J’ai regardé l’autre soir, sur Arte, un Théma sur les BRICS. Si ce mot ne vous dit rien, c’est l’acronyme de cinq pays — Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud — rejoints depuis par d’autres, et qui pèsent ensemble près de la moitié de l’humanité. Le documentaire racontait leur histoire : née dans les années 2000, dans le prolongement de cette révolte des pays laissés pour compte qu’avait été la conférence de Bandung en 1955, cette coalition a une idée simple, répétée sans fin par Poutine et Xi Jinping : le monde doit devenir multipolaire. Traduisons pour qui n’a pas le dictionnaire de la géopolitique sous la main : il n’y a plus un seul centre qui commande — l’Amérique — mais plusieurs. Chacun son jardin, chacun sa monnaie : d’où la dédollarisation, leur FMI à eux, leur programme spatial, leurs instituts de recherche. Une alternative complète au monde américain.
Et il faut le dire : leur critique, sur le fond, n’est pas idiote. Le monde entier finance la grandeur américaine par la simple vertu du dollar, et il y a de quoi en avoir assez. Un conseiller de Poutine le disait sans fard : « Cela fait cinq cents ans que le modèle occidental suce le monde. C’est fini. » Vous n’êtes pas obligés d’apprécier le personnage pour reconnaître que la phrase porte.
Seulement voilà. En regardant ces hommes se serrer la main, un quelque chose sonnait faux. Et je voudrais vous faire partager ce déclic, car il éclaire toute la suite.
Une coalition de frustrés
Ceux qui s’unissent là ne s’aiment pas. Chacun, en réalité, poursuit sa propre volonté d’hégémonie — sa propre dream de commandement — et se trouve simplement gêné par celle, trop grande, de l’Amérique. Ils ne s’unissent pas par amour l’un pour l’autre ; ils s’unissent parce que chacun veut agrandir son hégémonie locale et que la grande hégémonie américaine les gêne dans cette entreprise. Une bande de mégalos, si vous me permettez l’expression, qui, ne réussissant pas à être hégémoniques seuls, décident de gêner celui qui y réussit. Si l’Amérique n’achète pas le café du Brésil, la Chine l’achètera. C’est une coalition d’intérêts, pas une coalition de valeurs. On n’y entend aucune envolée — ni philosophique, ni mystique. Rien qu’une pure volonté d’expansion et d’indépendance économiques.
Et leur projet va plus loin qu’une antipathie envers Washington : c’est le modèle occidental lui-même qui est visé. La démocratie, disent-ils, n’est pas LA référence. Un intellectuel chinois du documentaire le formulait avec une habileté à ne pas sous-estimer : le vrai partage, disait-il, n’est pas entre démocratie et autocratie, mais entre régime efficace et régime inefficace. Et chacun de trouver son régime « efficace » : le Parti communiste en Chine, Vladimir Poutine en Russie. Vous voyez la manoeuvre : effacer la question du droit et de la liberté, la remplacer par une question de rendement. Les droits de l’homme ? Un luxe de cacophonie — laissez parler un milliard et demi de Chinois et c’est le désastre. Donc pas de droits de l’homme : ils contreviennent à l’efficacité.
Autrement dit : des autocrates qui consolident leur autocratie en s’unissant à d’autres autocrates. Ce qui est, si l’on y réfléchit un instant, un paradoxe complet — car l’histoire apprend une chose aux autocraties, c’est qu’elles finissent par ne pas s’entendre. On ne voit aucune morale dans les BRICS, aucune éthique. On voit des pays qui s’arrangent entre eux par pur intérêt, et qui ont raison de souligner les défauts de l’hégémonie américaine — mais en les remplaçant par… rien.
Ni l’un ni l’autre
Face à ces deux blocs — l’hégémonie américaine, réelle, et qui a ses défauts, mais qui est au moins supposée promouvoir des valeurs démocratiques ; la bande des autocrates, qui dit franchement que les valeurs démocratiques n’ont aucun intérêt — le documentaire laissait, presque malgré lui, surgir une idée. Sur la fin, on voyait Ursula von der Leyen, toute fragile, toute frêle, répéter que l’Europe doit se consolider, inventer son modèle, renforcer son modèle. Et on sentait bien que dans le montage, on ne l’écoutait pas. Je me suis dit : mais c’est pourtant ça.
Entre les deux hégémonies, il y a un seul havre dont le potentiel dans l’histoire, c’est l’Europe.
Regardez les faits, ils sont têtus : l’immigration va vers l’Europe. C’est qu’elle possède un système social avancé, des droits de l’homme réellement respectés — des problèmes, certes, mais des problèmes qui devraient être améliorés, pas cachés. Et surtout, elle est enracinée dans une histoire millénaire qui a donné au monde l’essentiel de ce qui le fait tenir. En particulier la chrétienté, qui fut un immense mouvement d’émancipation mystique : la femme a une âme, l’esclave a une âme. Vous n’entendez rien de tel chez les BRICS. Ni, il faut le dire, en Amérique : là non plus, aucune envolée — que du profit. L’Europe est le seul endroit où l’on peut encore rêver, entre guillemets, parce qu’elle est le seul endroit où la démocratie et les droits de l’homme sont encore une vraie valeur liée à une vraie éthique, et pas un slogan d’exportation.
Le paradoxe européen
Mais l’Europe est prise dans ses contradictions, et il faut les regarder en face, car elles seules expliquent pourquoi ce havre reste à l’état de havre.
La première contradiction est structurelle. À l’origine, le moteur de l’Europe, c’était le couple franco-allemand — Adenauer et De Gaulle. On le voit moins maintenant : l’Allemagne s’empêtre dans ses difficultés économiques, la France aussi, chacun un peu pour soi. L’Europe tient, mais ses moteurs faiblissent. Et peut-être ce moteur franco-allemand était-il, quelque part, quelque chose de faux — un moteur diplomatique plutôt qu’un moteur de civilisation. Car voici le paradoxe qui donne son titre à cet article : l’Europe ne doit ressembler ni aux BRICS ni à l’Amérique. Ni multipole où chacun s’arrange avec les autres par pur intérêt, en perdant tout idéal — l’esprit de briques, chacun pour soi, ce serait l’erreur à ne pas faire. Ni monopole non plus : une Bruxelles qui donne des ordres, des dicts insupportables aux paysans français, ce serait l’autre erreur, symétrique. L’Europe est précisément ce qui tient les deux bouts : monopolaire en tant qu’Europe, multipolaire en gardant les spécificités de chacun de ses membres. C’est très exactement ce qu’aucun des deux autres blocs ne sait faire. Et c’est pourquoi elle est un modèle pour le monde — le vrai, le plus rassurant.
La seconde contradiction est plus grave encore, car elle coûte des fortunes et menace la santé publique. L’Europe s’est laissé prendre dans la course aux armements — non par choix, mais par peur. On lui fait croire à la menace russe. Or arrêtons-nous un instant, car c’est ici que le discours officiel mérite d’être démonté pièce par pièce. La Russie est exsangue : économiquement, démographiquement, militairement. Elle est piégée devant l’Ukraine, ce glacis qu’elle n’arrive pas à vaincre, où elle n’avance pas d’un kilomètre. Voudrait-elle passer à la Pologne ensuite ? La Pologne, dont l’histoire entière fait office d’avertissement — 40 millions d’habitants qui se lèveraient comme un seul homme, avec un tel compte à régler avec la Russie que ce serait, une fois de plus, le cimetière de la Russie. Rien de tout cela n’arrivera : c’est complètement impossible que la Russie avance d’un kilomètre dans quelque direction que ce soit. La « guerre hybride », elle, existe, mais l’Europe peut très bien s’en charger autrement que par des chars.
Et pendant ce temps, que fait-on ? On exige de l’Europe qu’elle s’arme à hauteur de 5 % de son PIB — au détriment de ses hôpitaux, de ses écoles — en achetant ses armes… aux États-Unis. Vous voyez le piège dans toute sa beauté : la peur de l’hégémonie russe, fausse, archi-fausse, sert à alimenter l’hégémonie américaine, bien réelle. Hégémonie sur hégémonie. Le chef de l’OTAN — un Européen, notez — n’arrête pas de dire que la Russie va attaquer en 2030, tous les indicateurs le montrent, il faut faire des exercices. Nous sommes en 2026, la Russie perd du terrain en Ukraine, mais la psychose, elle, ne perd jamais : elle n’est fondée sur aucun élément. C’est un reste de guerre froide, entretenu avec soin, et ce reste a un nom : l’OTAN. Ce cancer installé au cœur de l’Europe, dont De Gaulle avait compris le premier qu’il fallait s’en débarrasser, et dont il faut aujourd’hui se débarrasser.
On me dira : et l’Ukraine ? Justement. Que l’Ukraine fasse partie de l’Europe, oui — c’était même le plan de long terme. Mais pas de l’OTAN ; c’est là-dessus que la Russie, sur ce point précis, n’a pas tout à fait tort, et l’absurdité est de confondre les deux portes.
Le pari
Voilà donc le pari que ce havre doit regarder en face. Si l’Europe allait au bout de ses propres valeurs — au lieu de les invoquer et de s’armer contre elles —, elle cesserait de vendre des armes, cesserait la course à l’armement sur la foi d’une menace fabriquée, et redirigerait ces 5 % vers ce qu’elle a de meilleur : ses hôpitaux, ses écoles, sa recherche. Elle affirmerait le troisième modèle : ni la bande des autocrates qui assume son mépris des hommes, ni l’Amérique qui vend la liberté en vendant des armes, mais une puissance qui tire sa force de ce qu’elle offre — le système social, le droit, la dignité, cette mystique de l’émancipation qui a dit le premier que la femme et l’esclave ont une âme.
Elle n’a rien à prouver aux BRICS : ils n’ont rien à proposer, seulement des intérêts. Elle n’a rien à prouver à l’Amérique : elle a simplement à cesser de la financer, en armements comme en peurs. Elle a à être ce qu’elle est déjà, à demi — ce lieu du monde, imparfait, critiquable, où l’on vient quand on fuit, parce qu’on y est le mieux traité. Un havre ne s’exporte pas. Il se consolide. Et, fraille comme elle paraît, von der Leyen disait peut-être la seule chose vraie de toute la soirée.