Les religions sont un système touffu de croyances et de rituels. Trois d'entre elles, Judaïsme, Christianisme et Islam, se réfèrent au même Dieu, mais Le racontent différemment. Pour trois d'entre elles, nous disposons d'un texte principal, la Torah, l'Évangile et le Coran faits d'un enchaînement de phrases et de paragraphes. On peut imaginer à quel point la première phrase doit compter. Dans une perspective théâtrale ou romanesque, on ne rate pas son entrée, au risque d'ennuyer et de faire décrocher son public. Un million de fois a fortiori pour un texte sacré, que des milliards d'individus ont suivi, ont lu et commenté, pour lequel ils auraient sacrifié leur vie. Comment un tel Texte pourrait commencer par une phrase anodine, vague, où chaque mot pourrait être remplacé par dix autres ? Une sorte de conte commençant par « il était une fois dans une planète lointaine ». On ne parle pas de phrases à propos de la Bible ou du Coran, on dit verset. C'est bien plus fort. C'est le Divin qui est supposé parler, et aucune lettre ne saurait être en trop. Le premier verset doit contenir toute la suite. Ou, autrement dit, tout le texte doit s'enchaîner, verset après verset, du premier. Sans contradiction. En prenant l'idée de l'hologramme, on pourrait même dire que le premier verset doit être une sorte d'hologramme de tout le texte qui suit, un concentré. On peut affirmer que les trois premiers versets de la Bible, de l'Évangile et du Coran remplissent parfaitement ce cahier des charges. Ils sont d'une densité informationnelle phénoménale. On peut, et cela a été fait dans nombre de commentaires, écrire et encore écrire sur chacun d'eux. On peut les déplier comme s'ils étaient des origamis de sens pliés à l'extrême. La Genèse annonce toute la Cosmogonie, en des termes qui peuvent parfaitement se lire à la lumière de ce que dit la Science. Littéralement : Au commencement, créa les Dieux le Ciel et la Terre. La scission d'une Unité primordiale en dualités, Ciel et Terre, que les lecteurs modernes pourraient considérer comme analogues d'Énergie et Matière. Le verset contient une « erreur de grammaire » entre le pluriel du Dieu et le singulier du Verbe, qui a abouti à de nombreux commentaires. On peut s'arrêter au simple ou aller dans la profondeur, sans problème, car il y a matière.

Pour l'Évangile, qui sera celui de Saint Jean, équivalent à la Genèse, le registre est différent et similaire. Le Commencement est là, mais au lieu d'un Créateur qu'on cite franchement, il est question d'un Verbe créateur, une parole qui se fait Chair et qui rencontre de la Résistance dans cette volonté d'existence. Les commentaires possibles sur ce verset sont là encore très touffus, cohérents avec le reste du texte, et parfaitement lisibles en termes scientifiques de nos jours, pourvu qu'on change les termes, avec Verbe qui deviendrait Information et Chair qui recouvrirait la matière qui bouge, c'est-à-dire la matière/énergie vivante. Le troisième livre, le Coran, est le seul qui commence par nommer le Créateur. Et d'emblée, après l'avoir nommé, on mentionne sa fonction paradoxale de Créateur, en recourant à deux mots, traduits de manière très approximative, en deux termes, clément et miséricordieux, dont on ne voit pas la différence. Comment un premier verset, de quelques mots, pourrait se permettre de la redondance ? Qui pourrait distinguer la Clémence de la Miséricorde ? Certes le sens général doit être correct, mais pourquoi deux mots ? En réalité, ces deux mots portent la dualité qui fait la grandeur des versets du début, qui permettent à ce verset de se hisser au podium. Allah est défini comme RaHMan ur RaHiM, deux fois le même mot dans une dualité. Difficile à traduire, puisqu'il s'agit de RHM, la matrice. On pourrait dire alors Au nom d'Allah, le générant et le généré, la matrice et l'embryon. D'autres commentaires pourraient continuer, et ce n'est pas la place ici de le faire. On a en tous les cas, trois termes qui traitent d'une dualité, dans un vocabulaire restreint, facile à apprendre. Voilà donc nos trois versets initiaux, dignes du plus grand respect, qui se côtoient, touffus de sens pour leur époque, et touffus d'interprétations modernes compatibles avec ce que nous savons sur le fonctionnement du Monde. Le grand luxe de notre podium est qu'une fois commentés chacun de son côté, on s'aperçoit qu'ils ne se contredisent nullement, racontent trois facettes de la Création de l'Univers, par le même Auteur. En aucune manière, un étudiant en religion comparée pourrait voir dans ces trois versets initiaux des contradictions méritant qu'on parte en guerre au nom de l'un ou de l'autre.

En résumé, trois grands textes sacrés, commençant par trois chefs-d'œuvre linguistiques, en hébreu, en grec et en arabe, où chaque lettre et chaque mot compte, où l'idée exprimée est à profondeur multiple, allant du simple au très complexe. Rien à redire ni sur le fond, ni sur la forme.

Face à ces versets, la Science s'est tenue à l'écart, sous ses dizaines de formes que sont la physique, la biologie, la chimie, ses formes intermédiaires ou hybrides comme la biochimie, la biophysique, la technologie etc. S'attachant à des matières trop diverses, ayant à décrire des échelles très différentes au sein d'une même matière, elle n'a pas d'équivalent de texte Unique ou sacré, avec un premier verset, qui serait emblématique de l'esprit scientifique, celui propre à toutes ses branches. Nous proposons dans ce texte qu'il existe potentiellement une affirmation scientifique qui pourrait très bien fonctionner comme son verset initial, représentatif de son esprit, d'où tout pourrait s'enchaîner, avec toutes les qualités prêtées aux trois versets ci-dessus, c'est-à-dire l'économie absolue des lettres et du sens, rien en trop et rien en pas assez, l'esthétique la plus grande associée à la densité du sens, la lourdeur des enjeux complètement déguisée par la légèreté de l'expression. En bref, une perfection qui autorise tout à fait à ce que ce verset scientifique grimpe sur le podium aux côtés de ses trois sœurs, qu'il a le luxe et l'élégance de ne contredire en rien. Comme annoncé dans le titre de cet article, il s'agit de la formule E=mc². Qu'on attribue à Albert Einstein, mais nous allons voir que, pour qu'elle atteigne le statut de verset scientifique, cette paternité est insuffisante, voire invalidante. Ou sinon, nous aurions comme paradoxe, Einstein se transformant en un Dieu ou Prophète de la Science, ce qui est totalement contradictoire avec l'esprit scientifique, où chacun construit sur son prédécesseur, de manière documentée et respectueuse des étapes franchies.

Pour affirmer qu'E=mc² ait valeur de verset, il faut avoir dans sa besace un certain nombre d'arguments incontournables. L'expression doit être cohérente avec tout le reste de la Science, comme le premier verset de la Genèse est cohérent avec le reste de la Bible. De ce point de vue là, E=mc² remplit les conditions : c'est une formule et non pas une phrase. Il sied à la science que son Verset inaugural soit une formule aux allures mathématiques et non une phrase, qui empiéterait sur la philosophie ou les religions. Autrement dit, le verset scientifique doit traiter d'un très grand dualisme, comme ses confrères, mais sans mots, avec une formule. C'est ce que fait E=mc². Au plan de la concision, on ne peut guère faire mieux : trois lettres différentes, e, m et c pour parler du plus grand dualisme qu'on puisse imaginer, comme fut naguère Ciel et Terre. Trois lettres : pas de quoi s'encombrer l'esprit. C'est strictement équivalent au premier verset du Coran, où on a le nom de Dieu et deux de ses caractéristiques. Pareil pour la Genèse, où l'on a un début, un commencement et deux résultats, le ciel et la Terre. L'Évangile parle de Verbe qui se fait chair, cela ne fait pas beaucoup non plus et c'est facile à retenir. On pourrait argumenter que la science possède de très nombreuses équations, plus anciennes qu'E=mc², simples elles aussi, pourquoi pas elles ? Pourquoi pas celle de Newton sur la gravité, ou encore les égalités de Thalès et Pythagore. Sans rentrer dans les détails d'une compétition fictive, disons qu'E=mc² traite d'une très grande dualité, aussi grande que le Ciel et la Terre. Ce que ne fait aucune autre formule scientifique, en si peu de lettres. Les magnifiques formules de Newton parlent du mouvement d'un corps qui chute, et celle de Thalès permet de calculer des surfaces.

Ciel et Terre de la Genèse, Verbe et Chair de l'Évangile, Dieu matrice et embryon du Coran, voici qu'arrive la Science, avec E=mc², la Matière et l'Énergie. C'est tout à fait correct et équivalent, dans la force du résumé des grands dualismes que découvre et vit l'Humain.

Peut-être, dira-t-on, que depuis Einstein, qui sort cette formule en 1905, d'autres formules sont arrivées, encore plus complètes et dignes d'être le Verset Scientifique ? Nullement, et pour une raison d'esthétique d'abord et avant tout. Les formules qui ont suivi celle d'Einstein, comme celle de Schrödinger, dont le propos est immense et touffu aussi, sont illisibles pour un quidam et impossibles à retenir. Il s'agit de textes de spécialistes, ce que ne peut être un verset. On n'y distingue facilement aucun grand dualisme, aucune genèse de l'Univers dans lequel on vit. On est dans une pléthore de lettres, dont certaines en grec, et de rapports mathématiques associant des signes obscurs. L'équation d'Einstein ne comporte, nous l'avons dit, que trois lettres, dans l'alphabet courant, celui du français, de l'espagnol ou de l'anglais, lisibles par tous. Le verset est fait de relations mathématiques qu'un enfant apprend très vite à manipuler : l'égalité, le carré et la multiplication. Pas de chiffres compliqués, au-delà d'un ². Pas de moins ni de plus. Pas de parenthèses. Cette simplicité graphique, comparée aux autres formules étudiées à l'école, donne spontanément au lecteur non spécialiste l'impression d'une proposition qui parle du Réel comme on en parle entre humains.

Ce verset, comme toute phrase, possède en plus une syntaxe correcte. Le E, puisqu'il commence le verset, est majuscule alors que le m et le c sont minuscules. Est-ce uniquement parce que le E inaugure, ou pour montrer l'importance de l'Énergie par rapport à la Matière ? C'est à débattre, car beaucoup y lisent cette « préférence ». Je préfère le E qui prend la majuscule car il inaugure le verset. C'est bien plus noble et digne d'un verset.

Autre question que soulève cette histoire de majuscule : pourquoi ne pas avoir choisi les deux autres formes possibles de cette équation ? Pourquoi n'avoir pas défini d'abord la Matière, m, plutôt que l'énergie ? Le m aurait pris alors la majuscule et on aurait eu M = e/c². Mais non, pas possible comme verset qui raconte l'Univers. Comment un verset qui résume la science pourrait définir quelque chose par une fraction ? Et donc une brisure ? L'esthétique commandait E=mc², qui s'écrit sur une seule ligne, comme tous les versets, et puisque cette version sans brisure n'est ni plus ni moins vraie que les deux autres, la formule-verset, rectiligne, s'écrit ainsi.

Bien sûr, les spécialistes, gardiens de leur savoir, crieraient à l'abus. E=mc² n'est pas une réponse à la grande dualité matière/énergie, elle traite d'un cas particulier de cette relation (une particule connaissant le repos). Ce qui ne ferait pas grand effet sur le public, qui lit cette formule comme il a lu le premier verset de la Genèse. Cette formule parle de la relation entre la matière et l'énergie, comme la Genèse raconte qu'un Créateur est l'auteur du Ciel et de la Terre, sans plonger dans les détails de quel aspect du Divin il s'agit. La figure d'Einstein convient bien à ce statut de verset. Il a l'aspect des anciens prophètes, ébouriffé, un peu foufou. Et, chose importante, il ne prétendait pas faire ombrage aux autres versets, puisqu'il croyait en Dieu, à sa manière, ce qui convient parfaitement pour que « sa » formule rejoigne le podium.

Voici donc notre formule définie comme ayant la profondeur et l'esthétique des trois grands versets.

On ne peut clore cette première partie historique sans rappeler l'existence d'une autre religion, qui elle aussi commence par traiter un grand dualisme, dans son premier verset. Les termes utilisés font parler d'eux dans l'actualité politique, au travers du détroit d'Ormuz, et il y a fort à parier que cela continuera. Comme ses soeurs en religion, le Zoroastrisme parle aussi d'une grande dualité, morale celle-là. L'univers a été enfanté comme des jumeaux, Ormuz et Ahriman, qui représentent, respectivement, le Principe du Bien et le Principe du Mal, le Principe de Lumière et le Principe des Ténèbres. Notre vie consiste en un choix permanent entre les deux. Le Zoroastrisme a considérablement influencé les religions monothéistes discutées ici, soit directement, soit indirectement. Sa dualité, entre la Lumière du Bien et les Ténèbres du Mal, complète celles du Judaisme, du Christianisme et de l'Islam, et s'inscrit tranquillement aux côtés du verset scientifique, E=mc², le petit dernier des versets.

En effet, on voit facilement comment le E d'énergie est assimié à la lumière, le m de la matière, aux Ténèbres. La lumière est faite de photons, et la matière est sombre, puisque transparente. A partir de cette dualité entre le clair et le sombre, on a glissé vers la pureté, celle de la lumière, et l'impureté, celle de la matière. Puis, à l'âme, faite d'énergie et de lumière, qui s'oppose au corps, fait de matière. De là, on arrive au fait que la matière est une prison pour l'énergie. Longtemps on a brûlé les corps, pour purifier la matière par l'énergie.

Ces idées ont survécu à ce jour, et guident encore pour beaucoup la lecture d'E=mc². On lit cette formule comme 'on peut libérer énormément d'énergie à partir de la matière'; en fait, la matière n'est que de l'energie prisonnière. Libérer l'énergie, c'est ce que font les centrales thermiques, et les bombes. E=mc², c'est la formule de la domination de la matière par l'homme, qui a un besoin insatiable d'énergie. Mais on oublie que E=mc² est une formule, pas juste un verset. En tant que formule, elle permet la symétrie. Or libérer l'Energie de la Matière est une lecture asymétrique de la formule/verset. E=mc² se lit dans l'autre sens: libérer la Matière dans l'Energie. Mais qui parle de la Matière dans l'Energie? Qui a vu apparaître un morceau de matière à partir d'une gerbe d'énergie? Personne - ou presque - sauf la formule elle-même, qui, ayant valeur de verset, ne dit pas de bêtise

Voilà l'extraordinaire originalité du verset scientifique: sa symétrie. Il se lit à l'endroit et à l'envers. On ne peut guère faire cette lecture symétrique avec les autres versets. Qui lirait le verset de la Genèse ainsi: Au commencement, le Ciel et la Terre ont créé Dieu? Qui lirait dans Saint Jean que la chair s'est fait Verbe? C'est possible mais pas très intuitif. Avec E=mc², la relation matière/énergie est symétrique et égalitaire. L'un mène à l'autre. Mais c'est vrai, que l'apparition de la Matière à partir de l'Energie n'est pas aussi simple à voir que celle de l'Energie à partir de la matière.


Ayant accompli mon devoir au nom de la Science, en proclamant son Évangile, je propose de me livrer, dans le prochain article, à une exégèse de la formule, comme il sied de faire à un verset d'une telle profondeur.