Une expérience de légitimité par le sport
On peut lire un cas de légitimité dans un livre d'histoire. On peut aussi le regarder à la télévision. Ce qui suit est une expérience de laboratoire faite en direct, retransmise mondialement, avec commentateurs, arbitre et milliards de témoins. C'est le mondial de football de 2014, dont la finale s'est jouée à Rio de Janeiro le 13 juillet.
Le football n'est pas un objet secondaire dans ce genre d'expérience. C'est aujourd'hui, avec les Jeux olympiques, le seul événement authentiquement planétaire — regardé sur les cinq continents, dans toutes les langues, par des populations qui ne partagent rien d'autre que ces quatre-vingt-dix minutes. Ses résultats ont des conséquences politiques, économiques et parfois sanglantes. On ne pouvait pas trouver de scène plus grande, ni de scénario plus improbable, pour tester ce qu'on essaie de dire ailleurs sur la légitimité pontificale.
Le contexte — un Brésil qui ne pouvait pas se le permettre
Le Brésil, pays hôte, est un pays pauvre. Il ne l'est plus complètement en 2014, il a fait ses classes économiques sous Lula, mais il reste un pays où les favelas jouxtent les stades, où les hôpitaux manquent d'à peu près tout, et où l'école publique est un champ de ruines. Or organiser un mondial de football coûte des milliards. Le Brésil a englouti, selon les estimations, quinze milliards de dollars entre la construction des stades, les infrastructures, la sécurité, l'organisation.
La population n'a pas apprécié. Il y a eu des manifestations massives dans les grandes villes avant même le début de la compétition, avec le mot d'ordre récurrent : não vai ter Copa — « il n'y aura pas de Coupe », c'est-à-dire on ne veut pas de cette Coupe. Les Brésiliens n'étaient pas contre le football — ils sont contre l'idée que leurs favelas aient été asséchées pour construire des stades destinés à des étrangers.
Bref, un mondial commencé dans une ambiance sourde de contestation, avec un peuple hôte qui savait, mieux que personne, que son État venait de dépenser en trois mois ce qu'il n'avait pas dépensé en trente ans pour ses écoles.
Le premier match — signe qui ne trompe pas
Le tout premier match du mondial, le 12 juin 2014, oppose le Brésil à la Croatie à São Paulo. Match d'ouverture. Le pays hôte joue devant lui-même. Onzième minute : le premier but du tournoi est un but marqué. Par un Brésilien. Contre son propre camp. Marcelo, le défenseur de la Seleção, dévie un centre croate dans ses propres filets. Un à zéro pour la Croatie.
Le Brésil finira par gagner ce match trois à un, mais l'augure a été posé. Le premier but de votre mondial est un but que vous vous marquez à vous-même dans un pays où les gens meurent sans médecin — ce n'est pas une bonne vibration.
Le massacre de Belo Horizonte
Le Brésil, machine de guerre historique du football mondial, remonte le tournoi tant bien que mal. Il arrive en demi-finale contre l'Allemagne, le 8 juillet 2014, à Belo Horizonte.
Ce qui se passe ensuite est sans équivalent dans l'histoire du football moderne. À la vingt-neuvième minute du match, le score est de cinq à zéro pour l'Allemagne. Ce n'est pas une défaite, ce n'est pas une correction, c'est un abattoir. Neymar, blessé au match précédent, regarde depuis les tribunes avec un dos qui fait mal. Les autres joueurs brésiliens ne savent plus où se mettre. Le public brésilien commence à applaudir les buts allemands, par désespoir. Score final : sept à un pour l'Allemagne.
Le pays hôte est éliminé de sa propre coupe de la manière la plus humiliante que l'on puisse imaginer. Quinze milliards de dollars pour finir un-sept devant sa propre nation, en direct sur toutes les télévisions du monde. C'était déjà mal parti. C'est devenu insupportable.
La finale — et le scénario que Dieu ne pouvait pas laisser passer
La finale, le 13 juillet, oppose l'Allemagne à l'Argentine. Au Maracanã, à Rio. Chez les Brésiliens, qui viennent d'être humiliés.
Il faut se représenter le scénario catastrophe. Si l'Argentine gagne, c'est le pays voisin qui repart avec la coupe. Un pays qui n'a pas dépensé un centime pour l'organiser. Un pays qui rentre chez lui en trophée sous le bras, en passant la frontière d'un Brésil qui vient de perdre sept à un chez lui après avoir vendu ses écoles pour payer les stades.
L'humiliation aurait été double. Elle aurait déclenché des tensions politiques immédiates entre les deux capitales, des violences aux frontières, peut-être des morts. Le rapport de force entre le Brésil et l'Argentine, complexe depuis toujours, se serait tendu à un point difficilement maîtrisable. Ce n'est pas une hypothèse alarmiste — c'est la lecture minimale que ferait n'importe quel diplomate.
Donc s'il y avait un Bon Dieu — et on va faire comme si, pour les besoins de l'expérience —, il devait empêcher l'Argentine de gagner ce match-là. Non pas parce que l'Argentine ne le méritait pas — elle avait Messi, elle avait une équipe magnifique, elle avait tous les droits sportifs de gagner. Mais parce que la conséquence humaine du résultat aurait dépassé le sport.
Pendant ce temps, à Rome
Rome, 13 juillet 2014. Il y a un pape en fonction : François. Il est argentin, né à Buenos Aires, ancien évêque de cette même ville, supporter historique du San Lorenzo, et — ceci n'est pas anecdotique — il est le premier pape argentin de l'histoire, élu depuis un an et quatre mois exactement.
Et il y a, dans un monastère des jardins du Vatican, un autre pape. Il s'appelle Joseph Ratzinger, il porte encore la soutane blanche, on continue à l'appeler Sa Sainteté, il vit à cinq cents mètres du pape régnant, il a démissionné dix-sept mois plus tôt. Il est allemand. Né à Marktl, en Bavière. Théologien de Munich. Le premier pape allemand depuis presque mille ans — le précédent, Victor II, est mort en 1058.
Deux papes vivants en même temps à Rome, l'un argentin, l'autre allemand, le jour où l'Argentine et l'Allemagne jouent la finale du mondial de football. C'est une configuration qui n'était jamais arrivée dans l'histoire du monde. Pas parce qu'il n'y avait jamais eu deux papes en même temps — il y en a eu, pendant le Grand Schisme d'Occident, jusqu'à trois simultanément. Mais parce qu'à cette époque-là, il n'y avait ni football, ni mondial, ni télévision, et surtout ni deux pays qui puissent porter les noms de deux papes en même temps.
Les deux vicaires devant leur poste
On imagine donc, à Rome, deux hommes en blanc devant deux téléviseurs différents. Chacun est un vicaire du Christ. Chacun a, dans son rôle, l'obligation de la neutralité universelle : le pape est le père de tous les hommes, il doit souhaiter la victoire du meilleur, la paix entre les peuples, l'amour du prochain.
Sauf qu'on parle d'êtres humains. François entend les noms de joueurs qu'il a connus à Buenos Aires, il connaît le club de Messi, il connaît la musique de la langue castillane sur les commentateurs argentins. Ratzinger entend les noms allemands, il regarde des joueurs de Bavière, il comprend chaque mot des commentaires quand ils passent en allemand.
Ils prient tous les deux, on peut le supposer. Officiellement pour la paix. Officieusement, un tout petit peu, pour leur équipe. Un tout petit peu. Ils sont vicaires du Christ, pas des saints en cellophane. Ils ont un pays, une langue, une enfance, un cœur qui bat quand un ailier de leur équipe déborde sur la ligne de touche.
Ce que voit Dieu
Prenons maintenant la scène du côté du Ciel — puisqu'on est dans une expérience et qu'on peut se le permettre. Le Père et le Fils, ce jour-là, regardent la télévision. Le Père a créé le monde et il a donné à ses enfants la faculté d'inventer le football ; le Fils est en poste de Sauveur depuis deux mille ans, il a des relations personnelles avec deux vicaires en fonction sur Terre.
Et là, pour la première fois, une situation absolument inédite se présente. Deux vicaires vivants. Deux pays qui portent leurs deux drapeaux. Deux prières qui montent en même temps depuis Rome, chacune dans une direction différente. Que faire ?
Le Père et le Fils sont embarrassés. On peut le supposer sans blasphème — c'est même presque une nécessité théologique, puisque Dieu a doté ses vicaires d'un attachement légitime à leur peuple d'origine. Il ne peut pas trancher entre les deux prières sans blesser l'un des deux fils. Alors quoi ?
Le match se déroule. Zéro à zéro à la quatre-vingt-dixième minute. Personne n'a marqué. C'est exactement le score qu'on donnerait à une prière annulée par une autre prière — la neutralisation céleste des deux vicariats. Les deux papes sont à égalité, aucun ne l'a emporté sur l'autre dans le débat divin.
Prolongations — et le refus des pénalties
Prolongation. Trente minutes de plus. Si personne ne marque, on ira aux tirs au but. Or les tirs au but sont, sportivement, une horreur. Ce n'est plus du football, c'est du casino. On tire, ça rentre ou ça ne rentre pas, la coupe se joue à cinq fois dix mètres. Ce n'est pas dans le jeu. C'est hors du jeu.
Or il est impossible qu'une décision divine, un jour où le Ciel doit arbitrer entre deux vicaires, se prenne au tirage au sort. Ce serait déloger la question sans la trancher. Ce serait laisser gagner le hasard. Dieu ne fait pas jouer aux dés, comme disait à peu près quelqu'un — et surtout pas quand deux vicaires du Christ regardent le résultat.
Donc il faut que quelque chose se produise dans le jeu, avant la fin des prolongations, pour trancher.
La 113e minute
À la 113e minute — soit sept minutes avant les tirs au but —, un jeune Allemand de vingt-deux ans, entré en cours de match, reçoit un centre au cœur de la surface argentine. Il contrôle de la poitrine, arme un tir du gauche à la volée, marque. Un à zéro pour l'Allemagne. Sept minutes plus tard, l'Allemagne est championne du monde.
Le drame Brésil-Argentine n'a pas eu lieu. Le pays neutre repart avec la coupe. Le Brésil peut encaisser sa défaite sans avoir à digérer l'humiliation supplémentaire de voir son voisin devenir champion chez lui.
Et le nom du jeune Allemand qui a marqué le but ? Il s'appelle Mario Götze. Götze, en allemand moderne, veut dire idole. Le mot vient de Gott, Dieu — comme Götzendienst, le service des idoles, autrement dit l'idolâtrie. Un mondial de football, avec ses stars adulées comme des saints en pyjama court, est très exactement un Götzendienst, un culte d'idoles. Et c'est une petite idole qui marque le but du salut, dans le temple des idoles, à la 113e minute d'une finale.
Ce n'est pas Dieu qui a marqué le but. Ce joueur-là n'est pas Dieu. Mais le nom porte le sceau, quelque part au-dessus de la mêlée : l'idole (Götze) qui décide, dans le seul temple que le monde reconnaît encore comme universel, à la faveur du plus grand cirque de la Terre, avec le nom même de la divinité inscrit dans son passeport allemand.
La lecture de l'expérience
Que faut-il en conclure ? Deux choses.
La première, morale. La légitimité pontificale, ce jour-là, va dans le sens du bien commun. Ratzinger n'est peut-être plus pape en fonction, mais il est encore, dans la lecture proposée dans la partie III de cet article, le pape légitime — celui qui a reçu les clés de Jean-Paul II et qui les tient encore, parce qu'il ne les a rendues à personne en démissionnant. François est pape en exercice, mais dans une chaîne bégayante. Or c'est du côté de l'Allemand, ce jour-là, que le résultat se joue. Et ce résultat évite la catastrophe humaine. La légitimité gagne parce qu'elle va avec la morale, non contre elle. Ratzinger obtient sa victoire allemande, mais cette victoire est celle que le Ciel devait donner pour protéger le Brésil.
La seconde, méthodologique. Ce genre de coïncidence — deux papes des deux pays en finale, deux vies vécues à cinq cents mètres l'une de l'autre à Rome, deux drapeaux qui s'affrontent au Maracanã, un but à la 113e minute par un joueur nommé « idole » — ne prouve rien au sens strict. Elle ne peut pas être répliquée, elle est unique, elle appartient à cette catégorie d'événements que la science moderne appelle poliment des accidents statistiques. Mais l'accumulation de ces accidents dans un seul point de l'histoire donne à celui qui les regarde une impression particulière. On peut appeler ça de la superstition. On peut aussi appeler ça lire le monde.
Et si l'on veut la coïncidence supplémentaire, gratuite, qu'on met en fin de dossier pour faire sourire : dans la numérotation courante de la liste de saint Malachie, la 109e devise correspond à Jean-Paul Ier, De medietate lunæ. La 113e minute du mondial 2014 tombe sur le pape de la lunaison brève. Ce n'est pas un argument. C'est une farce du calendrier — mais elle tombe bien.