Voie 4 · Diptyque Franco · 1940

Trois manières de ne pas céder

Ce que les deux derniers voyages de De Gaulle nous apprennent sur une dette bien lue

par Alain Abehsera

Sommaire

  1. Décrire, non décorer
  2. Trois manières de ne pas céder
  3. Hendaye, 23 octobre 1940
  4. Le plausible et son gouffre
  5. Le voyage comme témoignage
  6. Deux façons d’habiter l’Histoire

Vladimir Poutine, qui ressemble fonctionnellement à Franco aujourd'hui, assène tout le temps que la Russie a fait le sacrifice principal pour la Deuxième Guerre mondiale. C'est vrai. Sauf qu'il oublie de dire que, historiquement, la menace communiste sur l'Europe, issue de la Russie soviétique, était un des facteurs principaux pour la naissance et l'action des partis fascistes — en Espagne, en Allemagne, en Italie. C'est donc déséquilibré de dire qu'on a gagné plus que les autres une bataille contre un incendie qu'on a allumé.

La dette est réelle. Vingt-sept millions de Soviétiques sont morts pour briser l'Allemagne nazie ; c'est l'Armée rouge qui a pris Berlin. Vladimir Poutine demande qu'on s'en souvienne, qu'on lui en sache gré, et — c'est là que tout se joue — qu'on lui reconnaisse, à ce titre, une autorité morale sur l'Europe d'aujourd'hui.

Sa lecture n'est pas fausse. Elle est asymétrique — et c'est plus grave, car une erreur de fait se corrige, tandis qu'une asymétrie de mémoire nourrit une guerre. Poutine voit parfaitement une moitié du tableau : 1945, l'Union soviétique qui sauve l'Europe. Il ne voit pas l'autre moitié : les années d'avant, où cette même Union soviétique voulait la détruire.

Rappelons-la. Dans les années 1920 et 1930, l'URSS de Staline n'est pas le bouclier de l'Europe : elle est la force qui travaille à renverser son ordre politique, et par un moyen que le nazisme n'aura jamais. Car Hitler, pour conquérir, doit envoyer des chars franchir des frontières : il avance de l'extérieur, nation par nation, en particule. Le communisme, lui, n'a besoin d'envahir personne. Il a dans chaque pays une armée déjà présente, l'immense monde ouvrier que l'industrialisation vient de créer, et il a un seul centre, Moscou, acceptable par tous les ouvriers du monde à la fois. Le nazi allemand ne fait pas rêver l'ouvrier français ; le communiste de Moscou, si. C'est une onde, pas une armée : elle traverse les frontières sans les franchir, portée par des millions de fidèles déjà chez eux. Voilà la vague qui monte sur l'Europe entre les deux guerres, et c'est elle, cette menace sans char ni uniforme, qui a nourri en réaction la montée des fascismes — Hitler au premier chef, élu sur la promesse d'être le rempart contre le communisme.

Voilà la moitié que Poutine efface. Il réclame qu'on le remercie d'avoir vaincu Hitler, en taisant que son propre camp avait rendu Hitler possible, en menaçant l'Europe d'une submersion que seule une réaction aussi brutale pouvait endiguer. Il présente la facture de 1945 et cache l'ardoise de 1935. Et une dette lue à sens unique ne s'acquitte jamais : celui qui ne voit qu'un versant réclame sans fin, puisqu'il ne se sait jamais rien devoir en retour.

Il a d'ailleurs le droit de réclamer — chacun réclame ce qu'il veut. Il n'a pas le droit d'être cru sur parole, ni d'en tirer une supériorité morale. Car le régime qu'il célèbre a commis, chez lui, des crimes de même nature que ceux qu'il reproche au nazisme : les camps du Goulag, les famines provoquées qui ont tué des millions d'Ukrainiens, la déportation de peuples entiers. Staline n'a pas vaincu Hitler parce qu'il était son contraire, mais parce qu'il était de même espèce — un régime total, un chef-dieu, une terreur de masse — installé sur un territoire plus vaste, avec plus d'hommes à jeter dans le feu. On ne sort pas grandi d'avoir été le plus fort des deux totalitarismes. On en sort vainqueur, ce qui n'est pas la même chose.

Décrire, non décorer

Il faut ici une règle de méthode, et elle n'est pas morale, elle est presque physique.

L'histoire ne se juge pas comme un procès, avec des mérites à distribuer. Elle se décrit comme un champ de forces, dont chaque événement est la résultante — l'unique somme des tensions d'un instant, celle qui ne pouvait pas être autre. Dans ce cadre, le mot « raison » n'a pas de sens appliqué au passé : dire qu'un régime « avait raison » de faire telle chose suppose des embranchements qui n'existaient pas. On ne dit pas qu'Hitler avait raison de construire des autoroutes ; on constate qu'une résultante les a produites. Décrire une force n'est jamais la bénir.

C'est exactement ce que Poutine ne fait pas. Il prend une résultante — le sang russe — et la transforme en créance morale, en droit de commander aux vivants et de menacer l'Ukraine au nom d'un service rendu. Mais une résultante ne se décore pas. On la constate, on apprend d'elle ce qui doit durer et ce qui ne le doit pas, et on ne la souhaite jamais. Faire d'une victoire passée un titre à gouverner l'avenir, c'est le contraire même de ce que l'Histoire enseigne.

Pour voir l'attitude juste — celle qui tient les deux versants d'une dette au lieu d'un seul —, il faut quitter Moscou et suivre un homme qui, à la fin de sa vie, fit deux voyages que personne n'a compris.

Trois manières de ne pas céder

En mai 1969, aussitôt après avoir quitté le pouvoir, le général de Gaulle s'envole pour l'Irlande, saluer Eamon de Valera. Un an plus tard, en juin 1970, il franchit les Pyrénées pour déjeuner avec Franco. Ce seront les deux derniers voyages de sa vie — et l'on a traité le premier comme une lubie de vieillard, le second comme un scandale, sans voir ce qui les relie.

Ce qui les relie, c'est que De Gaulle, De Valera et Franco sont trois hommes qui, chacun à sa manière, n'ont pas cédé au géant qui les dépassait. Mais ils ont résisté de trois façons différentes, et cette différence est tout. De Gaulle a résisté en partant : il a quitté la France tombée pour sauver son honneur depuis Londres, hors d'atteinte. De Valera avait résisté en prison : les Anglais l'avaient jeté dans leurs geôles, et c'est dans les fers qu'il avait tenu. Franco, lui, a résisté sans bouger de son fauteuil : ni exil qui met à l'abri, ni cachot qui absout, mais le pouvoir gardé sur place, dans son propre pays exsangue, avec un peuple entier à perdre sous lui. C'est la forme la plus périlleuse : celui qui part risque sa vie, non son peuple ; celui qu'on emprisonne ne décide plus de rien ; celui qui reste aux commandes engage tout un peuple dans son refus.

De Gaulle, qui se tenait pour l'incarnation de la France et pour une manière d'Atlas portant l'Histoire sur ses épaules — il était mégalomane, avec de quoi l'être —, va donc reconnaître deux pairs. Mais ils ne sont pas ses pairs de la même façon.

De Valera est son pair de cœur et d'esprit. C'est un confrère en fondation, l'autre Atlas que l'Europe ait produit, plus petit mais de même race. Chef de l'Insurrection de Pâques 1916, sauvé du peloton d'exécution par sa seule nationalité américaine quand tous les autres meneurs étaient fusillés, dernier survivant des chefs du soulèvement, il a incarné dans sa personne le refus de tout un peuple, puis l'a porté jusqu'à l'existence libre — l'Irlande de la famine, de l'occupation, de la partition. Il a fait son 18 juin avant De Gaulle : c'est lui qui, le 18 juin 1917, fit défiler les prisonniers de la rébellion à leur retour triomphal. Catholique jusqu'à l'os — il faillit devenir prêtre —, il n'avait pas une once de fascisme : en 1937, il inscrivit dans la Constitution irlandaise une reconnaissance de la foi juive, à l'heure où l'Europe basculait dans l'antisémitisme, et la presse nazie le caricaturait en « métis juif ». De Gaulle allait à lui comme à un frère de vocation — un salut qu'il n'avait jamais pu lui rendre au pouvoir, car honorer la neutralité irlandaise, c'eût été insulter Londres et Washington, ses alliés. Il fallait n'être plus qu'un vieil homme d'Histoire pour aller reconnaître son semblable.

Franco est son pair de fonction. On ne va pas le saluer pour ce qu'il est, ni l'admirer comme un frère : on va reconnaître qu'il est, lui aussi, un chef d'État — et De Gaulle le reconnaît comme tel par le seul fait de se déplacer, d'aller chez lui, quand le plus grand monument vivant de l'Histoire ne se dérange pour personne. Il va reconnaître un acte, un seul, et son effet immense : ce que Franco a fait à Hendaye. Et il y a, dans ce déplacement, quelque chose que De Gaulle n'avouerait à personne : Franco a tenu, sur place, aux commandes, une position que lui — le plus brave des hommes d'État — n'est pas certain d'avoir su tenir. Car à Londres, De Gaulle n'avait plus rien à perdre que lui-même : la France était déjà tombée. Franco, lui, avait un pays entier en jeu, et il l'a joué assis à sa table, face au maître de l'Europe. Autre trempe de fermeté : non le panache de celui qui n'a plus rien, mais le sang-froid de celui qui a tout et refuse quand même.

Reste à savoir ce que Franco a refusé, et pourquoi cela valait le déplacement d'un homme qui se prenait pour l'Histoire.

Hendaye

Le 23 octobre 1940, Hitler convoque Franco dans un wagon, en gare d'Hendaye. Il veut l'Espagne dans la guerre. L'enjeu porte un nom de code, « Plan Félix » : prendre Gibraltar, fermer la Méditerranée aux Anglais, ouvrir à travers l'Espagne un corridor terrestre pour ravitailler l'Afrika Korps sans subir les convois que coule la Royal Navy. Si l'Espagne cède, la Méditerranée devient un lac de l'Axe ; l'Égypte, Suez, le Levant s'ouvrent ; la porte de l'Afrique bascule.

On a raconté deux légendes sur cette rencontre, et elles sont toutes deux fausses. La première fait de Franco un héros tenant tête à Hitler par grandeur d'âme. La seconde en fait un opportuniste sans effet, un figurant chanceux. La vérité tient dans un écart que ni l'une ni l'autre ne sait voir.

Franco était anticommuniste ; il devait à Hitler la victoire de sa guerre civile, gagnée avec les avions de la Légion Condor ; il partageait sa haine de Moscou. Sur la cible, ils étaient d'accord — et c'est pourquoi, l'année suivante, Franco enverra une division combattre en URSS. Mais partager une cible n'est pas se livrer à un maître. Car Hitler était un païen — un homme qui priait des dieux germaniques, méprisait l'Église, aurait fait de l'Espagne de la Vierge une province d'un Reich néo-païen. Franco, catholique jusqu'à l'os, pouvait haïr le communisme avec Hitler sans vouloir qu'Hitler règne sur son monde. Livrer la Méditerranée catholique, donc son propre pays, à cet homme-là ? Rien dans ses actes n'indique qu'il l'ait jamais envisagé.

Voici l'écart, et c'est lui qui tranche. Un homme qui aurait vraiment voulu cette guerre avait un moyen simple et unique de la faire basculer : ouvrir le corridor. Franco ne l'a pas ouvert. Il a donné à Hitler tout le reste — une division symbolique à l'Est, du wolfram, une base sous-marine à l'occasion : des miettes bruyantes, faites pour paraître un allié. Mais le seul geste qui comptait, le passage, il ne l'a jamais accordé. On mesure là toute la distance entre ce qu'on dit vouloir et ce qu'on fait. Celui qui donne les miettes et refuse le pain ne veut pas le repas ; il veut qu'on le croie à table.

Comment refuse-t-on à Hitler sans jamais dire non ? C'est le traducteur même du Führer, présent dans le wagon, qui l'a raconté. Franco ne s'opposa à rien. Il parla — longuement, d'une voix que le témoin décrit comme « calme, douce, monotone et chantante, rappelant celle des muezzins » — de l'économie espagnole, du blé qui manquait, de l'agriculture, du catholicisme. Il noya l'homme le plus électrisant du siècle sous un déluge de conditions et de banalités qui n'engageaient à rien : Gibraltar, oui, mais ; le Maroc, oui, mais ; cent mille tonnes de blé d'abord ; du carburant ; des armes. À chaque « oui », une condition qui le vidait. On ne foudroie pas du coton. Hitler repartit épuisé par ce bavardage, marmonnant qu'il n'y avait « rien à tirer de ce type », et confia plus tard qu'il préférerait se faire arracher trois dents plutôt que de recommencer.

Et il n'est jamais revenu. C'est le fait le plus troublant, celui qu'aucune légende n'explique tout à fait. Plus tard, quand Rommel — le Renard du désert — étranglait faute d'essence, quand chaque convoi coulait dans le détroit de Sicile, quand le corridor espagnol aurait tout changé, Hitler n'a pas forcé le passage. On peut en donner plusieurs raisons, et elles se cumulent : sa vraie obsession était l'Est, l'Afrique n'y fut jamais qu'un théâtre second ; une fois lancé contre la Russie, il n'avait plus les divisions pour une campagne d'Espagne. Mais aucune de ces raisons n'efface le souvenir d'Hendaye — le muezzin, la main broyée, l'homme qui préférerait qu'on lui arrache trois dents plutôt que de recommencer. Car Franco avait fait comprendre une chose, sans avoir à la dire. Napoléon, jadis, avait au moins traité l'Espagne en pays : il y avait mis un roi. Hitler la voulait en couloir, un simple passage à gérer — et Franco, maître d'un pays exsangue mais maître aussi du sol qui avait saigné la Grande Armée pendant six ans, l'« ulcère espagnol » qui avait précédé la Bérézina, laissa entendre que ce couloir n'en serait jamais un. Qu'on y entrerait pour s'y enliser. Nul besoin de nommer Napoléon à un homme qui se prenait pour lui. Hitler a voulu refaire l'aventure russe de son modèle, en pariant qu'il ferait mieux. L'aventure espagnole, jamais.

Sur tout cela on peut discuter sans fin, car ce sont les motifs des hommes, et les motifs se dérobent. Mais il reste un fait, et c'est le seul qui compte vraiment. À Hendaye, la porte de l'Espagne est restée fermée. Le corridor n'a jamais servi, ni pour Rommel, ni pour la jonction que Hitler pouvait rêver, par le Caucase et la Perse, avec ses armées de l'Est. L'Afrique du Nord est demeurée hors de sa main — et avec elle la base arrière sur laquelle allait se bâtir la France Libre. Que Franco l'ait voulu ou non, par calcul, par ruse ou par simple incapacité, il a contribué de façon décisive à l'effort des Alliés et à la survie de la France Libre. On peut lui refuser le mérite ; on ne peut pas lui retirer l'effet. Et c'est l'effet, non le mérite, qui pousse un homme à faire le voyage.

Le plausible et son gouffre

À ce point, un objecteur dira : rien de tout cela n'est prouvé par un document ; ce ne sont que des vraisemblances. C'est vrai. Et c'est ici qu'il faut défendre le vraisemblable, car il vaut mieux que sa réputation.

Le plausible n'est pas une demi-vérité. Quand une lecture est fortement plausible, cela signifie que son contraire ne l'est guère — et entre les deux, il n'y a pas un dégradé continu d'opinions, il y a un gouffre. Une hypothèse qui rend cohérent tout ce qu'on observe, sans rien laisser au-dehors, n'est pas « une opinion parmi d'autres » : elle est d'un autre ordre que celle qui laisse un trou béant. La lecture proposée ici explique le mieux l'ensemble des faits — l'anticommunisme et le refus du couloir, la division envoyée à l'Est et le passage refusé au Sud, le wolfram donné et Gibraltar gardé, le bavardage du muezzin et les trois dents d'Hitler. L'hypothèse adverse, « Franco voulait la guerre », doit expliquer pourquoi ce belligérant supposé n'a jamais fait le seul geste belligérant qui comptait — et elle y parvient mal. Mettre les deux sur le même plan, au nom de la prudence, ce n'est pas de la rigueur : c'est refuser de voir le gouffre qui les sépare.

Et il existe, sur Hendaye, un témoin dont le poids dépasse toutes les archives — un témoin qui a rendu son verdict non par un document, mais par un acte.

Le voyage comme témoignage

Revenons à la DS noire dans la cour du Pardo, en juin 1970. Pourquoi De Gaulle — le Résistant, le Républicain, l'homme au jugement historique le plus sûr de son siècle — a-t-il accepté de se salir en allant serrer la main du dernier allié survivant d'Hitler, au prix d'un scandale qu'il savait certain ?

La réponse est le cœur de cette affaire. On ne se déplace pas, on ne sacrifie pas son image intacte, pour une broutille. Le prix que De Gaulle a accepté de payer mesure l'importance de ce qu'il venait reconnaître. Sa visite ne se contente pas d'illustrer la thèse selon laquelle Hendaye fut décisive : elle l'atteste, d'un poids qu'aucun document n'égale. Car voici l'homme qui, mieux que quiconque au monde, savait ce que ce refus espagnol avait pesé — lui qui avait joué toute sa guerre sur ce flanc sud, lui dont la France Libre reposait sur l'Afrique du Nord que Hendaye avait tenue hors de portée d'Hitler. Les archives disent ce qui s'est écrit ; le voyage de De Gaulle dit ce qu'un homme d'État incomparable en a conclu, au point d'y sacrifier sa réputation. Le témoignage des faits — la logique du plausible — et celui de l'expert le plus qualifié convergent vers le même point. C'est cette convergence qui emporte, non l'un ou l'autre pris seul.

Et l'on comprend enfin ce qui s'est passé dans le huis clos du Pardo — ces trois quarts d'heure sans témoin, dont il n'existe pas une photographie du déjeuner. De Gaulle n'est pas venu enquêter : il savait déjà tout. Il est venu dire. C'est lui qui parle, mesurant chaque mot — car il ne parlait pas comme Hitler, en torrent, mais en homme qui pèse. Franco, ému que le plus grand d'Occident soit là quand le moindre édile ne se dérangerait pas, se tait, submergé. La scène est monarchique, hiératique. De Gaulle dit, en substance : libéré des rênes du pouvoir mais non de celles de l'Histoire, il vient reconnaître un acte — celui d'Hendaye — qui a sauvé la Méditerranée, l'Afrique du Nord, et par elles la France Libre qu'il allait fédérer. Il vient le dire au nom du Monde libre, de tous ceux dont la vie a tenu à ce refus — jusqu'aux Juifs du Maghreb, sur qui les lois de Vichy commençaient à peser. Personne d'autre ne voulait le dire. Ni Pétain, qui avait cédé. Lui seul se sentait légitime.

Et rien de plus. Pas un mot sur la guerre civile, sur Guernica, sur la répression, sur l'Espagne franquiste. Rien à absoudre, rien à discuter. De Gaulle ne vient pas pardonner un régime — il vient reconnaître un acte unique, daté, et qui, loin d'être temporaire, fut définitif : Hendaye, et rien d'autre. Il tient les deux ensemble — l'acte qu'il honore, le reste qu'il ne touche pas — sans jamais les confondre, comme on doit tenir toute l'Histoire.

Deux façons d'habiter l'Histoire

Tout est là, dans l'écart entre Moscou et le Pardo.

Poutine tient une dette et la dresse comme une facture : vous me devez, donc obéissez. Il ne voit qu'un versant — le sien —, oublie l'autre, et de cette lecture amputée il fait un droit de commander. Il réclame le paiement d'un incendie qu'il avait lui-même aidé à allumer, et comme il ne se sait rien devoir, il réclamera sans fin.

De Gaulle, lui, tient les deux versants à la fois. Il reconnaît une dette envers un homme dont il n'absout rien par ailleurs ; il voit l'acte et le reste, le bien produit et le mal commis, sans en effacer aucun. Il n'en tire rien pour lui-même, sinon le déshonneur qu'il assume. L'un se sert du passé pour dominer le présent ; l'autre s'incline devant le passé pour qu'il ne mente pas. L'un réclame d'avoir sauvé l'Europe en 1945 ; l'autre paie, de sa propre réputation, une dette dont nul ne lui demandait rien.

C'est toute la différence entre celui qui n'en voit qu'une moitié et celui qui tient le tout. Et c'est pourquoi une paix se bâtit sur la seconde lecture, jamais sur la première : car une dette qu'on ne voit qu'à sens unique ne s'éteint pas, tandis qu'une dette regardée des deux côtés peut enfin s'acquitter. De Gaulle est allé, dans une DS noire, montrer comment on solde un compte avec l'Histoire — non en l'exigeant des autres, mais en le payant soi-même.

Note. Cet article ne réhabilite pas Franco : il reconnaît un acte — Hendaye — sans rien absoudre du reste, et distingue partout la fonction d'un homme de sa vertu. La reconstruction du huis clos de 1970 est assumée comme telle : le tête-à-tête n'eut pas de témoin, c'est pourquoi il n'en existe aucune image. Mais elle est tenue par des faits : les deux derniers voyages de De Gaulle et son admiration déclarée pour la neutralité de de Valera ; le parcours fondateur de de Valera ; la tactique de Franco à Hendaye selon l'interprète d'Hitler ; le renoncement définitif d'Hitler au corridor et sa plainte à Mussolini ; son obsession de Napoléon. Entre ces bornes, la lecture proposée est la plus économe — et le geste même de De Gaulle, le prix qu'il a payé pour l'accomplir, en est le meilleur garant.

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