Une lecture physiologique du réchauffement climatique
L'hypothèse Gaïa décrit la Terre comme un système autorégulé, maintenant ses grands équilibres — température, composition de l'atmosphère, salinité des océans — sur des échelles de temps géologiques. Lovelock l'a formulée à un moment où ces équilibres tenaient, et c'est leur stabilité qu'elle rendait compte.
Le réchauffement introduit une anomalie dans ce cadre. Un système décrit pour sa capacité à maintenir constantes ses variables produit désormais une dérive continue de l'une d'elles. Lovelock, devant l'urgence, l'a nommée en médecin : la Terre, disait-il, avait de la fièvre.
Nous proposons d'aller plus loin dans cette direction : interpréter la cause du réchauffement comme on le ferait dans un corps vivant. Mêmes acteurs, mêmes forces, mais lecture organiciste.
Il faut aussitôt écarter la version forte, intenable. La thèse d'une Gaïa développant littéralement de la fièvre est difficilement défendable. La fièvre est produite par l'organisme lui-même, qui brûle ses réserves pour élever sa température ; le réchauffement, lui, est une chaleur venue de l'extérieur — le rayonnement solaire piégé par le gaz carbonique — puis retenue. Les mesures le confirment jusque dans le sol, qui se réchauffe non par en dessous, depuis les entrailles de la Terre, mais par le haut, en absorbant la chaleur reçue en surface. Sur ce point, le modèle thermodynamique du GIEC est exact et complet. La chaleur n'est pas fabriquée par Gaïa ; elle lui est imposée.
Les gisements, forme morte de Gaïa
Reste à comprendre d'où vient l'intoxication. Une question simple, qu'on ne pose jamais : dans le corps de la Terre, à côté des glaciers, des volcans, des nappes d'eau, qu'est-ce qu'un gisement de pétrole ou de charbon ?
Toutes les autres formations sont minérales — roche, eau, feu. Le pétrole et le charbon, non : ce sont des couches de mort, forêts et océans de bêtes minuscules entassés et pressés pendant des millions d'années. La seule formation géologique faite de vivants d'autrefois. La seule qui soit un cadavre.
D'où une symétrie. Si Gaïa est vivante, elle doit avoir une forme morte, un réservoir de mort — et c'est exactement ce que sont les réserves fossiles. Le couple se déplie : prairies et récifs grouillants de vie d'un côté, nappes de pétrole de l'autre. L'un ne se conçoit pas sans l'autre.
Cette symétrie a une logique biologique, et même thermodynamique. Les espèces recyclent sans cesse la matière organique — décomposeurs, nécrophages, bactéries la transforment en permanence —, mais elles ne prospèrent généralement pas en accumulant les morts de leur propre espèce. Ceux-là sont dispersés, évacués, consommés par d'autres, réduits par les décomposeurs. Les grands cimetières biologiques ne sont pas des lieux de vie : ils marquent la fin des écosystèmes qui les ont produits.
Il y a là un principe plus général. La vie exporte sa mort. Un organisme ne se maintient qu'en séparant sans cesse ce qui vit de ce qui ne vit plus : la cellule expulse ses déchets, le corps élimine ses tissus nécrosés, la colonie évacue ses mortes, la biosphère enfouit ses masses de matière morte. À chaque échelle, le même geste — tenir le mort à distance du vif. Gaïa n'y échappe pas : ses morts, elle les a enfouis au plus profond, veines de charbon, nappes de pétrole, poches de gaz, et il lui a fallu des millions d'années pour les soustraire ainsi au cycle du vivant.
Rouvrir les tombes
En un siècle, l'humain a foré et foré encore. Il a éventré les cimetières de Gaïa, remonté les cadavres et les a brûlés — une matière encore chargée de l'énergie qu'y avait déposée la photosynthèse de leur vivant. La combustion rend d'un coup, dans l'air d'aujourd'hui, le carbone d'êtres disparus depuis des ères. Un aérosol de mort, dispersé en particules de toutes tailles dans chaque recoin de la Terre : le gaz carbonique, mais aussi les suies, les microparticules, les plastiques, tout ce qui retombe des cheminées et des pots d'échappement. La nature vivante — arbres, herbes, animaux, récifs — se retrouve contrainte de respirer les restes de son passé.
Fièvre thermodynamique, létalité allergique
Le réchauffement ne se réduit pas à une courbe de température. Il s'accompagne d'un déclin massif du nombre d'espèces, particulièrement en milieu marin. Et c'est là qu'une lecture organiciste garde son sens — sans la plaquer littéralement. Le mécanisme qu'on peut dire « allergique » n'explique pas la chaleur ; il explique la létalité. La vie ne recule pas seulement parce qu'il fait plus chaud, mais parce qu'elle est mise au contact d'un gigantesque acte de crémation qu'a perpétré l'homme, en exhumant puis en brûlant ce qui avait vécu et reposait en paix.
Et ce carbone n'a pas le même effet partout. Dans l'air, la feuille le capte par ses pores et en fait du sucre : les forêts en profitent, de vastes régions verdissent. Mais dès qu'il se dissout dans l'eau, il devient un acide. Le CO₂ issu des cimetières éventrés affecte sévèrement les milieux liquides, et le milieu marin en premier, en les acidifiant.
Est-ce que cette « allergie » est propre à la mer et aux océans, où l'excès de gaz carbonique est nettement délétère ? Nous ne pouvons l'affirmer, mais l'hypothèse est plausible. Voir un corail — un animal vivant — expulser ses algues, signe de son fonctionnement vivant, c'est voir un être rejeter la vie et choisir de mourir. Comme s'il était devenu allergique à son algue.
Le mécanisme réel n'est pas loin de l'image. Le corail et son algue vivent en symbiose : logée dans ses tissus, l'algue fait la photosynthèse et lui donne sa nourriture et sa couleur. Sous l'effet de la chaleur, cette photosynthèse déraille et se met à produire des molécules toxiques. L'algue, au lieu de nourrir, empoisonne. Le corail réagit en l'expulsant : il recrache hors de lui la vie qui l'habitait, et blanchit. Il rejette activement un élément de soi devenu source de danger — le geste, sinon le mécanisme, d'une réaction allergique.
Deux remèdes
Si le réchauffement est cette intoxication — le carbone des morts rendu à l'air et à l'eau —, alors deux remèdes se dessinent, de natures différentes.
Le premier est connu, et bloqué : cesser d'ouvrir les tombes. Laisser le pétrole et le gaz dans le sol. Personne n'y est prêt, et les solutions de remplacement reconduisent souvent le même geste sous une autre forme — le nucléaire enfouit à son tour des déchets qu'il faut tenir loin du vivant pour des millénaires. On remplace des morts qu'on déterre par des morts qu'on enterre. Ce remède est juste, nécessaire, et lent.
Le second ne dépend pas de nous, et c'est le mieux documenté de toute l'histoire de la Terre : l'éruption volcanique. Un volcan riche en soufre projette ses cendres au-dessus de l'atmosphère, là où rien ne les lave. Elles forment un voile qui renvoie une partie du rayonnement solaire vers l'espace, et la température baisse — vite, pour quelques années. En 1991, le Pinatubo a refroidi la planète d'un demi-degré pendant près de trois ans. En 1815, une autre éruption a donné à l'Europe une « année sans été ».
C'est là que les deux remèdes se rejoignent. Une éruption, ou une série d'éruptions, ferait tomber brutalement la fièvre thermodynamique et ouvrirait un délai — trois ans, l'ordre de grandeur d'un grand volcan. Trois ans de répit sous ce voile de cendres pour faire ce qu'on ne parvient pas à faire à chaud : réduire les émissions, tarir la source, laisser le taux de gaz carbonique commencer à redescendre pendant que la chaleur, elle, est momentanément masquée. Le volcan ne guérit rien : il gagne du temps. Il sépare, pour une fois, la fièvre de sa cause, et rend ce temps aux humains.
Ce que cette lecture ajoute
Cette lecture ne prétend pas remplacer celle du GIEC. Le modèle thermodynamique explique la chaleur, et il l'explique bien : rien à lui retirer. Ce qu'on propose vient s'y ajouter, dans la direction ouverte par Lovelock — regarder la Terre comme un vivant, et le déclin des espèces comme une réaction, non comme un simple dommage collatéral. La lecture du GIEC gagne peut-être à être amplifiée par celle de Lovelock : l'une mesure le phénomène, l'autre lui donne un sens biologique.
Et s'il y a un sens biologique — ce qu'on ne peut ni confirmer ni écarter —, alors il est plausible que Gaïa réagisse. Productrice de vie à foison, sensible à sa biomasse et à sa diversité, pourquoi ne réagirait-elle pas à la chute actuelle par un geste régulateur ? Le mot le dit sans qu'on l'ait cherché : une éruption est commune aux volcans et à la physiopathologie du vivant. Une telle éruption pourrait infléchir, de façon totalement inattendue, la courbe qui, dans le modèle inerte du GIEC, ne mène qu'à l'annihilation.
Lovelock était pessimiste sur cette réaction : il y voyait une Terre cherchant à se débarrasser de nous, le parasite qui la dégrade. On peut garder son modèle en voyant le verre à moitié plein. Gaïa peut rééquilibrer les choses en faveur du vivant qu'elle porte — et ce vivant nous inclut. Une éruption prévue, annoncée, projetant son panache à des dizaines de kilomètres de hauteur, serait alors la bienvenue : Gaïa se mettant sous parasol, le temps que les formes vivantes qu'elle abrite remettent un peu d'ordre.
Sur un point, en revanche, on peut être presque certain. L'image de Gaïa allergique à sa propre forme morte — le vivant contraint de respirer ses fossiles, l'océan qui s'acidifie de ce carbone ancien, le corail qui recrache sa vie — est puissante comme symbole. Qu'elle soit littéralement vraie ou seulement plausible change peu à ce qu'elle peut faire : elle donne à voir, en une image, pourquoi rouvrir les cimetières fossiles est un geste contre la vie. Et une image de cette force peut motiver les humains à mieux gérer les énergies fossiles, là où les courbes et les rapports, seuls, n'y parviennent pas.
Ce texte est le compagnon d'un conte, « Vers une Apocalypse douce », où la même hypothèse — le volcan qui fait tomber la fièvre et rend trois ans aux humains — est racontée sous une autre forme.