Voie 4 · Diptyque Franco · 1969

Le sacrifice de Franco

Franco choisit son successeur sur le trône qu'il restaure — et écarte le sien

par Alain Abehsera

Sommaire

  1. Le choix de 1969
  2. Les faits, dans l’ordre
  3. Écartons d’abord la lecture facile
  4. La clé : on ne dispose pas de la Couronne
  5. Le sacrifice
  6. Ce que ce geste éclaire

Le choix de 1969

Franco, en 1969, désigne son successeur sur le trône d'Espagne qu'il s'apprête à restaurer. Il a le choix. Et parmi les candidats, il en est un qui réunit, à lui seul, tout ce qu'un homme de pouvoir peut désirer : la légitimité dynastique la plus haute, la docilité politique, et — détail qui devrait tout emporter — son propre sang. Cet homme, c'est celui qu'on appellera le duc de Cadix. Franco ne le choisit pas. Il prend l'autre, le plus lointain de son sang, le plus incertain, celui dont le père le méfiait, celui dont rien ne garantissait la loyauté. Et l'Histoire montrera qu'il avait raison de s'en méfier, puisque ce successeur-là démantèlera, une fois roi, l'ordre même que Franco avait bâti.

La question tient en trois mots : pourquoi ce choix ? Pourquoi un homme qui tenait dans sa main la route directe — légitime, sûre, et qui mettait sa descendance sur un trône — a-t-il pris une route qui ne perpétuerait pas son nom ?

Cet article ne parle pas de ce que fut le régime de Franco, ni de ses crimes, dont d'autres ont fait le compte et sur lesquels il n'y a rien à retrancher. Il parle d'un seul geste, à la toute fin, et de ce que ce geste, isolément, laisse entrevoir. Un homme se juge sur l'ensemble de ses actes ; mais un acte, parfois, éclaire une loi qui le dépasse.

Les faits, dans l'ordre

Pour saisir l'énigme, il faut la généalogie — et elle est plus limpide qu'on ne le craint.

Le dernier roi d'Espagne avant la République, Alphonse XIII, a quatre fils. Les deux aînés se trouvent écartés de la succession : l'un pour hémophilie et pour avoir épousé hors du sang royal ; le second, Jaime, duc de Ségovie, pour une surdité — non totale, on le notera — qui le conduit à renoncer à ses droits en 1933, pour lui et pour sa descendance. Reste le troisième fils, Don Juan, comte de Barcelone, qui devient dès lors l'espoir officiel de la dynastie. C'est le père de Juan Carlos.

Mais l'affaire n'est pas si nette, et Jaime le sait. En 1949, devenu adulte et libre, il rétracte sa renonciation : elle lui avait été arrachée, dit-il, sous la contrainte. La branche aînée, celle qu'on croyait éteinte, se rouvre. Et Jaime a un fils, Alphonse, qui deviendra le duc de Cadix — l'aîné des aînés, le porteur, si l'on suit le sang, de la légitimité la plus haute.

Or voici ce que fait Franco. Dès 1952, il fait venir ce jeune Alphonse auprès de lui, en Espagne, l'éduque sous sa garde, l'entoure de ses fidèles les plus durs. En 1972, il le fait épouser sa propre petite-fille, Carmen, et assiste au mariage comme témoin. De cette union naîtra un fils, aujourd'hui reconnu par les légitimistes français comme le chef de la maison de Bourbon, « Louis XX ». La chaîne est là, sous les yeux de tous : si Franco avait posé la couronne sur la tête du duc de Cadix, son propre arrière-petit-fils régnerait aujourd'hui sur l'Espagne.

Il ne l'a pas fait. Dès juillet 1969 — avant même le mariage — il a tranché pour Juan Carlos, la branche cadette, le sang qui n'est pas le sien.

Écartons d'abord la lecture facile

La première explication qui vient à l'esprit est la plus basse, et il faut la tuer tout de suite, parce qu'elle est fausse. On dira : Franco a choisi le plus malléable, comme tout tyran. Le successeur qu'il pourrait tenir.

C'est l'inverse de la vérité. Le plus malléable, c'était précisément le duc de Cadix — élevé sous sa garde depuis l'enfance, marié à sa petite-fille, entouré de ses hommes, sans autre horizon que le franquisme dont il était le pur produit. Don Juan, lui, le père de Juan Carlos, était le libéral, l'homme des manifestes démocratiques, celui dont Franco se méfiait au point de ne jamais le laisser approcher du trône. Choisir Juan Carlos, fils de ce père-là, c'était parier sur un jeune homme formé par un libéral, dont rien ne garantissait qu'on pût le contre-former — et le pari s'est retourné, puisque Juan Carlos, une fois roi, a démocratisé l'Espagne, accomplissant exactement ce que Franco redoutait.

Donc la lecture cynique s'effondre sur le fait le plus simple : le commode et le légitime étaient le même homme, le duc de Cadix, et Franco l'a écarté. Il n'a pas pris le docile. Il a pris le risqué. La question, loin d'être dissoute, s'aiguise.

La clé : on ne dispose pas de la Couronne

Pour comprendre, il faut un principe que les monarchistes connaissent sous un nom précis : l'indisponibilité de la Couronne. Il énonce que la Couronne n'appartient pas au roi. Elle le traverse. Il ne peut ni la donner, ni la vendre, ni la retirer à sa descendance, ni même y renoncer valablement pour les siens. Elle suit sa loi propre — l'ordre du sang, la primogéniture de la branche aînée — et cette loi est au-dessus de celui qui porte la couronne, non à sa main.

L'histoire de France en offre la démonstration la plus pure. Louis XIV lui-même, le plus absolu des rois, voulut faire entrer ses fils légitimés dans l'ordre de succession : son testament fut cassé après sa mort, la loi du sang l'emporta sur la volonté du Roi-Soleil. Et lorsqu'en 1830 le duc d'Angoulême « renonça » à la couronne quelques minutes après l'avoir reçue, les tenants de l'indisponibilité ne reconnurent jamais cette renonciation : pour eux il fut roi jusqu'à sa mort, car on ne renonce pas à ce dont on ne dispose pas. La renonciation d'un roi à la Couronne est aussi vaine qu'un homme renonçant à sa propre ombre.

Ce principe éclaire d'un coup la rétractation de Ségovie. Son abdication de 1933, arrachée, était nulle — non par un caprice de généalogiste, mais parce qu'elle était impossible : on ne peut abdiquer les droits de sa descendance, ils ne vous appartiennent pas. Ségovie était donc resté légitime, et le duc de Cadix après lui. Le sang aîné n'avait jamais cessé de couler ; on l'avait seulement empêché de paraître.

Et cela ruine la seule échappatoire qui restait : dire que Juan Carlos était « le vrai légitime », celui que le monde reconnaissait, l'homme du Gotha et des chancelleries. Mais le Gotha n'a jamais fondé une légitimité, il l'enregistre. Un décret d'abdication signé par un roi en exil — donc dépossédé, hors de sa fonction — vaut moins encore que le testament de Louis XIV régnant, et celui-là même fut cassé. La légitimité vraie ne se lit pas dans un almanach ; elle coule dans le sang aîné, que l'histoire officielle l'ait homologuée ou non. Le duc de Cadix la portait.

Le sacrifice

Nous pouvons maintenant nommer l'énigme pour ce qu'elle est. Franco avait devant lui la route où tout convergeait. Prendre le duc de Cadix, c'était honorer la légitimité que sa foi de catholique lui commandait de respecter ; c'était placer un roi qu'il tenait ; c'était mettre son propre sang sur le trône ; c'était devenir, par sa petite-fille, le grand-père du Roi d'Espagne, et entrer ainsi dans l'histoire royale qu'il vénérait. La route directe, sûre, gratifiante, et sainte tout ensemble.

Il l'a refusée. Et le refus n'est pas un accident : les longues tergiversations qui l'ont précédé — les candidatures agitées, les Bourbon-Parme, le duc de Cadix, le comte de Barcelone tour à tour approchés — ne sont pas de l'indécision politique. Ce sont les traces d'une tentation. Il a été tenté, maintes fois, par la route facile. Le mariage même de Cadix avec sa petite-fille, arrangé puis laissé sans suite dynastique, est le fossile d'une tentation qui fut vaincue.

Pourquoi vaincue ? Voici l'hypothèse, et je la donne comme telle, sans prétendre lire dans une âme. Un descendant de Franco sur le trône d'Espagne eût été insupportable — et Franco, en homme qui connaissait son pays et son Histoire, le savait. Une monarchie restaurée avec le sang du dictateur n'eût pas été une restauration : elle eût été une dynastie franquiste, une couronne prise et non reçue, tachée dès le berceau. Même un roi excellent, portant ce sang, eût été à jamais le roi de Franco, jamais le roi d'Espagne. Le sang du Caudillo aurait empoisonné la chose même qu'il voulait rendre à son pays.

Et c'est ici que le geste devient grand — non de la grandeur de l'homme, sur laquelle je ne me prononce pas, mais de la grandeur d'un acte isolé. Car ce sacrifice fut lucide. Franco ne renonça pas à son sang par vertu abstraite ; il y renonça parce qu'il vit que ce sang tuerait la Couronne. Il sacrifia ce qu'il désirait — le trône pour sa lignée — à ce qu'il comprenait — que ce trône-là ne tiendrait pas. Il fallait, pour restaurer une monarchie viable, qu'elle fût pure de lui. C'est le contraire exact du geste ordinaire du pouvoir, qui veut toujours son sang sur le siège. Un homme avait le trône à portée de son propre sang, et il a retiré son sang pour que le trône fût propre.

Il faut peser ce qu'il tenait là, dans sa main, et qu'il a reposé. Car ce n'est pas une belle action qu'on mesure ici — c'est un mal évité. Tous les hommes de pouvoir sans légitimité, quand ils l'ont pu, ont posé sur le siège un fils, un neveu, un gendre : c'est le réflexe même du pouvoir nu, qui n'a que son sang à léguer. Franco le pouvait, et plus que quiconque, puisque le légitime et le docile se confondaient dans le même homme. Et s'il l'avait fait, il n'aurait pas seulement satisfait son ego : il aurait infligé aux générations espagnoles à venir le pire des héritages — une couronne tachée à sa source, une monarchie enchaînée pour des siècles au nom du dictateur, un roi qui n'aurait jamais pu être que le sien. C'est cela qu'il avait le pouvoir de faire, et qu'aucune force ne l'empêchait de faire. Il ne l'a pas fait. On ne mesure pas ici une vertu ; on mesure une nuit qui, à un endroit précis, a refusé de s'étendre. La lumière d'un geste se mesure au noir qu'il aurait pu répandre et qu'il a retenu.

On peut, si l'on veut, chercher là du calcul plutôt que de la grandeur. Mais le calcul commandait précisément Cadix — le légitime et le docile. Aucun calcul de conservation du régime n'explique qu'on prenne le successeur dangereux contre le successeur sûr. Il faut, pour rendre compte du choix, quelque chose que le calcul ne contient pas : un sens de l'Histoire qui a fait céder l'ego. L'âme catholique, peut-être, qui savait qu'on ne s'approprie pas le sacré ; l'amour d'un pays, à sa manière, placé au-dessus de l'amour de sa propre postérité. Quelque chose, en tout cas, qui a préféré la Couronne pure de lui à la Couronne remplie de lui.

Ce que ce geste éclaire

Reste à dire pourquoi cette énigme mérite qu'on la tire de l'oubli. Ce n'est pas pour l'homme. C'est pour la loi qu'elle rend visible.

Le pouvoir nu, celui qui n'a que la force, veut toujours fonder sa dynastie — car il n'a que son sang à léguer, rien d'autre derrière lui, aucune chaîne d'ancêtres pour le porter. Poser son sang sur un trône, c'est le geste de celui qui n'a pas de légitimité et tente de s'en fabriquer une par ses descendants. Or Franco, à l'instant décisif, ne fait pas ce geste. Il fait l'inverse. Et cet inverse dit une chose que toute notre époque a désapprise : on ne se rend pas légitime en le décrétant, ni en plaçant les siens sur le siège. La légitimité ne se prend pas, elle se reçoit ; et celui qui l'a vraiment comprise sait qu'il doit, au moment de la restaurer, s'en effacer lui-même.

C'est aussi ce qui distingue, à la fin, cet homme des deux autres dictateurs de son temps, sans qu'il faille rien pardonner à aucun. Les deux autres se sont posés eux-mêmes comme commencement absolu, arrachant tout ce qui les précédait — le trône, l'autel, la continuité — pour ne laisser régner qu'eux. Ils étaient, en un sens, des improvisateurs de l'Histoire, des acteurs sans rôle écrit, sans autre formation que leur propre ambition, et qui se croyaient l'origine du monde. Franco, lui, était d'une autre étoffe : un militaire de carrière, un homme d'un ordre ancien, un monarchiste. Il ne s'est pas cru l'origine. Il s'est cru — quoi qu'on pense par ailleurs de lui — le passage vers quelque chose de plus ancien que lui et destiné à lui survivre. Et au moment de sceller ce passage, il a refusé d'y mêler son sang.

C'est pour cela qu'un autre homme de la continuité — le dernier chef d'État européen qui osât encore nommer Dieu, militaire lui aussi, et qui se pensait le dépositaire d'une France éternelle — fit à Franco, en 1970, la visite qu'il n'aurait jamais faite aux deux autres. De Gaulle savait tout ; il savait donc cela aussi. Il n'allait pas saluer un tyran parmi les tyrans : il allait reconnaître, sous le Caudillo, un homme qui n'avait au fond rien de commun avec Hitler et Mussolini — un militaire respectueux de l'État sur le temps long, un homme qui, comme lui, se tenait au service d'une chose plus grande et plus durable que sa propre personne. Deux hommes de la fidélité au passé se sont salués par-dessus le siècle des improvisateurs. On peut saluer celui qui s'est effacé devant plus grand que lui. On ne salue pas celui qui s'est cru le commencement du monde.

Et voilà, peut-être, le sens dernier de cette énigme. On tient Franco pour une figure tout entière sombre, et l'on n'a pas tort sur l'ensemble. Mais toute nuit a ses failles. Chercher, dans la plus sombre des figures, le point précis où la lumière a percé — non pour la blanchir, mais pour rendre justice à la vérité, qui n'est jamais tout d'une pièce — c'est peut-être la seule manière honnête de faire l'histoire des hommes. Franco a fait le mal ; et à cet endroit-là, une fois, tenant le pire dans sa main, il ne l'a pas fait. Cela ne rachète rien. Cela dit seulement que même là, quelque chose résistait à la nuit.

Ce texte n'absout rien et ne juge rien de l'ensemble d'une vie. Il isole un seul geste — le refus, par un homme, de poser son sang sur un trône qu'il pouvait lui donner — et cherche ce que ce geste, à lui seul, laisse voir de la nature du légitime. C'est une lecture, offerte comme telle, et non une sentence.

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