Le Graaal  ·  Voie Histoire

La prophétie de saint Malachie

II. Le protocole — de Pierre le Romain à Pierre le Romain

Albert Abehsera — septembre 2026

Un décor qui n'en est pas un

Dans la première partie, on a fait ce qui ne se fait jamais quand on parle de la prophétie de saint Malachie : on a d'abord regardé le personnage qu'elle décrit. Pas le pape en général, pas l'institution vaguement respectable — le dépositaire de la seule institution de ce monde occidental dont la chaîne de légitimité tient sur deux mille ans sans se casser. Sur cette chaîne se pose une devise en latin, à chaque tour d'élection, depuis huit siècles. Si l'on ne mesure pas d'abord ce poids-là, on ne comprend rien à ce que fait la prophétie.

Ce détour n'était donc pas un décor. C'était la clé. Et cette clé a une conséquence immédiate, qu'il faut poser tout de suite avant d'entrer dans le texte lui-même.

Une prophétie qui prédirait les présidents de la République prédirait de l'écume

Imaginons un instant qu'une prophétie ait annoncé, au XVIIIe siècle, tous les présidents de la République française à venir. Elle serait déjà à court de matière au bout de dix. Elle aurait annoncé des hommes qui passent, une institution qui change tous les cinquante ans, un régime qui s'appelle République sans que le sens du mot reste stable de Thiers à aujourd'hui. Elle prédirait de l'écume.

Malachie, lui, se branche sur autre chose. Il se branche sur la seule chaîne d'Occident qui n'a jamais rompu. Il annonce des hommes qui, quels que soient leur nom et leur pays, occuperont la même charge, avec les mêmes principes, dans la même institution, avec la même autorité — les uns après les autres, sans discontinuité. Ce qui donne un tout autre statut à ce qu'il fait. Il ne joue pas avec des jetons — il joue sur un fil qui traverse les siècles.

Le seuil divin — Amaterasu et le Christ

On l'a dit dans la partie I : deux institutions au monde peuvent revendiquer une continuité de cet ordre — la papauté et l'empereur du Japon. Et dans les deux cas, la chaîne remonte à quelque chose de plus qu'humain. La déesse Amaterasu au Japon, dont Jimmu est censé descendre à la cinquième génération. Le Christ à Rome, dont Pierre est censé être le disciple direct.

Il y a pourtant une différence décisive entre les deux, et c'est là qu'il faut être précis, parce que la comparaison courante l'aplatit.

Au Japon, le brouillard court sur des siècles. Amaterasu — mythologique. Jimmu — légendaire. Ses successeurs jusqu'au VIe siècle après Jésus-Christ — flous, sans documentation, avec des durées de règne invraisemblables. C'est seulement avec l'empereur Kinmei que la chaîne commence à être solidement documentée. On a donc une brume de mille ans entre le mythe et le documenté. Aucun document, aucun témoignage direct, rien.

À Rome, le brouillard court sur une seule génération. Pierre a-t-il existé exactement comme on le raconte ? On ne peut pas le prouver au sens strict. Mais Paul, lui, est très solidement documenté — ses lettres authentiques sont acceptées par tous les historiens, croyants ou athées, et dans ces lettres il dit lui-même être monté à Jérusalem voir Céphas — c'est-à-dire Pierre. Ce n'est pas rien : c'est un témoin qui nomme un témoin. Après Pierre, Lin, deuxième évêque de Rome. Après Lin, la liste ne s'interrompt plus.

Il faut mesurer ce que ça veut dire. Au Japon, on ne peut absolument pas remonter jusqu'à Amaterasu : il y a mille ans de vide entre elle et le premier empereur documenté. À Rome, on peut, à une étape près — celle de Pierre — remonter jusqu'à celui qu'on prétend fondateur, le Christ. Une étape. Ce n'est pas un tampon de plusieurs siècles avec quelqu'un d'inconnu ; c'est un homme, avec un nom, une lettre écrite par un autre qui l'a rencontré, et un successeur immédiat qui le nomme comme son prédécesseur.

Certains historiens contemporains — Onfray, Nanine Charbonnel — soutiennent que le Christ n'a pas existé du tout. Position minoritaire. Tacite le mentionne dans les Annales vers 116, Flavius Josèphe dans les Antiquités judaïques. Deux sources non chrétiennes, l'une romaine, l'autre juive, l'une hostile, l'autre indifférente. C'est mince, oui. Ce n'est pas rien. Et surtout, ce n'est pas plausible d'imaginer une bande de douze hommes qui se mettent d'accord pour inventer un personnage qui n'aurait pas existé, convaincre un treizième — Paul — de ne pas connaître ce personnage mais de bâtir sa vie sur ce qu'ils prétendent avoir vu de lui, et rester tous cohérents entre eux au point de fonder une religion qui traverserait deux mille ans.

L'argument qui achève de convaincre est celui du désaccord. Une fabrication collective produit une version lisse. Or ce qu'on trouve dans les Évangiles et dans les Actes, c'est l'inverse. Paul et Pierre s'engueulent à Antioche — Paul le raconte lui-même, noir sur blanc, dans une lettre qu'il signe. Les quatre Évangiles se contredisent sur des détails. Le groupe se déchire sur la circoncision et sur les païens. On n'invente pas une dispute qui vous affaiblit. C'est la signature du réel : des gens qui se disputent sur ce qu'un homme a voulu dire, ce qui suppose un homme qui a dit quelque chose.

Donc, à Rome, une étape entre le documenté et le divin. Une seule. C'est unique. Et c'est là-dessus que se pose la prophétie de saint Malachie.

Pierre le Romain, premier et dernier

La prophétie de saint Malachie annonce, à la toute fin de sa liste, un pape appelé Petrus Romanus — Pierre le Romain. Sous son règne, dit le texte, la ville aux sept collines sera détruite, et le juge redoutable jugera son peuple.

Mais qui est le premier pape ? Pierre. Et où est-il ? À Rome. Le premier pape est Pierre le Romain. Et le dernier pape est Pierre le Romain.

La prophétie ne se termine pas sur une catastrophe cosmique ou un inconnu. Elle se termine sur le même nom qu'au commencement. Elle boucle. Elle rentre à son origine. Ce n'est pas une flèche qui va nulle part — c'est une courbe qui se referme.

Comme il est certain que le Pierre de la fin n'est pas physiquement le même homme que celui du début, ce n'est pas exactement un cercle. C'est une spirale : le même point vu d'en haut, mais un étage plus loin. La fonction est la même — le contact direct avec l'origine — mais elle revient après vingt siècles de médiations, de conciles, de croisades, de schismes, d'inquisitions, de scandales, de saints. Elle revient allégée de tout ce détour, et pourtant enrichie de tout ce qu'elle a traversé.

Ce que la prophétie annonce n'est donc pas la destruction de la papauté. C'est l'achèvement d'un cycle. Le retour de la fonction Pierre à elle-même, après avoir fait le tour complet du monde et de l'histoire. Ce qui est une tout autre affaire.

Cela change immédiatement le régime de lecture. Là où les commentateurs catastrophistes lisent Petrus Romanus comme l'apocalypse, la forme même du texte dit autre chose. Une prophétie qui commence par un nom et se termine par le même nom ne parle pas de fin — elle parle de retour. Et un retour, dans la vie d'une institution, ce n'est pas sa mort. C'est parfois exactement l'inverse.

Rome et l'Occident — la rencontre qui produit tout

Reste à mesurer ce qui s'est produit dans cet intervalle de deux mille ans, pour comprendre ce qui se boucle. Parce que ce n'est pas rien.

Le Christ apparaît en pleine Pax Romana. L'Empire romain règne alors sur tout le pourtour méditerranéen, avec un système juridique unifié, des routes, une administration, une langue commune pour les élites. Le Christ n'est pas dans l'Occident — il est dans l'Empire romain, à sa marge orientale, dans une province juive turbulente. Ce n'est pas encore un monde.

Ce qui se produit ensuite est unique dans l'histoire. La religion naissante ne s'installe pas à côté de Rome. Elle prend sa place. Le pape porte le titre de Pontifex Maximus, qui était le titre du grand prêtre païen de Rome — celui que portait César, puis Auguste. Les diocèses chrétiens se calquent sur les circonscriptions administratives impériales. La langue liturgique devient le latin. Le siège reste Rome. Quand l'Empire d'Occident s'effondre en 476, le corps politique disparaît — la structure ecclésiale, elle, reste debout et prend en charge la civilisation.

Rome ne meurt pas en 476. Elle change d'organe. Et pendant les siècles où il n'y a plus d'État, c'est l'Église qui tient l'Occident debout. Charlemagne se fait couronner par le pape en 800. Le Saint-Empire romain germanique — attention au nom — reprend l'idée de Rome dans la Germanie chrétienne. La chrétienté sculpte l'Europe pendant mille ans avant que quiconque parle des Lumières.

Il faut mesurer ce que cela veut dire concrètement. L'abolition de l'esclavage — l'Église en pose le principe théologique dès Grégoire de Nysse au IVe siècle, la Grande-Bretagne et la France l'appliqueront politiquement quatorze siècles plus tard, avec des voix chrétiennes en première ligne (Wilberforce, l'abbé Grégoire). Les hôpitaux — création chrétienne, dès le IVe siècle. Les universités — Bologne, Paris, Oxford, toutes fondées par l'Église médiévale. L'idée de personne humaine, distincte de son rôle social — chrétienne. Le rapport à la charité, à la conscience, au pardon, au relèvement du pécheur — chrétien.

Les Lumières ne fondent pas cela. Elles héritent, et elles prétendent fonder. La République française laïque de 1905 est bien plus fille du christianisme qu'elle ne veut le savoir : elle en garde le calendrier, les fêtes, la géographie paroissiale déguisée en communes, l'idéal universaliste, la structure du droit civil, l'architecture des villes. Ce sont deux mille ans qui parlent à travers elle, y compris quand elle croit rompre.

L'Amérique est en dehors de cette histoire. Elle est fondée essentiellement par des protestants en rupture avec la tradition catholique, qui n'ont jamais reconnu l'autorité du pape. C'est ce qui explique, entre autres, qu'elle soit devenue la première puissance militaire mondiale : personne à Washington n'a jamais eu à demander la permission à quelqu'un qui ne possède pas d'armée. Le Pontifex Maximus n'y a jamais eu de voix. L'Occident chrétien, c'est essentiellement l'Occident européen.

Voilà donc ce qui se boucle quand la prophétie ramène Pierre à Pierre : deux mille ans de rencontre entre un homme galiléen et un empire méditerranéen, qui ensemble ont fabriqué l'Occident. Ce qui revient à la fin, ce n'est pas seulement une fonction ecclésiale — c'est le principe même à partir duquel tout cet Occident a été construit.

L'histoire de la prophétie

Passons à l'objet lui-même, avec ce que l'on sait et ce que l'on ne sait pas.

Nous sommes au XIIe siècle. Un évêque irlandais nommé Malachie d'Armagh — Máel Máedóc Ua Morgair de son nom irlandais — vient à Rome. Il est proche du pape Innocent II. Comment cette amitié fonctionnait entre Armagh et Rome, avec la distance de l'époque, les temps de voyage, la difficulté du courrier, on ne sait pas très bien. En tout cas, Malachie voyage deux fois vers Rome, et il meurt en 1148 à Clairvaux, en Bourgogne, dans les bras de Bernard de Clairvaux, qui écrit sa Vita Malachiae. Ce texte-là est bien réel, et il ne mentionne pas de prophétie.

L'histoire — celle qu'on nous raconte — dit que Malachie aurait déposé à Rome un rouleau, un parchemin, un document en latin, contenant une brève devise pour chaque pape à venir depuis le pontife qu'il connaissait, jusqu'à la fin. Ce document n'apparaît jamais pendant quatre siècles. Personne ne le voit, personne ne le cite, personne ne le connaît. Il dort dans les archives de Rome, à moins qu'il n'existe pas encore.

Et voici qu'en 1595, à la toute fin du XVIe siècle, un moine bénédictin nommé Arnold de Wyon — de la congrégation du Mont-Cassin, d'origine peut-être flamande — publie à Venise un ouvrage intitulé Lignum Vitae. Dedans, il sort ce fameux document. Voilà, dit-il, un texte qui a été écrit par un archevêque irlandais quatre siècles plus tôt, et qui prophétise sur tous les papes à venir. Il l'attribue à Malachie. Et il donne, effectivement, la liste des devises latines, chacune assignée à un pape précis, depuis Célestin II en 1143 jusqu'à Pierre le Romain à la fin.

Quand Arnold de Wyon publie ce texte, il y a déjà eu, entre le XIIe et le XVIe siècle, environ soixante-dix papes. Toutes leurs devises tombent juste. C'est-à-dire que chaque pape antérieur à 1595 a une devise en latin qui, examinée après coup, colle avec ce qu'on sait de lui — son nom, son ordre, sa région d'origine, son blason, quelque chose. Ce qui n'a rien d'étonnant : n'importe qui, avec sous les yeux la liste documentée des papes et leurs biographies, peut inventer une devise en latin qui tombe bien. Un savoyard sur le trône papal ? On écrira Ex sabaudo monte. Un bénédictin ? Frater Benedicti. Ce n'est pas une prouesse.

Ce que l'Église en dit

L'Église n'a pas de position officielle sur la prophétie de Malachie. Elle ne la reconnaît pas ; elle ne la condamne pas non plus. C'est une position qui lui est habituelle sur ce genre d'objets — voyez le Saint Suaire de Turin, dont elle ne se prononce ni pour ni contre l'authenticité.

Il faut ajouter un point de doctrine. Pour l'Église, le temps des prophètes est terminé avec le Christ. Depuis Jean-Baptiste, il n'y a plus de prophète. Ce qu'on appelle prophétie après cette date est, dans le vocabulaire ecclésial, tout au plus une révélation privée — non contraignante, à laquelle personne n'est obligé de croire, et sur laquelle l'Église se réserve le droit d'enquêter si nécessaire. Appeler ce texte une prophétie, au sens strict, ne fonctionne donc pas dans le cadre catholique.

D'où le silence institutionnel, qui n'est ni un aveu ni un désaveu. C'est un objet flottant.

Ce que les historiens en disent

Les historiens, eux, sont beaucoup plus catégoriques, et pour de bonnes raisons. Leur position est la suivante : c'est un faux du XVIe siècle. Rédigé, très probablement, dans le milieu de la Curie ou dans son entourage, à l'approche du conclave de 1590 ou de 1591. Les devises antérieures à 1595 tombent trop bien pour être vraies — l'auteur avait la liste sous les yeux. Et le texte s'arrête à un point suspect : autour du pape qu'il voulait faire élire, avec une devise en latin qui aurait désigné son candidat.

La thèse est solide : le manuscrit original n'existe pas, aucune archive du XIIe siècle ne le mentionne, Bernard de Clairvaux qui écrit la vie de Malachie n'en dit rien, personne pendant quatre siècles ne cite ce texte pourtant censé exister et être connu. Il apparaît tout d'un coup en 1595, avec tout un dispositif littéraire qui l'attribue à un mort qui ne peut plus le contester.

Deuxième point : l'opération électorale a raté. Le candidat que soutenait apparemment le fabricant du texte n'a pas été élu. Le pape qui succède, Urbain VII, meurt douze jours après son élection, et sa devise dans la prophétie n'est pas particulièrement bien ajustée à son cas. Les récits, au demeurant, varient — pour les uns le faux visait le conclave qui suit la mort de Sixte V, pour les autres celui qui suit Urbain VII, pour faire élire le cardinal Simoncelli, d'Orvieto, la « vieille ville ». Peu importe au fond : dans toutes les versions, la prophétie n'a jamais joué le rôle prédictif qu'elle était censée jouer. La manœuvre est retombée. Mais le texte, lui, est resté. Il continue à circuler, on continue à lui donner des devises.

Bref : les historiens disent que c'est une supercherie. Et ils ont raison, très probablement, sur l'origine du texte. Cela ne règle pas la question de ce qu'il fait ensuite.

Le protocole expérimental

Parce qu'à partir de là, on tient un vrai protocole scientifique. Un protocole simple, rigoureux, testable.

Avant 1595, tout colle. Cela ne prouve rien du tout — c'est de l'histoire écrite à rebours, avec les biographies sous les yeux. Cette portion du texte est neutre : ni dans un sens, ni dans l'autre.

Après 1595, le fabricant du texte n'a plus de filet. Il écrit à l'aveugle sur des hommes qui ne sont pas encore nés, dont il ne peut connaître ni le nom, ni le pays, ni le tempérament, ni les épreuves. Il écrit sur environ quarante papes à venir. C'est là que la prophétie devient testable.

Si le texte est un pur faux sans autre substance, alors les devises post-1595 doivent tomber au hasard. Certaines peuvent, par simple élasticité du latin, sembler s'ajuster ; la plupart doivent être plates, invérifiables, ou franchement à côté.

Si le texte est autre chose — ce que nous ne préjugeons pas —, alors on doit voir apparaître, quelque part, un signal qui excède ce que le hasard peut produire.

La plupart des devises post-1595 sont vagues

Regardons ce que ça donne à l'œil nu. La plupart des devises post-1595 sont, effectivement, molles. Jucunditas crucis, Gens perversa, Undosus vir, Ursus Velox, Fides intrepida — ces formules ne disent presque rien qu'on ne puisse ajuster après coup à peu près à n'importe quel pape avec un peu de bonne volonté. On tord le latin, on invoque un blason, un lieu de naissance, une commune près de laquelle il a passé un été, et l'affaire est faite. Ce n'est pas convaincant.

Et pourtant, quelque chose de très étrange se produit avec l'approche de la fin. À mesure qu'on avance dans le XXe siècle, à mesure qu'on se rapproche de Pierre le Romain, les devises deviennent précises. Elles cessent d'être vagues. Elles s'ajustent avec une netteté que le hasard peut difficilement expliquer.

C'est le gradient. Vague loin de la fin, précis à l'approche de la fin. C'est, si l'on veut, la signature d'une prophétie qui fonctionne comme un GPS : la marge d'incertitude se réduit à mesure qu'on approche du point d'arrivée.

C'est ce gradient qu'il faut examiner maintenant, cas par cas, à partir du pape qui inaugure la séquence : Benoît XV.

Benoît XV et Religio depopulata — le nadir

Il faut poser d'abord ce qu'est ce pape, et le contexte dans lequel il arrive. Sans ça, sa devise reste une formule.

Pendant mille ans, du haut Moyen Âge à environ l'an 1000, la papauté est probablement l'institution la plus puissante d'Occident. Elle sacre les empereurs, elle dépose les rois, elle organise les croisades, elle coordonne le droit canon, elle contrôle l'université, elle gouverne les âmes et une bonne partie des corps. Elle est à son sommet politique.

Puis vient le grand schisme de 1054 : la chrétienté orientale se sépare, forme les orthodoxies, se met sous la tutelle des princes byzantins puis russes. La légitimité orthodoxe se disloque très vite : le patriarche russe se sépare du patriarche de Constantinople, le patriarche ukrainien du patriarche de Moscou. Rien qui tienne comme la chaîne romaine.

Vient ensuite la Réforme au XVIe siècle. La moitié nord de l'Europe passe au protestantisme — l'Allemagne prussienne, l'Angleterre anglicane, la Scandinavie luthérienne, une partie des Pays-Bas, la Suisse zwinglienne et calviniste. Ces pays n'écoutent plus le pape.

Vient enfin la Révolution française, en 1789, qui décapite le roi de la fille aînée de l'Église et sépare radicalement la France de Rome. La reconstitution partielle sous Bonaparte, avec le Concordat de 1801, ne rétablit pas le lien ancien. La séparation devient totale en 1905, sous Pie X — mais la préparation, les négociations, les correspondances entre le président de la République et le pape Léon XIII, tout cela se fait pendant les vingt-cinq années du long pontificat de Léon XIII (1878-1903), qui assiste, impuissant, à la sortie officielle de la fille aînée. Léon XIII appelle au ralliement en 1892 — il tend la main. Elle est prise, puis lâchée.

Il y a plus. Depuis 1870, avec la prise de Rome par les troupes de Victor-Emmanuel II lors de l'unification italienne, le pape n'a plus d'État. Il est prisonnier du Vatican — il ne sort plus. C'est un titre officiel, pas une métaphore. Pie IX, Léon XIII, Pie X, Benoît XV vivent tous cette réclusion. Le pape n'a plus rien à négocier avec quiconque, parce qu'il n'a plus rien à donner en échange d'un traité — plus d'armée, plus de territoire, plus de trésor. Il lui reste la parole.

C'est dans cet état — sans État, sans influence sur les grandes puissances, avec une chrétienté déchirée en trois branches qui ne s'écoutent plus — que Benoît XV est élu, en septembre 1914. Un mois après le début de la Première Guerre mondiale.

Sa devise est Religio depopulata. La religion dépeuplée.

Il faut mesurer le mot. La guerre qui commence sous son règne ne s'arrête pas à l'armistice de 1918. Elle se rouvre en 1939 et se prolonge jusqu'à 1945. C'est une seule et même guerre mondiale, avec un intermède, qui déchire la chrétienté européenne du dedans. Ce sont les pays chrétiens qui s'entretuent : la France catholique contre l'Allemagne luthérienne, l'Autriche-Hongrie catholique contre l'Italie catholique, la Russie orthodoxe contre l'Allemagne luthérienne, chacun avec ses aumôniers militaires bénissant ses obus au nom du même Dieu.

Le bilan cumulé, si on tient les deux guerres pour une seule séquence — ce qui est la lecture juste — approche les cent millions de morts, en comptant les civils, la Shoah, les famines de guerre, les épidémies induites. La chrétienté européenne se suicide, sur son sol, avec ses armes, contre elle-même. Aucun pape depuis mille ans n'a assisté à cela.

Benoît XV essaie tout. Il publie en août 1917 la Note aux Belligérants, qui propose une paix négociée point par point : évacuation des territoires occupés, arbitrage international, réduction des armements, libre circulation des mers. Elle est méprisée par tous les camps. Elle sombre sans laisser de trace. Le pape n'est plus écouté.

C'est bien la religion dépeuplée. Dépeuplée au sens démographique — ses fidèles s'entretuent par millions. Dépeuplée au sens politique — plus personne ne l'écoute. Dépeuplée au sens moral — elle a laissé faire, elle n'a pas su empêcher. Le pape est un vieil homme dans un petit palais qui écrit des notes que personne ne lit.

La devise tombe si juste qu'elle est presque un diagnostic clinique. Ce n'est pas un ajustement héraldique, ce n'est pas un jeu de mots sur son nom (Giacomo della Chiesa, littéralement « Jacques de l'Église », ce qui aurait été un jeu facile). C'est le nom exact de ce qui se produit sous son pontificat, et qui ne se produit sous aucun autre.

C'est ici que la prophétie commence à devenir intéressante. C'est le premier des sept ou huit derniers papes. Et c'est le nadir de l'institution — le point le plus bas depuis mille ans, où il semble que tout soit fini. Sept siècles après avoir organisé les croisades, deux siècles après avoir arbitré les monarchies européennes, le pape est à Rome, sans État, sans armée, sans influence, à regarder la chrétienté se déchirer sans pouvoir intervenir.

Mais — et c'est ce que la suite montrera — c'est aussi le point de départ d'une résurrection. Parce que c'est précisément à partir de là, du fond du gouffre politique, que la papauté va reconquérir une autorité morale mondiale, en cessant d'être un pouvoir temporel. Elle change de nature. Elle passe du roi qui règne au chef spirituel qui parle. Et c'est peut-être ce basculement que la prophétie annonce, sous la forme d'un nadir qui prépare une remontée.

Pie XI et Pie XII — deux devises molles dans l'intervalle

Après Benoît XV, deux papes se succèdent pendant l'entre-deux-guerres puis la Seconde Guerre mondiale : Pie XI (1922-1939) et Pie XII (1939-1958). Leurs devises sont, respectivement, Fides intrepida — la foi intrépide — et Pastor angelicus — le pasteur angélique.

Ces deux devises sont molles, il faut le dire. Elles pourraient s'appliquer à peu près à n'importe quel pape sérieux. Elles ne s'ajustent à rien de particulier chez leurs porteurs — sinon peut-être, pour Pie XII, à la conservation d'une allure hiératique et pieuse qui lui valait déjà, avant son élection, le surnom d'angelico. C'est mince.

Mais ce qui est intéressant, c'est ce que ces devises molles font en contexte. Elles se placent dans l'intervalle immédiatement après la religion dépeuplée. Le monde est en train de se déchirer, les dictateurs sans foi (Hitler, Mussolini, Staline) ne prêtent aucune attention au Vatican, et la seule chose que ces deux papes peuvent faire, c'est garder le dogme intact. Ne pas céder, ne pas plier, ne pas moderniser sous la pression, ne pas s'aligner sur les régimes en place — pas non plus s'y opposer frontalement, ce qui aurait signifié l'anéantissement immédiat de l'Église en pays fascistes.

C'est ce que font ces devises. Elles disent le minimum : la foi tient bon, le pasteur reste angélique. Elles ne disent pas d'événement, parce qu'il n'y a pas d'événement à dire — l'événement, c'est de rester, de ne pas disparaître, de traverser la nuit sans laisser tomber le calice.

Il faut aussi noter, sous Pie XI, un point concret : les accords du Latran, en 1929, signés avec Mussolini. L'Église récupère un État — quarante-quatre hectares. Ce n'est rien géographiquement. C'est immense symboliquement. Le pape sort de sa réclusion de 1870. Il redevient un chef d'État, avec un passeport, une armée symbolique (les Suisses), un timbre, une monnaie. Le minimum vital est rétabli. Cela permettra ensuite à Pie XII, pendant la Seconde Guerre mondiale, d'agir, de cacher des juifs, de correspondre avec les uns et les autres, dans une position ambigüe qui a été et reste discutée — mais qui n'aurait tout simplement pas été possible sans les quarante-quatre hectares du Latran.

Donc, sous une devise molle, un travail réel de survie et de reconstitution silencieuse.

Jean XXIII et Pastor et nauta — la résurrection morale

Puis, en 1958, arrive Angelo Roncalli. Il prend le nom de Jean XXIII, il est vieux, on croit qu'il sera un pape de transition, sans importance. Erreur monumentale.

Sa devise est Pastor et nauta — le pasteur et le marin. Le pasteur : c'est l'homme qui va en prison laver les pieds des détenus, qui parle comme un curé de campagne, qui plaisante avec les journalistes, qui a la simplicité et la bonhomie d'un vieux grand-père. Le marin : c'est documenté — Roncalli était patriarche de Venise avant d'être élu. On lui a donné une ville d'eau, une ville qui vit sur la mer.

Mais il y a plus fort. Un pasteur et un marin, c'est quelqu'un qui garde le troupeau et qui l'emmène ailleurs. Le pasteur reste, le marin déplace. Or Jean XXIII est le pape qui convoque le concile Vatican II en 1962. C'est lui qui déplace toute l'Église, en lui gardant sa foi. Messe en langue vulgaire, liberté religieuse reconnue, dialogue avec les autres religions rétabli, condamnation solennelle de l'antisémitisme dans Nostra aetate en 1965, rapport aux juifs et aux musulmans complètement révisé. Le pasteur qui traverse. Le marin qui garde.

Ce n'est pas une coïncidence anodine. C'est probablement la première devise post-Benoît XV qui tombe avec une netteté impossible à réduire à un blason ou à une carte géographique. Elle nomme la double action précise de son pontificat.

Et il y a un événement qui l'authentifie, en dehors de toute lecture théologique. Octobre 1962, crise des missiles de Cuba. Le monde à quelques minutes de la guerre nucléaire. Jean XXIII lance un appel radio en français, très simple, sans invocation belliqueuse, sans camp désigné — un appel à la paix adressé aux deux blocs. Et voici ce qui se passe : la Pravda, journal officiel du Parti communiste soviétique, dans un pays officiellement athée depuis quarante ans, publie cet appel en première page. Khrouchtchev fait imprimer un pape.

C'est le signe exact de ce que Jean XXIII a rétabli : une autorité morale mondiale qu'aucun chef d'État ne peut occuper, précisément parce que le pape n'a plus rien à défendre matériellement — pas d'armée, pas de frontière longue, pas d'intérêt géopolitique — et parce qu'il parle à tous les hommes, chrétiens ou non. Il l'inscrit noir sur blanc l'année suivante dans Pacem in terris, la première encyclique adressée non pas aux catholiques, mais à « tous les hommes de bonne volonté ». Le glissement d'audience est complet.

Le pasteur qui va vers ses brebis. Le marin qui les emmène vers un port qu'elles ne connaissent pas encore. Devise juste. Devise précise. Devise qui ne pouvait pas être écrite en 1595 par un faussaire regardant sa boule de cristal.

Il faut ajouter un mot sur la fonction que Jean XXIII inaugure : le premier pape médiatique. Il bénéficie de la télévision, de la radio, du disque, des magazines à couverture couleur. Sa figure devient familière dans chaque foyer occidental. C'est un rôle nouveau pour la papauté — non plus un pouvoir lointain, retranché dans son palais comme Pie XII, mais une présence visible, quotidienne, humaine. Ce rôle-là, Jean-Paul II le portera à son sommet vingt ans plus tard, mais c'est Roncalli qui l'invente.

Paul VI et Flos florum — la fleur, ou les trois fleurs

À la mort de Jean XXIII en 1963, arrive Giovanni Battista Montini, qui prend le nom de Paul VI et règne jusqu'en 1978. Sa devise est Flos florum — la fleur des fleurs.

Il faut le dire tout de suite : Paul VI n'a pas l'aspect physique ni le tempérament d'une « fleur des fleurs ». C'est un homme austère, sérieux, réservé, un intellectuel plutôt tourmenté, aux traits secs. Il ressemble beaucoup à Pie XII dans son maintien — hiératique, distant, absolument pas jovial. L'écart entre l'homme et sa devise fleurie est frappant.

L'explication héraldique habituelle est donnée : les armoiries de Montini portent trois fleurs de lys. Voilà, c'est tout — la fleur des fleurs, c'est le lys, symbole marial et héraldique. C'est correct, et pour une fois, cela remet la devise dans le régime plutôt faible d'une lecture par blason — la même mécanique qu'avant 1595, à ceci près qu'ici, le faussaire de 1595 ne pouvait évidemment pas connaître le blason de la famille Montini quatre siècles à l'avance.

Ce serait donc un tir héraldique juste par chance. Ce n'est pas fort, mais ce n'est pas rien non plus, dans un gradient qui s'affine.

Il y a pourtant quelque chose de plus troublant, si l'on veut bien regarder. Les trois fleurs de lys ne sont pas un motif italien anodin. Trois fleurs de lys, c'est l'emblème de la famille royale de France. Le blason des Bourbons. L'insigne de la fille aînée de l'Église, en pleine République. Que ces trois lys se retrouvent sur les armes personnelles d'un pape italien élu en 1963 — à un moment où la France gaullienne préside à son propre destin, où la question de la légitimité monarchique française est théoriquement close depuis longtemps — cela mérite au moins qu'on s'y arrête.

La fleur des fleurs, c'est le lys parmi les fleurs. Mais aussi, en héraldique et en poésie médiévale, la formule évoque une hiérarchie — une fleur dominante, souveraine, parmi les autres. Cela ne dit pas quel type de monarchie, mais cela ne dit pas non plus n'importe quoi. Paul VI était-il monarchiste ? On n'en sait rien, personne ne s'est jamais posé la question ainsi. On sait en revanche qu'il était très attaché à une conception hiérarchique et unifiée de l'Église, et qu'il a maintenu contre vents et marées l'autorité centrale du Saint-Siège pendant la période la plus tumultueuse post-conciliaire.

Il faut aussi noter ce qu'il a fait, concrètement, avec sa charge. Paul VI est le premier pape à sortir d'Italie depuis 1809 — un siècle et demi de réclusion italienne. Il va à Jérusalem en janvier 1964, et il y accomplit un geste immense : il embrasse le patriarche Athénagoras de Constantinople. C'est la première rencontre entre un pape de Rome et un patriarche de Constantinople depuis le concile de Florence en 1438 — cinq cent vingt-six ans plus tôt. La bulle d'excommunication mutuelle de 1054 est officiellement levée l'année suivante.

Il va ensuite à l'ONU en octobre 1965, où il prononce son fameux « Jamais plus la guerre, jamais plus la guerre ! ». Il va à Bombay, à Fatima, à Bogota, à Genève, à Kampala, à Manille — la papauté traverse les continents pour la première fois. Le pape sédentaire devient un pape voyageur. La fleur des fleurs se déplace, elle va se montrer partout, elle n'attend plus qu'on vienne à elle.

La devise reste ambiguë. On peut la lire héraldiquement — les trois lys du blason. On peut la lire théologiquement — Marie, la fleur mariale, à qui Paul VI vouait une piété particulière. On peut la lire historiquement — les trois lys de France, indice discret d'une conception hiérarchique de la légitimité que la République ne partage pas. On peut la lire poétiquement — la fleur souveraine qui, sortie de son vase, s'en va voir le monde.

Aucune de ces lectures n'est décisive. C'est ce qui fait que Flos florum reste, dans le gradient, une devise de transition. Elle marque une amélioration par rapport à Fides intrepida et Pastor angelicus, mais elle n'atteint pas la précision de Pastor et nauta. Elle est entre les deux régimes.

Ce qui est logique. Nous sommes encore quatre papes avant Pierre le Romain. Le GPS commence à s'ajuster ; il n'a pas encore atteint sa précision maximale. Il va la gagner au pape suivant.

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À suivre — partie III. C'est avec le pape suivant, Jean-Paul Ier, et sa devise De medietate lunæ, que quelque chose bascule. Le GPS s'ajuste au mètre. Ce que la prophétie fait à partir de là — la demi-lune, le labeur du soleil, la gloire de l'olive, la démission qui ne se fait pas, le bégaiement, le retour à la norme — appartient à un autre régime que tout ce que nous avons vu jusqu'ici. C'est un chapitre à part entière, et il faut le traiter comme tel.