Intermède court, avant l'article lourd sur la physique proprement dite. Deux anecdotes, où la légitimité française fait irruption dans le règne officiel, brièvement, puis se retire — et où la Prusse-Allemagne joue chaque fois le rôle de témoin.
Avant d'aborder la mécanique proprement dite de la légitimité — ce qu'elle est en tant qu'objet physique, comment elle continue à fonctionner quand elle a été officiellement coupée — il faut poser une distinction qu'on a laissée jusqu'ici implicite.
Il y a le règne officiel. C'est celui qui siège, qui signe, qui décide au nom de l'État. Il peut prendre plusieurs formes selon les époques : roi, empereur, président, chef d'un État d'occupation. Il peut faire le boulot correctement, il peut le faire mal, il peut y prétendre sans le mériter. Peu importe ici — il occupe la place, il incarne l'État vu de l'extérieur.
Et il y a le règne légitime. C'est celui qui incarne la ligne longue — les onze siècles décrits dans les deux articles précédents. Il peut coïncider avec le règne officiel — les rois de France, jusqu'en 1789, sont dans les deux cas. Il peut aussi se dissocier de lui. Henri IV, roi légitime à la mort d'Henri III en 1589, ne sera reconnu officiellement à Paris qu'après sa conversion en 1594 — cinq ans où la France a un roi légitime que la capitale ne veut pas reconnaître. La légitimité fonctionne alors sans siéger officiellement. Elle continue son travail en dessous.
Ce qu'on va montrer avec deux anecdotes, c'est que ce dédoublement peut aller très loin — au point qu'à des moments cruciaux de l'histoire officielle française, c'est la légitimité déplacée, cachée, exilée qui fait irruption. Elle apparaît, elle signe, elle témoigne. Puis elle se retire. Elle ne demande pas à occuper le siège. Elle continue simplement à exister.
Septembre 1870. Sedan. Napoléon III est fait prisonnier — il aurait voulu mourir au combat, on ne le laisse pas. L'Empire s'effondre. Le 4 septembre, la République est proclamée à l'Hôtel de Ville de Paris par un Gouvernement de Défense nationale improvisé. Le pays est envahi, Paris va bientôt être assiégé, il faut négocier avec Bismarck. On désigne un homme pour cela : Jules Favre.
Le choix n'est pas anodin. Jules Favre est un républicain de longue date, un opposant impeccable à l'Empire, un avocat de grande réputation. Il devient ministre des Affaires étrangères du nouveau gouvernement. C'est lui qui va s'asseoir en face de Bismarck.
Avant d'entrer dans la scène de la reddition, il faut faire un détour par ce qui, dans la vie de Favre, semble sans rapport — et qui va se révéler central.
Parmi les innombrables dossiers que Favre a plaidés au long de sa carrière, un occupe une place à part. Depuis les années 1850, il s'est pris de passion pour l'affaire Naundorff.
Karl Wilhelm Naundorff est ce personnage étrange, apparu en Prusse en 1810, qui a affirmé jusqu'à sa mort en 1845 être le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, sauvé du Temple en 1795. La Prusse l'a hébergé et surveillé pendant vingt-deux ans. Il vit ses dernières années à Delft, en Hollande, où il est enterré sous les titres de Louis XVII, roi de France, avec l'accord tacite des autorités néerlandaises. Ses descendants recevront par décret royal néerlandais, à la fin du XIXᵉ siècle, le droit de porter le nom de Bourbon.
Jules Favre, avocat parisien, républicain convaincu, se prend d'intérêt pour ce dossier. Il rencontre Naundorff avant sa mort, il rencontre sa famille. Et il décide de plaider leur cause devant les tribunaux français — pour la reconnaissance de leur droit au nom Bourbon, pour la reconnaissance de leur identité comme descendants directs de Louis XVI. Ce n'est pas un républicanisme contredit : Naundorff ne demande pas à régner, il demande la vérité historique de son identité. Favre défend cela.
Il plaide gratuitement. La famille Naundorff n'a pas les moyens — la question ne se pose même pas. Favre porte l'affaire pendant des années, devant les juridictions ordinaires, devant le Sénat, sans jamais accepter un sou. Son seul salaire est une bague que Naundorff lui remet — une bague, dit Naundorff, qui lui viendrait de son père, Louis XVI, transmise après sa mort par l'intermédiaire du duc de Brunswick. Favre accepte la bague. Il la porte en permanence à son doigt, jusqu'à sa propre mort. Il en parle dans ses écrits.
Revenons à janvier 1871. Favre est à Versailles, en face de Bismarck, pour signer la fin des hostilités. Ils négocient, ils s'accordent sur les termes. Vient le moment de sceller le document.
À l'époque, on ne signe pas une convention internationale d'un simple trait de plume. Il faut apposer un sceau — un cachet de cire, marqué d'un signe qui atteste que le signataire est mandaté par un souverain identifiable. Or Jules Favre représente une République qui vient de naître, qui n'a pas encore ses sceaux officiels. Le gouvernement provisoire n'a pas eu le temps — ni la légitimité constitutionnelle stable — de faire fondre le sceau d'un État qui n'a pas encore de constitution.
Favre fait le geste d'excuse : je n'ai pas de sceau à moi. Bismarck lui désigne alors la bague qu'il porte au doigt. Favre comprend. Il l'applique sur la cire chaude. Le document est scellé.
Que Bismarck ait ou non su exactement ce que représentait cette bague — la légende naundorffienne le suggère, la prudence historique ne peut pas le trancher — la scène objective est celle-ci : un homme qui incarne officiellement la République française signe la reddition du pays avec l'objet que la lignée légitime alternative lui avait remis. Louis XVII, à travers son fils putatif et son avocat, préside à cette signature. La République défaite scelle sa défaite avec le sceau de la famille qu'elle avait officiellement écartée quatre-vingts ans plus tôt.
Il faut peser cette scène. Elle n'a pas d'équivalent dans l'histoire officielle d'aucun autre pays. Un républicain scelle, avec ce qu'il tient du roi, la reddition d'une République qui elle-même n'existe qu'à titre provisoire. La légitimité fait irruption au moment exact où la France officielle est à son point le plus bas.
Puis elle disparaît. Favre continue à porter la bague. Il n'en fait pas politique. La signature est archivée. Le traité de Francfort suivra en mai. Bismarck aura son empire. La République s'installera. Personne ne racontera cette histoire dans les manuels. Elle continuera comme une rumeur familiale — celle des Naundorff, celle de la descendance de Favre — jusqu'à ce qu'on la retrouve dans les mémoires et les correspondances de l'époque.
Pour être précis, dans cette histoire :
Le noyau dur suffit à porter la scène. On peut aller plus loin dans le récit ; on ne peut pas descendre plus bas que ce noyau.
Nous sommes en pleine occupation. La France est coupée en deux zones, Pétain règne à Vichy à quatre-vingt-six ans, la question de sa succession commence à se poser sérieusement dans les cercles allemands. Qui pourrait tenir la France après lui, avec l'assentiment de la population ? Un régime durable a besoin de légitimité, non de collaboration.
Les Allemands examinent leurs options. Le Comte de Paris — Henri d'Orléans, prétendant orléaniste — est disponible et intéressé, il s'est proposé lui-même à Vichy, qui l'a repoussé vers le ministère des Rationnements, poste conçu pour le rendre impopulaire. Les Allemands n'y voient pas non plus une option sérieuse : un roi orléaniste serait cérémoniel, sans le prestige d'une légitimité régnante. Ce n'est pas ce qu'il faut pour tenir la France.
Ils se tournent alors vers la lignée impériale. La fascination de Hitler pour Napoléon est connue. Le prétendant bonapartiste est le Prince Louis Napoléon. On lui propose. Il refuse, part en Résistance, se fait arrêter à la frontière espagnole, s'échappe. La piste bonapartiste se ferme.
Reste une option, dont les Allemands ont hérité des archives : la lignée Naundorff. La Prusse avait hébergé et surveillé Karl Wilhelm Naundorff pendant plus de vingt ans. Elle avait rassemblé, à son sujet, un dossier documentaire d'une précision proverbiale — la précision phénoménale de l'administration prussienne, dont on sait ce qu'elle vaut. Ce dossier existe toujours dans les archives allemandes. Les nazis, connaissant leur propre bureaucratie, savent qu'il tient. Un pays qui envoie une délégation officielle proposer un trône à un civil ne le fait pas sans dossier béton — surtout si ce civil ne parle pas un mot de la langue du pays qu'on lui propose.
Le chef de la branche française naundorffienne à cette époque — le grand-père du chef actuel de famille, Hugues de Bourbon — était à Alger, hors zone occupée. Après novembre 1942, Alger est le siège de la France libre ; il est totalement inaccessible. Les Allemands se rabattent donc, faute de mieux, sur la branche hollandaise. C'est cette précision qui donne toute sa force à ce qui va suivre : ils auraient préféré un Bourbon francophone, ils prennent un Bourbon qui ne parle pas français, parce que même dans cette version-là, le dossier tient.
Nous sommes à Oss, dans la province du Brabant-Septentrional, aux Pays-Bas — un gros bourg d'environ trente à quarante mille habitants à l'époque, ce qui est significatif pour la Hollande. Le maire s'appelle Louis de Bourbon. Il est le petit-fils de Karl Wilhelm Naundorff, dont la tombe se trouve à Delft, non loin. Son grand-père est enterré sous les titres et qualités de Louis XVII, roi de France. Sa famille porte le nom de Bourbon par décret royal néerlandais, obtenu à la fin du XIXᵉ siècle. Il est poète à ses heures perdues. Personne aux Pays-Bas ne le prend pour un fou.
Un soir d'hiver, la maison est calme. Le maire est à son bureau. Sa femme est à la cuisine avec leur fils, Charles, neuf ans. On frappe à la porte. La mère envoie l'enfant se cacher sous l'escalier — instinct de mère en temps d'occupation, on ne sait jamais — et va ouvrir.
Trois officiers allemands se tiennent sur le pas de la porte, dans leurs uniformes signés Hugo Boss, avec cette politesse extrême que l'appareil nazi maintenait dans ses formes officielles tant que la situation restait normale. Le chef du groupe se présente : il s'appelle Neumann. C'est un détail que le petit Charles retiendra toute sa vie, parce que c'est aussi le nom de jeune fille de sa mère. Les officiers demandent à voir le maire.
La mère, terrifiée, prévient son mari. Les officiers entrent dans le bureau. La porte se referme. L'entretien dure quarante-cinq minutes environ. Puis les officiers ressortent, saluent poliment, s'en vont.
La mère, ahurie, entre dans le bureau. L'enfant sort de sous l'escalier. Le maire est aussi ahuri qu'elle. Elle demande ce qu'ils voulaient.
Il répond : « Ils viennent de me proposer le trône de France. »
Il ajoute qu'il a fait remarquer qu'il ne parlait pas un mot de français. La réponse des officiers a été : « Peu importe. Nous avons tous les documents établissant votre droit à l'être. »
Louis de Bourbon a demandé à réfléchir. Peu de temps après, il refuse. Il rentre dans la Résistance, où il sera reconnu pour sa bravoure et où il sauvera plusieurs familles juives d'Oss.
Elle démontre plusieurs choses.
D'abord que les archives prussiennes puis allemandes contenaient un dossier suffisamment solide pour qu'un régime aussi soigneux du contrôle historique que le régime nazi ait accepté de le prendre au sérieux — au point d'envoyer une délégation officielle proposer un trône à un civil néerlandais. C'est un témoignage extérieur d'une valeur particulière : l'occupant, ennemi de la France, n'a aucun intérêt à valider une thèse naundorffienne fantasque. S'il envoie ses officiers, c'est qu'il croit à ce qu'il a dans ses classeurs.
Ensuite, que la structure du choix révèle la nature de ce qu'ils cherchaient. Ils ont écarté les Orléans (trop cérémoniels, sans prestige), écarté Bonaparte (refus), et ils se rabattent sur Naundorff. Ils cherchaient une légitimité régnante, pas un roi décoratif. C'est exactement la distinction posée dans le deuxième article de cette série — la France ne veut pas de roi cérémoniel, et les Allemands eux-mêmes, quand ils envisagent la restauration, cherchent une légitimité qui règne. Cette convergence entre la logique interne française et la logique cynique de l'occupant est frappante.
Enfin, que la légitimité, une fois sollicitée, refuse d'être instrumentalisée. Louis de Bourbon aurait pu accepter. Le fait de dire non, et d'entrer dans la Résistance, est cohérent avec la lignée qu'il incarne. Un roi qui règne ne règne pas au nom d'un occupant. C'est aussi une manière d'exercer sa légitimité que de refuser le trône qu'on lui offre dans des conditions qui la trahiraient.
Elles partagent une structure identique, à soixante-douze ans d'intervalle.
Dans les deux cas, la France officielle est à un point de faiblesse extrême — reddition de 1871, occupation de 1942. Dans les deux cas, le règne officiel ne peut plus tenir seul ce qu'il représente. Dans les deux cas, la légitimité fait alors irruption, brièvement, à travers un objet ou à travers une personne. Dans les deux cas, elle vient de la lignée Naundorff, hébergée par les mêmes États — Prusse d'abord, Allemagne ensuite — qui se trouvent chaque fois être l'adversaire militaire de la France.
Cette coïncidence de témoignage est significative. Ce n'est pas la France qui atteste de sa propre légitimité alternative — cela pourrait être suspecté de sentimentalisme ou de nostalgie royaliste. C'est l'ennemi, à deux reprises, dans deux configurations politiques opposées (Prusse impériale en 1871, Reich nazi en 1942), qui atteste. Bismarck en désignant la bague. Les officiers de la Wehrmacht en proposant un trône à un civil néerlandais.
La légitimité française, coupée officiellement en 1793, a été déplacée. Elle est physiquement conservée dans des archives, dans une lignée transmissible, dans une tombe portant les titres royaux, dans un nom que les Pays-Bas ont autorisé. Elle a été gardée, par ironie de l'histoire, par les États qui deviendraient ensuite les ennemis militaires de la France. Et à chaque fois que la France officielle s'effondre, elle fait signe. Puis elle se retire. Elle ne demande pas le trône. Elle rappelle qu'elle est là.
Ce que ces deux anecdotes préparent, c'est le prochain article — le plus lourd de la série. La question qu'il faudra traiter est celle-ci : par quel mécanisme concret la légitimité française continue-t-elle à fonctionner, alors que le siège officiel est occupé depuis deux siècles par autre chose ? Dans quels corps, dans quels lieux, à quelle temporalité ? Comment un dispositif humain, coupé apparemment en 1793, peut-il continuer à produire des effets — jusqu'à faire signer, en 1871, la reddition de la France défaite ; jusqu'à faire hésiter, en 1942, les stratèges nazis sur la question de qui doit tenir Paris après Pétain ?
Ce ne sont pas des questions d'archives. Ce sont des questions physiques et biologiques. Il y a un support matériel de la légitimité — sang, terre, langue, lieu, objet, mémoire — dont on peut essayer de décrire les propriétés comme on décrirait celles d'un champ. C'est ce qu'on essaiera au prochain article.
Pour l'instant, il suffit de tenir ces deux images. Une bague au doigt d'un républicain qui signe la défaite. Trois officiers allemands qui frappent à la porte d'un maire hollandais. Deux irruptions, à chaque fois brèves, à chaque fois vite recouvertes par l'histoire officielle. Deux signes que quelque chose continue en dessous.