Une analyse au bout d'un chemin de plusieurs milliers d'années. Un texte talmudique sur l'impureté de la femme pendant ses règles, éclairé par la biologie de la reproduction, nous guide dans les méandres de la sexualité. Certaines affirmations paraîtront très à droite, d'autres très à gauche. Que peut-on y faire ? C'est le tissu même de la réalité qui parle ainsi.
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La sexualité se prête à tous les excès. Dans ce texte, nous partons de certains d'entre eux, en les rangeant par couples : l'interdit et le tout-permis, le pudique et l'impudique, le normal et l'anormal. Ces opposés, laissés dans le désordre, peuvent aboutir à la licence comme à la condamnation à mort. Dans certains pays, la femme est encore couverte, excisée, lapidée et traitée comme une pondeuse ; dans d'autres, elle se promène quasi nue, affiche une liberté sexuelle complète et avorte sans difficulté. Ce sont des comportements symétriques, nécessaires comme la droite l'est à la gauche. L'équilibre est la santé de l'individu et de sa Cité. Pour que la sexualité puisse s'épanouir ici, il faudrait peut-être la retenir ailleurs. Lire les phrases isolées, hors de leur architecture, peut faire dire exactement le contraire de cet équilibre recherché.
Ce texte n'est donc pas un code pénal mais une recherche d'ordre dans toutes les situations sexuelles possibles, selon leur contribution possible au bonheur de l'individu et de la Cité — et à l'inverse, à leur malheur. Nous ne distribuons pas les culpabilités ; au contraire, nous distribuons les responsabilités, pour encore plus de plénitude dans le plaisir.
Au fond, beaucoup — sinon presque tout — peut trouver sa place, à condition du où, du comment, de l'avec-qui et du cadre. C'est ce qu'on appelle le sens des responsabilités, ou aussi notre sens du devoir. La sexualité n'échappe pas à ce cadre.
On a l'impression que la sexualité a perdu sa boussole. Entre des pays où on la cache et d'autres où on en promeut la liberté. Est-ce que c'est particulier à notre époque ? Peut-être. Ou c'est un vieux problème amplifié par les réseaux sociaux.
Ce que nous allons dire ici est au bout d'un chemin de plusieurs milliers d'années. Nous ferons parler la tradition biblique, qui tend à interdire, les cultures païennes, qui tendent à pousser au plaisir, la science qui permet d'étayer l'une ou l'autre attitude. Cela apportera, je l'espère, beaucoup de clarté. Ce qui va être proposé peut paraître très à droite pour certaines affirmations et très à gauche pour d'autres. Tant mieux, car c'est ainsi.
La sexualité est un moteur de plaisir et d'envie de vivre phénoménal. C'est un appétit, un des principaux. Une envie donne en-vie de vivre. C'est donc précieux comme tout remède connu pour fonctionner. À l'inverse, c'est un poison majeur pour ceux qui ont connu l'abus, les petites filles excisées ou vendues à des vieux pour une poignée de sous. Comment faire l'amour sur un canapé confortable quand on sait qu'un peu plus loin, dans la Cité, on abuse et on fait mal, en prenant le même plaisir ?
La religion s'est beaucoup mêlée de sexualité, en rappelant d'excellents principes, comme le respect des enjeux de la reproduction, mais souvent dans un cadre de peur, de péché et de damnation. L'amour du prochain, pourtant au cœur du message, y est souvent noyé sous la peur. Le féminisme de dénonciation, mu par une révolte légitime contre les abus, a mis son grain de sel, et créé ses propres abus.
Nous allons livrer une analyse synthétique de la sexualité. Pas question de la refuser, pas question de la laisser sans contrainte. On touche à un sujet fondamental de l'équilibre entre l'individu et sa Cité. Le résultat de cette analyse sera presque mathématique dans ce qui sera suggéré, sans qu'il s'agisse de légiférer. Ce qui va être dit ici est, je le crois, bon pour la santé de l'individu et de la Cité, pour son « âme » comme disaient les Anciens, comme pour son corps.
Cette lecture de la sexualité, je la dois à un texte du Talmud, que j'avais décrypté en 1983, à une période où j'étais très pratiquant de la religion juive, une des religions restrictives dans le domaine sexuel. C'est en lisant ce texte à l'époque que je fis ma première découverte sur le langage, l'effet Babel, qui apparaissait dans la relation entre les mots mèche et méchant, reproduit par l'anglais wick et wicked. Ce texte m'avait permis de comprendre le comportement du couple juif lors des règles de la femme. On considère que la femme est « impure » (Niddah, selon le terme approprié, c'est-à-dire « éloignée »). À la fin de la période de saignement, pendant sept jours, le couple ne se touche pas, ne dort pas ensemble. Cette impureté de la femme m'avait toujours paru comme un reste de l'ancien temps et son traitement de la femme. Je supportais mal cette exclusion et ce mot d'impur, qui évoquait la « saleté ». L'homme, lui, n'était pas concerné. C'était à la femme de se faire discrète. Qu'est-ce que pouvait bien vouloir dire la notion d'impureté de nos jours ?
La réponse que j'ai trouvée était remarquable, et je la dirai plus loin, car elle est la réponse clef à tout l'édifice que représente la sexualité de l'individu et celle de la Cité. Avant, dressons la table de la sexualité et de ses acteurs.
Tout d'abord, la sexualité est une fonction qui est couplée à la reproduction. Ces deux fonctions utilisent les mêmes organes internes et externes. La sexualité peut être détachée de la reproduction, la reproduction ne peut pas être détachée de la sexualité, sauf dans les cas, artificiels, de fécondation in vitro.
Elle commence tôt chez l'enfant, fille comme garçon. Vient la puberté, où la fille comme le garçon développent des cellules qui peuvent féconder. Disons que ce seuil est traversé vers l'âge de 12-13 ans. Le garçon change un peu son aspect physique après la puberté, la fille aussi, mais grande différence, la fille saigne chaque mois, ce qui va devenir un marqueur majeur de sa vie ensuite. Aucun rythme de ce genre chez le garçon. Le rythme féminin se termine à la ménopause, qui se produit vers la quarantaine/cinquantaine. Faisant que le cycle reproductif de la femme dure environ 40 ans. Aucun cycle de ce type chez l'homme, qui reste capable de féconder, s'il n'est pas impuissant, de la puberté à sa mort.
La sexualité et la reproduction se fusionnent chez la femme de 12 à 50 ans. Chez l'homme, de 12 à sa mort.
Parlons à présent de la sexualité étape par étape, sachant qu'elle s'accompagne de la reproduction à certains moments. On pourra se poser la question de ce qui peut être moralement répréhensible, interdit, possible ou souhaitable. Ce qui peut donner lieu à un plaisir libre, et donc bon pour la santé de l'individu, et donc bon pour la santé de la Cité, toujours selon le principe qu'une Cité devrait être plus heureuse et plus saine si ses individus sont sexuellement heureux.
Cet intervalle dure une douzaine d'années environ. Il inclut une période de découverte de soi, de sa propre sexualité, et se termine avec une découverte de l'autre.
Pour la première période, il est clair que les interdits ne s'appliquent pas ou disons ne s'appliquent plus. C'est la période homosexuelle. La première sexualité est l'homosexualité, au sens littéral. C'est-à-dire la sexualité avec soi-même (homo) mais aussi la sexualité avec le même sexe, puisque le garçon tient une verge dans sa main et la fille stimule un clitoris.
Je choisis délibérément ce sens plutôt qu'auto-sexualité, qui n'a jamais été utilisé car très vilain. Homo signifie le même. Homosexuel, celui qui se donne plaisir à lui-même. Quand plus tard il touchera le sexe d'un partenaire du même sexe, il ne verra pas la différence. Le refus de voir l'homosexualité comme universelle au début a poussé à la création d'un mot distinct, « masturbation », qui a des connotations négatives à peu près dans toutes les cultures. Une explication veut que ce mot en latin signifierait « se rendre impur avec les mains ». Il suffisait de parler d'homosexualité, c'est propre, et sans jugement de valeur.
Cette sexualité avec soi-même est la norme pendant les premières années avant qu'on découvre que l'autre a soit le même sexe, soit un sexe différent, et cette découverte aboutit à tout autre chose. Soit continuer avec la norme de début, soit rentrer dans la nouvelle norme, l'hétérosexualité.
Au moment de la puberté, à l'âge où la reproduction intervient, l'homosexualité du départ cesse d'être une des deux normes possibles, pour devenir une manière, et l'hétérosexualité devient la norme, pour des raisons surtout biologiques et sociales.
Peut-on dans ce domaine légiférer ? Clairement non pour le début, l'homosexualité. Dire à des enfants qui découvrent ce plaisir de soi que c'est interdit, que c'est sale, n'a pas de fondement autre que d'anciens critères moraux qui n'ont plus vraiment de sens. Il n'y a pas de possibilité de reproduction pendant les premières années et on ne voit absolument pas sur quel fondement interdire ce plaisir.
C'est un premier problème que l'on doit régler. Les enfants ont le droit de vivre leur propre homosexualité. Retirer le mot de masturbation et lui laisser sa valeur historique. Il cache une extrapolation de la condamnation de l'homosexualité entre adultes à l'enfant, une interdiction « rétroactive ». C'est sous-entendre à un enfant, car il serait bien incapable de comprendre : ne te masturbe pas car cela veut dire que tu es un homosexuel et ça, c'est strictement immoral, interdit, etc. ! C'est clairement n'importe quoi, quel que soit ce qu'on pense de l'homosexualité entre adultes. Il faudrait empêcher les enfants de se tenir le pénis en urinant, de sentir le frottement des vêtements ou des draps sur eux, etc. En réalité, il faudrait exciser toutes les filles et castrer tous les garçons, si on croit vraiment que cette homosexualité initiale est condamnable.
Nous commençons tous notre sexualité comme homosexuels. Un point c'est tout, et cela ne peut pas être changé, ni condamné. On ne peut pas le condamner pas plus qu'on ne peut condamner la respiration ou l'alimentation ou la marche. C'est une fonction normale, un produit de l'innervation de notre corps, présent et visible chez la plupart des êtres vivants, en particulier les mammifères. Le devoir des parents n'est pas de l'interdire ou de l'encourager, mais d'éventuellement la canaliser, mais, toujours en théorie, la vaste majorité des enfants n'en font pas une activité dangereuse ou léthale.
Vient ensuite la période où l'homosexualité et l'hétérosexualité deviennent deux chemins possibles. Sans que ces actes soient fécondants. Là encore, la loi des adultes n'a pas à se mêler de la vie des enfants jusqu'à leur puberté. Nous n'avons pas à légiférer, à plaquer nos catégories, nos désirs dans leur monde. Notre rôle de parents s'arrête à enseigner aux enfants ce que signifie l'hétérosexualité qui les attend. L'anatomie qu'elle implique. La fécondation. Le respect de l'autre, qui doit être primordial. Le fait qu'accompagnée d'affection et d'amour, la sexualité donne son meilleur pour la santé morale et mentale. Que tant que l'autre n'accepte pas de plein gré, il n'est pas question d'imposer sa sexualité, et qu'il vaut mieux rester dans son homosexualité primitive.
Les filles et les garçons doivent être prévenus des risques associés à la sexualité lorsqu'ils s'approchent de leur puberté. La pudeur est un élément fondamental qui doit accompagner la sexualité, et elle sera discutée plus loin.
L'autre chemin est l'homosexualité que j'appellerai secondaire. Celle qu'on appelle l'homosexualité tout court, mais c'est une erreur, car nommée ainsi, elle apparaît forcément comme une déviation, pour beaucoup, ou comme une norme alternative, comme dans le mouvement LGBT. Elle n'est ni l'un ni l'autre. Elle est un chemin évolutif possible à partir de l'homosexualité primaire, celle de tous les enfants sans exception. Sauf qu'il s'agit d'une homosexualité à deux. Dans ce chemin, on passe ainsi d'une homosexualité à un, avec soi-même, comme l'indique le mot, à une homosexualité à deux. Tenir le sexe d'un autre qui est le même que le mien.
Cette homosexualité secondaire entre enfants pré-pubères ne peut pas non plus être interdite, présentée comme délétère, etc. Elle est très répandue (touche-pipi) et c'est le fait de la présenter comme interdite qui en fait quelque chose qu'on veut encore plus faire, ce qui est une attitude enfantine notoire. Pourquoi la culpabiliser, et aboutir à des déviations bien plus sérieuses ensuite ?
Vient ensuite la puberté et là, tout change. Et c'est surtout du côté de la femme que les choses changent. Les trois chemins de la sexualité restent possibles : l'homosexualité (qu'on appelle vilainement masturbation), l'homosexualité à deux, et l'hétérosexualité. C'est ici que nos cultures doivent faire un choix clair, sans colère. La norme biologique et sociale est alors unique, c'est l'hétérosexualité, celle qui permet la reproduction de l'espèce. La question a été suffisamment analysée pour qu'on y revienne. L'humanité se reproduit. Que des individus ne veuillent pas le faire est une chose. Mais la norme doit être définie, et elle est hétérosexuelle.
Avec, bien entendu, l'acceptation du fait que certains préfèrent, pour eux, sans en faire une norme, continuer le chemin de l'enfance, leur homosexualité primaire. La question de l'adoption d'enfants par ces couples est délicate. Non pas d'affection — ils peuvent aimer un enfant et bien l'élever — mais de modèle. L'enfant a besoin de voir devant lui l'union d'un homme et d'une femme dont il est le fruit, pour comprendre d'où il vient et où il peut aller. La gestation pour autrui pose la même question, en plus délicat, car elle demande à une femme de porter un enfant qu'elle devra abandonner.
La société actuelle soit normalise complètement l'homosexualité, voire la transexualité, soit la rejette complètement, avec peine de mort même. L'Occident ne peut pas se contenter de dire que les pays qui font cela sont des primitifs. Ce sont eux qui sont les primitifs. La Terre est en équilibre culturel, pas seulement naturel. Trop ici est compensé par pas assez ailleurs. Comme nous le verrons pour la pudeur, les excès de pudeur des Talibans sont symétriques des insuffisances de pudeur de l'Occident. Cela vaut pour l'homosexualité, avec un excès de normalisation d'un côté qui appelle un excès de rejet de l'autre. Aucune sexualité n'est interdite en soi, tant qu'elle est consensuelle et respectueuse. Par contre, elle ne peut se substituer à la seule qui soit la norme, celle qui assure la survie de notre espèce, qui fait que les enfants voient comme modèles des couples qui persistent et signent en faisant d'autres enfants, et c'est l'hétérosexualité. Ce qui n'autorise personne à poursuivre ou rendre impossible la vie de ceux qui veulent continuer sur le chemin de l'homosexualité. C'est le chemin du milieu qui commande cela. Ni rejeter ni normaliser.
La question suivante est l'hétérosexualité entre hommes et femmes de la puberté à la ménopause. Sachant qu'à la ménopause, à nouveau deux chemins se séparent : celui des femmes, dont la sexualité se détache définitivement de la reproduction, sans avoir besoin de contraception d'aucune sorte, et celui des hommes qui peuvent être avec des femmes ménopausées, mais ont les mêmes restrictions avec les femmes en âge de procréer.
Dans cette période entre la puberté et la ménopause, la reproduction est totalement présente, et quatre comportements s'observent :
Il existe un continuum entre ces quatre étapes. Pour ceux qui ne veulent pas d'enfant : la contraception évite la fécondation qui évite la grossesse qui évite la fausse couche puis l'avortement. Pour ceux qui acceptent le risque ou la chance d'en avoir un, pas de contraception, ce qui peut aboutir à une grossesse viable, sachant qu'un tiers des grossesses naturelles se terminent en fausse couche, c'est-à-dire une interruption involontaire de grossesse.
C'est là que je souhaite revenir au texte du Talmud qui m'inspira tant dans ma compréhension de la sexualité et de l'impératif moral qui semble accompagner l'acte sexuel. Ce sont les règles, qui permettent de comprendre les enjeux. En particulier, le comportement adopté par le couple juif pendant les règles et sept jours après leur fin. Chez les musulmans, la séparation pendant les règles concerne essentiellement le rapport sexuel, mais la femme et l'homme peuvent se toucher, dormir ensemble, et dès la fin des règles la femme se lave et redevient permise à son mari. Chez les Juifs, c'est bien plus complexe. La femme attend la fin du saignement, puis compte sept jours, puis va dans un Mikvé, bain rituel fait d'une eau bien particulière, qui la rend permise à son mari, aux alentours du 14e jour de son cycle, soit à la période de fécondité maximale. Si le couple ne veut pas d'enfant, il devra attendre quelques jours que la période de fécondité de l'ovule (24h) soit terminée.
Comment expliquer la complexité de ce comportement du couple ? Qu'est-ce qui explique cette notion d'impureté rituelle de la femme ? Et non pas de l'homme ? La réponse est simple. Il suffit de chercher dans quel autre cas le judaïsme demande à ce qu'on observe sept jours de retrait, et pendant lesquels la personne est considérée comme « impure », cette fois-ci homme comme femme. Il n'existe qu'une seule autre situation. Celle du deuil d'un membre de la famille, père, mère, frère, sœur, fils, fille. L'endeuillé est impur, et pendant sept jours il devra observer un retrait. Il ne pourra avoir de relations sexuelles, ni toucher sa femme, et vice versa. On comprend facilement le pourquoi. Ce sont ces sept jours, associés aux visites de la famille et des amis, pour présenter leurs condoléances, qui permettent à l'endeuillé de passer le cap, de permettre une première cicatrisation de la plaie qui s'est ouverte. Ce rituel du deuil est très fréquent dans le monde et prend plusieurs formes. Dans le judaïsme, il court sept jours, à l'issue desquels la personne va au cimetière et dit adieu formellement. L'homme peut aller au bain rituel après, la femme non. Elle ne peut y aller, toute sa vie durant, qu'à partir de l'instant où elle se marie, a une vie conjugale, jusqu'à la ménopause. Elle n'y va pas avant le mariage, même après ses règles.
On peut comprendre pourquoi ces règles particulières en revoyant l'anatomie différentielle entre l'homme et la femme.
L'homme fabrique ses spermatozoïdes à partir de cellules souches, situées dans les testicules. Il en existe des millions, voire des centaines de millions, qui se divisent toute la vie, à partir de la puberté. Comment l'homme peut-il fabriquer autant de cellules fécondantes ? Parce qu'il fait des photocopies. Il garde la cellule souche, et en fait des millions de photocopies. L'original est soigneusement gardé dans les tubes séminifères des testicules. Autrement dit, l'héritage génétique unique qu'il a reçu de ses parents est gardé dans un coffre, et les copies distribuées en grande quantité. On comprend alors pourquoi l'hébreu utilise le mot Zakhar pour dire le mâle, qui signifie mâle mais aussi mémoire. L'homme garde la mémoire génétique de ce qu'il a reçu et peut la transmettre jusqu'à la fin de ses jours.
La femme est constituée de manière radicalement différente. Quand elle est dans le ventre de sa mère, la petite — future — femme a quelques millions de cellules souches d'ovules. Équivalentes en gros à celles de l'homme. À la naissance, il ne lui en reste plus que quelques centaines de milliers. Des millions d'originaux sont morts. Puis ensuite, elle arrive à la puberté. Pour faire simple, disons qu'il lui reste 300 000 cellules originales dans ses ovaires. À partir de la puberté, tous les mois, elle va « pondre » un œuf, un ovule. Parfois deux, rarement trois, ce qu'on appelle les jumeaux et les triplés etc. Elle pond un œuf qui ne vit que 24h. Cet œuf est également un original du matériel génétique de cette femme. Il descend le long de la trompe de Fallope et peut ou pas rencontrer un spermatozoïde. Si affinités entre les deux, un enfant au bout. Si elle est célibataire, ou si le spermatozoïde est déficient, pas de fécondation et les règles surviennent. Le saignement qui apparaît vient de la paroi de l'utérus qui s'était préparée au cas où il y aurait fécondation. La paroi s'était épaissie, le nid douillet était prêt. Pas de fécondation, le nid s'effondre, et le sang apparaît. Fécondation ? L'ovule fécondé s'implante, forme le placenta et l'aventure de la grossesse commence. Avec un risque, de 30 pour cent environ, que dans les premières semaines l'ovule ne tienne pas, et l'enfant possible meurt. Les femmes ne peuvent pas, en général, distinguer clairement des règles vraies, où il n'y a pas eu fécondation, des fausses couches très précoces où l'ovule n'a pu s'accrocher longtemps à la paroi. Les règles et une fausse couche survenues tôt se ressemblent comme deux gouttes de sang.
La femme pond chaque mois un ovule, choisi parmi les 300 000 dont elle dispose à la puberté. En négligeant la possibilité d'avoir des jumeaux, cela fait 12 ovules par an, jusqu'à son mariage. Disons qu'elle ne se marie pas jusqu'à la ménopause, à 50 ans. 12 mois, quarante années, cela fait 480 ovules en tout et pour tout, à partir des 300 000 de départ. À la ménopause, il ne reste plus un seul ovule vivant et fécondable. Chaque mois, des milliers meurent, des originaux, ne laissant qu'un seul être « mis sur le marché », proposé à la fécondation. On se plaît à imaginer les éventuels mécanismes qui font que tel ovule est sélectionné.
La femme, on peut dire, à l'inverse de l'homme, perd la mémoire de son héritage. On a vu le nom de l'homme en hébreu, Zakhar, qui signifie mâle et mémoire. La femme s'appelle Neqeva, qui, peu joliment mais efficacement, signifie « le trou », l'être troué, qui, en dehors de la claire analogie anatomique, fait allusion au fait qu'elle laisse passer le temps. Est-ce un jugement de valeur ? Non, on peut considérer la femme comme un filtre génétique actif, chaque génération. Chacune des femmes de ce monde est le lieu où des millions d'enfants possibles sont « filtrés ». L'homme préserve ces possibilités. Le couple est le lieu où ces deux êtres contradictoires se rencontrent.
En effet, si la femme est mariée, la rencontre peut se faire, elle tomber enceinte, et pendant le temps de la grossesse et de l'allaitement, pas d'ovulation, et donc pas de règles. Allaiter longtemps son enfant est une forme de contraception, mais pas très fiable.
Détaillons à présent la nature des règles. Trois formes de règles :
C'est dans le troisième cas, uniquement, que les règles de deuil s'appliquent. Du côté de l'homme, nous l'avons vu, il n'y a pas de sang versé. Juste du sperme, composé de cellules qui sont des photocopies dont il garde les originaux. Pas de quoi observer un deuil.
Du côté de la femme, la situation est différente. Du sang a été versé. Quelqu'un est mort. Qui ? Un enfant possible. Qui aurait pu naître de la fécondation de l'ovule et du spermatozoïde, ou qui peut-être s'est formé mais n'a pas tenu. Et de quoi est fait cet enfant ? D'un matériel génétique unique dans l'histoire, celui qui était dans la femme, et dont elle a donné l'original. Chaque enfant que propose chaque femme lors de son ovulation, chacun de ceux choisis parmi des milliers d'autres, est original. Il n'en existe aucune copie dans le passé de l'humanité, ni dans le présent, ni dans l'avenir. Chacun est un mélange unique des chromosomes hérités de ses parents. Cette singularité est d'autant plus forte en situation de couple, où l'originalité du spermatozoïde du mari s'associe à celle de la mère, donnant un enfant unique. Un enfant strictement identique à vous, à moi, à quiconque dans ce monde, génial, adorable ou énervant, un futur inventeur, musicien ou je ne sais quoi, dans les bonnes conditions. C'est cette possibilité unique dans l'histoire passée, présente, et future de l'humanité, qui s'en va avec chaque règle/fausse-couche de la femme en couple. Elle mérite que le couple s'arrête, fasse une pause dans sa relation conjugale et reproductrice. La remette en question quelques jours, pour mieux la retrouver ensuite, car cette pause est clairement régénérative dans la vie de couple. De la même manière que l'on ne s'éclate pas en boîte habituellement à la mort de son fils ou de ses parents qu'on aimait — il n'est pas utile de l'interdire, le deuil est naturel et ravageur — de même, dit la Loi Juive, le couple doit marquer le deuil pour cet enfant, qui aurait ressemblé comme deux gouttes d'eau aux autres, et qui n'a pas eu droit à l'aventure humaine. Donner de l'importance à cet enfant possible, c'est donner de l'importance à ceux qui sont devenus possibles.
Le deuil observé pour les règles et la fausse couche de la femme mariée nous fait mieux comprendre ce qu'est l'avortement. La question déchaîne les passions de notre monde occidental. Là encore, des pays interdisent, forçant les femmes à prendre des risques phénoménaux parfois pour avorter. D'autres pays permettent sans restriction, accusant de primitivité ceux qui l'interdisent. La vérité est au milieu, comme pour la pudeur, comme pour l'homosexualité. Et tant que des pays permettront l'avortement comme une forme de contraception, une sorte de pilule tardive, d'autres pays condamneront et mettront en danger des femmes qui veulent avorter, parfois de manière justifiée.
L'avortement, dans le prolongement de ce que nous avons vu sur les règles, est clairement la mise à mort d'un être humain complet, avec cœur, cerveau, et tous les organes en place. Un être humain unique, dont il n'existe aucune copie dans le passé, dans le présent et dans le futur. La femme, dans les pays qui l'autorisent librement, se considère comme propriétaire de son corps et donc de son enfant et peut décider de le tuer. Souvent on dit « interrompre la grossesse », IVG, avortement, mais jamais le mot qu'il faut utiliser comme partout ailleurs, « tuer son bébé ». La phase d'autorisation de l'avortement que connaît le monde occidental doit être prise avec tolérance. Il y a eu tellement d'abus de la femme dans l'autre sens, qu'on peut la comprendre. Par contre, ce n'est pas souhaitable de continuer ainsi. Il faut avoir la démarche thérapeutique vis-à-vis de l'avortement, et ce n'est pas l'avortement. Ça ne fait pas de bien ni à l'individu, ni à la Cité.
Cela contrevient à trois grandes acquisitions. Nul être humain n'est la propriété d'une autre personne. C'est le cas du bébé dans le ventre de sa mère qui ne lui appartient pas. Il n'est pas elle. Il est différent, car fait de la génétique paternelle et maternelle. Le second commandement est l'abolition de la peine de mort, qui a été chèrement conquise, et qui est remise en question souvent, face aux crimes innommables. Or, on l'a abolie pour les adultes, dans nos pays, et de fait institutionnalisée pour les bébés de moins de trois mois. Juridiquement, on condamne aux assises pour meurtre une femme qui tuerait son bébé nouveau-né, ou son bébé de 6 mois dans le ventre. À trois mois, alors qu'il n'existe aucune différence significative, on l'exonère. L'enfant qui est dans le ventre de sa mère, non seulement n'est pas sa propriété, mais il est sous la coresponsabilité du père et de la mère. Si l'avortement devait être permis, on devrait impérativement demander l'accord formel du père, dont la semence, originale et unique au monde, va être mise à mort.
Finalement, c'est la Société, la Cité, qui devrait s'opposer à l'avortement. Comme nous l'avons vu, chaque enfant est un futur adulte possible, père ou mère d'autres adultes, susceptibles d'une immense contribution à l'humanité, et la Cité devrait se porter partie civile pour garder cet enfant, et l'amener à l'âge adulte. Chaque enfant potentiel, devenu réel, qui a commencé son chemin de vie, cesse d'appartenir à qui que ce soit. Il fait partie du Patrimoine Mondial de l'Humanité, et personne ne peut attenter à sa vie.
Regardons à nouveau l'attitude des trois religions du Livre vis-à-vis des règles et de l'avortement.
Le judaïsme est le plus strict dans l'observation du deuil commun entre le mari et la femme. C'est lui qui nous fait comprendre l'unicité de l'enfant qui est mort, et la nécessité d'un deuil. Pour l'avortement, par contre, pas d'interdit formel. Dans certaines conditions, et avec l'avis favorable des médecins, l'avortement peut avoir lieu, et il est plus ou moins libre en Israël.
L'islam observe un certain deuil pour l'enfant qui n'est pas né, tant que le sang apparaît. L'avortement est également permis.
La religion catholique est tout à fait différente. Aucun deuil n'est observé pour les règles. L'enfant est mort de lui-même, nulle nécessité d'observer le deuil. Ce n'est de la faute de personne, si ce n'est la décision de Dieu lui-même. Par contre, l'avortement est formellement interdit, c'est un crime. En quelque sorte, le judaïsme, en mettant le deuil à propos de l'avortement simple, celui que représente les règles, évacue sa nécessité à propos de l'avortement complexe, celui de l'enfant complet. Le catholicisme, qui ne plaisante pas avec le sacré de la vie, préfère concentrer tout l'interdit là où le crime est majeur, lors de l'avortement. À diluer la force du deuil dans la fausse couche, on oublie la gravité du deuil de l'avortement.
Ne rentrons pas dans des considérations fascisantes, qui poursuivraient en justice les femmes voulant avorter ou ayant avorté, ce qui se fait actuellement dans certains pays. Ne rentrons pas non plus dans le détail de quels avortements pourraient être justifiés ou non (après le viol, ou en cas de mise en danger de la femme, etc.). Restons au plan des principes.
Considérons que tout l'arc de la sexualité et de la reproduction, hommes et femmes confondus, est limité par deux possibilités radicalement opposées, une véritable paire.
La situation la plus optimale, la plus riche en plaisir et en bonheur pour les individus comme pour la Cité, est l'acte sexuel entre un homme et une femme prêts à élever l'enfant qui pourrait en sortir. Ils font l'amour en incluant leur passé, leur génome hérité, leur présent, qui est leur plaisir physique, et leur futur, qui est l'enfant qui peut naître et ses enfants à lui.
La situation la plus catastrophique, au plan individuel comme au plan de la Cité, est l'avortement, qui signe l'échec d'une relation sexuelle, non fécondante, irresponsable, ayant laissé la femme seule, incapable de gérer l'idée d'avoir à élever un enfant.
C'est la vraie polarité de la sexualité normale, l'hétérosexualité. Les règles et l'avortement ne concernent ni la période pré-pubertaire avec son homosexualité primaire, ni les couples homosexuels secondaires. Leur vécu et donc leur avis n'est pas sollicité dans ce domaine.
Sachant que l'idéal est la relation amoureuse et fécondante, où père et mère font vivre l'enfant, et la situation la pire celle où la mère tue son enfant et où le père n'est soit pas consulté, soit pas présent, soit non concerné.
Toute la sexualité est entre ces deux extrêmes. Ce qui permet de dire que l'homosexualité primaire, ce qu'on appelle la masturbation, à un ou à deux, est un bien moindre mal, voire pas un mal du tout, que l'avortement. Comme nous l'avons dit, c'est une manière de faire le sexe, non fécondant. Et si cela est fait dans le respect mutuel, sans abus, et sans prétendre qu'il s'agit d'une norme et qu'il faille l'ériger en modèle, sans prétendre élever un enfant qui, forcément, verrait cela comme une norme d'avoir deux papas ou deux mamans, l'homosexualité secondaire n'est pas un problème. Bien au contraire, on pourrait dire que plutôt que de s'engager dans des relations avec des femmes qui aboutissent à cet échec qu'est l'avortement, il vaut mieux s'abstenir de la norme, et continuer l'homosexualité de son enfance.
La liberté sexuelle et de l'avortement s'est accompagnée d'une vague portée par le même sens disant, en parallèle à « la femme est propriétaire de son utérus », « la femme peut s'habiller comme elle veut ». On dirait plutôt, de nos jours, « se déshabiller comme elle veut ». Là encore, les extrêmes se touchent et s'équilibrent. Si l'Occident avait vraiment le souci du destin des femmes afghanes, surhabillées, il faudrait voir comment rhabiller un peu les Occidentales dans l'espace public, pour que les autres diminuent un peu leur voilure. C'est ainsi et ce sera ainsi. La liberté des uns s'accompagne de la prison des autres. Et il ne sert à rien de crier que l'autre a tort, car l'autre, précisément, crie la même chose et aussi fort.
La pudeur était une des grandes qualités humaines avant. Souvent associée à la sexualité, mais pas forcément. Or elle n'existe presque plus du tout en Occident. Les filles en tenues ultra légères, dans l'espace public, considèrent qu'elles sont pudiques en gardant quelques centimètres carrés de tissu. Or l'espace public est bien public, et on doit le distinguer de l'espace privé. Le contraste entre des femmes voilées et dévoilées n'est pas le reflet d'une société saine et libre. Bien au contraire, comme on le voit dans plusieurs sociétés, c'est une source de conflit potentiel.
Quelle solution alors quand se fait une demande d'avortement ? Il s'agit clairement, dans la plupart des cas, d'une immense souffrance féminine. C'est à la Cité de proposer une solution. Entre les parents qui rêvent d'avoir un enfant, et ceux qui veulent s'en débarrasser, il suffit de créer un flux. La femme qui veut avorter peut garder son enfant, l'amener à l'accouchement, et le faire adopter ou demander qu'il soit élevé avec l'aide d'une famille qui veut bien participer au fardeau. C'est une organisation sociétale différente. Mais seule une société qui ferait cela pourrait dire qu'elle est pure de toute peine de mort. Qu'elle est respectueuse de la vie. Seule une société qui ferait cela pourrait valider toutes ses formes de sexualité.
Une sexualité particulière se dégage de tout cela. C'est celle de la femme ménopausée. En effet, elle garde tout son désir potentiel et réel. Tout son attrait, si elle se préserve bien. Elle ne possède plus aucun ovule. Plus aucun deuil à assumer. Sa sexualité est totalement libre, elle peut choisir l'homosexualité ou l'hétérosexualité avec des êtres plus jeunes ou plus âgés, fécondants ou pas, peu importe. À elle de juger ce qui lui convient au plan émotionnel, mais aucune des restrictions sur la génétique de l'humanité ne s'impose plus pour elle.
Nous voyons ainsi se dessiner l'arbre décisionnel de la sexualité dans la Cité :
Il me semble qu'en réfléchissant ainsi, la Cité pourra, petit à petit, concilier le bonheur et le plaisir de l'un avec celui de la Cité. Toutes les perversions, tous les excès liés à la sexualité viennent d'un détachement de cet appétit de l'arbre des appétits auquel il appartient. La sexualité va avec l'appétit d'affection. Une relation sexuelle sans amour aboutit à la haine de soi. Il en va de même pour le lien entre la sexualité et l'appétit qui lui est diamétralement opposé, l'appétit de Sens, où loge l'envie d'avoir des enfants. Une sexualité sans lien à l'appétit de sens est insensée. Nous avons vu qu'elle a sa place dans des moments particuliers : l'enfant qui découvre le plaisir de son corps, ou s'amuse avec un autre, ou la femme ménopausée, ou le couple marié qui fait l'amour.
Les causes sexuelles sont nombreuses, avec chacune leur propre armée. Ceux qui sont pour le droit de s'habiller comme ils veulent dans la rue, ceux qui sont pour se déshabiller à la plage, ceux qui sont pour l'avortement, ceux qui sont contre, ceux qui sont pour ou contre l'homosexualité. Chacun dans son coin, chacun et sa bataille qu'il croit sacrée. En attendant, des dizaines de milliers de filles sont encore excisées chaque mois dans le monde. Des dizaines de milliers de femmes avortent dans des conditions catastrophiques pour leur santé mentale et physique. Des millions accouchent aussi dans des conditions tout aussi catastrophiques, d'enfants non désirés, démunies de tout moyen pour les élever dignement. D'autres meurent d'envie d'en avoir, passant par des procédures pénibles qui rendent la maternité un chemin de croix. Des peuples à l'histoire prestigieuse disparaissent par dénatalité massive. Des femmes sont encore considérées comme des sorcières potentielles, des envoûteuses d'homme, indignes de toute autonomie civile ou éducationnelle, qu'il faut cacher sous le voile et derrière des murs.
La Cité est en grand déséquilibre. Se battre pour sa cause, son bout de la lorgnette, est une braise de plus jetée dans la fournaise. Comprendre la sexualité, la recadrer comme un appétit merveilleux, comme un outil de la reproduction, pas comme son moteur, l'intégrer dans l'échelle des autres appétits, apportera la paix dans l'individu et sa Cité. C'est le Projet de l'homme et de la femme. Il n'a encore jamais été accompli. Le bonheur sexuel, jusqu'à présent, a été en préparation. L'humanité a vécu sa phase d'éducation sexuelle, avec ce qui y est beau et ce qui y est très laid. Vraiment très laid. La laideur de la sexualité est l'urgence, pas sa beauté, qu'on a tous l'occasion de retrouver à deux, ou même avec soi-même.