L'Effet Babel montre le lien entre la fonction et le nom. Trois coquillages, l'huître, la moule, la coquille Saint-Jacques, démontrent cet effet avec une clarté remarquable.
Ce sont des bivalves, c'est-à-dire des coquillages faits de deux coques, qui se font face l'une à l'autre. Ce sont ceux qu'on achète le plus chez le poissonnier. Trois animaux proches, trois noms qui ne se ressemblent pas, et trois mécaniques entièrement différentes.
L'huître a pour ancêtre le latin ostrea — un mot apparenté à osteon, l'os. C'est l'os de la Mer. C'est un os vivant, avec des muscles, à l'intérieur, entre les valves. Ces muscles ne servent pas à la déplacer. Pendant ses premières semaines, l'huître est une larve, qui nage jusqu'à trouver son rocher. Une fois qu'elle le trouve, elle se soude au rocher et ne le quittera plus, toute sa vie, qui peut durer 30 ans. L'anglais raconte cette permanence avec oyster, l'huître (huistre/huystre, dérivé aussi d'ostrea). Oyster fait penser à yester, l'anglais pour hier, comme dans yester-day. L'huître est là où elle était hier, dit le langage. Ça ne peut pas être autrement. Et quand on sait qu'en vieil anglais, yester voulait dire hier et demain, on comprend encore mieux : l'huître est l'être vivant, avec os et muscles, qui est là où il était hier, et sera là où il est aujourd'hui. Oyster-day, le jour de l'huître, c'est-à-dire, le jour de la permanence.
La moule s'appelle musculus — la petite souris. En anglais, l'homonyme est exact mussel pour moule, qui se prononce exactement pareil que muscle. L'origine de ces mots est mus, la souris (qui a donné mouse) et musculus, qui veut dire alors la petite souris. Les Anciens voyaient une ressemblance entre la souris et les muscles qui se contractent sous la peau puis disparaissent quand on se détend. Pourquoi la moule est-elle 'muscle' parmi les coquillages ? Ouvrons une moule : ce que l'on voit, c'est de la chair, du muscle. Pas de branchies spectaculaires comme l'huître, pas de manteau frangé comme la Saint-Jacques. De la chair orangée, compacte, qui se contracte quand on la touche — exactement comme une souris qui file se cacher sous un meuble. La moule est le seul mollusque dont l'anatomie entière est subordonnée à une fonction unique : serrer. Son muscle adducteur maintient les deux valves fermées avec une force disproportionnée par rapport à sa taille. Elle résiste aux vagues, aux prédateurs, au temps. Et avec son pied musculeux, elle sécrète le byssus — des fils d'attache qu'elle fabrique elle-même pour s'amarrer au rocher. La moule est nommée par sa chair et par sa force. À l'inverse de l'huître, elle peut bouger, un peu. Elle largue ses amarres, se déplace de quelques centimètres et jette l'ancre du byssus à nouveau.
L'huître, du grec osteon, dit : je suis l'os de la Mer ; la moule, qui se dit mussel, dit : je suis le muscle de la Mer.
Ces deux coquillages, l'osseux et le musclé, restent là où ils ont grandi.
Et la Coquille Saint-Jacques ?
La coquille Saint-Jacques s'appelle pecten en latin, qui veut dire peigne. En retournant la coquille, on voit le pourquoi de ce nom : les stries radiales qui partent de la charnière et s'évasent vers le bord forment exactement le motif des dents d'un peigne — des lames parallèles, régulières, divergentes depuis un point central. En plus de l'effet esthétique, ces stries sont une solution d'ingénierie.
Premièrement, elles rendent la coquille extrêmement rigide pour son poids. C'est le principe de la tôle ondulée : une surface plane se plie facilement, une surface striée résiste. La Saint-Jacques a besoin de cette rigidité parce que, contrairement à l'huître et à la moule, elle bouge beaucoup.
Deuxièmement, les stries améliorent l'hydrodynamisme. La Saint-Jacques avance en claquant ses valves, ce qu'on appelle l'hydro-pulsion. Elle expulse l'eau par les ouvertures situées près de la charnière. Les rainures du peigne canalisent ce flux d'eau le long de la coquille, réduisent la turbulence, et transforment un écrasement d'eau désordonné en un jet directionnel. C'est un soufflet. La coquille s'ouvre, aspire l'eau, se referme, l'expulse. Le mouvement est saccadé, bondissant, gracieux pour une boîte de calcaire.
La coquille St Jacques s'appelle pecten, disions-nous, un mot issu de la racine pect- qu'on trouve dans pectoral. La cage thoracique est également un peigne avec ses douze côtes, douze stries osseuses. Sauf qu'elles forment vraiment une sorte de coquille Saint Jacques. En effet la cage thoracique est aussi un bi-valve. Les deux moitiés de cage thoracique sont deux peignes, deux coques de calcaire striées. Qui entourent le cœur et les poumons, deux soufflets, le premier qui reçoit et refoule le sang et les seconds, reçoivent et refoulent l'air. L'être humain avance en faisant marcher ces deux soufflets, à l'aide de muscles qui ouvrent et ferment les valves.
La Coquille Saint-Jacques est le pectoral de la mer. Elle est nommée non par sa chair (comme la moule) ni par sa coquille passive (comme l'huître), mais par la structure active qui lui permet de se déplacer — son peigne-soufflet.
Trois coquillages, trois physiques :
L'huître est l'os de la Mer. Elle résiste.
La moule est le muscle de la Mer. Elle serre.
La coquille Saint-Jacques est le peigne-soufflet. Elle se propulse.
Et chaque nom le dit.
Saint Jacques fut un des douze apôtres du Christ. Il fut décapité en l'an 44 à Jérusalem. Une légende médiévale, curieuse, raconte que ses disciples placèrent le corps dans une barque de pierre — une embarcation sans voile et sans gouvernail — et la confièrent aux courants. Guidée par la Providence, la barque traversa la Méditerranée, franchit le détroit de Gibraltar, remonta les côtes du Portugal et vint s'échouer en Galice, à l'extrémité occidentale de l'Europe, là où la terre finit ou Finistère.
C'est un miracle, bien entendu. La pierre ne flotte pas. Une barque sans voile ne traverse pas les océans. C'est incompréhensible.
La coquille Saint-Jacques éclaircit le mystère.
Une coquille de calcaire — dure comme de la pierre — qui se déplace par sa propre force, sans voile et sans gouvernail. C'est la description exacte du comportement mécanique de la Coquille Saint Jacques, la seule à se déplacer ainsi. La légende ne dit pas : « le corps voyagea dans un navire miraculeux ». Elle dit : « le corps voyagea dans une barque de pierre, sans voile ni gouvernail ». Chaque détail est celui de la coquille. L'enveloppe minérale. L'absence de propulsion externe. L'autonomie du mouvement.
Les pèlerins qui, à partir du IXe siècle, marchèrent vers le tombeau de l'apôtre Saint Jacques en Galice, ramassèrent ces coquilles sur les plages de l'Atlantique. C'était leur preuve qu'ils avaient traversé toute l'Europe et qu'ils étaient arrivés là où Saint Jacques était arrivé, dans sa coquille Saint Jacques. Les pèlerins les perçaient de deux trous, les fixaient à leur chapeau ou à leur pèlerine, et les rapportaient chez eux comme un certificat — un sceau de voyage. La coquille devint le symbole du pèlerinage. Non pas celle de l'huître ou de la moule : celle de la coquille Saint Jacques, qui se déplace seule, qui est une barque de pierre vivante.
On raconte que la barque de pierre avec le corps de Saint Jacques échoua en Galice, là où se trouve actuellement la ville de Santiago de Compostela (Saint Jacques de Compostelle). Huit cent ans plus tard, un ermite du nom de Pélage la découvre, et l'histoire qui s'ensuit est connue de tous. Or Pélage est le stade qui décrit les coquillages lorsqu'ils sont mobiles, qu'il s'agisse de l'huître, de la moule ou de la coquille Saint Jacques. Le nom de la personne qui découvre la barque de pierre de Saint Jacques rappelle que cette barque-coquille a traversé toute la mer pour arriver là, comme toute coquille à son stade pélagique, et qu'elle s'est posée là, en Galice, pour se fixer. Et que là viennent les pèlerins, après avoir traversé les Terres, pour ramasser des coquilles vides qui elles aussi ont fait leur pèlerinage jusque-là.
Regardons maintenant une carte des chemins de Compostelle.
En France, quatre grandes voies partent de Paris, de Vézelay, du Puy-en-Velay et d'Arles. Elles collectent les flux de pèlerins venus d'Allemagne, de Pologne, d'Italie, des Flandres, d'Angleterre. Ces voies sont largement espacées à leur point de départ — elles couvrent un arc de plusieurs centaines de kilomètres du nord au sud et de l'est à l'ouest. Puis, inexorablement, elles convergent. La géographie les y oblige. Les Pyrénées, barrière naturelle entre la France et l'Espagne, ne laissent que quelques passages : Saint-Jean-Pied-de-Port, le col de Roncevaux, la côte basque à Hendaye et Irun. Tous les chemins se resserrent vers ces points de passage, comme des lignes qui se rejoignent à la charnière d'un éventail.
De l'autre côté des Pyrénées, le réseau change de caractère. L'Espagne est un bloc — la Meseta, un plateau massif et continu. Les chemins espagnols, y compris les routes venues du Portugal, forment leur propre éventail, convergent vers la Galice, et aboutissent à Saint Jacques, au Finistère — finis terrae, la fin de la terre — là où l'on trouve les coquilles sur les plages.
Vu de haut, l'ensemble dessine deux peignes, deux éventails joints par une charnière pyrénéenne. Deux coquilles Saint-Jacques emboîtées, l'une française qui draine toute l'Europe, l'autre espagnole, stries contre stries, avec la frontière comme ligament.
Les routes convergent vers les Pyrénées parce que les Pyrénées sont un obstacle avec peu de passages. Elles convergent vers Compostelle parce que Compostelle est à l'extrême ouest d'une péninsule. La topographie impose la forme. Mais la forme est là, et elle est celle de l'objet, la Coquille Saint Jacques, que le pèlerin ramasse au bout du chemin. Le marcheur parcourt pendant des semaines une strie du continent — l'une des rainures de la grande coquille européenne — puis, arrivé au bord de l'océan, il se penche et ramasse la miniature de la forme qu'il vient de parcourir.
La carte est la coquille. La coquille est la carte.
L'huître est nommée par sa dureté. La moule est nommée par son muscle. La Saint-Jacques est nommée par un apôtre dont le corps, dit la légende, a voyagé exactement comme voyage l'animal — dans une enveloppe de pierre, sans voile ni gouvernail. Et la forme de la coquille est la forme du réseau que les hommes ont tracé, au fil des siècles, pour aller chercher cette coquille.
Rien de tout cela n'a été planifié. Les noms sont venus. Les routes se sont formées. Et la convergence est là, silencieuse, entre la biologie d'un mollusque, la mécanique d'un soufflet, la légende d'un apôtre, et la géographie d'un continent.
C'est l'Effet Babel dans sa forme la plus large : non plus entre deux mots, mais entre un animal, un mythe, un réseau de chemins et la forme du monde. Le sens ne réside dans aucun de ces éléments pris isolément. Il est dans leur résonance — dans le fait que, sans cause identifiable, ils convergent vers la même forme, comme les stries d'une coquille convergent vers sa charnière.