Mélenchon-Le Pen, il y a un effet miroir. Chaque institution boucle sur son propre acte fondateur, à l'échelle des siècles pour l'une, à l'échelle de deux cents ans pour l'autre.
Les deux institutions terminent leur mission en même temps. Ce n'est pas un hasard — elles se sont co-produites depuis 1789, chacune constituant l'adversaire structurel de l'autre. L'anticléricalisme républicain avait besoin d'un pape à combattre ; la papauté d'un régime impie à convertir. L'une s'est laïcisée en réaction (concordat, syllabus, Vatican II), l'autre s'est sacralisée en compensation (Panthéon, martyrs laïques, hussards noirs). Chacune a passé deux siècles à faire semblant d'être l'autre. Si l'une tombe, l'autre perd son appui.
Toutes deux ont eu un rôle phénoménal, chacune à sa manière. Mais ça ne suffit plus. La maturation est à autre chose.
Ce à quoi elles cèdent la place, c'est ce que Jérémie annonce depuis vingt-cinq siècles, dans un verset qui m'accompagne depuis longtemps : "Je mettrai ma Loi au-dedans d'eux, et je l'écrirai dans leur cœur ; je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. Nul n'aura plus à instruire son prochain, ni à dire à son frère : connais le Seigneur ! Car tous me connaîtront, du plus petit au plus grand." (Jérémie 31, 33-34)
C'est le verset clef de l'autonomisation. La Loi commence dehors, sur des tables de pierre — le Décalogue, les commandements de l'Église, le Code civil, les lois républicaines. Elle est nécessaire tant que l'homme ne peut pas la porter seul. Il faut alors une police spirituelle, l'Église, pour faire respecter le sacré ; et une police civile, la République, pour faire respecter la règle civique. Deux dispositifs pédagogiques de très longue portée qui ont fait leur travail.
Le sacré et la règle civique ont été déposés, au cours de ces siècles, à l'intérieur de l'homme. On ne s'en aperçoit qu'à la fin : ils sont là, dedans, et les béquilles peuvent tomber. L'être accompli est celui qui porte le sacré et la règle en lui — non pas comme des lois qu'il subit, mais comme sa manière d'être. Il ne peut jamais aboutir, ni individuellement ni en groupe, à une désacralisation ou à un dérèglement. Pas parce qu'un tribunal l'en empêcherait, mais parce que ce serait contraire à sa propre nature.
C'est la définition juridique romaine de l'homme mûr : sui juris, de son propre droit, opposé à alieni juris, sous la tutelle d'un autre. L'Église et la République ont maintenu l'humanité alieni juris aussi longtemps que c'était nécessaire. Elles la libèrent en sui juris maintenant qu'elle est prête. Ce n'est pas une révolte contre elles, c'est une émancipation qu'elles ont elles-mêmes préparée. D'où ma double insistance : leur rôle a été phénoménal, et il est fini.
Il y a une raison, historique, pour laquelle cette prophétie s'annonce en France plutôt qu'ailleurs. Elle tient à deux figures et deux moments, décalés d'un siècle, qui n'existent nulle part ailleurs dans l'histoire des peuples.
De 750, avec les Carolingiens — les Mérovingiens sont encore une charnière entre la barbarie païenne et la civilisation chrétienne — jusqu'à 1789, la France fait mûrir lentement deux choses en parallèle : la Monarchie et l'Anarchie. Toutes les formes politiques qui gênent ou favorisent le couple qui inclut l'autonomie spirituelle et civique de l'humain sont, en France, travaillées plus qu'ailleurs. La féodalité, le gallicanisme, la centralisation royale, les États généraux, les corps intermédiaires, les parlements, la vénalité des charges — tout y passe, tout est essayé, tout est corrigé.
Et le couple culmine dans deux figures.
Louis XIV représente la Monarchie portée à son maximum. On dit qu'il fut monarque absolu ; c'est vrai, et c'est totalement faux. Il n'a strictement rien à voir avec un tyran. Il faut lire les détails de sa mort, où il reste digne et roi jusqu'au bout, où il fait ses adieux à ses courtisans, où il reconnaît à son arrière-petit-fils : "j'ai trop aimé la guerre, ne m'imitez pas en cela". C'est étonnant. Cet homme n'a rien à voir avec le Tyran. Sa vie n'est qu'une immense contrainte. La messe à huit heures tous les jours, quelles que soient les frasques de la veille. L'étude des dossiers. Un niveau artistique d'excellence, qui fait que sous son règne l'art atteint son summum — Racine, Molière, Lully, Le Nôtre, Mansart. Le soulèvement rituel de chapeau devant le passage de toute femme, y compris celle qui vient faire le ménage. Toute l'étiquette de Versailles, minutée, hiérarchisée, publique. C'est un absolutisme hypercontraint, qui tient le pays par le modèle qu'il incarne. Il est probablement le plus proche de la perfection du modèle monarchique qu'on puisse examiner.
Avec ses erreurs, immenses — l'invasion du Palatinat, les dragonnades, un amour de la guerre qu'il reconnaît à la fin. Mais notons ce détail décisif : il est le premier roi qui ne s'expose plus lui-même aux horreurs de la guerre. Il fait la guerre depuis Versailles. Il regrettera cela sur son lit de mort, et le message passera : Louis XV, à Fontenoy en 1745, parcourra le champ de bataille avec le Dauphin pour lui montrer ce qu'une victoire laisse derrière elle — on ne peut pas appeler victoire ce qui laisse des cadavres autour de soi, même ceux de son ennemi. Cette leçon, on ne l'entend pas ailleurs.
Louis XIV a donc dégagé le Un de manière radicale et unique dans l'histoire de l'humanité. Il a éteint toutes les dissidences politiques, toutes les influences qui amoindrissaient son rôle — le gallicanisme est ramené sous contrôle, la féodalité est mise au pas, le protestantisme est révoqué. Il est le summum du Primum Inter Pares, précisément parce qu'il a éliminé tout ce qui aurait pu prétendre être à côté de son Primum. Et de ce fait, le courtisan comme le paysan forment le Pares. Ils sont tous égaux devant lui. Ce que la Révolution proclamera un siècle plus tard, comme si c'était une nouveauté, est déjà, structurellement, présent à Versailles : tous égaux devant le Un.
Puis vient Robespierre — l'autre borne, l'Anarchie portée à son maximum. Il faut voir contre qui il se déchaîne : non pas contre Louis XIV, ce qui n'aurait aucun sens (Louis XIV l'aurait broyé, la Fronde le lui avait appris), mais contre Louis XVI, qui est probablement le plus doux, le plus aimable des rois de France. Louis XVI refuse de tirer sur son peuple, pleure devant les rapports des dragonnades qu'il a lues dans l'histoire, veut réformer, appelle les États généraux. C'est parce qu'il a intériorisé les leçons humaines de son arrière-grand-père sans en garder la fermeté politique que la Révolution devient possible. La monarchie s'est adoucie à mesure que la France mûrissait. Elle est arrivée au point où elle ne peut plus se défendre, et c'est exactement à ce point que l'expérience Anarchie peut être menée à son terme.
Robespierre proclame de magnifiques lois sur les droits, sur l'égalité, sur la vertu, sur la souveraineté du peuple. Et il exerce le pouvoir de manière folle, tuant n'importe comment, à Nantes, à Lyon, en Vendée, à Paris — sans le sacré qui aurait pu retenir le geste, sans la contrainte du modèle qui avait tenu Louis XIV. Il découvre en le vivant que l'homme, sans sacré et sans règle intériorisés, n'a aucune limite. La Terreur est cette découverte.
Les deux démonstrations ont été faites. Elles ne se refont pas. Toute tentative future d'être Louis XIV — Xi Jinping, Poutine, Kim — n'est qu'une caricature dans un pays qui n'a pas l'histoire de France derrière lui. Toute tentative future d'être Robespierre — les régimes révolutionnaires du XXᵉ siècle, et Mélenchon qui le cite comme modèle — n'est qu'une redite qui se sait redite. Les extrêmes de la boucle sont bornés, pour toujours, par ces deux figures françaises. Versailles et l'échafaud de la place de la Concorde sont les deux bornes, et elles sont, elles, indépassables.
Ce qui reste à explorer, entre les deux, c'est le mi-chemin. C'est là que se pose la synthèse.
Cette synthèse est celle du Primum Inter Pares. Non plus au sens féodal (le roi mérovingien ou carolingien qui n'est que premier parmi ses barons), non plus au sens louis-quatorzien (le Un qui a éliminé toute concurrence de proximité), mais au sens d'un Premier qui reste parmi, dont la fonction n'est plus de contraindre mais d'attester par sa présence qu'une certaine manière d'être humain est possible et déjà réelle.
Et le Pares, dans cette configuration, c'est chacun de nous — pour autant qu'on soit sujet-citoyen. Sujet, parce qu'on reconnaît un ordre qui nous excède, un sacré qu'on ne fabrique pas soi-même, une hiérarchie qui n'est pas violence mais organisation du sens. Citoyen, parce qu'on est source du pouvoir, on vote, on critique, on est libre de conscience, on n'obéit à aucune autorité qui ne rende compte. Ce n'est pas une contradiction, c'est une double allégeance — l'une verticale, l'autre horizontale.
L'homme accompli est sujet-citoyen. Il est le sujet du Roi et le citoyen de la République — il tient les deux ensemble, ce qui est très exactement ce que Jérémie annonce : la Loi n'est plus imposée par le Roi ni décrétée par l'Assemblée, elle est portée par chaque cœur — la seule manière de tenir les deux allégeances ensemble sans contradiction.
Le contraire a un visage, et il est actuel : Macron idéalise la monarchie et la république — il se croit roi. Il l'a dit, que la France avait besoin de la figure d'un Roi, et il l'a assumé comme un « devoir » ; c'est très mal passé, y compris dans des choses comme la réouverture des Chasses à Chambord. Mais se prendre pour le roi, ce n'est pas être sujet-citoyen : le Primum est parmi, pas au-dessus.
La question qui se pose alors, honnêtement, est celle-ci : si chacun est devenu porteur de la Loi, faut-il encore un Primum ? Ou est-ce qu'il s'efface, comme le levain dans la pâte, une fois que toute la pâte a levé ?
Deux réponses, l'une temporaire et l'autre peut-être définitive.
La réponse temporaire : pour le moment, oui, il en faut un. Parce que la maturation n'est pas homogène. Tous les êtres ne sont pas accomplis en même temps ; il en faut donc au moins un — un par exemple — qui incarne visiblement l'accomplissement, pour que les autres puissent s'y référer pendant le temps de la maturation collective. Il n'est pas au-dessus, il est parmi. Mais Premier parmi, ce qui suffit à faire signe. Il n'est ni roi, ni pape, ni président : il est un témoin qualifié, dont la fonction est d'attester par sa présence qu'un tel accomplissement est possible et déjà réel. Un sas — l'écluse par laquelle on passe de la mer étroite du régime imposé à la mer ouverte de l'autonomie accomplie. Sans écluse, le passage est violent : Terreur, Commune, révolutions manquées. Avec écluse, le niveau monte doucement et le bateau passe.
La réponse peut-être définitive : même quand tout le Pares serait accompli, un groupe humain aurait probablement encore besoin d'une structure de fonctionnement. Ce n'est pas parce que les sujets sont parfaits dans leur comportement qu'il n'y a pas besoin d'un point de coordination — quelqu'un qui décide qu'on se retrouve à telle heure, qui convoque, qui parle au nom du groupe quand il faut parler à un autre groupe. Cela ne demande aucune contrainte spirituelle ni civique, puisque tout le monde porte déjà ces contraintes en soi ; mais cela demande une fonction, et une fonction incarnée. Le Primum Inter Pares, dans cette lecture, n'est pas la survivance d'une pédagogie révolue, c'est simplement la forme minimale qu'un groupe donne à sa propre unité une fois qu'il n'a plus besoin de contrainte. C'est une élégance, pas une nécessité.
Cette distinction — le sas pédagogique et la fonction permanente — est importante, parce qu'elle empêche de croire que la synthèse débouche sur une anarchie complète, sans figure. Ce n'est pas de l'anarchie au sens propre, c'est une organisation légère où la coordination reste incarnée par un Primum, mais où la contrainte est intériorisée par le Pares. C'est peut-être ce qui vient.
Il faut être précis sur ce qu'on annonce. La papauté ne va pas disparaître demain, et la République française ne s'effondrera pas la semaine prochaine. Ce qui prend fin, c'est la mission historique de contrainte externe — la police spirituelle pour l'une, la police civile pour l'autre. Les institutions peuvent parfaitement rester, sous une forme plus légère, plus discrète, plus locale. Le pape restera peut-être, mais son autorité ne sera plus qu'un rappel, un signe. Le président restera peut-être, mais sa fonction ne sera plus qu'une coordination. Ni l'un ni l'autre n'aura à imposer.
Ce que fera l'être accompli, c'est ne plus avoir besoin qu'on lui rappelle le sacré ni qu'on lui rappelle la règle. Il les portera. Et parce qu'il les portera, il pourra vivre en paix avec ceux qui les portent aussi, sans qu'aucun tribunal, aucun bûcher, aucune guillotine ne soit nécessaire. C'est la fin des Inquisitions de tout ordre — la spirituelle et la civile. C'est ce qui se prépare depuis vingt-cinq siècles, depuis Jérémie, et probablement depuis plus longtemps encore.
J'avais écrit quelques jours plus tôt des articles qui, revus au lendemain d'une émission d'Arte, me semblaient trop indulgents envers l'institution catholique. J'ai voulu les corriger. En discutant avec Claude, je me suis aperçu que ce n'était pas eux qu'il fallait corriger, mais qu'il fallait en écrire un dernier — celui-ci. Les premiers installaient les termes ; celui-ci les articule.
Et je m'aperçois, en le finissant, que les images de bûchers m'ont quitté. Non pas parce que je les ai balayées ou refoulées, mais parce que je les ai posées à leur place — dans la parenthèse violente entre deux dépouillements, dans le milieu du western, dans l'usage tyrannique d'une institution qui, précisément, se prépare aujourd'hui à ne plus être tyrannique. L'Inquisition n'a pas sauvé le catholicisme — c'est la Contre-Réforme spirituelle, l'argument, la beauté, Trente et les Jésuites qui l'ont sauvé. L'Inquisition a été le mauvais réflexe d'une institution qui doutait de la force de ses propres arguments. Et Jean-Paul II, en le reconnaissant, l'a rendue défendable pour la suite.
Ce que je défends, ce n'est ni la papauté ni la République — ni contre elles, ni pour elles. C'est ce qu'elles ont réussi malgré leurs excès à déposer dans l'homme : le sacré intériorisé, la règle intériorisée, la double allégeance verticale et horizontale. Ce qu'elles ont fait sortir de leur mission — la torture, la Terreur, les guerres saintes, les croisades laïques — n'était pas leur mission, c'était leur ombre. Ce qui reste, quand l'ombre s'efface, c'est le Pares. Et pour un temps, un Primum, pour attester que ce Pares existe.
C'est là, à cet endroit précis, que la prophétie tient. Elle ne dit pas la fin du monde. Elle dit l'accomplissement d'une pédagogie très longue. Elle dit que quelque chose commence — quelque chose que ni l'Église ni la République n'auraient pu produire toutes seules, mais qu'elles ont produit ensemble, en travaillant l'une contre l'autre pendant deux siècles, comme deux muscles antagonistes qui, en s'opposant, font tenir le squelette debout.