Ce que la clinique enseigne sur les catastrophes — compléments à « Où le Bon Dieu est chassé, les digues cèdent »
Dans un texte précédent, j'ai posé une thèse sociologique : les catastrophes naturelles frappent surtout les pays où le sacré a été privatisé, où l'État est faible, où la confiance entre les gens a été détruite par un régime de croyance transactionnel. Les paires géographiques — Haïti et République Dominicaine, Népal et Bhoutan, Cuba et Haïti, Chili et Pérou — ont servi de test grandeur nature. Le résultat était net : ce n'est pas la nature qui punit, c'est l'humain qui n'absorbe pas.
Cet article laissait une question en suspens. Pourquoi cette absorption existe-t-elle du tout ? Pourquoi les catastrophes, quand elles frappent, ne vont-elles pas systématiquement au bout ? Pourquoi un tremblement de terre de magnitude 9,1 qui aurait pu tuer 500 000 personnes en tue « seulement » 228 000 ? Pourquoi 400 drones bénis contre l'Ukraine ne tuent-ils que 4 ou 5 personnes ? Il y a quelque part un frein systémique. Cet article-ci est pour ce frein.
Je suis médecin depuis 40 ans. Le premier couple que j'ai appris à connaître dans le vivant est l'ostéoblaste et l'ostéoclaste.
L'ostéoblaste construit l'os. Il dépose du calcium, il structure la matrice, il fait pousser la substance dure. Sans lui, pas de squelette.
L'ostéoclaste détruit l'os. Il résorbe le calcium, il creuse des cavités, il défait la matrice. Sans lui, l'os grossit sans forme, se calcifie sans structure, devient massif et cassant comme du verre — c'est l'ostéopétrose.
L'os vivant n'est pas le résultat du travail alterné de l'un puis de l'autre. Il est le résultat du travail simultané et permanent des deux, sous plafond mutuel. Ils construisent et détruisent en même temps, en équilibre dynamique, et c'est cet équilibre qui fabrique la forme. La forme de l'os n'est pas dans l'ostéoblaste seul. Elle n'est pas dans l'ostéoclaste seul. Elle est dans leur couple, dans le rapport réglé entre les deux.
Ce n'est pas une métaphore. C'est un fait histologique observable au microscope, dosable en laboratoire, filmable en direct sur culture de cellules. Un os qui vit est un os où les deux populations cellulaires se limitent mutuellement en permanence. Un os où l'un des deux prend le dessus finit toujours mal — trop de construction, trop de destruction, dans les deux cas la fonction est perdue.
L'exemple est encore plus frappant. À la sixième semaine de gestation, la main de l'embryon humain est une palme. Les doigts existent, mais ils sont soudés par des membranes interdigitales. La main de l'embryon ressemble à celle d'un canard.
Puis quelque chose se passe entre la sixième et la huitième semaine. Les cellules des membranes interdigitales s'auto-détruisent, une par une, selon un programme précis appelé apoptose. Ce n'est pas une nécrose sauvage, ce n'est pas une infection, ce n'est pas un accident. C'est une mort cellulaire programmée, prévue dans le génome, exécutée à l'heure prévue.
Les cellules meurent. Les membranes disparaissent. Les doigts se libèrent. La main humaine, avec sa capacité de préhension fine, sa mobilité indépendante des cinq doigts, sa possibilité de jouer du piano ou d'écrire, naît de la mort ordonnée d'un tissu qui avait d'abord été construit.
Point essentiel : les cellules qui meurent n'emportent pas les doigts avec elles. Elles savent où s'arrêter. La destruction est délimitée, ciblée, réglée. Elle prend exactement ce qu'il faut prendre pour libérer la fonction, ni plus ni moins. Une apoptose qui déraperait au-delà emporterait les doigts. Une apoptose qui s'arrêterait avant laisserait les doigts palmés. Ni l'une ni l'autre n'arrive dans le cas normal.
Ce que dit ce fait clinique est plus fort que l'ostéoblaste-ostéoclaste. Il dit que la destruction, dans le vivant, sert un Projet. Elle n'est pas la simple contrepartie négative de la construction — elle est un moment de la construction elle-même. Sans la mort des cellules interdigitales, la main humaine n'existerait pas comme main. Elle serait restée palme.
Le vivant est plein de couples autolimités qui servent des projets. Une fois qu'on les cherche, on les trouve partout :
Partout dans le vivant, la même signature : deux forces opposées, en travail simultané, sous plafond mutuel, servant une forme ou une fonction. Aucune ne peut aller au bout. Chacune limite l'autre. Et le résultat n'est ni la construction pure, ni la destruction pure, mais une forme qui tient et qui se renouvelle.
Ce qui est frappant, c'est que cette signature de l'amortissement autolimité ne s'arrête pas au vivant. Elle se retrouve dans la physique du réel elle-même.
Prenons les drones ukrainiens. La Russie envoie 400 drones Shahed sur l'Ukraine dans une nuit. Chaque drone est conçu, financé, bénit, expédié dans l'intention de tuer. Le rendement industriel de l'intention est de un mort par drone au minimum, sinon quel serait l'intérêt. Bilan effectif de la nuit : 4 ou 5 morts. Rendement effectif : 1 %.
L'explication militaire dit : les défenses aériennes ukrainiennes ont bien travaillé. C'est vrai, mais ça déplace la question. Pourquoi les défenses ont-elles pu travailler ? Parce que les drones sont lents, détectables, explosables, interceptables, imprécis. Parce que la trajectoire de chacun est perturbée par le vent, par les défenses, par la fatigue matérielle, par l'usure des composants. Parce que la cible visée est mobile, protégée, dispersée. Parce que la précision terminale est mauvaise. Parce que la charge explosive est limitée par le poids qu'un drone peut porter. Chaque étape de la chaîne de destruction ajoute son amortisseur.
Autre exemple. La Seconde Guerre mondiale. Berlin a reçu environ 68 000 tonnes de bombes entre 1940 et 1945. La ville a été détruite à 80 %. Mais la population civile de Berlin est passée de 4,3 millions à 2,8 millions — soit 1,5 million de « manque », incluant les évacuations, les fuites, les enrôlements, et les morts effectives estimées à 20 000-50 000 sur cinq ans de bombardement continu. 68 000 tonnes de bombes larguées sur des civils entassés dans une ville, pour un rendement en morts effectifs qui plafonne à quelques dizaines de milliers. Les bombardements alliés ont détruit les pierres beaucoup plus efficacement qu'ils n'ont détruit les hommes. L'intention de raser était totale. Le rendement est resté partiel.
Autre exemple encore. Le tsunami du 26 décembre 2004. Une vague de 30 mètres par endroits, arrivant à 800 km/h, frappant 14 pays côtiers, 5 millions de personnes exposées directement. Bilan : 228 000 morts. Épouvantable. Mais la puissance physique de l'événement aurait pu, aurait dû, en tuer beaucoup plus si tout avait été maximal. Il a fallu que des gens survivent aux vagues, s'accrochent à des arbres, remontent des toits, réussissent à évacuer en dernière minute. La physique brutale de l'événement a été amortie par mille petites contingences qui ne « devaient » pas se produire mais qui se sont produites.
L'amortissement est partout. Il n'est pas seulement social — les États qui absorbent — mais structurel. La matière elle-même, la trajectoire des projectiles, la propagation des ondes, la géographie des reliefs, la variabilité biologique des individus exposés, tout concourt à un frein permanent qui empêche la destruction d'aller au bout.
Voilà où la métaphysique devient nécessaire. Si l'amortissement est partout, si les couples autolimités servent partout des projets, alors la question du fondement de cet ordre se pose autrement qu'avant.
L'objection classique contre Dieu, celle de Voltaire après Lisbonne, dit : si Dieu existe et est bon, pourquoi permet-il ces catastrophes ? Cette objection présuppose un Dieu qui intervient au coup par coup. Un Dieu-arbitre qui aurait pu bloquer la vague et ne l'a pas fait. Un Dieu-général qui aurait pu dévier les drones et les a laissés partir.
Mais ce Dieu-là n'a peut-être jamais été le bon candidat. Ni pour ceux qui l'invoquent en le tirant vers leur camp — Kirill bénissant les missiles, le rabbin bénissant les colons, l'imam bénissant les martyrs. Ni pour ceux qui le récusent au nom des enfants morts sous les décombres.
Ce que les faits cliniques et physiques de l'amortissement suggèrent, c'est plutôt un Dieu qui aurait institué les règles au départ, qui aurait posé les couples autolimités comme structure du réel, et qui laisserait ensuite le monde fonctionner selon ces règles sans intervenir cas par cas.
Un Dieu qui n'est pas dans les événements. Un Dieu qui est dans la loi qui régit leur équilibre.
Ce n'est pas le déisme mécanique de Newton, pour qui Dieu était un horloger qui a remonté sa pendule au départ et qui la laisse ensuite tourner toute seule. Le vivant montre autre chose. L'horlogerie n'est pas mécanique — elle est un couple dynamique. L'ostéoblaste et l'ostéoclaste travaillent en permanence, ils ne sont pas des rouages qui accomplissent leur cycle une fois pour toutes. Les cellules interdigitales meurent au bon moment, ni trop tôt ni trop tard, dans un dialogue avec les cellules qui restent, un dialogue chimique fait de facteurs de croissance, de signaux, de rétroactions.
Le Dieu que suggère l'amortissement autolimité n'est donc pas un mécanicien. Il est plutôt un législateur d'un genre nouveau — celui qui ne fait pas de lois pour bloquer ou pour permettre, mais qui institue des couples pour que quelque chose de plus grand puisse se produire par leur équilibre.
C'est la position zoroastrienne originelle, mais formulée maintenant avec des faits cliniques. Ormuz et Ahriman ne sont pas deux dieux qui se combattent en dehors du monde. Ils sont les deux forces du monde, chacune nécessaire, chacune limitée par l'autre, et leur tension féconde produit un Projet que ni l'une ni l'autre ne pourrait produire seule.
Dans le Bundahishn, la victoire finale d'Ormuz n'est pas l'anéantissement d'Ahriman. C'est la péremption de son utilité, le moment où le couple a fini de faire son travail, où le Projet est achevé et où la tension n'a plus besoin de continuer. Ce n'est pas une bataille cosmique — c'est un couple biologique à l'échelle du monde.
L'invocation de Dieu pour tuer ne fonctionne pas. C'est peut-être le résultat le plus vérifiable de cette enquête. Regardons les chiffres à froid.
400 drones russes bénis par le patriarche Kirill : 4 morts en moyenne. Rendement 1 %. Berlin, 68 000 tonnes de bombes larguées par des équipages dont l'aumônier avait sanctifié la mission : 20 000 à 50 000 morts civils sur cinq ans, alors que la puissance libérée aurait pu en tuer dix fois plus. Le 7 octobre 2023, commando fanatisé au cri d'Allahu akbar : 1 200 morts, moins de rendement que ce qu'un attentat purement laïc bien organisé aurait produit avec les mêmes moyens. La riposte à Gaza, avec ses rabbins qui bénissent les bombes : destructions massives, mais le Hamas continue d'exister deux ans plus tard.
La fonction unique de l'invocation religieuse dans ces cas n'est ni militaire, ni stratégique, ni efficace. Elle est de déculpabiliser le tueur. Elle lui dit : ce n'est pas toi qui tues, c'est Dieu qui commande. Ce n'est pas de ta responsabilité, c'est un ordre supérieur. Tu peux dormir tranquille cette nuit.
Mais si l'on regarde ensuite les photos des enfants blessés, brûlés, mutilés — à aucun moment Dieu ne veut cela. Le Dieu-créateur qui a institué les couples autolimités, qui a fait pousser les doigts des fœtus en laissant mourir juste les cellules qu'il fallait, ce Dieu-là n'est pas au bout de la ligne des tueurs.
Deux conseils sarcastiques aux tueurs qui invoquent Dieu.
Premier conseil : arrêtez de l'invoquer. Regardez vos propres statistiques. Vos 400 drones bénis font 4 morts. Vos bombes bénies font moins de morts que vos bombes ordinaires. Vos commandos criant le nom de Dieu ont un rendement misérable comparé à ce qu'un travail sec et athée produirait avec les mêmes moyens. L'invocation baisse votre efficacité. Ce que Dieu obtient chez vous, c'est de réduire vos victimes. Vous êtes pris à votre propre piège.
Deuxième conseil : regardez les photos. Pas les vôtres, pas celles de votre propagande. Les vraies photos, les enfants blessés côté ennemi, les mères qui portent les corps. Et cherchez, dans ces photos, la trace du Dieu que vous avez invoqué. Vous ne la trouverez pas. Il n'y a personne au rendez-vous. Personne pour vous absoudre. Personne pour vous dire que c'est bien. Vous êtes seul avec ce que vous avez fait.
Reste alors une manœuvre théologique intéressante. Si le Bon Dieu existe, alors, dans la théologie même que vous prétendez servir, le Satan existe aussi. Et si vous invoquez Dieu pour tuer et que Dieu n'est pas là — parce qu'il n'y sera jamais, parce que ce n'est pas son rayon, parce qu'il ne veut pas cela — alors qui répond ?
C'est là que le pari pascalien se retourne. Pascal disait : pariez sur l'existence de Dieu, vous n'avez rien à perdre. Retournons-le pour les tueurs : pariez que Dieu vous entend quand vous tuez, et vous avez tout à perdre. Parce que si vous pariez juste — si Dieu existe — alors c'est Satan qui vient au rendez-vous à sa place. Vous croyiez appeler Dieu. C'est Satan qui répond. Vous croyiez vous déculpabiliser. Vous vous êtes vendus.
Et si vous pariez faux — si Dieu n'existe pas — alors vous avez tué pour rien, avec l'excuse de personne, et le sang des enfants reste sur vos mains sans transcendance pour vous l'ôter. Dans les deux cas vous perdez.
Quand vous invoquez Dieu pour tuer, c'est toujours satanique, quel que soit le nom que vous lui donnez. Que vous disiez Allah, Adonaï, Ormuz, le Christ ou Krishna, la structure de votre acte est la même : vous demandez à un principe supérieur d'endosser votre violence. Ce principe, s'il existe et s'il est bon, refuse. Un autre principe, s'il existe et s'il est mauvais, accepte. Vous ne vous adressez pas à celui qui a fait la main de votre enfant. Vous vous adressez à celui qui voudrait l'arracher.
Les deux articles pris ensemble dessinent un dispositif à trois étages, chacun tenant par les autres.
Premier étage, sociologique. Les catastrophes tombent sur les pays où le sacré a été privatisé et où l'État est faible. Ce n'est pas une punition divine, c'est un défaut d'organisation humaine qui suit un défaut d'organisation du sacré. Un pays qui a maintenu un sacré unifié absorbe. Un pays qui a laissé son sacré se disloquer en mille cultes privés ne peut plus rien absorber.
Deuxième étage, physique et biologique. L'amortissement existe dans le vivant et dans la matière elle-même. Les cellules qui construisent sont bornées par les cellules qui détruisent, sous plafond mutuel, servant une forme. Les projectiles perdent en trajectoire ce qu'ils avaient en énergie de départ. Les vagues perdent en amplitude ce qu'elles avaient en puissance. C'est une signature structurelle, pas seulement humaine.
Troisième étage, métaphysique. Cet amortissement partout suggère un principe créateur qui est dans les règles, pas dans les événements. Un Dieu qui a institué les couples autolimités pour qu'un Projet puisse advenir par leur tension, plutôt qu'un Dieu qui intervient au coup par coup pour bloquer ou permettre. Ce Dieu-là n'est pas dans le tremblement de terre ni dans le drone béni. Il est dans la loi qui fait qu'aucune des deux forces d'un couple ne peut aller au bout, et que la forme, la main du fœtus, la survie de la ville, se glissent dans l'écart entre les deux. Ce que la première partie appelait la Retenue, et la troisième le sacré qui absorbe, s'appelle ici l'amortissement — un seul phénomène, approché par trois portes.
Les trois étages se soutiennent. Sans le premier, la thèse est trop abstraite. Sans le deuxième, elle n'est qu'une constatation sociologique sans fondement dans la nature des choses. Sans le troisième, elle laisse ouvert le problème du pourquoi cet ordre existe du tout.
Un couple, pas un trône. Un Dieu qui règle, pas un Dieu qui frappe. Une main de fœtus qui devient main d'homme parce que des cellules acceptent de mourir au bon moment sans emporter les doigts. Et 400 drones qui ne trouvent presque personne.