Dans le précédent article, nous avons proposé E=mc² comme verset scientifique. Deux choses lui manquent pour tenir totalement ce rôle. Elle ne raconte pas la Création de l'Univers. Elle ne dit rien de Celui qui l'a créé. C'est une formule magnifique, mais qui offre un instantané de la relation entre matière et énergie, sans raconter comment ce dualisme est venu à être.
Ajoutons une critique de fond : E=mc² est très récente, à peine une centaine d'années. Ce n'est pas juste de la comparer aux versets millénaires. Où est Dieu dans cette formule ? Dans les versets sacrés, on se réfère clairement à Dieu, ce qui est la question la plus importante qu'un homme puisse poser. Dans E=mc², aucune réponse.
Avant d'abandonner ce parallèle entre science et religion, cherchons ailleurs. À l'époque où la Genèse est rédigée, et jusqu'à l'époque de Jean, la science n'aurait-elle pas produit un vrai narratif qui réponde à un grand dualisme, qui dise clairement son opinion sur la manière dont le monde est venu à exister ? Un narratif à valeur philosophique qui inspire la science à ce jour, en biologie comme en physique ?
Ce texte existe. Enfin, presque. Comme l'a rappelé le préambule à cette boîte Physique, il est fait de quatre noms — Leucippe, Démocrite, Épicure et Lucrèce, dont nous nommons le verset d'après le dernier. Un tel texte n'existe pas en tant que tel : il est reconstruit à partir de quatre auteurs dont l'existence s'étale sur cinq siècles, trois Grecs et un Romain, dont on connaît parfois peu, parfois presque rien. Mais ce texte reconstruit honore réellement la pensée de chacun d'eux, les quatre se reconnaissant comme faisant partie de la même chaîne. Sous cette forme concentrée, il a eu une influence immense sur la Science et la Philosophie scientifique. Karl Marx, source du marxisme, qui n'est pas une philosophie accessoire, s'inscrit dans sa droite ligne. On ne trouvera nulle part ailleurs, dans l'Antiquité ni dans les Temps Modernes, un texte aussi profond et cohérent qui puisse tenir lieu de commencement à un Évangile scientifique.
Le texte
Voici donc le verset reconstruit selon Leucippe, Démocrite, Épicure et Lucrèce.
Il n'y a jamais eu de commencement et il n'y aura pas de fin. Les Dieux n'ont pas créé le monde, et ne se préoccupent pas du destin des choses et des êtres. Rien ne se perd et rien ne se crée. Toutes les choses et tous les êtres sont faits d'agrégats d'atomes, qui sont les particules ultimes de la matière. Ces atomes évoluent dans un Vide, qui est le néant, sans propriété, et qui permet le mouvement.
Les atomes ont des formes différentes, et en s'accrochant ils forment tout ce qui existe, matière comme esprit. Les choses et les êtres se forment par réunion d'atomes et se défont ensuite, redevenant des atomes. Ce qui existe actuellement est une partie de ce qui a existé : seules les formes adaptées survivent, formant ce que nous voyons et mesurons.
Il existe probablement un très grand nombre d'Univers similaires au nôtre, où les atomes ont créé d'autres configurations.
Voici comment se constituent les choses et les êtres. Les atomes sont en chute verticale constante dans le Vide, séparés les uns des autres. À un moment de leur parcours, ils peuvent dévier, sans raison particulière. Cette déviation latérale peut s'accompagner d'un choc entre deux atomes chutant côte à côte. Les deux peuvent rebondir et se séparer, ou s'unir. Les unions grandissent au fur et à mesure des chocs, toujours selon le hasard. Ainsi naissent les objets et les êtres. Ce qu'on appelle la mort, chez les vivants, est la désagrégation des atomes qui s'étaient unis. Aucune masse d'atomes ne suit un destin. C'est aux humains de donner du sens au temps de leur vie.
Ce que dit ce texte
Ce verset répond aux questions essentielles. Il fait face aux versets religieux, une alternative aux réponses symétriques. Ce monde n'a pas été créé. Il n'est peut-être pas unique. Les Dieux existent peut-être, mais ne comptent pour rien dans le déroulement des événements. La matière est un montage fait de petits morceaux, les atomes — indivisibles, insécables. Les montages, objets ou êtres vivants, se constituent par hasard. Les choses montées se démontent en leurs atomes. Les formes les mieux adaptées continuent, et forment le présent.
On reconnaît là les principes du matérialisme qui a inspiré la démarche scientifique. On reconnaît des concepts repris par la biologie, la chimie, la physique deux mille ans plus tard. Ce texte est essentiel : il correspond bien à l'observation pour une bonne partie. Pas pour le commencement, car personne n'était au commencement pour savoir ce qui s'est passé — ni les prophètes, ni les scientifiques. On suppose, un point c'est tout. Pour la suite en revanche, le modèle de Lucrèce est remarquable. Plus que cela : il est imbattable et irremplaçable pour raconter comment la matière se fabrique.
Un verset qui laisse Dieu au vestiaire
C'est un modèle qui explique le monde par sa propre mécanique. Ce n'est pas la même chose que de dire qu'il est athée. Il explique le monde par la mécanique du monde, une fois l'existence de Dieu posée ailleurs, à l'entrée, dans le vestiaire. Ou après les heures de labo, quand Einstein, Planck ou Lorentz prenaient une bière pour s'émerveiller, chacun à sa manière, de la façon dont le divin avait bien réglé les choses. Et au XVIe et XVIIe siècles, s'ils avaient pu vivre ensemble, c'est exactement ce qu'auraient fait Newton, Copernic, Galilée et Kepler autour d'un pot : prière avant le labo, émerveillement et remerciement au Ciel après le labo, mais pas pendant les heures de travail.
Pour tous ces fondateurs de notre savoir, on sait que Dieu existe, par nécessité, parce qu'il faut un début, un cadre, un garant que ce cadre est stable et qu'Il ne va rien changer d'un moment à l'autre. Une fois ce cadre posé, on passe à la description. Ce qui paraît le plus exclure Dieu de la nature a d'ailleurs été trouvé par des professionnels de la foi. Le Big Bang, c'est l'abbé Lemaître. La place de la Terre dans l'Univers, c'est le moine Copernic. La génétique, un autre moine, Mendel. Que veut-on de plus ? Avoir sa carte de foi, la laisser à l'entrée, aller bosser : c'est presque une condition pour faire de très grandes découvertes. Pas celles que récompensent les Prix Nobel de nos jours, qui ne bouleversent rien, ou qui sont parfois infirmées quelques années plus tard.
Le verset de Lucrèce fonctionne à merveille pour un scientifique. Les athées l'ont utilisé, Karl Marx en tête, croyant en faire un vrai Évangile sans Dieu. C'est une erreur. Lucrèce et son maître Épicure pensaient que les Dieux existaient — ce n'était pas possible autrement — mais ne les voyaient pas se mêler du monde. Les Dieux laissaient tranquilles les hommes en général, ne faisaient ni miracle ni anti-miracle, et laissaient tranquilles les scientifiques. Pour la pratique, cela revient au même.
Le verset de Lucrèce nous invite à réfléchir à tout dans les plus infimes détails, sans crainte que des Dieux s'abattent sur nous pour se venger qu'on se soit mêlé de leurs oignons, sans crainte qu'ils nous tuent, nous ou nos enfants, pour nous montrer qu'ils sont et resteront les plus forts. Pas de compétition avec les Dieux : on peut avancer, et c'est ce que font les scientifiques. Ceux qui croient en un Dieu unique, Créateur, rationnel dans Ses voies, qui ne se venge pas de celui qui veut savoir, et qui, au contraire, est heureux de voir ses Enfants se réjouir de sa création — comme un peintre est heureux d'entendre les Oh et les Ah de ceux qui regardent son tableau — ceux-là n'avaient pas besoin de Lucrèce pour la même raison.
E=mc² est un verset scientifique du deuxième type. Trouvé par une série de scientifiques inscrits dans cette Foi tranquille. Une formule qui accompagne tous les mouvements, des plus infimes aux plus immenses, dans le cadre de cette paix qu'instaure un Dieu créateur qui, comme disait Einstein, ne jouait pas aux dés. Et sa critique tient à ce jour, face à la physique quantique qui, précisément, joue aux dés. Épicure et Lucrèce sont à l'origine d'un verset scientifique du premier type : les Dieux existent, mais ils ne comptent pour rien. La seule force qui explique alors les événements, c'est… l'absence de force. Ce qu'on appelle le hasard. Le hasard pur.
Celui qui, au fond, effraie tout le monde. Ceux qui ne sont pas croyants disent souvent, devant une coïncidence étrange, « il n'y a pas de hasard ». Lucrèce refuse ce hasard bâtard où se cacherait une Providence ou un Dieu bien déguisé. Il évacue tout plan pour que le monde existe. Ce n'est pas seulement génial, c'est verset. Comme celui qui inaugure la Bible et dit tout en quelques mots — Avec le commencement, (il) créa les Dieux, la Terre et le Ciel —, comme le prologue de Jean qui donne en deux phrases de quoi remplir deux livres de commentaires, comme le premier verset du Coran. Ces versets n'ont été dépassés par aucune religion venue plus tard : tout ce qui a pu être dit sur les débuts de l'Univers est une reproduction, plus ou moins fidèle, de ces versets.
Le verset de Lucrèce nous donne un modèle de cette qualité. Tout y est dit d'essentiel pour un modèle où le monde a sa propre mécanique. L'appeler du matérialisme ? Oui et non. Oui parce que tout s'y explique par un agencement de la matière. Mais dire que cet agencement n'a pas une autre explication en amont, c'est autre chose. On pourrait très bien penser que le Créateur de ce monde a créé ce monde selon les lois édictées par Épicure et Lucrèce. Il a fait un monde où les choses se produisent par un hasard pur, sans Son intervention. Dieu serait prêt à jurer qu'Il n'a jamais triché, qu'Il n'est jamais intervenu, même quand Il a vu un bébé tomber d'un balcon comme un vulgaire pot de fleurs, et qu'Il aurait adoré pouvoir mettre Sa main en dessous. C'est un monde tout à fait possible, et ni Épicure ni Lucrèce ne pourraient s'y opposer.
En tous les cas, avec un Dieu derrière le hasard ou pas, le modèle d'Épicure est le modèle-étendard de la science de la matière. Aucune autre forme de matérialisme n'a d'intérêt. Celui-là vaut tous les autres, et il est simple. Il dit que :
Un. Il n'y a pas eu de commencement unique. Nous n'en savons strictement rien, et ne le saurons jamais. Il existe peut-être, voire très probablement, d'autres Univers que le nôtre.
Deux. Le monde est fait de toutes petites unités insécables, des a-tomes, évoluant dans un Vide qui est réellement vide, c'est-à-dire rien. Les atomes sont le tout, ce qu'il y a ; et le Vide est le rien. Pas compliqué.
Trois. Ces unités-atomes sont en constante chute vers le bas, à travers le Vide. Ils chutent tout droit.
Quatre. Mais — et c'est là qu'intervient le hasard — au cours de cette chute, ils peuvent dévier légèrement vers la droite, la gauche, l'avant ou l'arrière, et cogner ainsi une autre particule tombante.
Cinq. Parfois cette rencontre aboutit à une union, parfois non, et les particules reprennent leur chute, se cognant ou pas avec une autre plus tard. Ceux qui sont restés ensemble font un doublon. Il suffit qu'une autre particule se cogne, par hasard, avec ce doublon, pour en augmenter le volume.
C'est ainsi que se construit toute matière, à force de heurts qui parfois laissent une union, parfois non. Tout est fait de ce principe, y compris la chair humaine et ses pensées. Tout est matière en interaction par hasard. Ces interactions se sont faites dans l'Univers que nous voyons, mais il est fort probable qu'elles se sont faites ailleurs, dans d'autres Univers.
C'est ce que dit le verset de Lucrèce.
Est-ce réaliste ?
Première réponse : c'est éminemment simple, mais éminemment intelligent. Tant et si bien qu'après un temps d'éclipse, c'est un modèle qui a fortement impressionné la postérité. Les scientifiques bien sûr — mais, comme on l'a vu, eux étaient plutôt partisans d'un Dieu créateur, incroyablement doué en maths, en physique, en chimie, qui a créé le monde avec ces sciences et a laissé les traces de son savoir partout ; c'est ce à quoi jouaient Newton, Mendeleïev ou Einstein. Épicure et Lucrèce ont surtout influencé les non-scientifiques, les littéraires et les philosophes, ceux qui ne sont pas tenus par la rigueur scientifique. Karl Marx en tête, rappelons-le, écrivit sa thèse de doctorat sur le matérialisme épicurien. Quand on parle d'influence, on ne peut pas assez dire celle de Lucrèce dans ce domaine : des milliards d'individus ont vécu et sont morts au nom du marxisme sous toutes ses variantes. Un khmer rouge avait besoin de penser que la matière, lorsqu'il la coupait en petits morceaux — qu'il s'agisse d'un bébé, d'une femme, d'un champignon ou d'un chat —, n'était rien d'autre qu'un agrégat de particules réunies par hasard, et qu'il n'y avait aucun mal à démonter le montage si celui-ci disait ou faisait des bêtises selon le chef du Parti. Le chef en question était bien entendu un marxiste. Des centaines de millions continuent de par le monde à vivre sous le marxisme, des économistes l'étudient encore. Sans compter l'influence colossale de Lucrèce sur toute la pensée matérialiste et athée, qui avait trouvé en lui le modèle le plus simple pour tout expliquer. Aucun auteur matérialiste n'est venu infirmer ou modifier de manière significative Épicure. Comment le pourrait-il ? Le hasard y trône sans rival, et ça, personne ne peut faire mieux. Il l'appelle le clinamen, un mot très intéressant qui inclut la notion d'inclinaison. Nous verrons à quel point ce choix est pertinent.
Épicure et Lucrèce auraient probablement vu en Karl Marx un élève ou un continuateur de leur pensée. C'était un philosophe qui ne déduisait pas de son matérialisme qu'on pouvait couper les gens en morceaux pour les ramener au plus près de leur état d'atomes originels, malgré leurs cris. Bien au contraire : il avait l'inquiétude des pauvres, des sacrifiés au nom de la matière par ceux qui l'accumulent. Mais les Khmers rouges, la Révolution culturelle, le système des Kim en Corée n'auraient pas eu leur aval. Épicure, du peu qu'on sait, était pour la frugalité et l'amitié, ses deux grandes valeurs — rien à voir avec les avatars de son matérialisme.
Nous en ferons autant ici, en considérant que le matérialisme d'Épicure est tout à fait pur de toute interprétation violente et de toute justification de comportement violent ou oppressif au nom de la nature matérielle du monde. D'autant plus que, comme nous l'avons dit, le monde a peut-être été créé par un Dieu… épicurien, c'est-à-dire pourvoyeur en hasard et pas en miracles.
C'est d'ailleurs cette hypothèse qui nous paraît la plus juste et la plus complète. Car notre propos de Chevalier du Savoir, en quête permanente du Graal — c'est-à-dire d'une connaissance qui fait du bien à la santé en plus d'être vraie —, c'est que l'ensemble des versets fondateurs sont vrais et pertinents. Le podium des sept versets fondateurs a été posé dans le préambule à cette boîte : cinq religieux (Genèse, Jean, Coran, Zoroastrisme, Taijitu) et deux scientifiques (Lucrèce, équation de Dirac). Chacun est immense, source d'inspiration et de commentaire, mais bancal sans les six autres. Lucrèce est essentiel au jour le jour, là où on ne voit jamais, au grand jamais, de Dieu qui intervienne de manière prédictible ; là où on ne voit que le hasard comme explication. Même les hasards intrigants, dans l'océan immense des hasards possibles, arrivent eux aussi par hasard. Sans Lucrèce, on tombe dans une explication « religieuse » du monde qui ne correspond pas à ce qu'on voit.
Les cinq points face à la science
Reprenons les cinq points cités plus haut, en les confrontant cette fois à la science.
Un. Il n'y a pas eu de Commencement, et il existe d'autres Univers que le nôtre. En gros, oui. La physique moderne dit qu'on ne peut pas considérer le Big Bang comme un commencement, car on ne peut parler d'avant le Big Bang. Le temps est apparu avec le Big Bang. C'est très énervant à penser, mais on ne peut guère contester cette interprétation. Quant à l'existence d'autres Univers, où le hasard aurait fait la même chose qu'ici en aboutissant à d'autres civilisations : pourquoi pas ? La science-fiction regorge de concepts de ce genre, avec extraterrestres, trous de vers, etc. Lucrèce est ultra-moderne de ce côté-là.
Deux. Tout ce qui existe est fait de matière, qui peut être décomposée en plus petits éléments jusqu'à un maximum — l'atome ou les particules subatomiques, qui ne sont plus coupables en plus petits morceaux. Oui, c'est correct.
Trois. Ces morceaux de matière évoluent dans un Vide qui leur permet de se déplacer. Oui, on peut le dire ainsi.
Quatre. La matière chute en permanence, tout va vers le bas. En gros, vu avec du recul, oui. Si on considère que nous chutons vers la Terre en permanence par la gravité, que la Lune chute vers la Terre, que la Terre chute vers le Soleil, et que le Soleil chute vers le centre de la Galaxie, alors la chute dont parle Lucrèce est une belle approximation. Les pinailleurs diraient que la Terre chute aussi vers nous, la Terre vers la Lune, le Soleil vers la Terre — vraiment négligeable pour un être humain qui observe. Va pour « tout chute ».
Cinq. Les groupements d'atomes, molécules ou bouts de matière, correspondent à des unions par le fruit du hasard. Eh bien, oui, en gros cela paraît fonctionner ainsi. Il n'y a pas eu de « projet » que tel atome d'hydrogène rencontre l'oxygène pour faire de l'eau ici ou ailleurs. On peut faire des prédictions connaissant les conditions initiales, mais ce qui a déterminé ces conditions initiales est le fruit du hasard. La très vaste majorité des rencontres entre atomes de ce monde sont du hasard pur. Si je décide d'aller me promener, je vais cogner contre des milliards de milliards de molécules d'air qui bougent dans tous les sens, en respirer certaines, en déplacer d'autres, et tout cela est le fruit du hasard.
Jamais rien ne s'oppose à la chute des objets ou des particules, ni à leur rencontre, sauf si on fait exprès de les empêcher. Les Dieux, eux, ne le font jamais. Les pompiers, quand ils arrivent à temps, peuvent empêcher qu'une poutre tombe sur quelqu'un en l'évacuant. Sans eux, la poutre tombe, comme tout le reste.
Le modèle de Lucrèce, aussi désespérant qu'il puisse paraître par moments, rend correctement compte de notre vécu. Les autres versets ne s'y opposent pas, mais ne traitent pas du tout du même sujet. Lucrèce, c'est le verset du quotidien : celui qui nous dit de faire attention en marchant sur un pont cassé, qui tend donc à chuter plus facilement ; de faire attention au clinamen sur l'autoroute en ne collant pas à la voiture d'en avant ; de ne pas marcher pieds nus dans une salle de bain mouillée, parce qu'on risque de glisser, de chuter, et de rencontrer le sol — un clinamen douloureux, et qui en plus ne créera pas un nouvel objet fait de moi et du carrelage.
C'est le verset qui me permet de faire des expériences de laboratoire en prenant les précautions qui vont bien : mettre des barrières pour que les souris ou les patients ne tombent pas, etc. Pas d'intervention divine prévue.
Chaque verset à sa place
Chose fondamentale : le verset de Lucrèce ne s'oppose pas, au fond, à ce qu'on le mette juste après ceux de la Genèse ou du Coran. Une fois qu'on a dit que Dieu existe, Lui, source de l'Unité, on peut se lancer dans l'analyse du Multiple.
Voilà la décision du Chevalier du Graal : chaque verset à sa place.
Pour ce qui concerne celui de Lucrèce, il présente tout de même certains côtés incomplets. Plutôt que de le rejeter — ce qui serait hystérique après l'avoir adopté tant il reproduit bien notre expérience —, proposons de l'améliorer. De le rendre encore plus explicatif.
On se posera des questions simples. D'où viennent ces atomes qui chutent en permanence ? Existe-t-il une Unité de Production dans le Ciel pour expliquer leur chute ininterrompue ? Et la question qui suit : où vont-ils ? Où se terminent les atomes ? Existe-t-il une limite ?
Voilà deux questions essentielles. Nous y répondrons en bons épicuriens. Je donne d'ailleurs tout de suite la réponse la plus simple : la chute ne se termine peut-être nulle part. Les atomes donnent l'illusion de tomber en permanence, mais ce sont les mêmes qui font le circuit. Comme un grand cercle, qui vu sur un petit segment donne l'impression d'une chute, mais qui vu avec le recul — celui d'un Dieu qui aurait créé cette mécanique merveilleuse — se laisse voir comme un cycle. Au cours de ce cycle, les atomes se rencontrent, fabriquent de la matière, se désagrègent, et repartent pour un autre tour.
Mais la grande question que pose le système d'Épicure et Lucrèce, c'est le clinamen. Le hasard sans moteur. Ce qui fait que les mouches, les souris, les tulipes naissent de chocs sans prédétermination. Là, il y a de la place pour approfondir. Attention : toute explication qui évacuerait le hasard serait une insulte au Modèle. Toute explication qui placerait un petit Dieu derrière chaque rencontre tricherait. Et quelle fatigue pour ce Dieu de se poster derrière chaque bout de matière qui se forme. La Genèse le dit clairement : Il crée tout en six jours, et après c'est fini, repos. On contemple Son œuvre. Remettre Dieu dans la mécanique d'Épicure parce que le hasard nous choque, non — pas possible, pas honnête, et pas sympa pour Dieu.
D'autres versets religieux disent qu'aucun brin d'herbe ne peut pousser sans que Dieu ne l'y autorise. Là encore, c'est un autre système de pensée. Cela veut dire, tout simplement, que si Dieu se retirait de Sa Création — ce qui est absurde, mais tout de même une bonne question —, aucun brin d'herbe ne repousserait. Nous verrons des situations de physique qui reproduisent exactement cette configuration, sans qu'on hurle.
Par exemple, en considérant le couple Virtuel/Réel tel qu'il fut défini par Paul Dirac dans les années 30. Le Virtuel est le « matelas » énergétique sur lequel repose le Réel. Sans lui, les électrons de tous nos atomes descendraient vers l'infini négatif. Autrement dit, sans ce matelas, les électrons n'auraient pas d'autre choix que de se livrer à un exercice de chute épicurienne extrême.
Imaginons la situation suivante : quelqu'un retire le Virtuel comme on retire le plancher sous les pieds. L'Univers garderait un toit, mais pas de sol. Tout le réel chuterait en une fraction d'instant, et voilà. Quelle expérience passionnante ! Mais qu'aurait-on prouvé ? Rien, car a priori ça n'arrive jamais, et ce n'est pas quelque chose qu'on reproduit dans une expérience. Mais tout de même, ça a un peu de sens, et c'est important de le savoir. Et c'est strictement pareil que de dire que si Dieu retirait Son Autorisation d'Exister, tout disparaîtrait. Donc quand le Talmud dit que rien ne pousse sans l'autorisation de Dieu, c'est similaire à quand la science dit que si les électrons étaient libres de chuter plus bas que la première orbite de l'atome, le monde disparaîtrait en un instant. Et de là à ce qu'un petit malin dise : « bon, alors le Virtuel, ce truc qui empêche la chute des électrons vers l'infiniment négatif et retient l'existence du monde, ce ne serait pas la main de Dieu ? C'est la même chose, non ? » — que voulez-vous répondre à ça ? On ne peut dire que « pourquoi pas ».
Le matérialisme le plus radical, bien pensé, bien réfléchi, n'aboutit pas du tout à un athéisme radical. Il aboutit simplement à établir une frontière au-delà de laquelle le ou les Dieux n'interviennent plus au jour le jour pour que ça continue. Épicure donne une excellente description du monde vu et vécu de l'intérieur. Mais pour écrire et décrire le monde complètement — c'est-à-dire de manière totalement satisfaisante pour l'esprit et le corps —, il faut compléter avec, au choix, la Genèse, l'Évangile, le Coran et le Taijitu. Avec chacun d'entre eux d'abord, pour bien comprendre ce qu'il rajoute à Épicure, puis voir l'ensemble.
Ce qui reste à faire
Le verset de Lucrèce est posé. Il fait pendant à l'équation de Dirac (E=mc²) sur le podium des deux versets scientifiques, et prend sa place aux côtés des cinq versets religieux.
Reste le gros morceau : le clinamen. Le hasard sans moteur, le championnat de la cohérence et du paradoxe. Il faut respecter l'existence d'un hasard radical à la source de toutes les rencontres, mais c'est là que le modèle demande de l'aide. Est-ce que la forme des atomes est la même partout ? Est-ce que cette tendance soudaine à dévier, qui est à la source de toute matière organisée, n'est pas quand même influencée par des affinités de formes entre les atomes ? Et plein d'autres questions très importantes, où les Dieux n'ont rien à faire, et qui déterminent mon vécu de chaque instant.
L'exégèse propre du verset de Lucrèce fera l'objet des prochains articles. Elle déploiera le clinamen, la question des formes, et surtout le pont qu'il ouvre avec ce que la biologie appelle méiose et mitose. En parallèle, l'exégèse d'E=mc² — la cascade des rôles de c et la question du signe ± — sera reprise. Chaque verset a son dépliage à venir. Le geste qui réunira les deux, formule et narratif, viendra ensuite.