Voie 4 · Dossier Franco

Franco, une autre lecture

Trois textes pour regarder un personnage classé trop vite. Non pour l'absoudre — mais pour ne pas juger une époque avec les yeux d'une autre.

L'intention

Franco a été le Caudillo de l'Espagne de 1939 à 1975. Pour l'essentiel de la jeune génération espagnole ou européenne, il est le dernier dinosaure des monstres fascistes de la 2e guerre mondiale. Cette classification n'est pas simple. Tout d'abord, parce que le franquisme est loin d'être mort en Espagne, et condamner Franco sans appel, c'est entretenir une guerre civile larvée dans ce pays.

Dans une série d'articles, je pense contribuer à nuancer le personnage. En aucune manière excuser les morts occasionnés, mais la fonction à l'échelle de son pays et de l'Europe, ce que suggère le voyage de De Gaulle, l'incorruptible par excellence de la politique, venu voir le vieux dictateur. Le fait également que Franco aurait très bien pu être à l'origine d'une dynastie royale espagnole, et qu'il ne l'a pas fait.

C'était un homme d'État, et à l'époque, et depuis longtemps, on construisait les États sur le sang et les larmes. Aucune institution du passé, même chez ceux qui ont combattu Franco, Anarchistes comme Républicains, ne sortirait indemne d'une analyse humaniste. L'homme a été un loup pour l'homme, à de multiples reprises, dans la fondation de ses sociétés. Le fait est que l'Espagne est actuellement un membre actif de l'Europe, une monarchie démocratique exemplaire, avec un Roi exemplaire, fils d'un Roi choisi par Franco. Ne pas attribuer une part du présent au passé est une faute.

Le même travail peut être fait pour Mussolini et l'Italie moderne, Hitler et l'Allemagne moderne. À noircir totalement ces personnages, à les présenter comme des êtres entièrement mauvais, qui se levaient le matin en se demandant quel mal ils avaient à faire ce jour-là, on crée une injustice historique, qui elle-même crée des nostalgiques de ce qui n'était pas beau chez ces dictateurs. Sachons regarder le passé avec intelligence et mansuétude. Et assurons-nous, en agissant correctement dans la Cité, que jamais l'Histoire n'aura besoin de tels « meurtriers » de masse pour équilibrer des pays devenus fous, ou en passe de le devenir, comme ce fut le cas pour l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne.

On classe d'ordinaire les régimes forts comme purement négatifs. On n'a pas tort sur l'ensemble. Mais aucun n'a été tout d'une pièce, et certains — pas tous — ont joué, dans le mal qu'ils ont fait, un rôle dans la maturation lente de leur nation, comme un corps met des années à former ses organes. Franco, à l'heure des trois dictateurs, fut le seul qui ne se soit pas cru l'origine du monde. Il se tenait, à sa manière, pour un passage vers quelque chose de plus ancien que lui et destiné à lui survivre. C'est cela — et cela seul — qui est examiné ici. Le reste est laissé en dehors du cadre.

Ces textes n'absolvent rien et ne jugent rien de l'ensemble d'une vie. Chacun isole un seul geste et cherche ce que ce geste, à lui seul, laisse voir de la nature du légitime. Ce sont des lectures, offertes comme telles, et non des sentences.

Les articles

Article · 1940

Trois manières de ne pas céder

Ce que les deux derniers voyages de De Gaulle nous apprennent sur une dette bien lue

23 octobre 1940, wagon en gare d'Hendaye. Hitler veut l'Espagne dans la guerre : le corridor pour l'Afrika Korps, Gibraltar, la Méditerranée fermée aux Anglais. Franco parle d'agriculture, du blé qui manque, du catholicisme, d'une voix « rappelant celle des muezzins ». À chaque oui, une condition qui le vide. Hitler repart en disant qu'il préférerait qu'on lui arrache trois dents. Trente ans plus tard, De Gaulle fait ses deux derniers voyages — l'Irlande de De Valera, l'Espagne de Franco — pour reconnaître deux hommes qui n'ont pas cédé, chacun à sa manière — et pourquoi la lecture asymétrique que Vladimir Poutine fait de 1945 est un moteur de guerre.

Article · 1969

Le sacrifice de Franco

Franco choisit son successeur sur le trône qu'il restaure — et écarte le sien

1969, Madrid. Franco s'apprête à restaurer la monarchie et choisit son successeur. Parmi les candidats, un homme réunit tout ce qu'un homme de pouvoir peut désirer : la légitimité dynastique la plus haute, la docilité politique, et — détail qui devrait tout emporter — son propre sang, par sa petite-fille. Franco ne le choisit pas. Il prend l'autre, l'incertain, le libéral, celui dont l'Histoire montrera qu'il démantèlera l'ordre franquiste. Pourquoi ce choix ? Cet article isole ce geste-là, et cherche ce qu'il éclaire d'une loi que le tyran ordinaire ignore : on ne dispose pas de la Couronne.

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