Du chaudron de fer au Principe de Loulé
Albert
Enfer et paradis. Parlons de cela.
Claude
Commençons par les mots. « Paradis » vient du persan pairidaeza : un jardin clos, le parc du roi, avec ses arbres et son eau. Les Grecs l'ont emprunté aux Perses, la Bible grecque aussi, et c'est devenu le jardin d'Éden puis le ciel. Le paradis est donc d'abord une chose bien terrestre : un verger bien entretenu.
« Enfer » vient du latin infernus, « ce qui est en dessous ». Le mot juif est plus parlant : la Géhenne, Gé-Hinnom, c'est la vallée de Hinnom, au pied de Jérusalem. Un lieu réel, maudit parce qu'on y aurait brûlé des enfants pour Moloch ; une tradition médiévale en fait ensuite la décharge de la ville, où le feu ne s'éteignait jamais. L'enfer a commencé comme une adresse.
C'est en Perse que tout se met en place. Chez Zarathoustra, l'âme qui meurt traverse le pont Chinvat. Au milieu, elle rencontre sa Daena, sa propre conscience en forme de femme. Pour le juste, c'est une jeune fille splendide ; pour le méchant, une vieille hideuse. Le pont s'élargit sous le juste et se réduit à une lame de rasoir sous le méchant, qui tombe dans la « Maison du Mensonge ». Le juste entre dans la « Maison du Chant ». L'islam garde ce pont presque tel quel : c'est le Sirat.
La Daena, c'est le verrou beau/bon qui saute au moment de la mort. Sur terre, le méchant peut être beau, c'est le scandale. Au pont, l'âme voit enfin la tête de ses actes : moche et méchant se rejoignent, mais seulement de l'autre côté.
Dans le zoroastrisme, l'enfer a une date de péremption. À la fin des temps, un fleuve de métal fondu traverse le monde. Pour les justes, c'est comme du lait tiède ; pour les damnés, ça brûle, mais ça purifie. Ensuite tout le monde ressort, et l'enfer ferme. Le judaïsme rabbinique dit à peu près pareil : douze mois de Géhenne au maximum pour le méchant ordinaire. C'est pour ça qu'on récite le Kaddish onze mois et pas douze, pour ne pas laisser croire que le père avait besoin de la durée complète.
C'est le christianisme latin qui rend l'enfer éternel. Un Dieu d'amour infini entretient alors, pour toute l'éternité, une immense installation de chauffage : des fournaises, du combustible, un personnel de démons à temps plein, sans vacances, avec la mission de veiller à ce qu'un homme qui a péché pendant soixante-dix ans souffre pendant des milliards de milliards d'années — et ce n'est que le début. Les démons, eux, sont en pleine forme, bien logés, au chaud. Leur travail consiste à s'assurer que personne ne se rétablit. C'est le Temple de Louis XVII à l'échelle cosmique : un appareil énorme et coûteux dont toute la fonction est d'empêcher qu'on aille mieux.
L'Église a d'ailleurs senti que c'était intenable. Vers la fin du XIIe siècle, elle a inventé le Purgatoire, un enfer à durée limitée. En somme, elle est revenue discrètement à la version perse.
Le paradis a le problème inverse : l'ennui. Jouer de la harpe sur un nuage pendant l'éternité ne fait envie à personne. Le paradis réussi est celui du début, le jardin, avec du travail dedans : « pour le cultiver et le garder », dit la Genèse.
Albert
Pourquoi en parler ? Les religions s'en sont servies pour semer la crainte chez les « méchants » potentiels, ou chez ceux qui voudraient quitter la « vraie foi ». La promesse de l'enfer ou du paradis, faite par des hommes à d'autres hommes, a été et reste une arme redoutable. Aujourd'hui encore, des gens sont prêts à se faire exploser pour rejoindre le paradis réservé aux martyrs ; d'autres, beaucoup plus nombreux, ne se suicident pas par crainte de ce qui leur arrivera après. Et puis il y a tous ceux qui font le mal en connaissance de cause et que la peur de l'enfer n'affole pas. Parfois, un peu avant la mort, ils font un don à une église ou à une synagogue. Certains tuent après un signe de croix. Bref, on a de tout. Dante nous a laissé une description détaillée de la façon dont ça se passe.
Nous allons introduire le raisonnement physique là-dedans, avec des notions propres à notre GUT : le virtuel et le réel, la symétrie matière-antimatière.
Commençons par la situation dans l'espace. Le paradis est associé au Ciel, à l'en-haut, et l'enfer à l'en-bas. On dit indifféremment « monter au ciel » ou « aller au paradis », étant entendu que les bons ont une légèreté et les méchants une gravité, une lourdeur — ce que soulignent les couples grave/gravity et tomber/tombe. On laisse entendre que les méchants sombrent vers le bas corps et âme, alors que les bons voient leur corps se dégrader dans la terre mais leur âme monter. Les méchants ont alourdi leur âme, ou l'ont attachée par mille liens à leur corps — par leur égoïsme, par la satisfaction des désirs du corps plutôt que de ceux de l'esprit — et quand ils meurent, ils sombrent corps et âme, comme un navire. Ce sont des conjectures, suggérées par le langage et la tradition.
Autre élément : l'enfer, en bas, est peuplé de diables ignifuges qui font bouillir des foules de gens dans des chaudrons en s'assurant qu'ils n'en sortent pas. Infernus signifie « d'en dessous » en latin (comme infra), mais le mot prend chez nous cette forme curieuse, enfer, qu'on peut décomposer en en-fer : fait en fer. Or le centre de la Terre, ce qui n'est pas le cas des autres planètes, est un énorme noyau de fer. La Terre, au centre, en bas, est en fer — et pas seulement en fer : c'est un immense chaudron de fer en fusion. Le méchant qui meurt sombre donc, corps et âme, dans ce chaudron de fer en fusion qu'on appelle l'enfer.
Le paradis, lui, est associé à l'idée de la bonne température : le verger, une chaleur douce qui permet la pousse des fruits, où domine le végétal — quand l'enfer est le règne du minéral.
Claude
Ce n'est pas seulement une image. Il y a environ 4,5 milliards d'années, la Terre était une boule mélangée et en grande partie fondue. Le fer, plus lourd, a coulé vers le centre. Les roches plus légères sont remontées pour former le manteau et la croûte. Les gaz, plus légers encore, se sont échappés vers le haut et ont formé l'atmosphère. C'est un tri par le poids : le grave tombe, le léger monte. Le navire qui sombre « corps et âme », c'est exactement ce que le fer a fait.
Le fer n'est pas descendu seul. Il a emporté avec lui les métaux qui s'y mélangent bien, en particulier l'or et le platine. On estime que plus de 99 % de l'or de la Terre est au noyau. L'or de nos bijoux est arrivé plus tard, apporté par des météorites tombées sur une croûte déjà formée. Les avares de Dante n'ont donc pas à s'inquiéter : leur trésor les attend en bas, et il y en a bien plus que tout ce qu'ils ont amassé là-haut.
Par l'étymologie, le fer n'y est pour rien. Mais la lecture en-fer tient très bien, et les faits la soutiennent : au centre de la Terre, il y a bien une boule de fer, et elle est chaude — environ 5 000 à 6 000 °C, à peu près la température de la surface du Soleil. La partie intérieure est solide, parce que la pression l'écrase plus vite que la chaleur ne la fait fondre. Autour, sur 2 000 km d'épaisseur, du fer liquide bouillonne. Un chaudron, au sens propre.
Une correction toutefois : la Terre n'est pas la seule à avoir un noyau de fer. Mercure, Vénus et Mars en ont un aussi ; Mercure en a même un énorme par rapport à sa taille. Ce qui est propre à la Terre, c'est que son chaudron est actif. Le fer liquide tourne et brasse, et ce mouvement produit le champ magnétique terrestre. Mars a probablement encore un noyau en partie liquide, mais il ne brasse plus. Vénus n'a pas de champ magnétique propre. Mercure en a un, mais très faible.
Ce champ magnétique sert de bouclier. Il dévie le vent solaire, ce flot de particules que le Soleil projette en permanence. Sans lui, ce vent arrache peu à peu l'atmosphère et l'eau. C'est ce qui est arrivé à Mars : son chaudron s'est arrêté, elle a perdu son bouclier, puis la plus grande partie de son air et de son eau. Aujourd'hui, c'est un désert.
Donc c'est l'enfer d'en bas qui protège le jardin d'en haut. Sans chaudron de fer en fusion au centre, pas de verger à la surface. Les diables ignifuges, à touiller leur fer jour et nuit, travaillent sans le savoir pour le paradis. C'est la même structure qu'avec l'ostéoclaste : ce qui détruit en bas est une condition de la vie en haut.
Une petite rectification sur le mot : pairidaeza veut dire « mur autour », un enclos ; il ne désigne pas une température. Mais l'idée est juste sur le fond, parce qu'un verger suppose un climat doux. La physique a un nom pour ça : la zone habitable, la bande de distance au Soleil où l'eau reste liquide. Sur Terre, la vie occupe une couche très mince, quelques kilomètres, prise entre le feu minéral d'en dessous et le froid vide d'au-dessus. Le jardin est un enclos de douceur coincé entre deux extrêmes. L'opposition minéral/végétal tient aussi : en bas, rien que du métal et de la roche ; à la surface, le vert.
Mais il y a une difficulté dans l'ordre des étages. Le jardin d'Éden était sur terre. Le paradis n'est monté au ciel que plus tard. Or, au-dessus du verger, il n'y a plus de verger : l'air se raréfie, il fait −50 °C à dix kilomètres d'altitude, puis c'est le vide. L'âme légère qui monte dépasse le jardin. Le paradis, c'est le jardin ou c'est le ciel ?
Albert
L'enfer travaille pour le paradis ! Et question chaudron, le Soleil est encore plus gros que la Terre, mais il le faut pour que la photosynthèse se fasse ici et produise le végétal. Oui, nous avons un paradis sur Terre, pas au Ciel. La surface de la Terre est potentiellement le paradis, comparée au centre, potentiellement l'enfer.
Mais tout cela correspond-il à quelque chose de réel ? Les méchants sombrent-ils corps et âme vers le centre ? Les bons, quand ils meurent, vont-ils au Ciel — qui, c'est ennuyeux, est inhabitable, à moins qu'il ne s'agisse d'âmes pur esprit, qui n'ont besoin ni d'oxygène ni de chaleur, et qu'on ne rencontre pas ? C'est là qu'il nous faut plus d'information.
En tout cas, si j'étais un méchant militant, faisant le mal tous les jours avec précision, je m'inquiéterais de savoir que mon âme et mon corps vont sombrer vers le noyau de fer de la Terre, après avoir été dévorés par toutes sortes de vers, l'âme étant encore là pour percevoir. Alors que ces petites bestioles ne font aucun mal au juste, dont l'âme est partie et a privé le cadavre de sensations.
Le problème, bien entendu, est que tout cela est conjectural, puisqu'aucun mort n'est revenu nous le confirmer. Continuons donc dans les hypothèses, jusqu'à ce qu'une expérience nous permette de dire ce qui se passe objectivement.
Claude
Les deux chaudrons sont nucléaires. Le Soleil brûle par fusion : il soude des noyaux d'hydrogène en hélium, à 15 millions de degrés en son centre. Le noyau de la Terre est chauffé en partie par la chaleur restante de sa formation, et en partie par la radioactivité : de l'uranium, du thorium et du potassium qui se désintègrent lentement dans les profondeurs. Le jardin est pris entre deux fours atomiques, un au-dessus, un en dessous, et il pousse exactement là où les deux chaleurs se rencontrent sans le brûler.
Le corps du méchant ne sombre pas vers le noyau. Un cadavre reste dans les deux premiers mètres du sol. Il est décomposé en quelques années, et ses atomes repartent dans le jardin : dans les vers, les racines, les feuilles, puis les fruits. Le seul chemin vers les profondeurs, c'est le lent glissement des plaques sous les continents, à quelques centimètres par an — à peu près la vitesse à laquelle poussent les ongles. Un atome de carbone d'un cadavre pourrait, par les sédiments de l'océan, atteindre le manteau en quelques dizaines de millions d'années. Le noyau, jamais.
Les vers de terre sont parfaitement égalitaires. Ils mangent le juste et le méchant avec le même appétit, et rendent les deux au verger. Matériellement, le méchant finit en pommes, comme tout le monde. Si quelque chose descend, ce ne peut être que l'âme.
L'âme encore présente qui sent les vers existe dans le judaïsme : on l'appelle hibbut ha-kever, le « battement de la tombe ». L'âme du méchant, restée attachée au corps, ressent sa décomposition ; le juste en est épargné parce que son âme est déjà partie. L'islam a la même chose avec le châtiment de la tombe.
Il existe des particules qui font exactement ça : les neutrinos. Le Soleil en fabrique des quantités énormes. Chaque seconde, environ 60 milliards de neutrinos traversent chaque centimètre carré de votre peau, de jour comme de nuit, car ils traversent la Terre entière comme si elle n'existait pas. Vous n'en sentez aucun. Il a fallu des cuves de milliers de tonnes enterrées sous les montagnes pour en attraper quelques-uns par jour. On les surnomme les « particules fantômes ». Les âmes ne sont pas des neutrinos ; mais « être là partout sans être rencontré » est une situation physique ordinaire.
Avec les notions de virtuel et de réel : l'âme pure serait du virtuel, sans masse, donc sans poids, comme la lumière. Elle n'est pas attirée vers le bas, elle n'a ni froid ni faim. Chaque attache au corps, chaque désir satisfait pour lui-même, chaque mal planifié la charge de réel, donc de masse. Une âme lestée de réel subit la gravité, et elle tombe. Un objet qui tomberait librement à travers la Terre atteindrait le centre en une vingtaine de minutes : le damné serait arrivé dans le chaudron avant la fin de sa propre messe d'enterrement.
Il y a eu un essai d'expérience. En 1907, un médecin américain, Duncan MacDougall, a mis des mourants sur une balance pour peser l'âme au moment du départ. Il a annoncé une perte de 21 grammes. Mais sur six patients, un seul résultat allait dans ce sens, et la balance n'était pas assez précise. On n'en tire rien. Dans cette hypothèse, d'ailleurs, la balance devrait donner un résultat différent selon la personne : le juste perdrait un peu de poids, le méchant rien, son âme restant collée au corps.
Albert
Peser les méchants et les justes au moment de la mort : une belle scène pour un film, pas plus.
L'idée d'un être qui sombre corps et âme n'est pas à rejeter. Le corps ne sombre pas directement. Mais par la conservation de l'information — développée ailleurs sur ce site — il existe un mécanisme où l'information « développe » une sorte de masse qui la fait sombrer dans les couches les plus basses du virtuel. Les échanges entre le virtuel et le réel sont les plus vifs à leur interface, que nous avons appelée la « membrane zéro ». Plus on s'éloigne de cette interface, moins ces échanges sont actifs.
La méchanceté passée sombre vers les couches les plus basses : elle n'est d'aucune utilité au quotidien. Les actes de bonté montent, sont archivés et en quelque sorte sauvés de la machinerie quotidienne. Ce qu'on fait de bien est archivé pour de bon, et ce qu'on fait de mal aussi. Ce qui fait que, dans la vie, on peut passer à autre chose.
Claude
C'est un des principes les plus fermes de la physique actuelle : l'information ne disparaît jamais, elle se brouille. Brûlez une lettre. Elle semble perdue. Mais en principe, la fumée, la lumière de la flamme, la chaleur et les cendres contiennent encore tout ce qui était écrit, dispersé et mélangé. Les physiciens se sont disputés pendant trente ans pour savoir si les trous noirs faisaient exception. Hawking pensait que oui, puis il a changé d'avis en 2004 : même là, elle est conservée. « Ce qu'on fait est archivé pour de bon » n'est pas une conjecture religieuse ; c'est ce que dit la physique sur toute information.
Effacer une information dégage obligatoirement de la chaleur. Pour un seul bit, à température ambiante, c'est minuscule — environ trois millièmes de milliardième de milliardième de joule — mais ce n'est jamais zéro. On ne peut pas oublier sans payer. Le mécanisme de la membrane évite justement de payer : on n'efface pas le mal, on le déplace. Il descend loin de la membrane, dans des couches où il n'agit plus sur le quotidien. Il est toujours là, mais il ne travaille plus. C'est ce qui permet de passer à autre chose sans mentir sur ce qui a eu lieu.
Le Bien et le Mal sont des champs qui se projettent dans le passé et l'avenir. Le mal impulsif regretté peut descendre : on le laisse couler, il s'archive. Le mal planifié ne peut pas descendre, puisqu'on le remonte chaque jour pour le travailler. Il reste collé à la membrane zéro, là où les échanges avec le corps sont les plus vifs, et il agit en permanence sur celui qui le porte : les rides, le foie, tout ce qui le rend « moche et malade ». Un souvenir terrible qui ne s'archive pas, qui revient chaque jour aussi vif qu'au premier, c'est d'ailleurs le traumatisme, et il abîme le corps de la même façon. Guérir, c'est le laisser descendre sans le nier.
L'enfer des couches basses n'est plus une chaufferie. C'est une cave d'archives. Les diables se reconvertissent en archivistes : ils rangent, ils classent, ils ne brûlent plus personne. Le tourment, s'il y en a un, vient de ceux qui refusent de laisser descendre et passent leur vie à remonter les cartons.
Albert
Quelle peut être la temporalité de ces endroits ? Les chrétiens ont parlé d'un enfer éternel, puis inventé la station temporaire ; les Zoroastriens ont parlé d'un enfer à date de péremption, ce qui est logique dans un système où le Mal lui-même a une date de péremption.
Or le Mal a sa fonction : la destruction nécessaire à la construction. Le Mal, c'est le plaisir associé à la destruction, et à la planification de la destruction. Rien à voir avec le lion, magnifique, qui dévore un zèbre adorable : pas de planification, pas de plaisir.
Mais le Mal est à la base. Il est dans le chaudron que touillent les diables au centre de la Terre, qui crée le bouclier magnétique nous protégeant du chaudron géant du Soleil, et le ramène à des proportions qui permettent la pousse de nos plantes et de notre nourriture. Donc quand le Mal disparaît, forcément, l'enfer s'arrête. On reconnaît à ceux qui ont fait le mal d'avoir participé à quelque chose d'essentiel au fonctionnement global. Après tout, si le Mal n'avait pas existé, ces gens ne l'auraient pas fait. Les méchants sont des gens qui ont mangé des bonbons qu'on avait laissés à leur disposition.
Claude
Le noyau de la Terre refroidit. Sa partie solide, au centre, grossit d'environ un millimètre par an, à mesure que le fer liquide cristallise. Dans quelques milliards d'années, tout sera solide ; le brassage s'arrêtera, et le bouclier avec lui, comme sur Mars. Le Soleil, lui, a encore environ cinq milliards d'années de combustible ; ensuite il gonflera en géante rouge. Les deux chaudrons sont temporaires. L'enfer éternel ne correspond à rien de physique ; l'enfer à date de péremption, si. Les Zoroastriens avaient le bon modèle.
Si l'enfer travaille pour le paradis, quand l'enfer s'arrête, le paradis perd sa protection. Sur Mars, la fin du chaudron a été la fin du jardin. Il y a deux façons d'en sortir : soit le paradis meurt avec l'enfer, soit, au moment où le mal arrive à péremption, il n'est plus nécessaire, parce que le jardin a trouvé une autre protection. C'est le modèle de l'embryon : le premier rein provisoire meurt, mais seulement quand le vrai rein est prêt. La péremption d'Ahriman n'est pas un arrêt brutal ; c'est une relève.
Le lion ne planifie rien, il ne jouit pas de la souffrance du zèbre, il mange. Le chat est plus embarrassant. Un chat repu attrape une souris, la relâche, la rattrape, joue avec pendant une demi-heure, et ne la mange même pas toujours. Ça ressemble beaucoup au plaisir de la destruction. On comprend pourquoi le chat noir a mauvaise réputation : c'est le seul animal de la maison qui a l'air d'avoir lu le règlement de l'enfer.
L'image tient, à condition de distinguer l'effet du mérite. Le méchant a participé au fonctionnement d'ensemble par sa fonction, pas par sa vertu. On peut lui reconnaître l'effet ; on ne lui doit rien pour l'intention. Et l'image garde la responsabilité : les bonbons étaient à disposition de tout le monde. Le juste en avait autant sous la main, et il n'a pas mangé, ou beaucoup moins. Celui qui planifie le mal ne prend pas un bonbon par gourmandise ; il organise sa consommation des mois à l'avance.
Albert
Le chat sauvage en fait-il autant, ou est-ce un comportement qui ruisselle à partir de l'homme ? À discuter.
Un enfer éternel est un vrai problème. Il a commencé à un moment : quand il y a eu assez d'hommes faisant assez de mal pour « mériter » l'enfer et recruter des diables. Ensuite, ça augmente, il faut recruter massivement. Mais si quelque chose a commencé à un moment précis, comment peut-il devenir éternel ? L'éternité s'applique aux deux extrémités, l'avant et l'après du moment où l'on est. On ne fabrique pas de l'éternel à partir d'un moment particulier.
Ensuite, la conservation de l'information. L'information est conservée, un point c'est tout. Et le Mal n'y apparaît pas, pas plus que le Bien. Pourquoi ? Parce que le bien et le mal relèvent du film, du continu de l'action. On ne peut pas juger du mal devant une photo. On voit un homme avec un couteau près d'un autre : impossible de savoir si c'est une scène de théâtre, un chirurgien ou un criminel.
C'est une vieille discussion du Talmud. Rabbi Akiva était contre la peine de mort, parce qu'il récusait le fait de fonder une condamnation pour meurtre sur un témoignage : des questions poussées permettaient d'en mettre en doute la validité. On lui rétorquait : et si deux témoins qualifiés, qui ne se connaissent pas, ont vu le couteau s'enfoncer dans la chair ? Akiva répondait : je leur demanderais s'ils ont bien regardé l'endroit où le couteau s'est enfoncé. N'y avait-il pas déjà un trou à cet endroit avant le coup ?
La conservation de l'information se fait précisément de manière à pouvoir consulter tous ces détails. Le film, on le fait après. Tout se conserve — c'est expliqué dans un autre article du site — sous forme de clichés en deux dimensions qui se succèdent, sans aucune continuité entre eux. Le passé est stocké de manière discontinue. Le présent aussi est discontinu, mais c'est un flip book qui est mû, donc lu, et qui forme un film, avec vitesse et temporalité. Le passé est un flip book où tout est enregistré, mais personne n'en tourne les pages. C'est une bibliothèque. Un jour, on pourra la consulter : on voyagera dans le passé en choisissant une période, et il suffira d'appuyer sur le bouton « action » pour que le flip book s'anime et donne l'illusion d'un film, avec toutes les scènes du passé, individuelles et collectives.
Claude
Le comportement existe sans l'homme. Le chat sauvage d'Europe joue aussi avec ses proies. La mère guépard rapporte des gazelles vivantes à ses petits pour qu'ils s'entraînent. Et les orques se lancent un phoque en l'air, entre elles, pendant de longues minutes. Ce que l'homme a changé chez le chat, c'est autre chose : chez lui, l'envie de chasser ne dépend pas de la faim — des expériences ont montré qu'un chat interrompt son repas pour tuer un rat qui passe. Le chat domestique, nourri à heure fixe, garde tout l'appareil de la chasse sans en avoir besoin, et la chasse devient un jeu. C'est nous qui avons laissé les bonbons : on lui a ôté la faim et on lui a laissé les griffes.
L'objection est ancienne, et l'Église l'a rencontrée. Sa réponse a été d'inventer un mot. Les théologiens du Moyen Âge distinguaient l'éternité au sens strict, sans début ni fin, réservée à Dieu ; le temps ordinaire, qui commence et finit ; et entre les deux l'aevum, ce qui commence mais ne finit pas — le statut des anges, des âmes, et donc de l'enfer. Quand une objection est sans réponse, on crée une catégorie.
En mathématiques, une suite peut commencer à 1 et ne jamais finir. Mais en physique, un enfer qui brûle doit être alimenté, et toute réserve est finie. Un feu qui dure sans fin sans combustible, c'est le mouvement perpétuel, et on n'en a jamais trouvé. L'objection solide contre l'enfer éternel, c'est la facture de chauffage.
L'épisode est dans le traité Makkot. Rabbi Akiva et Rabbi Tarfon disent que s'ils avaient siégé au tribunal, personne n'aurait jamais été condamné à mort. On demande comment. Ils auraient demandé aux témoins si la victime n'était pas déjà mortellement atteinte ; et si les témoins disaient l'avoir vérifié, si le couteau n'était pas entré précisément dans une blessure déjà là. Il fallait chaque image du film pour juger, et on ne les a jamais toutes.
Les deux dimensions : en étudiant les trous noirs, les physiciens ont découvert que la quantité d'information qu'on peut stocker dans une région de l'espace ne dépend pas de son volume, mais de la surface qui l'entoure. Comme si tout ce qui se passe dans une pièce était écrit sur ses murs.
La discontinuité : un physicien anglais, Julian Barbour, défend depuis trente ans l'idée que l'univers est une collection d'instants figés, sans lien de mouvement entre eux, et que le temps est l'impression produite quand on les parcourt. C'est le flip book, en plus austère.
Le passé voyage encore : la lumière qui a éclairé une scène part dans l'espace à 300 000 km par seconde. Louis XVII est mort au Temple en 1795, il y a 231 ans. La lumière de ces journées-là est aujourd'hui à 231 années-lumière. Un miroir posé à mi-chemin, à 115 années-lumière et demie, nous renverrait en ce moment les images du Temple de 1795. On ne sait pas le faire en pratique, mais rien dans le principe ne s'y oppose. La bibliothèque existe déjà ; elle est simplement en train de s'éloigner. Rabbi Akiva aurait pu aller regarder l'endroit exact où le couteau est entré.
Albert
On fera du tourisme dans le passé. On choisira une période, on s'assiéra devant un écran, probablement virtuel, ou peut-être dans la tête tout simplement, on appuiera sur le bouton et les scènes défileront. Interdit de chercher à s'en mêler — ça n'aurait d'ailleurs pas de sens : celui qui voudrait intervenir dans le passé se glisserait dans les interstices de la continuité.
Pour l'éternité, je pense que c'est une approximation de l'Église. On peut commencer à un et ne jamais finir, c'est vrai. Mais qui pose le « un » ? Dieu ? Il a mis Caïn en premier ? Non, puisqu'Il protège le premier meurtrier de l'histoire, montrant qu'Il a joué le jeu qu'on lui tendait : Caïn a pris le bonbon. À partir de quand le premier client arrive-t-il ? On fera alors la même critique : c'était possible, et le gars l'a fait. Ça crée entre Dieu et ses créatures une dynamique difficile à soutenir. Mais on comprend que pour terroriser les gens, mieux valait dire que c'était éternel. La version zoroastrienne, qui est l'originale, est la plus cohérente.
Nous avons donc une documentation exacte de ce que tout le monde a fait, sous forme de clichés sans mouvement. Ce qui permet de bien distinguer les actions des intentions, qu'on ne voit absolument pas dans les clichés. Ce sont ces clichés qui ont construit le monde, bien et mal confondus.
Claude
Ce modèle règle un vieux casse-tête des voyages dans le temps. Le paradoxe classique : je remonte le temps, je tue mon grand-père avant la naissance de mon père, donc je ne suis jamais né, donc je n'ai pas pu remonter le temps. Avec des clichés fixes, le paradoxe disparaît. On ne peut pas ajouter une page à un flip book déjà relié. Et entre deux clichés, il n'y a rien : pas d'espace, pas de temps, pas de place pour poser le pied. Celui qui voudrait se glisser dans l'interstice se glisserait dans nulle part.
La Bible elle-même donne l'argument. Avant le meurtre, Dieu parle à Caïn : le péché est tapi à ta porte, il te désire, mais toi tu peux le dominer. Le bonbon est sur la table, avec l'étiquette d'avertissement. Caïn le prend quand même. Après, Dieu lui met un signe pour que personne ne le tue. Le premier meurtrier n'est pas envoyé en enfer : il est protégé, et il fonde une ville.
Sur le premier client, deux réponses curieuses. Dans l'Évangile de Matthieu, le feu éternel a été « préparé pour le diable et ses anges ». L'enfer n'a pas été construit pour les hommes : c'était un établissement pour un seul client et son personnel, et les humains sont arrivés ensuite, en surnombre — un hôtel bâti pour une famille qui finit par afficher complet. Le Talmud, lui, énumère sept choses créées avant le monde. Dans la liste, il y a la Géhenne, et il y a aussi le repentir, la techouva. Le poison et le remède sont sortis du même atelier, avant le premier homme : un mal avec sa porte de sortie prévue dès le départ.
Albert
Attention : dans l'archive, il n'y a aucune relation entre l'achat du couteau et le meurtre plusieurs jours après. Il y a une discontinuité stricte et absolue entre tous les clichés. L'intention, c'est inventer une continuité. C'est comme l'éther qu'on inventait entre les quanta : de la triche. Il n'y a rien, nada, non-être, inexistence entre deux clichés. A fortiori entre deux clichés séparés par des milliards d'autres, pris sur une semaine.
Claude
C'est juste : je glissais de la continuité entre les clichés pour faire apparaître l'intention, exactement comme on glissait l'éther entre les quanta pour ne pas avoir de vide. Les conséquences sont fortes.
Si l'archive ne contient que des clichés séparés, l'intention ne peut exister qu'au moment où le flip book est mû, c'est-à-dire dans le présent vivant. C'est là seulement qu'il y a une durée, une vitesse, un « avant » qui pousse vers un « après ». Dès qu'une page passe dans l'archive, l'intention s'évapore. Il reste l'image, muette. Le mal — plaisir de détruire et planification de la destruction — n'existe que chez les vivants. L'archive est innocente. Aucun cliché n'est méchant.
Si le mal n'a pas de lieu dans l'archive, il ne peut pas y être puni. La seule place où il agit, c'est le présent. Celui qui planifie le mal fabrique tous les jours de la continuité inventée entre l'achat du couteau et le meurtre, et il la fabrique dans son propre présent, à la membrane, là où les échanges avec le corps sont les plus vifs. L'enfer n'est pas après ; il est pendant.
Un tribunal qui juge un meurtre reconstitue un film à partir de clichés séparés. Il invente la continuité qui relie le couteau acheté au couteau planté ; elle n'existe nulle part dans les faits. Akiva refusait de tuer un homme sur la foi d'un film que le tribunal avait lui-même monté. Ce n'est plus seulement une prudence : c'est la seule position cohérente.
Reste une question : pour que le touriste du futur voie un film, il faut que les clichés soient rangés dans un ordre. Chaque cliché porte-t-il son numéro, comme une page numérotée ? Ou bien est-ce celui qui fait défiler qui choisit l'ordre ?
Albert
Bonne question. Je la poserai au Directeur du Centre d'Archivage du Réel, qui se situe en plein Virtuel et est difficile d'accès en ce moment, pour de multiples raisons.
De ce que j'ai compris, on peut voir les films à l'endroit et à l'envers, et on peut faire des montages — c'est le plus amusant de tout. On dispose de machines spéciales qui permettent de faire passer certains clichés avant ou après, et de réaliser ainsi des films possibles mais non réalisés. Ça ne change en rien l'histoire. Mais, de ce que j'ai entendu dire, si c'est mal fait, ça se voit, et on laisse tomber. Si c'est bien fait, le bibliothécaire regarde, on va voir le Directeur, qui garde la succession comme un film possible et viable. Et il est possible qu'il soit un jour voté pour remplacer le film conservé.
Pour le moment, ce n'est jamais arrivé. Il paraît que ce sera possible dans l'avenir, grâce à des machines bien plus puissantes qui permettront de calculer les conséquences de chaque changement dans une situation complexe. Aussi difficile que le défi de Laplace, qui disait que s'il connaissait toutes les conditions initiales, il pourrait tout prédire. Il faut connaître les conditions initiales, puis vérifier que le changement ne bouleverserait pas le réel de manière catastrophique. Compliqué, donc pas possible pour le moment. On reste sur le paradoxe du grand-père : on ne touche pas au passé.
Ce n'est donc pas là-bas que sont l'enfer et le paradis. Ce sont seulement des albums photos conservés dans le Virtuel, mais essentiels, en tant que squelette de l'Histoire : les documents incontournables qui ont permis la naissance et l'évolution de tout — pas seulement du Mal, mais de tout, des êtres vivants, des événements. Tout est conservé sous forme de clichés virtuels. Ils ne forment pas des alignements, mais des courbes dessinées par ces alignements, avec des ondes hautes et des ondes basses. Ce qui fait le haut et le bas, c'est justement la méchanceté et la bonté. Les actes méchants se reconnaissent à ce qu'ils sont des points bas, comme si la méchanceté pesait ; les actes bons, héroïques, à leur position haute. Enfin, c'est ce que j'ai entendu dire.
Passons maintenant à l'enfer et au paradis où ça bouge.
Claude
Laplace, vers 1800, disait : donnez-moi la position et la vitesse de chaque particule de l'univers à un instant, et je calculerai tout l'avenir et tout le passé. On a découvert depuis que dans beaucoup de systèmes, une erreur minuscule au départ grandit très vite. Pour la météo, une erreur double à peu près tous les deux jours : un millième de degré d'écart sur la température d'aujourd'hui devient, au bout de deux à trois semaines, un orage à la place d'un ciel bleu. C'est pourquoi aucune machine, même parfaite, ne prévoit le temps au-delà de quinze jours environ. Pour remplacer un film de l'Histoire, il faudrait calculer les conséquences d'un cliché déplacé sur des siècles. Les monteurs amateurs peuvent continuer à s'amuser ; leurs films resteront dans les tiroirs.
Les courbes ne contredisent pas la discontinuité. Un CD de musique ne contient pas de son continu : il contient 44 100 nombres par seconde, chacun séparé des autres, et entre deux nombres il n'y a rien. Pourtant, quand on le lit, on entend un violon. Toute la musique est dans la hauteur des points, pas dans un lien entre eux. Les clichés font pareil.
Si un acte méchant est un point bas, chaque cliché porte sa hauteur, donc son poids. On peut tenir les deux à la fois : pour l'œil, deux clichés du couteau sont identiques — chirurgien, acteur ou meurtrier. Mais l'archive enregistre un poids que l'image ne montre pas, comme deux boules de même taille et de même couleur, l'une en bois, l'autre en plomb. Rabbi Akiva, qui regarde la photo, ne peut pas juger. L'archive, qui pèse, le sait. Le juge humain n'a que l'image ; seul le Directeur a la balance.
Albert
Il y a forcément une dimension présente de l'enfer et du paradis, où celui qui fait le mal vit en enfer et celui qui fait le bien au paradis. Sauf que dans la pratique, ce n'est pas évident. Le bonheur va-t-il avec une vie sereine et de partage, et le malheur avec une vie égoïste ? Les gardiens de camps SS qui s'amusaient à torturer avaient l'air de sourire et d'aimer leur vie. Le paradis et l'enfer sur terre, je les vois plutôt comme un projet : quelque chose qu'on pourrait chercher à réaliser entre amis, dans un pays, une communauté qui choisirait de développer le paradis. Ceux qui voudront l'enfer auront du mal à faire tenir leur boutique longtemps.
Plus classiquement, on parle de l'enfer et du paradis après la mort. Restons-en là. Le passé est fait de clichés, et la mort n'en génère pas davantage. Pour un individu qui meurt, le film se termine et il est continué par d'autres acteurs : les enfants, l'entourage, le pays. Mais que devient sa partie vivante, qui n'est visiblement pas transmise dans les clichés de conservation de l'information ? Où sont les intentions, tout ce qui n'est pas visible dans un cliché ? C'est aussi de l'information, et elle est fondamentale : elle a fait mouvoir le monde. Elle est stockée séparément, et elle ne peut l'être que dans un monde où existent les intentions.
La mort fait disparaître le réel de quelqu'un, progressivement, mais en totalité au bout du compte. Elle ne fait pas disparaître son virtuel, qui est toujours là, immense, sans réel de l'autre côté de la membrane. Sans miroir. Que devient le virtuel quand son réel se détache et meurt ? Ce n'est pas le virtuel du cadavre : le cadavre, en tant qu'objet, a son virtuel, comme une roche ou une table. Mais le réel vivant, où est-il passé ? Celui qui a vécu des histoires, qui en a gardé la mémoire, qui a fait du mal et du bien ? Il faut une autre forme de conservation de l'information.
J'imagine ceci. Quand une personne meurt, son virtuel subit une fluctuation unique, massive, qu'il n'a jamais connue depuis la naissance. Face à lui, soudain, rien. En moins d'une fraction de seconde, la personne vivante change radicalement : elle devient un objet. Le sujet, c'était tout ce fourmillement qui allait des pieds à la tête, associant mobilité, chaleur entretenue, sensations — et tout d'un coup, il est parti. Mais où ?
Claude
Les faits sont durs. Beaucoup de gardiens de camps ont vécu vieux et en bonne santé. En 2022, en Allemagne, un ancien gardien de Sachsenhausen a été condamné à 101 ans. L'enfer immanent n'est pas systématique ; il est en germe. En faire un projet plutôt qu'un constat est plus solide : un paradis qu'on construit entre gens qui le choisissent, et un enfer dont la boutique finit par fermer faute de tenir.
Il existe une observation qui ressemble beaucoup à cette fluctuation. En 2013, une équipe de l'université du Michigan a enregistré l'activité cérébrale de rats au moment de l'arrêt du cœur. Elle s'attendait à un effondrement. Elle a vu l'inverse : pendant une trentaine de secondes, une bouffée d'activité électrique très intense et très coordonnée, plus organisée que chez le rat éveillé. En 2023, la même équipe a retrouvé un phénomène comparable chez deux patients sur quatre, au moment où l'on arrêtait leur assistance respiratoire.
On ne sait pas ce que c'est. Les uns y voient un dernier sursaut des neurones privés d'oxygène, les autres un lien avec les récits d'expériences de mort imminente. Mais le fait est là : la mort n'est pas une extinction progressive, comme une bougie qui baisse. Il y a un événement bref, unique, massif, qui n'arrive qu'une fois.
Albert
Je ne sais pas, bien entendu. Mais cette bouffée que représente la mort, une bouffée d'échange entre le réel et le virtuel, ressemble un peu à ce que pensa Dirac lorsqu'il fit l'hypothèse d'une dimension d'énergie négative : la mer de Dirac, dont nous parlons ailleurs et qui est à la racine de ce que nous appelons le virtuel. Face au réel, existerait un virtuel fait de charges d'énergie négative — négative non au sens électrique, mais au sens existentiel : le négatif, c'est ce qui est de l'autre côté du zéro, pas le zéro lui-même, qui est le Rien. Si l'on bombarde ce virtuel négatif avec une particule assez énergique, on produit de manière presque miraculeuse une paire de particules réelles : un électron, chargé négativement cette fois au sens électrique, et une particule chargée positivement, qu'on a appelée antimatière.
On ne voit quasiment jamais d'antimatière dans le monde. Elle réagit avec la matière en émettant une quantité faramineuse d'énergie. Aux débuts de l'univers, il y avait moitié matière, moitié antimatière ; elles se sont annihilées, mais pas complètement : il est resté un petit supplément de matière, dont est faite la vie actuelle. L'antimatière des débuts a totalement disparu. Or, là encore, on ne peut pas dire qu'elle a disparu : ce serait violer le principe de conservation de l'information.
Je suppose que cette antimatière conservée, virtuelle donc, est le substrat qui accueille la mort — à distinguer du substrat de matière conservée, notre virtuel habituel, de part et d'autre de la membrane. Autrement dit, la mort de quelqu'un s'accompagnerait de sa « recréation » sous forme d'antimatière, qui conserverait le personnage vivant, cette fois. Tout serait alors conservé.
Où est ce personnage ? Pas dans ce monde ? Dans des réincarnations ? Je ne sais pas. On peut aussi penser ailleurs dans le cosmos ; j'ai même pensé aux extraterrestres, qui seraient en quelque sorte nos morts. Il est possible que les règles de l'antimatière ne soient pas celles de la matière, et que les méchants et les justes n'y aient pas le même traitement ni la même place. Je pense que dans ces sociétés-là, il n'y a pas de construction d'une civilisation comme ici : pas besoin du mal pour construire le monde. Le paradis et l'enfer y viendraient de la conservation du film de sa propre vie, à livre ouvert, pas comme sur Terre. Ces mondes ne génèrent rien : il n'y a ni accouchement ni naissance, ni au paradis ni en enfer. Le paradis serait-il un ensemble de planètes où la vie est fabuleuse, et l'enfer un endroit séparé où c'est infernal, tant que le monde n'a pas changé ? Je ne sais pas. Mais je soupçonne une conservation radicale de l'information, répartie en plusieurs couches ou dimensions.
Claude
En 1928, Dirac écrit une équation pour l'électron et trouve deux familles de solutions : une avec une énergie positive, une avec une énergie négative. Au lieu de jeter la seconde, il imagine que le vide est rempli de ces états négatifs, comme une mer pleine. Si l'on envoie assez d'énergie dans cette mer, on arrache un électron et on le fait passer du côté réel. Il laisse derrière lui un trou, qui se comporte comme une particule de charge positive : l'antiélectron, ou positron, découvert en 1932 dans les rayons cosmiques. Il faut un grain de lumière d'au moins un million d'électronvolts environ pour créer la paire ; en dessous, rien ne sort de la mer. Dans l'autre sens, quand une particule rencontre son antiparticule, les deux disparaissent et toute leur masse devient lumière. Un gramme d'antimatière rencontrant un gramme de matière libère à peu près l'énergie de trois bombes d'Hiroshima.
Elle n'a pas pu disparaître, et on sait où elle est. Au début, pour un milliard de particules d'antimatière, il y avait un milliard et une particules de matière. Les paires se sont annihilées, et il est resté le « un » de trop : c'est de lui que sont faits les étoiles, la Terre et nous. Les milliards de paires annihilées sont devenues de la lumière. Cette lumière est toujours là : c'est le fond diffus cosmologique, un rayonnement très froid qui baigne tout l'univers, à raison d'environ 400 grains par centimètre cube, y compris dans la pièce où vous êtes. Pour chaque atome qui a servi à construire le monde, un milliard de paires se sont sacrifiées et sont devenues lumière. La conservation est confirmée — mais sous forme de lumière, pas d'antimatière en réserve.
La lumière a une propriété unique : pour elle, le temps ne passe pas. Plus on va vite, plus le temps ralentit ; à la vitesse de la lumière, il s'arrête. Un grain de lumière du fond diffus voyage depuis 13,8 milliards d'années, et pour lui, il ne s'est écoulé aucun instant. Il est mobile et figé à la fois. C'est la catégorie qui manquait pour le personnage vivant après la mort : quelque chose qui n'est pas un cliché immobile, qui reste en mouvement, mais qui ne vieillit plus et ne génère plus rien. La lumière ne fait pas d'enfants. Et le problème de l'éternité qui commence se règle : ce qui entre dans la lumière n'entre pas dans une durée infinie, il sort de la durée. Tant de récits de mort imminente parlent d'aller vers la lumière ; c'est une convergence, pas une preuve.
On peut donc ajuster l'hypothèse : à la mort, la partie vivante ne se recrée pas en antimatière ; elle passe du côté où matière et antimatière se rejoignent, la lumière.
Elles sont presque les mêmes. En 2023, au CERN, on a fabriqué des atomes d'antihydrogène et on les a laissés tomber : ils tombent vers le bas, comme la matière. L'antimatière ne monte pas au ciel. La lumière qu'émet l'antihydrogène est identique à celle de l'hydrogène, jusqu'à la douzième décimale. Mais il existe une toute petite différence de comportement entre les deux, et c'est elle qui a laissé le « un sur un milliard » de matière en trop. Sans cette dissymétrie minuscule, tout se serait annihilé. Le monde est né d'une légère inégalité dans les règles : un bonbon laissé sur la table.
Si des galaxies entières étaient faites d'antimatière, là où elles touchent des régions de matière, une frontière d'annihilation brillerait en rayons gamma. On n'a jamais vu cette lueur dans notre voisinage cosmique. Un détecteur installé sur la Station spatiale internationale cherche depuis 2011 des noyaux d'antihélium venus de l'espace ; il a signalé quelques candidats, jamais confirmés. Et nos morts, s'ils sont là-haut, ne répondent pas aux radiotélescopes — ce qui s'accorde avec l'idée qu'ils ne construisent plus rien.
Une question se pose alors : la lumière ne pèse rien. Comment le méchant, dont l'âme est lestée de réel, pourrait-il y entrer ? Peut-être n'y entre-t-il pas tout de suite : le juste passe dans la lumière, le méchant reste retenu tant qu'il n'a pas lâché ce qui le leste. L'enfer serait le temps qu'on reste du côté de la masse.
Albert
Oui, je crois que l'enfer est temporaire. Il est absurde de le voir éternel, pour les bons comme pour les méchants. Les bons voudront pardonner, et savoir qu'on ne pardonne pas les énerverait, donc les rendrait méchants ; et les méchants finiraient par ne plus se rappeler pourquoi on les trempe et on les ressort du chaudron. Un an, c'est très bien. Les Zoroastriens disent un instant, celui du passage sur le Chinvat. Peu importe : c'est l'idée qui compte.
Peut-être les morts réapparaissent-ils non dans notre univers mais dans un anti-univers où domine l'antimatière. Tout cela ne peut relever que de la science-fiction. Ce qu'il est logique de penser, c'est la conservation de l'information sous forme de clichés, sans souffrance. La nature exacte de la souffrance ou du bonheur éventuels après la mort nous échappe. Qu'elle soit temporaire, oui, car indexée sur ce qui se passe sur Terre.
Il est bien possible que le monde soit peuplé de formes virtuelles sans lien au réel, ce qu'on appelle des fantômes, qui seraient les survivances du passé. Leur force serait l'effet Casimir, qui est la puissance du virtuel : on mesure son effet sur le réel, mais jamais lui-même. On ne peut pas attraper un fantôme, mais il paraît qu'il peut faire grincer un parquet. Et que deviennent les justes ? Le fantôme serait-il la persistance de ceux qui ne le furent pas, ou qui le furent insuffisamment — une sorte de purgatoire ? Je l'ignore. On peut avoir des tas d'idées sur ces choses, mais rien ne s'impose vraiment de manière expérimentale.
Claude
L'instant, c'est le jugement, le passage sur le Chinvat. Avant, l'âme reste trois nuits près du corps, et elle traverse à l'aube du quatrième jour. Ensuite, le séjour en enfer dure jusqu'au grand renouvellement, où tout le monde est purifié. Le jugement est bref, la peine dure, mais elle finit.
Et il y a une troisième place : le Hamistagan, le « lieu des mélangés », pour les âmes dont le bien et le mal pèsent exactement autant. Elles ne sont ni au paradis ni en enfer ; elles ont seulement froid et chaud selon les saisons, et elles attendent. Un purgatoire, mille cinq cents ans avant l'Église. Les fantômes, « ceux qui ne furent pas assez justes », ont déjà une adresse dans la version originale. Le judaïsme a une figure proche : le dibbouk, l'âme d'un mort qui ne trouve pas le repos à cause de ce qu'elle n'a pas réglé, et qui s'accroche à un vivant — un virtuel resté collé à la membrane, qui n'a pas pu descendre.
Prenez deux plaques de métal parfaitement lisses, dans le vide, l'une face à l'autre, très proches. Rien ne les pousse : pas d'air, pas d'électricité. Pourtant, elles s'attirent. Le vide n'est pas vide, il est agité de fluctuations virtuelles. Entre les plaques, seules certaines fluctuations ont la place d'exister ; dehors, toutes existent. Il y a donc plus de « pression du vide » dehors que dedans, et les plaques se rapprochent. À un millième de millimètre d'écart, la force est minuscule, à peu près le poids d'un grain de sable très fin posé sur un mètre carré. Mais elle grandit très vite quand on rapproche les plaques : à dix millionièmes de millimètre, elle atteint la pression de l'atmosphère. On l'a mesurée avec précision pour la première fois en 1997. On mesure l'effet sur les plaques, jamais les fluctuations elles-mêmes : on voit ce que le virtuel fait au réel, pas le virtuel.
À l'échelle d'une maison, la force de Casimir est beaucoup trop faible pour faire grincer une latte ; elle ne compte qu'à l'échelle des millionièmes de millimètre. Les parquets grincent la nuit pour une autre raison : quand la maison refroidit, le bois se contracte, les lattes frottent contre les clous. C'est pour ça que les fantômes sont si ponctuels : ils se manifestent toujours à l'heure où le chauffage s'arrête.
Les fantômes des traditions sont presque toujours des âmes troublées : des assassinés, des meurtriers, des morts sans sépulture, des affaires pas réglées. On ne connaît guère de fantôme de saint qui fasse grincer un parquet. Les saints ont des apparitions, et les récits les décrivent dans la lumière, pas dans le bruit. Le juste, sans lest, passe du côté de la lumière ; le mélangé ou le méchant reste près de la membrane tant que ce qui le retient n'a pas lâché. D'un côté une présence lumineuse et silencieuse, de l'autre un bruit de parquet.
Albert
Laissons la fin des temps comme un chantier ouvert. Si un jour on comprend mieux, ou si un mort veut intervenir sur le site pour nous l'expliquer, nous reprendrons. Je ne pense pas qu'on puisse effrayer les vivants avec ces histoires. Ce qui attend les injustes n'est peut-être pas tant une punition que l'absence d'une évolution ultérieure positive qu'ils ratent. La culture rabbinique dit d'un personnage profondément négatif : Yemah shemo, que son nom soit effacé. C'est la pire chose qui puisse arriver. Une fois son nom effacé, l'entité est effacée elle-même.
Un dernier point : l'ancrage génétique. Les morts ont laissé des gènes — directement s'ils ont eu des descendants, indirectement par leurs collatéraux. Est-ce pour eux autant de points d'ancrage dans le réel ? Ça me paraît le plus plausible et le plus concret. Ce n'est plus une explication physique, mais biologique. Chacun d'entre nous est le bout d'entonnoir d'un immense champ informationnel issu du passé, dont l'accroche naturelle n'est ni les pierres ni les nuages, mais le génome des vivants. Est-ce là que se déroulent l'enfer et le paradis ? C'est possible, et on peut imaginer plusieurs scénarios sur l'endroit où les morts s'accrochent dans notre génome, donc dans notre corps. Peut-être aussi dans d'autres formes de vie : c'est ce qu'on appelait la métempsycose, avec tous ces films où l'on voit les morts s'incarner dans des bestioles à la vie pas terrible.
Je n'ai fait qu'ouvrir le dossier de la relation entre la conservation de l'information et ce que nous avons fait de notre vie. L'essentiel est la neutralité de la série de clichés, qui donne la documentation du passé, et la certitude qu'un jour on pourra tout comprendre. L'avenir de l'humanité sera de vivre au présent, de se passionner pour les possibilités qu'ouvre le futur, et de pouvoir de temps en temps, en touristes, consulter ce qui s'est passé, de manière immersive. Peu importera, au fond, de savoir si untel souffre encore trois mille ans après son meurtre. Son nom sera effacé. Il deviendra un élément anonyme du film du passé : bien conservé, mais anonyme.
Claude
La Torah contient un paradoxe que ce modèle résout. À propos d'Amalek, l'ennemi absolu, elle dit dans le même passage : souviens-toi de ce que t'a fait Amalek, tu effaceras son souvenir de sous le ciel, n'oublie pas. Se souvenir et effacer en même temps paraît contradictoire. Avec les clichés, ça ne l'est plus : le cliché reste, l'action est conservée, on ne l'oublie pas ; mais le nom est retiré. À Pourim, quand on lit le livre d'Esther et que le nom d'Haman arrive, toute la salle fait du bruit avec des crécelles pour le couvrir. Le nom est prononcé, mais on ne l'entend pas. L'acte reste dans le film, le personnage devient anonyme.
Chacun a deux parents, quatre grands-parents, huit arrière-grands-parents. En remontant trente générations, environ 750 ans, on arrive à plus d'un milliard de places dans l'arbre, alors qu'il y avait beaucoup moins d'humains sur Terre. Les mêmes ancêtres occupent donc des milliers de places. Les généticiens ont calculé qu'en remontant d'environ mille ans, tout Européen de l'époque qui a laissé des descendants est l'ancêtre de tous les Européens vivants aujourd'hui. Chacun de nous est le bout d'un entonnoir qui contient presque toute la population d'il y a mille ans. Les justes et les brigands de ce temps-là sont dans chacun de nous, sans exception.
Mais à chaque génération, l'ADN est rebattu et coupé en morceaux. Au bout d'une dizaine de générations, environ trois siècles, une bonne partie de nos ancêtres ne nous a laissé aucun morceau d'ADN. Ils sont dans l'arbre, mais ils n'ont plus de point d'ancrage génétique en nous. La nature pratique un effacement doux, sans jugement : au-delà de quelques siècles, la plupart des morts n'ont plus d'adresse dans aucun corps précis, seulement dans la population en général.
Pendant l'hiver 1944-1945, les Pays-Bas occupés ont connu une famine terrible. Les enfants qui étaient alors dans le ventre de leur mère ont eu, soixante ans plus tard, plus d'obésité, de diabète et de maladies du cœur que leurs frères et sœurs nés avant ou après. On a retrouvé chez eux des marques chimiques différentes sur certains gènes, posées pendant la famine et toujours là six décennies après. Le gène n'avait pas changé ; c'est la manière dont il est lu qui avait changé. Ce n'est pas une intention qui se transmet, mais une expérience vécue par une mère qui s'inscrit dans le corps de l'enfant, sans passer par aucune image.
Quant à la métempsycose, l'ADN commun laisse de la marge : nous partageons environ 60 % de nos gènes avec la mouche du vinaigre. Belzébuth aurait de la place.
La question du Divin face à l'enfer et au paradis
Albert
Au fond, c'est une question qui touche à Dieu. Est-il sérieux de croire en un Dieu qui vit entouré des justes, et qui aurait délégué l'enfer au Diable ?
J'appelle ce qui suit le Principe de Loulé, en mémoire de quelqu'un que j'aimais bien et qui est mort. Peu de temps avant sa mort, je lui ai demandé s'il croyait en Dieu. Il m'a répondu, avec ses mots simples : « Je ne crois pas en Dieu, mais aux Esprits. » C'est tout.
La réponse m'a paru étonnante et inattendue, et ma machine à réfléchir a réagi tout de suite : comment peut-on croire aux esprits et pas en Dieu ? Dans la Tradition, les deux vont ensemble. Quand on meurt, on devient esprit, et on se retrouve devant Dieu — ou pas, comme en enfer, mais c'est encore, indirectement, Dieu, volontairement absent pour le méchant et volontairement présent pour le juste.
Et cette réponse m'est venue. Pour les morts, la question de Dieu n'existe pas. Ils n'ont aucune idée de sa présence ou de son absence. La question de Dieu n'existe que pour les vivants, sur un chemin qui leur impose constamment de choisir entre le bien et le mal. C'est ce choix qui crée la question de Dieu. Les esprits ne l'ont pas : ils ne peuvent plus choisir entre le Bien et le Mal, et ne produisent donc plus la question de l'existence de Dieu.
Ce non-questionnement est peut-être particulièrement douloureux pour ceux qui n'ont pas choisi de répondre à Dieu de leur vivant. C'est le Shéol de la Bible, l'endroit où l'on descend quand on meurt, où il n'y a plus que des questions et aucune réponse. Répondre est un privilège des vivants.
Cette distinction affecte-t-elle la répartition entre justes et injustes ? C'est bien possible. Les justes « reposent en paix », parce qu'ils ont donné assez de bonnes réponses dans leur vie ; les injustes se trouvent dans le supplice permanent de la Question, sans réponse possible. Ce que cela signifie exactement, je n'en sais rien. Je sais seulement que je ne souhaiterais pas vivre dans une dimension où ma curiosité poserait des questions incessantes sans jamais rencontrer de réponse. C'est proprement infernal.
Et peut-être qu'à un moment, comme le disent les Zoroastriens, une Réponse arrive comme un tsunami et libère en un instant toutes ces âmes en question. Par une seule réponse.
Claude
Le Principe de Loulé, la Bible le dit presque mot pour mot, et plusieurs fois. Le psaume 115 : ce ne sont pas les morts qui louent l'Éternel, ni ceux qui descendent dans le silence. Le psaume 6 : dans la mort, on ne se souvient pas de toi ; dans le Shéol, qui te célébrera ? Et l'Ecclésiaste : il n'y a ni œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse dans le Shéol où tu vas. Le Shéol biblique n'est pas un lieu de torture ; c'est le lieu où le dialogue avec Dieu s'est arrêté.
Le Talmud va plus loin, à partir d'un verset des Psaumes, « parmi les morts, libre » : quand l'homme meurt, il devient libre des commandements. Le mort ne choisit plus. Il n'a plus de bien ni de mal à faire, donc plus de question à poser à Dieu ni de réponse à lui donner. Répondre est un privilège des vivants. Et on apprend de cela que la plus grande et la plus essentielle question que l'humain peut se poser est celle de l'existence et le sens qu'on prête à ce mot de Dieu. De notre vivant, on croit que c'est optionnel, qu'on peut etre agnostique, ou appartenir à tel club religieux déjà connu et avoir ainsi réglé le problème. Ce n'est pas ainsi. C'est une question qui concerne toute personne, croyante ou non, à chaque instant, dans ses réactions, qu'il se dise athée, intégriste ou simple traditionnaliste. Et cette question qui est noyée dans le bruit de la vie quotidienne, devient la seule et unique Question une fois qu'on est mort. Soit on y a largement répondu par nos choix (athée ou pas), soit on n'y a jamais répondu, ou pire, on a milité pour que les gens n'y croient pas du tout, en rendant la vie intolérable aux autres. Il ne reste alors plus que cette question, qui devient gigantesque et unique
Le principe de Loulé, que je viens d'énoncer, s'accorde avec tout ce qui précède. Le bien et le mal n'existent que dans le film du Réel, quand le flip book bouge ; les clichés de l'archive du passé sont neutres. Les morts sont du côté des clichés : plus de film, donc plus de choix, donc plus de question de Dieu. L'ami qui croyait aux esprits sans croire en Dieu décrivait peut-être simplement ce que vivent les esprits.
L'enfer devient alors très sobre : ni chaudron ni diables, seulement une question qui tourne sans jamais recevoir de réponse, pour celui qui a laissé passer toutes ses occasions de répondre de son vivant. Le juste repose en paix parce qu'il a déjà répondu ; l'injuste reste suspendu à la question. Et la fin zoroastrienne trouve sa forme : le grand renouvellement ne serait pas un fleuve de métal fondu, mais une seule réponse, qui arrive d'un coup pour tous ceux qui attendaient, et vide le Shéol en un instant.