Depuis 1945, au moindre sursaut militaire d'une certaine ampleur, on entend le même refrain : nous sommes au bord de la troisième guerre mondiale. Et celle-là, nous prévient-on, ne pardonnera pas, car elle sera nucléaire.
Le conflit Russie-Ukraine a réveillé le fantôme. Puis la bataille autour d'Ormuz. On a vu des mélanges terribles : la Chine qui s'énerve, ce géant chinois qui s'associerait au nucléaire russe face à l'imprévisible américain martyrisant la peureuse Europe, le tout épicé par des pays qui veulent montrer qu'eux aussi tiennent le destin du monde en main. Un tonneau de poudre. L'humanité se paye ainsi le désastre certain du réchauffement climatique, avec l'épée de Damoclès d'un autre réchauffement, à coups de bombes celui-là.
Tout ceci est de la surchauffe médiatique. De la recherche de titres en gras pour la Une. Regardons de plus près.
Les acteurs supposés la déclencher
Avant, c'était la Russie contre les USA. Ce fut chaud à certains moments, mais pas par risque politique réel — plutôt par le risque d'une erreur, d'un tir mal contrôlé, avec des histoires fameuses où une attaque nucléaire a failli se produire à cause d'un bug électronique. Ce à quoi on peut s'attendre quand on gère des systèmes aussi complexes.
Ce risque technologique existe, et nous y reviendrons. Il faut le séparer clairement du risque politique, qui, lui, est proche de zéro.
La Russie est actuellement coincée jusqu'au cou en Ukraine. Que pourrait-elle espérer d'une troisième guerre mondiale ? Détruire l'Europe, en profiter au passage pour raser Kiev — personne ne s'en apercevra, tout le monde sera occupé à gérer la destruction de Berlin, Paris et Londres. Voilà un beau plan qui permettrait, en se libérant de quelques bombes, de régler la question ukrainienne une bonne fois pour toutes.
Ce plan est-il réaliste ? Il existe un pays à côté de la Russie, avec quelques milliers de kilomètres de frontière commune, le fameux géant chinois, qui n'a d'autre projet qu'être l'épicier de la planète. Laisserait-il son voisin russe — minuscule en population, vieillissant, vide à 90 %, marché économique ridicule — détruire le plus grand supermarché de la Chine ? Sans compter la réaction américaine, qui voudrait certainement détruire la Russie en retour. Devant cette perspective, plus d'un milliard de Chinois iraient à pied jusqu'à Moscou, montrant ce qu'était l'ancien péril jaune, pour prendre V. Poutine et l'emmener en maison de retraite.
On oublie la guerre nucléaire décidée par la Russie ou par la Chine. Cela n'a pas de sens.
Le risque technologique
Reste donc l'accident. Le sous-marin isolé qui décide seul, le satellite qui prend un vol d'oies pour une salve de missiles, le bug dans le système d'alerte. Ce risque a failli se réaliser plusieurs fois depuis 1945 — l'incident Petrov en 1983 étant le plus célèbre.
Notre position est la suivante : le monde a un projet à remplir depuis le Big Bang, il n'est pas destiné à s'éteindre par une erreur de bouton. C'est une prémisse, nous la posons comme telle. On peut la partager ou pas. La statistique va dans son sens sans la démontrer : soixante-dix ans de close calls, et rien n'est arrivé.
Le principe même d'une troisième guerre mondiale
Voyons maintenant la question de fond. Une telle guerre est-elle possible, peu importe qui la déclencherait ? Ici il faut faire un peu d'histoire. Ce qui va nous montrer que la troisième guerre mondiale est impossible en principe. Nous disons « en principe » pour affirmer, pas pour amoindrir. Cela n'arrivera jamais. Une inquiétude de moins à se mettre dans la tête — on a assez avec le réchauffement climatique.
La notion de troisième guerre mondiale vient d'un vieux dicton : jamais deux sans trois. Les dictons sont pleins de sagesse. Celui-ci nous dit que puisqu'il y a eu deux guerres mondiales, nous sommes à deux, donc on peut attendre la troisième à tout moment. Simple. Mais faux, car il n'y a pas eu deux guerres mondiales — et donc le dicton ne peut pas s'appliquer.
Le dicton est très sérieux dans ce qu'il énonce : si quelque chose est survenu deux fois dans des conditions similaires, il arrivera une troisième fois. Aussi probable qu'avoir mis deux fois le lait sur le feu, vu qu'il déborde, et qu'il le fera une troisième fois. Une personne qui fume, boit et a eu des accidents vasculaires en aura très probablement un troisième si elle continue au même rythme.
Pour les guerres mondiales, nous ne sommes pas du tout dans une configuration de répétition.
Combien y a-t-il eu de guerres mondiales ?
De toutes les guerres qui ont eu lieu au cours de l'histoire, deux seulement portent officiellement le titre de « guerre mondiale ». Voilà pour la comptabilité officielle. Sur le plan historique, en revanche, beaucoup de conflits ont eu un retentissement mondial, selon les proportions du monde à chaque époque.
Une guerre mondiale totale, où les Papous lutteraient aux côtés des Birmans contre les Laotiens, dans le camp de la Chine confrontée aux USA eux-mêmes empêtrés avec la Russie qui aurait ouvert un front contre toute l'Europe, laquelle ferait appel à ses anciennes colonies africaines et indiennes — cela n'a jamais eu lieu et ne pourra jamais avoir lieu.
Des conflits ont eu lieu tout au long de l'histoire, impliquant plus ou moins de pays sur des distances plus ou moins grandes, selon plusieurs modèles.
Un empire se constitue et fait la guerre à tous ses voisins, les conquérant un par un — les premiers empires, style assyrien, plus tard les Mongols. C'était la guerre mondiale de l'époque, concernant le monde connu, civilisé, armé. Napoléon entre dans cette boîte, Hitler aussi.
Deux empires se font la guerre, avec les petits pays se rangeant sous une bannière ou l'autre — l'Empire perse contre Alexandre.
Tous les pays du monde se liguent contre un seul — dernier exemple, la première guerre du Golfe, où la quasi-totalité de l'humanité se ligue contre l'Irak de Saddam Hussein.
Ce sont des gradations de guerre mondiale, en nombre de soldats et de pays. Personne à l'époque ne songeait à utiliser le terme. La première guerre pour laquelle il a été évoqué est peut-être la guerre de Sept Ans, où toute l'Europe est impliquée avec ses colonies des quatre bouts de la Terre.
Il n'y a donc pas eu deux guerres mondiales, mais beaucoup de conflits à retentissement mondial plus ou moins grand. Le « jamais deux sans trois » ne s'applique pas. Nous sommes à neuf, dix, vingt, trente guerres mondiales, et qu'il y en ait une de plus ou pas ne relève pas du mécanisme puissant que désigne le dicton. Ce qui est arrivé dix fois dans des conditions très différentes n'a aucune raison particulière d'arriver à nouveau dans les mêmes formes.
Et si l'on prend les mots au sérieux ?
Nous pouvons cependant attacher de l'importance aux mots et nous dire qu'on a bien appelé deux conflits précis « guerre mondiale » et jamais d'autres. Cette information mérite une réflexion. Dans ce cas, le « jamais deux sans trois » peut-il s'appliquer ?
On entend fréquemment que V. Poutine est l'équivalent d'Hitler, que l'Europe ne doit pas refaire Munich, que les conditions sont similaires. La guerre est même prévue pour 2030 selon le chef de l'OTAN, qui, paraît-il, s'y connaît. La Russie se prépare à envahir l'Europe de toute sa puissance à ce moment-là. Actuellement elle fait semblant de s'embourber en Ukraine, mais toute personne sensée voit bien que c'est une diversion, qu'elle fait semblant de perdre, et en fonction de cela les armées européennes ont triplé leur budget militaire. Ils y croient vraiment, au jamais deux sans trois.
Laissons de côté l'analogie Poutine-Hitler. C'est de l'histoire psychopathique. Ce qu'il faut c'est un minimum d'histoire normale — et la normalité en histoire passe par la recherche d'axes longs, de continuités.
On peut dire que l'ensemble des conflits mondiaux, depuis les débuts de l'histoire documentée, forme une continuité qui suit le développement économique et industriel, les communications, la mondialisation. Ces conflits impliquent de plus en plus de pays au fil du temps, ce qui est logique. La Première Guerre mondiale est l'aboutissement de ce processus : des pays européens qui se taillent des empires, des communications ferroviaires puis aériennes qui soutiennent cette mondialisation, des armes qui agissent à longue distance. Rien d'extraordinaire — un continuum qui va des premiers conflits de Mésopotamie aux guerres récentes.
Ce continuum ne garantit pas sa continuité militaire, mais certainement sa continuité conflictuelle, qui prend aujourd'hui la forme des drones, des cyberattaques, du soft power. Une guerre mondiale a lieu actuellement sous nos yeux, qui recourt à toutes ces choses nouvelles, comme le contrôle de la robotique et de l'IA. Le « jamais deux sans trois » s'applique de ce point de vue, ou plutôt le « jamais neuf sans dix ».
Ce qu'on veut nous faire croire avec la notion de troisième guerre mondiale, c'est le risque d'un conflit à l'ancienne : des bombes qui pleuvent, des grandes villes rasées, des hôpitaux saturés, tout cela en pleine Europe, comme si les deux guerres mondiales précédentes n'avaient rien réglé et qu'il fallait la belle après la manche et la revanche. Là encore oui et non — l'Allemagne était au centre de la manche et de la revanche, elle est absente de la belle.
La substance a changé
La notion de guerre mondiale a changé de substance. Celle des tanks, des avions et des obus ne peut plus avoir lieu. Militairement impossible et insensée. Les populations européennes ne savent plus se battre, leurs officiers n'ont aucune expérience. Les pilotes de chasse font de belles figures mais ne servent plus à grand-chose face aux missiles balistiques et aux drones. Croire qu'un pays, la Russie en l'occurrence, se prépare à envahir l'Europe entière à coups de missiles est absurde. Il faut de l'infanterie sur place pour dire qu'on a conquis un pays, et la Russie n'en a plus — elle a tout dépensé ou presque en Ukraine.
Les conditions du « jamais deux sans trois » ne sont pas réunies sur le plan militaire. Une guerre mondiale, si elle avait lieu, serait totalement différente de celles du passé. Ce serait du un, pas du deux ou du trois.
Une seule guerre mondiale
Il faut aller plus loin. En réalité, il n'y a jamais eu deux guerres mondiales. Il y en a eu une seule.
Elle a commencé officiellement en 1914 et s'est terminée en 1945, avec l'Allemagne comme protagoniste principal, et une pause de quelques années au milieu — le temps de reprendre des forces et du stock, et de fabriquer une nouvelle génération de soldats. L'armistice et le traité de Versailles en 1919 sont des appels à la revanche, qui a eu lieu. De Gaulle parlait à ce propos d'une Seconde Guerre de Trente Ans. Des historiens sérieux tiennent la même position.
L'humanité a connu une seule guerre mondiale, comprenant artillerie, aviation, infanterie, l'ancien et le nouveau, le lointain et le proche. Il n'y a pas eu deux, et donc là encore, aucun risque du deux sans trois.
Il y a eu une guerre mondiale, née de toutes celles qui l'ont précédée, et qui en est l'apothéose. Il n'y en aura pas d'autre. Les conflits qui ont suivi 1945 étaient les braises de la grande guerre de 1914-1945. La guerre entre la Russie et l'Ukraine en est le dernier avatar. Tant que la Russie ne fera pas partie de l'Europe, comme De Gaulle l'avait souhaité et prédit — une Europe de l'Atlantique à l'Oural — les braises continueront de brûler.
Le sceau du Golfe
Le tournant que prennent les conflits a eu son moment charnière : la première guerre du Golfe, en 1991. Elle est à l'articulation exacte entre l'ancienne guerre — infanterie, missiles, armes chimiques — et la nouvelle, par son caractère médiatique. On voit la guerre sur les écrans, et elle se gagne sur les écrans. Comme un match de football.
Peter Arnett filme depuis l'hôtel Al-Rachid à Bagdad l'arrivée des bombes américaines, en direct sur CNN. C'est la première fois que le monde entier regarde la même chose au même moment en sachant que le monde entier la regarde. Le stade planétaire.
C'est aussi la dernière fois où le monde s'accorde pour faire la guerre. Résolution 678 de l'ONU, trente-cinq pays dans la coalition, la Ligue arabe dedans, la Chine s'abstient mais ne bloque pas. Après, plus jamais. Douze ans plus tard, en 2003, la seconde guerre d'Irak se fera sur un mensonge — les armes de destruction massive brandies par Colin Powell devant l'ONU — sans coalition mondiale, contre l'avis de la France, de l'Allemagne, de la Russie, de la Chine. On ne trouvera jamais aucune arme. Le mensonge est prouvé, documenté, admis. Après 2003, plus personne ne croit qu'on puisse légitimer une guerre planétaire au nom du monde. Le consensus est mort.
Et cette guerre du Golfe, en 1991, c'est la guerre contre l'antique Babylone. Saddam se voyait en Nabuchodonosor. Là, raconte la Bible, où l'homme construisit une tour pour se battre contre Dieu — et Dieu, voyant cela, sema la confusion entre les humains, faisant qu'ils ne se comprenaient plus. Ce fut la naissance des guerres. Des malentendus. Et la guerre du Golfe, qui était un malentendu, impliquait la Terre contre un pays, un seul, d'où un jour partirent toutes les guerres. Beau retournement, et surtout, un autre sceau garantissant que plus jamais il n'y aurait de conflit mondial. L'Irak, berceau de notre civilisation, en a fait les frais.
Réparer ce pays, ce que l'Occident a laissé là-bas, est bien plus urgent et intelligent que de menacer le monde d'une troisième guerre mondiale.
La prochaine guerre est celle que nous aurons à mener entre nous, entre individus, entre groupes. Les guerres armées entre nations disparaissent comme neige au soleil, sombrant dans le ridicule tragique, comme entre la Russie et l'Ukraine, comme entre les USA et l'Iran ou les Houthis. Des groupuscules qui tiennent tête à des géants. Des empires qui doivent composer avec des chefs de bande.