La physique, dans ce que nous en proposons ici, se lit comme discours ontologique. Non comme somme d'équations, mais comme geste qui dit le monde. À ce titre elle a produit ses propres textes fondateurs, qui méritent d'être placés au même podium que ceux des grandes religions.
Il y en a deux. Ils sont de nature très différente : le premier est un narratif, le second une formule.
Le premier est une pensée scientifique appelée le matérialisme, qui évolue sur cinq cents années environ, entre Athènes et Rome. Au plus loin, elle remonte à un personnage nommé Leucippe. On sait peu de choses sur lui, et sur celui qui le suit, Démocrite. Puis vient Épicure, dont le nom est très connu mais dont peu de textes ont survécu. Ce sont trois Grecs. Puis on arrive à Rome, avec un poète, Lucrèce, dont le poème De rerum natura survit par miracle, peut-on dire — puisque par définition les matérialistes ne croyaient pas aux miracles.
Pour être justes historiquement et scientifiquement, le matérialisme est né d'une réflexion documentée par Leucippe, Démocrite, Épicure et Lucrèce. C'est ainsi qu'on devrait citer ses auteurs. Le dernier grand homme à le reprendre et à le compléter, mais de manière trop spécialisée — l'économie — pour faire partie de ses fondateurs, est Karl Marx. Le matérialisme de Karl Marx, qui est réel, a en plus abouti à des distorsions historiques, comme les formes extrêmes de communisme, qui n'étaient pas du tout dans l'esprit des Grecs.
Dans les textes de cette boîte, nous résumerons les auteurs de la pensée matérialiste par l'expression « le verset de Lucrèce », plutôt que par « le système de pensée développé par Leucippe, Démocrite, Épicure et Lucrèce ». Autrement dit, nous le nommons d'après son dernier intervenant, celui dans les écrits duquel nous le trouvons clairement formulé.
Le second verset scientifique est celui qu'on attribue à Einstein, E=mc². Là encore, c'est un résumé abusif d'une évolution d'environ 250 années sur le mouvement, la matière et l'énergie, qui commence avec Newton, continue avec Lorentz, puis Poincaré, puis Einstein, puis Minkowski, et se termine avec Dirac. On devrait donc dire « l'équation de Newton, Lorentz, Poincaré, Einstein, Minkowski et Dirac » — ce qui n'est pas plus pratique que « le verset de Leucippe, Démocrite, Épicure et Lucrèce ». Mais c'est ainsi que doit fonctionner la vraie connaissance. Là encore, devant la pesanteur de ces noms, nous irons d'après le dernier, et parlerons de « l'équation de Dirac », sachant que cela sous-entend tous ses prédécesseurs. Nous employons ici « équation de Dirac » dans un sens différent de son usage habituel en physique : Dirac est celui qui couronne l'histoire de cette formule, en lui donnant sa dernière grande symétrie — celle du positif et du négatif.
Cette équation devrait s'écrire ±E = ±mc², ce qui est bien plus complet et vrai que E=mc², mais difficile à dire et lourd à écrire ; nous garderons donc E=mc², qui est, comme nous le disons souvent, une formule magnifique à prononcer, un bijou phonique. Nous reviendrons sur les signes ± dans les articles d'exégèse.
Le podium des grands versets fondateurs
Les grandes religions ont chacune leur verset fondateur. Trois sont écrits au nom du Divin — la Genèse, le prologue de Jean, la première sourate du Coran. Un quatrième, plus ancien et qui a influencé les trois autres, ouvre le Zoroastrisme sur la dualité Ormuz/Ahriman. Un cinquième n'est pas écrit mais dessiné — le Taijitu, le Yin-Yang. Cela fait cinq versets religieux.
À ces cinq, il faut ajouter les deux versets scientifiques : le verset de Lucrèce et l'équation de Dirac. Sept versets fondateurs en tout. Chacun est immense et se suffit à lui-même comme source d'inspiration et de commentaire, mais chacun reste bancal sans les six autres. Ils ne se contredisent pas ; ils traitent d'aspects différents du même monde.
Structure des textes de cette boîte
Chacun des deux versets scientifiques appelle deux articles : un article qui le présente et le place au podium, et un article d'exégèse qui déplie ce qu'il contient.
E=mc², le verset de la Science pose le premier verset — la formule — sur le podium. Son exégèse suivra dans un article ultérieur, qui déploiera la cascade des rôles de c, la question du signe ±, et ce qui se dit dans le carré.
Le verset de Leucippe, Démocrite, Épicure et Lucrèce pose le second verset — le narratif — sur le podium et le fait dialoguer avec la Genèse. Son exégèse suivra également, qui déploiera le clinamen, la question des formes des atomes, et surtout le pont qu'il ouvre avec ce que la biologie appelle méiose et mitose.
Un quatrième texte accompagne la boîte, à part : Le virtuel et le réel — un dialogue au propre. Ce n'est ni un verset ni une exégèse, mais le chemin de travail lui-même — quarante-six scènes où l'hypothèse s'est construite à deux voix, une voix humaine et une voix machine, avec ses impasses, ses corrections et ses questions restées ouvertes. On peut le lire avant ou après les articles : il ne présuppose rien d'eux, et ils ne le présupposent pas. Un sommaire en cinq actes en donne le plan ; on le lit d'une traite ou scène par scène.
Réunir les deux versets scientifiques — l'un formule, l'autre narratif — sera le geste qui viendra ensuite, une fois les deux exégèses acquises.
Une note sur la foi des Maîtres
Il est à noter que tous les auteurs, de Leucippe à Dirac, ont manifesté une croyance en l'existence de Dieux ou d'un Dieu. Certains leur ont attribué plus d'importance que d'autres, et la distinction est claire entre le premier groupe, qui se termine par Lucrèce, où les Dieux n'interviennent guère, et le second, où Dieu intervient nécessairement au début, créant un monde où l'on peut s'asseoir et réfléchir sur des lois immuables. La science a été, pour l'essentiel de sa longue histoire, croyante. De nos jours c'est une question privée. Et si les découvertes n'ont pas cessé depuis Einstein et Dirac — boson de Higgs, ondes gravitationnelles, particules diverses —, aucune n'a bouleversé le cadre posé par les Maîtres du verbe scientifique. Elles le confirment ou l'étendent, elles ne le remplacent pas.
Cette histoire, écrite à plusieurs mains, a valeur de texte sacré — sauf qu'elle contient des hésitations, des contradictions, des sauts en avant et en arrière, des noms, des petitesses et des grandeurs, de l'éthique et de l'immoral. Les formules, elles, restent pures de toutes ces contradictions. Elles sont, pour nous, sacrées. Les hommes les ont utilisées pour le bien ou pour le mal, comme un couteau qui sert à couper le pain mais aussi, si on veut, la main.