Voie 4 · Revoir l'Histoire

Monarchie et anarchie : le sujet contre l'État-machine

En France, on reproche au président de se comporter comme un roi. Et pourtant, tous les cinq ans, des dizaines de candidats se battent pour sa place.

Nous avons supprimé le roi, pas le trône

Le président est élu pour cinq ans. Il ne dépend pas d'un vote de confiance de l'Assemblée. Il a un palais, des honneurs, il parle au nom du pays.

Cette place n'est pas seulement un travail. C'est une consécration : devenir celui qui incarne la France. Une telle place attire ceux qui rêvent d'être sacrés.

Le roi au-dessus des partis, le président issu d'un parti

La République fonctionne avec des partis. Des camps s'affrontent, l'un gagne.

Le soir de l'élection présidentielle, on apprend que la France est à 51 % d'un côté et à 49 % de l'autre. Les 51 % gouvernent ensuite cinq ans. Pendant tout ce temps, près de la moitié du pays est dirigée par celui qu'elle a refusé.

Pendant la campagne, on ne parle plus à des personnes. On parle aux « jeunes urbains diplômés », aux « retraités ruraux », aux « classes populaires ». On compte des blocs. Le vainqueur n'a vu le pays qu'à travers ces chiffres. Le lendemain, on lui demande d'être le président de tous, y compris de ceux qu'il vient de battre.

Le roi ne doit sa place à aucun camp. Il n'a pas de meeting à tenir, pas d'adversaire à battre, pas de promesses à rembourser à une moitié du pays. Il a reçu le royaume de son père, il le rendra à son fils. Les habitants sont ses sujets, tous. Il ne peut pas dire « ceux-là sont de gauche, donc contre moi ». Qu'on veuille la retraite à 60 ans ou à 70, qu'on soit venu à ses fêtes ou qu'on les ait critiquées, on reste son sujet.

Nous avons gardé la place du roi, avec la durée, le palais et les honneurs. Et nous avons retiré la seule chose qui la justifiait : être au-dessus des camps. Le président est un chef de camp assis sur un trône.

Quand un seul homme incarne tout, on lui reproche tout

Si un homme paraît tout représenter, on finit par lui attribuer tout ce qui va mal. On ne s'oppose plus à une politique, on veut que la personne parte.

C'est le couple monarchie–anarchie. Le président a la place d'un roi, mais il l'a gagnée contre la moitié du pays. Cette moitié ne lui doit rien. Elle sait qu'il a suffi de quelques voix pour qu'elle soit gouvernée par l'autre. Plus la place ressemble à un trône sans raison d'être, plus monte l'envie de n'obéir à personne.

Sujet du roi, citoyen de la République

Le roi a des sujets. La République a des citoyens.

Le mot « citoyen » paraît meilleur. Le sujet semble soumis.

Mais le sujet, c'est aussi celui qui pense, qui veut, qui souffre. Le contraire du sujet, c'est l'objet.

Le roi a devant lui des personnes. Celui-ci se révolte, celui-là reste fidèle, et il leur doit quelque chose à tous. Il peut les aimer, être déçu par eux, leur pardonner. L'administration moderne, elle, a devant elle « l'électorat », « la population », « le public cible ». Le Français est citoyen tous ensemble, et dossier tout seul.

Les Norvégiens et les Danois sont sujets d'un roi. Leurs pays sont parmi les démocraties qui fonctionnent le mieux au monde. Être sujet n'est pas une humiliation. L'humiliation, c'est d'être une ligne dans un tableau.

L'âme et la laïcité

La laïcité ne tranche pas sur l'âme. Mais à force de ne rien dire de ce qu'est un homme, l'administration finit par ne plus le voir. On peut être bien classé, bien compté, bien traité administrativement, et ignoré comme personne.

Le croyant appelle âme ce qui, dans un homme, ne se réduit pas à son utilité. Le non-croyant l'appelle dignité. Un régime qui ne voit plus ni l'une ni l'autre ne voit plus que des quantités.

Recevoir un royaume ou conquérir un poste

Le roi n'a pas créé ce qu'il dirige. Il a reçu le pays de ses prédécesseurs et il doit le transmettre. C'est une boutique de famille : il ne peut pas la vider pour financer ses ambitions, ni dire « après moi le déluge », puisque son fils hérite après lui.

L'élu, lui, est au sommet de sa carrière. Il doit réussir ses cinq ans. Après, ce n'est plus son affaire.

Les rois qui partent et les Républiques qui massacrent

Regardons les chiffres.

Côté royal, les journées qui font tomber les rois :

Total : environ quinze cents morts.

Côté républicain :

Total : au moins dix mille morts. Le rapport est d'au moins un pour cinq, sans compter la Terreur.

Chaque République est née dans le sang :

Les Trois Glorieuses ne font pas exception : elles portent au pouvoir Louis-Philippe, « roi des Français ». C'est une couronne posée sur une révolution par des hommes d'affaires, l'orléanisme. Le roi légitime, Charles X, part sans livrer bataille jusqu'au bout.

Les Empires ne sont pas des monarchies

On objectera Napoléon. Regardons.

Les deux Bonaparte sont passés par la République pour devenir empereurs. Le premier est un officier inconnu quand la Convention lui confie ses canons, au 13 Vendémiaire. Il tire sur des royalistes pour sauver la République, et c'est son tremplin. Ensuite : consul, consul à vie, empereur confirmé par plusieurs millions de oui.

Le second est élu président de la République en décembre 1848 avec cinq millions et demi de voix. Puis coup d'État en 1851, puis Empire, confirmé par plébiscite.

Dans les deux cas, l'Empire sort de l'urne. Ce n'est pas le contraire de la République : c'est un élu qui ne veut plus partir.

C'est pour ça qu'ils ne fondent pas de dynastie. Le fils de Napoléon, le roi de Rome, ne régnera jamais. Le fils de Napoléon III, le prince impérial, meurt en 1879 en Afrique du Sud. Le roi reçoit une continuité qu'il n'a pas fabriquée. L'empereur doit fabriquer la sienne, et elle meurt avec lui.

La Cinquième République est de la même famille. De Gaulle voulait un chef de l'État au-dessus des partis, il l'a dit dès le discours de Bayeux en 1946. Mais depuis 1962, le président est élu au suffrage universel direct, et il redevient le chef d'un camp. On a voulu un arbitre et on a obtenu un vainqueur.

Ce modèle se voit ailleurs : en Russie avec Poutine, en Turquie avec Erdogan. Le peuple élit, puis le mandat s'allonge, la Constitution est modifiée, l'homme reste.

Le roi n'a pas ce problème. Sa légitimité vient de ses prédécesseurs, pas d'un vote. Comme il n'a pas conquis sa place, il n'a pas besoin de la défendre par la police ou par la propagande. L'héritier transmet, l'élu s'accroche.

L'État-machine

L'État moderne a un grand mérite : il traite chacun comme égal à l'autre. Une voix vaut une voix, un citoyen vaut un citoyen. Personne n'est au-dessus de la loi parce qu'il est né quelque part.

Mais cette égalité est une égalité de quantités. Si chacun vaut un, chacun est remplaçable. Et ce qui est remplaçable, on peut le dépenser.

C'est cet homme égal et remplaçable qu'on fusille en juin 1848 et en mai 1871. C'est lui qu'on envoie dans les tranchées en 1914. Ce n'est plus un sujet, c'est un effectif.

Les rois devant la machine de guerre

En juillet 1914, les rois essaient d'arrêter la guerre. Ils font à l'échelle de l'Europe ce que le roi fait dans son royaume : ils se parlent de personne à personne.

Le tsar Nicolas II et le Kaiser Guillaume II sont cousins. Ils s'écrivent en anglais et s'appellent Nicky et Willy. Le 29 juillet, Nicolas propose de soumettre le conflit au tribunal de La Haye. Guillaume lui demande d'arrêter la mobilisation russe. Dans la nuit, Nicolas annule l'ordre de mobilisation générale. Le lendemain, ses ministres et ses généraux le font revenir sur sa décision.

Le 1er août, Guillaume demande à son chef d'état-major, Moltke, de ne marcher que vers l'Est et d'épargner la France. Moltke refuse : les plans sont faits, les trains sont réglés, on ne déplace pas des millions d'hommes autrement que prévu.

La machine ne hait personne. Elle dit seulement : on ne peut pas faire autrement.

Les rois n'ont pas arrêté la machine. Mais ils ont essayé, et c'est la machine qui a gagné. Quatre ans plus tard, l'Allemagne et la Russie sont des Républiques. Dix millions de soldats sont morts.

Un chef d'État qui soit un sujet

Ce que je propose n'est pas le retour des couronnes et des cérémonies.

C'est de vouloir, à la tête du pays, quelqu'un qui soit lui-même un sujet, et qui parle à des sujets. Quelqu'un qui ait des sentiments pour son peuple, pas des pourcentages. Quelqu'un qui puisse dire « ce sont les miens », y compris de ceux qui le critiquent. Quelqu'un qui soit capable de dire à la machine : non, pas eux.

Et en face, des gens assez libres pour se gouverner eux-mêmes, qui n'attendent pas tout de lui.

Un roi qui aime, des sujets qui se tiennent debout. C'est ça, l'alliance de la monarchie et de l'anarchie.

Notes et sources

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