Dans la première partie de cet article, nous avons pris Dieu au sérieux en Le mettant au laboratoire des guerres actuelles. L'enquête a conclu qu'aucune des trois religions du Livre n'est militairement favorisée par Dieu, et que si Dieu se manifeste dans ces conflits, c'est plutôt comme facteur de Retenue — l'histoire secrète, celle des « si » qui ont sauvé des civilisations. Reste à répondre à une objection philosophique classique, celle de Bayle contre Spinoza ; et à chercher, ailleurs que dans les religions du Livre, la théologie qui permet de penser tout cela sans contradiction.

On pourrait conclure que les guerres au nom de Dieu ne permettent pas de prouver Son Existence efficace au service de ceux qui L'invoquent. Pas de manière reproductible et prédictible comme on s'attendrait à voir si Dieu était un sujet d'expérience. Ni les Israéliens, ni les Russes, ni les Chiites ne peuvent « compter » sur Dieu dans leur avenir, bien que leurs discours soient entièrement centrés sur cette notion. Tout est fait dans la perspective de « Avec l'aide de Dieu », « Si Dieu veut ». C'est là que l'athée, énervé, dirait que si Dieu existait vraiment, et s'il était un tant soit peu Bon, Il se manifesterait en demandant à ce qu'on arrête de L'invoquer quand on envoie des bombes. Par exemple, en faisant que chaque bombe envoyée en son nom explose en l'air. Il ne le fait pas — ou alors, dit le Croyant qui prend Dieu au sérieux, Il le fait en maintenant la guerre à un niveau de violence très très inférieur à celui que voudraient les Humains qui la font. Si cela ne dépendait que du Kremlin, des chefs du Hamas, des Israéliens qui gouvernent ou des Généraux de l'US Army, on raserait Téhéran, Tel Aviv et Gaza sans hésiter, sans laisser un immeuble ou un enfant debout, et sans verser une seule larme, car on veut tuer le Diable Russe, le Diable Juif, le Diable Musulman etc. Dieu est appelé dans le cœur de tous ces dirigeants comme Celui qui demande ce meurtre radical du mécréant. Or ça ne marche jamais. Dieu, le vrai, celui que nous considérons comme expérimental, ne laisse pas opérer de destruction radicale en Son Nom. Hitler et la Shoah forment l'archétype de ce mécanisme, puisque la tentative de suppression du peuple Juif s'accompagne de la naissance de l'État d'Israël, qui est, il faut l'avouer, une surprise historique. On devine à l'horizon la renaissance du peuple Philistin/Palestinien à Gaza, en dépit de la résistance d'Israël à ce que cela survienne.

En quelque sorte, expérimentalement, on peut dire : on peut tuer au Nom de Dieu, mais pas avec l'aide de Dieu. L'étude des guerres faites en Son Nom montre qu'Il n'intervient ni en faveur ni contre ceux qui tirent des obus en Son Nom. La bénédiction des soldats qui vont au front ou des obus qui s'envolent vers l'ennemi n'apporte aucune plus-value en nombre de morts, de handicaps ou de destructions d'immeubles. Des victoires éclatantes sont remportées suivies de défaites cinglantes, avec en gros les mêmes prières et les mêmes prêtres qui officient. Le nombre moyen de morts civils par obus est très faible, considérant les objectifs de ceux qui les envoient. Qu'il y ait eu prière ou non.

Ce qui permet d'affirmer que si intervention divine il y a, ce serait plutôt du côté du petit nombre de victimes atteintes par obus. C'est-à-dire dans le delta — la différence numérique — entre la volonté de tuer au nom de Dieu et le nombre de morts obtenu. Cette différence est considérable, et milite en faveur d'un effet Divin, souvent tout à fait rationnel, avec des gens qui courent aux abris au bon moment, des missiles qui partent dans tous les sens, ratent leur cible du fait de conditions météorologiques diverses — bref, plein de ces petites choses sur lesquelles Dieu pourrait avoir un contrôle complet (vent, nuage, obscurité, pannes), à l'inverse des hommes qui n'en ont aucun ou presque.

Allons plus loin. La volonté des hommes qui font la guerre au nom de Dieu n'est jamais de gagner une victoire et de tuer x ennemis. Elle est d'éradiquer l'ennemi — soldats coupables et civils innocents ensemble —, tuer autant que possible, et n'épargner personne. C'est une croyance qui n'est pas militaire, et qui ne vient pas à l'esprit d'un général « normal ». Elle est uniquement liée à l'esprit religieux pour lequel l'ennemi est l'ennemi de Dieu, accessoirement l'ennemi des hommes ou des plantes et des animaux. On ne trouve pas d'exemples dans l'Antiquité polythéiste à cette volonté d'éradication de l'ennemi, par exemple au Nom de Jupiter, Odin ou Toutatis. On observe, comme un fait quasi expérimental, que cette volonté d'éradication de l'ennemi au Nom de Dieu ne réussit jamais. Nous l'avons vu pour ou contre Israël, les Palestiniens ou l'Iran chiite. Cela milite plutôt pour un refus d'intervention de Dieu aux côtés de ceux qui L'invoquent pour éradiquer. On pourrait presque conseiller à des militaires désireux d'éradiquer un peuple de s'abstenir d'évoquer Dieu.

Ceux qui attaquent au Nom de Dieu n'opèrent pas de telle sorte qu'ils puissent être considérés comme les véhicules de la notion de Dieu. En effet, dans leur camp, ils ne bénéficient pas d'une unanimité d'opinions derrière eux, qui leur permettrait de penser que Dieu va les aider spécifiquement. Cela vaut pour Israël, en Iran ou aux USA : des autorités considérables — Pape, Patriarche œcuménique de Constantinople, Ayatollahs en exil, autorités morales rabbiniques ou intellectuels croyants — s'opposent formellement à ce qu'on évoque Dieu pour faire la guerre et pensent qu'Il n'aidera pas. Du point de vue expérimental, on peut donc considérer que les opérations guerrières au Nom de Dieu ne sont pas représentatives du Dieu du Judaïsme, de l'Islam ou du Christianisme — ce qui contribue à expliquer l'inefficacité du facteur Dieu dans le cours de la guerre.

Il existe cependant des événements étonnants comme la victoire d'Israël en 1948 ou celle du Hamas le 7 octobre 2023 qui font penser que les évocations du Nom de Dieu, entendues à ces moments-là, ont bien fonctionné. On ne peut nier qu'une intervention divine a eu lieu, mais il faudra expliquer pourquoi ces victoires se passent dans un camp puis dans l'autre. Cela implique soit qu'il existe plusieurs Dieux (le Dieu des Juifs, celui des Musulmans), mais c'est contraire à la théologie de ces religions ; soit que la religion qui envoie les obus pense que l'autre, qui les reçoit, dit croire en Dieu, mais en réalité au contraire de Dieu, c'est-à-dire le Diable. C'est l'argument officiel des Chiites pendant la Guerre Iran-Israël-USA, où les Ayatollahs traitent Israël et les USA comme respectivement le Petit et le Grand Satan, tout en sachant qu'ils ont le même Dieu. Les Américains et les Israéliens considèrent, eux, que ce sont les Iraniens qui sont l'incarnation du Mal, et les appellent, eux et leurs proxies, l'Axe du Mal. On voit alors bien en quoi la mécanique du Divin ne peut intervenir dans ces situations où Dieu est en même temps considéré comme Satan et comme Lui-même. Au plan expérimental, ces dénominations auraient été intéressantes si elles avaient été fixes. Par exemple, si Israël était vraiment le Satan et l'Iran l'incarnation de Dieu, on aurait pu juger de l'efficacité de Dieu contre le Satan, a priori une Créature de Dieu. Malheureusement, l'Ayatollah principal, qui s'exprimait ainsi, est mort, tué par un obus béni par ce qu'il croyait être le Satan — l'Iranien devrait donc en conclure, logique implacable, que le Satan est bien plus puissant que Dieu, et que l'invoquer sous le Nom de Dieu est une méthode très efficace. Les grandes victoires d'un côté ou de l'autre sont si saisissantes parfois qu'il est tentant d'évoquer le Nom de Dieu pour les expliquer, mais on aboutit vite à une impasse : plus une victoire est éclatante, plus elle est satanique aux yeux du côté défait ; et plus une défaite est cinglante, plus elle est perçue comme divine aux yeux du côté victorieux. La question originale alors devient : comment expliquent-ils leur défaite, ceux qui ont béni les obus ? Dire qu'ils ont eu à lutter contre le Satan, qu'il a systématiquement dévié les obus, est impossible, car cela signifierait que Dieu ne faisait pas attention, était occupé ailleurs, ou tout simplement incapable de réagir face à l'impétuosité du Diable.

On note d'ailleurs que cette accusation de Satanisme de la religion d'en face s'applique uniquement quand l'ennemi gagne. Cette accusation n'est pas essentielle : les Juifs vivant encore en Iran, par exemple, ne sont pas du tout considérés comme sataniques ; ils bénéficient même d'un siège au parlement. C'est très précisément le Juif qui envoie des obus bénis et efficaces qui est Satanique. C'est même, dans ces milieux religieux, la mesure expérimentale exacte du Satan : dans la victoire militaire, l'obus-béni qui tue — on tient le Satan. Comment voulez-vous croire que la bénédiction des obus par le camp ennemi, évoquant Dieu, vienne vraiment de Dieu ? Ces histoires peuvent rendre fou, et en ont rendu fou plus d'un. On finit par ne plus distinguer Dieu de Satan, et chose plus grave, prêter au Satan une plus grande autonomie, perspicacité, ruse, intelligence même que Dieu. Le Grand Satan Américain ne domine-t-il pas le commerce mondial ? Et l'excellence du Satan Israélien en technologie militaire, ainsi qu'en espionnage, ne montre-t-elle pas qu'il vaut mieux confier au Diable la recherche scientifique ? Quant à Israël ou la Russie, sûrs de leur force technologique et militaire, signe de la faveur de Dieu, que pouvaient-ils penser d'un Hamas et d'une Ukraine devenus du jour au lendemain superpuissance militaire ? Les pertes israéliennes du 7 octobre, en un jour, dépassent toutes celles des autres guerres. Et celles de la Russie saignent le pays d'une manière peut-être irrémédiable. Comment appeler le camp adverse dans ces cas de victoire ou résistance foudroyantes ? Satan était un nom encore acceptable dans les temps anciens. Dieu passe encore bien, car, comme on l'a dit, Il a quelque chose de nécessaire, mais le Diable ? Qui croit encore à un personnage à la barbichette, au pied fourchu tenant une sorte de trident ? Dieu rassure, le Diable non — et donc y croire est toujours un facteur déstabilisant sur le caractère, le sommeil et la qualité des relations sociales. Car à y croire pendant une guerre, on glisse vers une croyance systématique, et on voit le Diable partout ensuite.

On voit là le très grand risque, sur la Foi et la Raison, des guerres au Nom de Dieu. Quand elles ne réussissent pas, elles mettent la personne dans une impasse théologique complète. Pour s'en sortir, deux solutions ont été utilisées à ce jour.

Ceux qui sont morts sont devenus des Martyrs, apparemment une sorte d'humain dont Dieu est friand, car c'est ce que produisent en masse les Guerres où Il n'est pas intervenu du tout, ou mollement. Ces Martyrs rejoignent la droite de Dieu, mais disposent aussi, selon la religion, de lieux de repos qui rendent leur mort tout à fait profitable pour eux sur le long terme. De ce côté-là, le problème peut donc être facilement réglé.

L'autre explication de l'échec est que les prières pour la victoire n'ont pas été écoutées, les obus n'ont pas été bien guidés parce que le peuple a péché, et ne méritait pas la victoire, voire méritait la défaite. C'est théologiquement très lourd à porter, et très peu expérimental. Ce mécanisme n'est cependant pas un bricolage moderne : c'est la théologie deutéronomiste standard — les Prophètes bibliques expliquent l'exil de Babylone exactement ainsi. Mais comment savoir le taux de religiosité d'un peuple donné à tout moment, et la satisfaction que Dieu éprouve à ce moment-là ? Comment savoir, alors qu'une guerre ressemble beaucoup à une autre, ce qui a amené Dieu à faire perdre et d'autres fois à faire gagner ? Le taux d'occupation des synagogues, des mosquées et des Temples pourrait-il entrer dans l'Index ? Peut-être. Mais c'est littéralement incompréhensible au plan théologique comment Dieu peut abandonner son peuple, du jour au lendemain, alors que mosquées et synagogues bruissent de prières, et laisser celui qu'on appelait le Satan à la prière de ce jour-là gagner à plate couture. Il faut des contorsions explicatives, qui passent souvent par la trahison, la désignation de boucs émissaires dans le peuple ou le gouvernement. Mais ce sont là de vaines explications quand on intègre Dieu dans l'équation.

En réalité, la survie des religions est probablement bien plus due à la croyance en la nécessité de l'existence de Dieu qu'en la croyance en Dieu comme un instrument de guerre en plus. Les bénisseurs d'obus sont en fait minoritaires dans toute religion donnée, et il est bien possible que les religions où l'aspect militaire de Dieu a prédominé ont tout simplement disparu dans les caves de l'histoire. Il existe bien plus dans le Judaïsme, l'Islam et le Christianisme que la croyance en Dieu comme supplément aux Armées. Des rayons de bibliothèques ont été remplis par chacune de ces trois religions, et aucun ne traite de la guerre, mais plutôt de questions de droit, d'entraide, de méditation ou de règles concernant le rituel. La « bénédiction des armes avant la bataille » est évoquée dans l'Ancien Testament, dans quelques batailles célèbres, comme celles commandées par Dieu à Moïse ou au Roi Saül ; aucune mention d'une telle bénédiction du côté des Évangiles, et on peine à comprendre la justification de ceux qui se permettent de passer l'encens, les icônes et le reste sur des obus ou des drones. Dans le Coran, qui par beaucoup de côtés ressemble à l'Ancien Testament, l'appel à la guerre au nom de Dieu existe bel et bien. Les Juifs et les Musulmans peuvent-ils alors s'adonner à cœur joie à la guerre au Nom de Dieu ? L'opinion mainstream dirait que Moïse ou Saül recevaient ces commandements de tuer directement de Dieu. Il est même question d'éradiquer des peuples (Amalek). Qui pourrait s'affirmer égal à Moïse pour entamer une guerre au Nom de Dieu ? Car lui, dit la Bible, partait faire la guerre au Nom de Dieu et la gagnait. De nos jours, les Israéliens partent faire la guerre au nom de Dieu depuis des dizaines d'années, sans avoir jamais réussi à éliminer définitivement leurs ennemis — preuve, s'il en est besoin, que Dieu n'est pas partie prenante comme à l'époque de Moïse, et ne l'a pas commandée comme à l'époque de Moïse. De même pour l'Islam qui proclame la Guerre au Nom de Dieu, ou Jihad. Cette guerre qui pourrait être justifiée si elle ne concernait qu'Israël est souvent engagée contre d'autres musulmans, ce qui est strictement interdit. On peut gager qu'Allah ne peut donner la victoire à des individus qui L'invoquent mais peuvent se retourner avec leurs armes d'un instant à l'autre contre d'autres musulmans. Les victoires fulgurantes de Daesh, qui ont pu faire croire à une aide exceptionnelle de Dieu, se sont effondrées comme château de cartes, montrant a posteriori le facteur sociologique et humain de ces victoires. Quand on attaque un Vide, on gagne. Et les terres conquises par Daesh s'étaient vidées de politique et donc de défense, en faisant des proies faciles. Dieu n'avait rien à voir là-dedans, comme le montre leur chute dès que le Vide s'est comblé autrement, en particulier par des troupes motivées, aussi motivées que l'étaient celles de Daesh.

Spinoza est un des plus grands philosophes de l'Histoire. Il avait une définition de Dieu tout à fait particulière qu'on résume volontiers par panthéisme. Dieu ou la Nature. Dieu est la totalité. Il est partout. Aucun lieu ou moment n'existe en dehors de Lui. Spinoza argumente cela magnifiquement. Un auteur célèbre en son temps, Pierre Bayle, pousse cette croyance Spinoziste à l'absurde, aboutissant rapidement aux paradoxes que nous discutons ici. L'argumentation est si parfaite qu'il faut la citer telle quelle. Pour mieux comprendre ce texte, il est publié à la fin du XVIIe siècle, en pleine guerre austro-turque (les « Allemands » du texte sont les armées impériales des Habsbourg).

« Ainsi, dans le système de Spinoza, tous ceux qui disent : les Allemands ont tué dix mille Turcs, parlent mal et faussement, à moins qu'ils n'entendent : Dieu modifié en Allemands a tué Dieu modifié en dix mille Turcs ; et ainsi toutes les phrases par lesquelles on exprime ce que les hommes se font les uns aux autres n'ont pas d'autre véritable sens que celui-ci : Dieu se hait lui-même, il se demande des grâces à lui-même et il se les refuse ; il se persécute, il se mange, il se calomnie, il s'envoie sur l'échafaud, etc. »

Comment dire mieux l'incongruité d'un Dieu évoqué dans la guerre ? En admettant que Dieu existe, et qu'Il est partout, ce que tout croyant accepte, y compris l'auteur de ces lignes, la guerre observée entre l'Iran, Israël et les USA est un exemple encore plus caricatural de schizophrénie divine. Dieu y est partagé en trois, se donnant une claque le 7 octobre et les autres jours où en tant que Dieu Juif il perd ; puis en s'en donnant d'autres en supprimant, comme dans un jeu vidéo (ce qu'Il peut faire a priori), l'ensemble de la hiérarchie iranienne en un seul jour. Et continuant ainsi de manière incessante à se donner et à recevoir des coups, à se trahir et à se féliciter, comme le dit si bien Bayle.

L'argument de Bayle est excellent, percutant. Le même Dieu invoqué dans une guerre à trois, au nom de Dieu, c'est impossible. Notre devoir de philosophe est de nous arrêter là. Pas d'en conclure que Dieu n'existe pas, car en aucune manière l'existence de Dieu ne peut être établie ou remise en cause dans les situations de guerre. Nous avons éliminé cette possibilité dès le début de cet article, en disant que Dieu existe nécessairement, pour que la science tienne, pour que le Monde puisse exister. Nullement pour que la Guerre, la victoire et la défaite existent. Considérons donc que l'Existence d'un Dieu créateur est dans un tout autre registre, totalement hors de portée de toute philosophie critique — comme une donnée obligatoire, aussi nécessaire que l'articulation par la bouche du premier embryon de son avant de parler de manière sophistiquée, aussi nécessaire que l'air pour que toute parole existe, que l'oxygène dans l'air pour qu'un être vivant la prononce, etc., etc. La liste d'enchaînements physiques et biologiques impliquant la nécessité de l'existence de Dieu, en tant que question philosophique et scientifique, est fastidieuse. Elle durerait l'existence de celui qui voudrait l'écrire, sans que le concept de guerre entre humains au nom de Dieu y apparaisse. Laissons donc cette question de côté. Par contre, la vision d'un Dieu qui se bat en lui-même, ou entre Lui et Lui, suggérée par le texte de Bayle doit être répondue, et cette fois sans moquerie, ni directe ni indirecte. Il existe un niveau Divin qui est partout, par définition. Il existe dans le temps et dans l'espace. Par conséquent, il existe pendant la Guerre Iran-Israël-USA. Dieu était là-bas, comme Il est toujours partout. Mais que fait-Il pendant ces conflits ? Nous lui avons confié dans la première partie le rôle d'Agent de Retenue. S'il ne tenait qu'aux humains, en particulier ceux qui aiment dire agir en Son Nom, les morts et les dégâts seraient beaucoup plus nombreux. C'est un rôle respectable. Mais au plan théologique ? On ne peut absolument pas accepter l'existence d'un Satan indépendant de Dieu. Ce serait retourner à des systèmes philosophiques inacceptables.

Dieu est parmi les Iraniens, parmi les Israéliens et parmi les Américains. C'est là que nous devons faire intervenir la notion de Mal, qu'on ne peut pas évacuer comme nous l'avons fait au début. Rappelons les termes : Dieu ne peut pas être le Bon Dieu s'Il laisse le Mal exister sans intervenir, alors qu'Il pourrait, puisqu'Il en a le pouvoir, et Il devrait, puisqu'Il en a le Savoir à l'avance. Cette question revient ici puisqu'une Guerre fait toujours beaucoup de Mal. Elle détruit en moins d'une seconde un être humain qui a mis vingt-cinq ou cinquante ans à atteindre sa taille, et un immeuble qui a été construit en un an avec trente années d'économies. La bombe d'une seconde laisse des handicapés pour cinquante années à venir. Alors, quand le Nom de Dieu est évoqué comme raison principale pour ces actions, il faut poser de sérieuses questions théologiques sur ce en quoi Dieu fonctionne dans ces cas.

Notre développement tout le long de ces deux articles a montré que la réponse à cette question n'est pas dans les religions du Livre, celles qui se font la guerre en Europe de l'Est et au Moyen-Orient. Le Dieu qu'elles invoquent est d'emblée défini comme Bon, et donc immédiatement invalidé sur ces théâtres d'opération. L'Ancien Testament parle d'un Dieu qui nous commande de ne pas tuer, l'Évangile ne parle jamais de tuer qui que ce soit ; au contraire, il faudrait tendre la joue gauche quand on reçoit une claque sur la droite. Quant à Allah, il est Clément et Miséricordieux. Deux mots tout à fait similaires, que je définirais comme : « au cas où tu n'aurais pas compris que Dieu est foncièrement Bon, je te le redis d'une autre manière ». Or l'absurdité de ces noms crie dans les champs de bataille, dans les Messes avant l'envoi des Drones, chez les Imams qui caressent amoureusement un Missile en murmurant une prière qui commence forcément par « Au nom d'Allah, le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux ». Les Israéliens lisent les psaumes de David, des textes riches en allusions guerrières, investissant leurs obus des qualités de la fronde ou de l'épée qu'on portait avant. Elohim, Allah et Dieu le Père existent certainement, nous l'avons dit, mais ne peuvent en aucune manière être sollicités dans ces batailles. Il n'y a pas à revenir là-dessus. Mais que reste-t-il du Divin dans les guerres en général, puisque nous avons prouvé assez, je l'espère, que les guerres au nom de Dieu n'ont rien de spécial au plan militaire — elles sont juste plus haineuses et laides que les guerres normales, surtout les guerres avec Conventions, comme celles de Genève, où Dieu n'est pas invoqué ? Les guerres au nom de Dieu sont l'anti-Genève : pas de prisonniers, pas de respect des non-belligérants, torture en abondance, utilisation des prisonniers comme jouets sexuels ou jeux sadiques, etc. La question est donc toute générale, et en devenant générale, échappe totalement à la critique de Bayle, qui voyait dans le panthéisme spinoziste l'absurdité de l'idée d'un Dieu-partout. L'absurdité de l'existence et du fonctionnement d'un Dieu Bon, oui. Mais pas l'absurdité de l'existence de Dieu.

C'est dans le conflit Iran/Israël/USA que se trouve la réponse. Elle est en dehors du champ que délimitent les trois religions sœurs, empêtrées avec leur Dieu Bon qui leur demande d'être le plus cruel possible avec l'autre. Revoyons la structure de cette guerre. Ce n'est pas une guerre à trois, mais à 2 contre 1 : Israël et les USA contre l'Iran. C'est aussi une guerre où deux se déplacent vers le troisième. Et si « miracle » militaire il y a, avouons-le à demi-mot, ce n'est pas du côté des USA, qui est resté bien à distance des opérations, n'a engagé aucun soldat sur le terrain ; ce n'est pas du côté d'Israël, qui a déchaîné son aviation et ses missiles, somme toute un risque mineur au vu de la quasi-inexistence de l'aviation iranienne ; c'est bien l'Iran qui a « gagné », disons en ne perdant pas. Mais est-ce bien le parti des Gardiens de la Révolution qui sort victorieux de cette opération ? Ce n'est pas ici le lieu de débattre de ces questions de stratégie. Selon moi, c'est la culture iranienne, le pays entier qui a tenu le coup face à cette agression externe. Et nous touchons à notre réponse : le pays en question possède une culture religieuse, le Zoroastrisme, qui peut parler intelligemment de la question de Dieu et du Mal, de la présence ou non de Dieu dans les guerres, etc. L'Iran est chiite, mais pétri de références zoroastriennes. Cette religion est au moins aussi ancienne, voire plus, que le Judaïsme, et forcément que le Christianisme et l'Islam. Elle est un monothéisme. Mais un monothéisme dynamique — c'est-à-dire où le Un, ce que nous appelons Allah, Dieu le Père ou Elohim, enfante le Deux ; et ce Deux inclut deux principes radicalement opposés et radicalement complémentaires. C'est l'ultime paradoxe : ils luttent en coopérant. Leurs premiers noms étaient Ahura Mazda, principe de la Lumière, de la Sagesse, de la construction ; et Angra Mainyu, principe des Ténèbres, de la Colère et de la destruction. Avec le temps, ces noms se sont modifiés, et nous avons choisi la forme tardive qui nous intéresse tous : Ormuz. Ahura Mazda a évolué en Ormuzd, puis Ormuz, donnant son nom au Détroit qui a fait trembler le monde. À l'autre Principe, nous garderons son ancien Nom, Angra Mainyu, puisque ce sont deux mots qui ont donné en anglais angry (colère), en allemand Angst (peur) et en français angoisse. Mainyu est la racine qui a donné Man, l'homme. Angra Mainyu est le Principe de la Colère Humaine, de la Peur et de la Crainte. Face à ce principe, Ormuz : la sagesse, la planification, la construction, la confiance. Est-ce un dualisme ? Non — c'est le Manichéisme qui va en faire un dualisme. Le Zoroastrisme des origines ne le fait pas.

Prenons un exemple : nos os. Qui a vu la coupe d'un os du fémur, surtout dans sa partie haute, verra un arrangement d'ogives tels ceux des cathédrales, d'une finesse de dentelle étonnante. Cela paraît dur, mais dans l'os vivant, c'est remanié en permanence selon les contraintes subies par le fémur lors de la marche ou de la position assise. Comment est fabriqué ce lacis étonnant de fibres calcifiées ? Par deux cellules différentes, opposées et complémentaires. Les Ostéoblastes, qu'on pourra appeler cellules Ormuz, qui fabriquent les filaments de base et les calcifient ; et de l'autre les ostéoclastes, ou cellules Angry Man, qui résorbent les filaments inutiles ou mal agencés. À eux deux, l'os naît magnifique, adapté et fonctionnel. Ces processus de construction/destruction se répètent dans tout le corps. Sans eux, nos os seraient une immense tumeur calcique, incapable de se mouvoir. C'est Ormuz et Angry Man.

On peut alors revoir la Guerre. Elle n'est pas au nom de Dieu, nous l'avons assez dit. Mais en tant qu'événement dans la Nature, elle est un événement associant destruction et construction. Il n'y a rien de Bon ni de Mal là-dedans. Les os ne se plaignent pas au cerveau d'être le repaire de forces malfaisantes qui les rongent. Idem pour la Guerre, qui est un phénomène de destruction/construction. Sans pitié pour qui que ce soit, a priori. Habituellement, ces processus sont réservés à des contextes naturels comme la fabrication des os ou des muscles. On suppose que ces cellules n'ont pas conscience de faire le Mal, et ne distinguent d'ailleurs pas le Mal du Bien. Les humains prétendent distinguer le Mal du Bien et disent l'avoir appris d'une entité divine. Ils choisissent délibérément de se conduire selon le Bien entre eux, et le Mal avec les autres. Ce sont des choix, et ils trouvent les mécanismes naturels qu'a laissés le Divin dans ce monde — le Divin étant la force, ineffable, qui a choisi d'apparaître dans ce monde sous forme d'une polarité de lumière et d'obscurité, de construction et de destruction. La Nature oscille en permanence entre ces deux principes pour évoluer. L'Homme, dit le Zoroastrisme, se doit d'ajouter du poids à Ormuz en suivant trois préceptes : bonnes pensées, bonnes paroles, bonnes actions. Voilà en quelques mots le résumé du Zoroastrisme. Qui pense bien, parle bien et agit bien. Quelle place pour la Guerre ici ? Quelle place pour suivre Angry Man ? Que les plantes et les minéraux, que mes cellules continuent à se construire et se détruire ; mais pour mon esprit, hors de question que la Guerre pénètre.