Plutôt qu'un revenu universel, une cryptomonnaie universelle. Chaque humain, chaque collectivité humaine est valorisé par une cryptomonnaie qui lui est attachée. Un socle minimal pour chacun, et un moteur d'excellence pour la communauté.
Pour atteindre la Santé, pour soi comme pour la Cité, un cadre financier minimal est nécessaire.
Dans l'article sur les Neuf Appétits, nous avons montré que la santé se définit comme le flux libre entre nos appétits. À condition bien entendu que la personne ait de quoi manger, un endroit où le consommer en sécurité, et un endroit où dormir en sécurité. Aucune santé n'est envisageable sans cela, et c'est loin d'être le cas dans de très nombreuses parties du monde.
Les métaux rares de nos téléphones portables viennent de régions où l'extraction se fait à coups de crosses de mitraillette, données par de jeunes soldats qui frappent d'autres jeunes, le frappeur et le frappé recevant tous deux des sommes dérisoires comme salaire. Nous ne pouvons plus penser notre santé et celle de nos Cités indépendamment du reste du monde.
Ce qui relie toutes nos communautés est l'argent. C'est un véritable flux sanguin. Avec des riches congestionnés, mourant souvent d'apoplexie financière, et des pauvres anémiés, mourant de faim économique. Une Cité malade est une Cité où le sang ne circule pas.
Quatre exigences en dessous desquelles la santé n'existe pas.
Un repas correct chaque jour. Un endroit où dormir en sécurité — sans police qui débarque en pleine nuit, sans gangster à la porte. L'accès à l'information, comme nourriture intellectuelle. Et la possibilité de communiquer avec les autres.
Ce socle doit être garanti à chacun. Sans lui, on peut écrire tous les traités qu'on veut sur la Cité apaisée : ils tombent dans le vide.
Le problème est connu depuis longtemps. On parle beaucoup, depuis vingt ans, d'un revenu universel — une somme minimale versée à chacun sans condition. Mais l'idée bute sur une impasse : si un pays le met en place seul, il devient un aimant pour ceux qui n'y ont pas droit ailleurs. Un pays qui ne le fait pas laisse ses gens dans le manque. Le revenu universel doit être planétaire pour tenir. Sinon il crée plus de problèmes qu'il n'en résout.
Comment le rendre planétaire sans passer par un pouvoir mondial qui n'existe pas ?
En le déconnectant complètement des systèmes politiques existants. Et pour cela, en utilisant une technologie apparue il y a une quinzaine d'années : la cryptomonnaie.
Une cryptomonnaie est une monnaie numérique gérée par un réseau d'ordinateurs, sans banque centrale. Le Bitcoin est la plus connue. L'ambition initiale de ces monnaies était de s'affranchir des États et des banques. Elle a été trahie : les cryptos actuelles sont devenues des outils de spéculation comme les autres, enrichissant plus vite ceux qui étaient déjà riches. Mais elles ont lancé le concept, et le concept est bon.
On le reprend, en le retournant vers son but originel.
Chaque être humain reçoit à sa naissance sa propre cryptomonnaie. Il devient un projet économique en soi. Sa monnaie a une valeur initiale minuscule — l'équivalent d'un centième de centime — et un minimum incompressible que rien ne peut faire descendre. Sa valeur peut monter selon ce qu'il fait, ce qu'il apporte, ce que d'autres investissent en lui.
Le nom : Universal Crypto — UC — ou Universal Crypto Coin, UCC pour la monnaie elle-même.
Le principe ne s'arrête pas à l'individu.
Chaque famille a sa UCC. Chaque quartier, chaque village, chaque ville. Chaque association, chaque entreprise. Chaque cause qu'on veut défendre — les hérissons, les pandas, la préservation d'un site, l'apprentissage de la musique dans une école. Tout a sa UCC.
L'entreprise garde son capital classique pour ses actionnaires, mais sa UCC valorise en plus la qualité du travail des employés, leurs relations entre eux, la fidélité des clients — toutes choses que les comptes actuels ignorent. Un magasin peut être rentable et pourtant misérable humainement ; sa UCC dira ce que ses résultats ne disent pas.
Un enfant qui rêve de devenir styliste, un jeune qui veut prendre des cours de piano, peuvent voir leur UCC valorisée par ceux qui investissent dans leur projet, à partir de ce qu'ils en montrent. Le financement participatif — le crowdfunding comme Ulule ou Kickstarter aujourd'hui — devient la mécanique par défaut, mais native, portée par la monnaie elle-même.
Toutes ces UCC sont reliées entre elles par un flux. C'est un système circulatoire économique. L'idée n'est pas neuve : au XVIIIe siècle, un médecin français, François Quesnay, qui soignait Madame de Pompadour et le roi Louis XV, a publié en 1758 un texte intitulé le Tableau économique, où il décrivait la richesse d'un pays comme un sang qui doit circuler d'un organe à l'autre sans obstruction. Il appelait cela la physiocratie — le gouvernement de la nature. On reprend son geste, avec les outils d'aujourd'hui, et on va au bout.
Au centre du dispositif, une monnaie particulière : le Live Coin. Une monnaie vivante, organique. C'est elle qui sert à payer sur Internet et chez les commerçants. Elle est fiable. Elle ne peut jamais faire faillite.
Deux raisons à cette solidité.
Chaque UCC — le Live Coin compris — est divisée en deux moitiés.
Une moitié socle, qui ne se dépense jamais. Elle garantit la valeur du reste, comme les fondations d'une maison garantissent qu'elle ne s'effondre pas.
Une moitié haute, qui bouge, qui s'échange, qui varie. C'est là qu'on peut jouer, investir, se tromper.
Aucune UCC ne peut descendre en dessous de sa moitié socle. C'est un verrou anti-spéculation universel. Impossible de faire s'écrouler la monnaie de quelqu'un. Impossible de le ruiner. Les moitiés socles de toutes les échelles — individu, famille, quartier, ville, Live Coin — sont interconnectées. Le socle personnel de chacun est structurellement une cellule du muscle cardiaque commun.
Quand la moitié haute prend de la valeur, le cœur pompe vers les extrémités : c'est la systole. Le sang irrigue les capillaires.
Le Live Coin est nourri en permanence par un carburant qui ne tarit pas : le don.
Toutes les grandes traditions religieuses ont commandé à leurs fidèles de verser une part de leurs revenus à la communauté. Chez les juifs, le maaser — la dîme — qui peut aller de 10 à 20% du revenu. Chez les chrétiens, la dîme aussi, historiquement à 10%. Chez les musulmans, la zakât — le troisième pilier de l'islam — fixée à 2,5% de la richesse.
Le principe est identique dans les trois : celui qui a doit reverser une part à la communauté. Ce n'est pas un impôt d'État, c'est un devoir personnel. Tout croyant l'accomplit. Tout donateur non croyant peut s'y joindre.
Ce don, dans le système UCC, est versé au Live Coin. Il devient le carburant qui alimente le cœur, qui à son tour irrigue tous les capillaires — c'est-à-dire les UCC de chacun.
C'est un renversement complet de la logique des cryptomonnaies actuelles. Le Bitcoin est alimenté par ce qu'on appelle le mining : des ordinateurs qui brûlent des quantités folles d'électricité — l'équivalent de la consommation d'un pays comme la Norvège — pour créer artificiellement de la rareté. Le Live Coin remplace cette dépense stérile par un geste réel de charité. Ce qui frappe la monnaie n'est plus le calcul brûlé, c'est le don versé. Le geste et le carburant coïncident.
À cela s'ajoute un mécanisme automatique : chaque transaction dans le réseau UCC prélève 1% — ou 2,5% comme la zakât islamique — au bénéfice du Live Coin. Plus le système est utilisé, plus le cœur s'enrichit, plus il irrigue en bas.
Le minimum incompressible touche tout le monde. Le milliardaire y a droit comme le mendiant.
Non par égalitarisme abstrait. Par une raison précise : cette neutralité retire à la richesse son caractère de forteresse. Personne ne s'accroche à son capital par peur de la chute, puisque la chute a un fond garanti. C'est la condition psychologique pour qu'un don radical devienne possible chez ceux qui ont beaucoup — ils peuvent décider un jour de tout donner et vivre au socle, sans que cela les tue.
Aucune vertu attachée à la pauvreté ni à la richesse. Le pauvre qui devient riche devient en moyenne aussi con que le riche moyen. Les grands philanthropes ont plus fait pour l'humanité que les misérables. Mais le contraste massif entre les uns et les autres est devenu malsain — au sens strictement médical.
Les épidémiologistes qui étudient les populations le savent depuis longtemps : dans une société très inégale, tout le monde est en moins bonne santé, y compris ceux qui sont en haut. Un riche d'un pays inégal vit moins longtemps qu'un riche d'un pays plus égalitaire. L'espérance de vie, la mortalité infantile, la dépression, l'obésité, les addictions — tout se dégrade avec l'inégalité, indépendamment de la richesse totale du pays.
Une Cité en santé suppose le socle. Pas par générosité. Par hygiène.
On encourage les individus à faire don de leurs biens immobiliers au Live Coin. Personne n'accumule d'immeubles inutiles pour lui. Le Talmud le dit depuis deux mille ans par la bouche de Hillel, dans les Maximes des Pères (Pirke Avoth, chapitre 2) : « qui multiplie les biens multiplie les soucis ». C'est mauvais pour la santé, littéralement.
L'idée est proche de celle d'un économiste américain de la fin du XIXe siècle, Henry George, qui dans un livre intitulé Progrès et Pauvreté (1879) faisait le constat suivant : la terre n'est pas produite par le travail humain, donc sa valeur — surtout dans les villes qui poussent — ne devrait pas revenir aux propriétaires privés qui n'y sont pour rien, mais à la collectivité. Il proposait une taxe unique sur la valeur foncière, qui remplacerait tous les autres impôts. Le jeu Monopoly a été inventé par une de ses admiratrices, Elizabeth Magie, pour illustrer ses idées — la version originale se gagnait quand la rente foncière était collectivisée. On joue aujourd'hui à un anti-George sans le savoir.
Dans le système UCC, on va un cran plus loin. Le Live Coin possède directement le foncier. Chacun a un logement digne, garanti par son socle. Les surfaces immobilières sont administrées par le cœur, hors marché spéculatif. Personne ne se ruine pour se loger, personne ne s'enrichit sur le dos de ceux qui cherchent un toit.
Le cœur ne peut pas être piloté par un algorithme seul. Il faut des humains.
Un Conseil des Sept Sages, unanimement reconnus. Un représentant du Pape, un du Dalaï Lama, une figure de l'islam, une du judaïsme, une du monde hindou, une de la laïcité humaniste, une du monde des sciences. Le simple exercice de désignation sera un premier acte politique mondial — une manière de vérifier que le projet est prenable au sérieux par les grandes traditions vivantes.
Le reste du système est géré automatiquement, sur un modèle qu'on appelle les smart contracts — littéralement les « contrats intelligents ». Ce sont des règles écrites une fois, dans un langage informatique, qui s'exécutent toutes seules quand les conditions sont réunies. Comme un distributeur automatique : on met la pièce, la boisson tombe, aucun humain n'intervient. La technologie existe depuis 2015, portée par un réseau qui s'appelle Ethereum. Elle permet d'écrire les règles du jeu une bonne fois, et de faire tourner le système sans que personne puisse tricher.
Au démarrage, pas de conversion possible vers de l'argent liquide. Uniquement des paiements numériques, comme PayPal. Un village du Soudan pourra acheter collectivement du blé à un fournisseur qui accepte l'UCC. Le boulanger du coin, on verra au fur et à mesure. Cette absence de cash est aussi le meilleur bouclier contre les bandes qui, dans les pays fragiles, viendraient confisquer le capital des plus vulnérables : un téléphone volé avec des UCC dessus est inutilisable par le voleur, car les UCC sont attachées à leur porteur légitime.
Ce n'est pas du communisme d'État. Pas de Politburo, pas de parti unique, pas de monnaie frappée par un pouvoir. Le communisme historique a échoué parce qu'il a concentré tout le pouvoir monétaire dans un État. Ici, aucun État ne frappe. Les contrats s'exécutent seuls, le Conseil des Sages veille.
Ce n'est pas non plus le libéralisme actuel. Il y a un socle. Personne ne tombe en dessous.
Socle plat pour tous, trajectoire libre pour chacun. On garantit à tous la dignité de départ ; on encourage le projet, l'effort, l'excellence, la créativité. Une forme de communisme réel peut-être, sans État. Ou un anarchisme financier, selon l'angle qu'on préfère. Une combinaison politique nouvelle, qui n'a pas encore de nom stable.
Rome ne s'est pas fait en un jour. Un système monétaire nouveau met du temps à s'installer.
PayPal, le service de paiement en ligne créé en 1998, a mis dix ans à devenir standard. Il n'a décollé qu'en s'adossant à un partenaire massif, le site d'enchères eBay, qui l'a adopté comme moyen de paiement principal dès l'an 2000. Sans ce coup de pouce initial, PayPal serait resté un projet parmi cent.
L'UCC aura besoin d'un partenaire analogue pour démarrer. Une grande organisation humanitaire est un candidat naturel : le Programme Alimentaire Mondial des Nations Unies distribue déjà chaque année l'équivalent de 2 milliards de dollars en paiements numériques aux réfugiés, en particulier en Jordanie où les Syriens reçoivent leur aide par reconnaissance de l'iris de leurs yeux, sans manipuler d'argent. Techniquement, ces organisations sont déjà prêtes. Il faudra les convaincre, mais elles sont les plus proches du besoin réel.
En attendant, un village pilote, une communauté volontaire, une diaspora peuvent servir de premiers foyers d'expérimentation. On commence petit, on prouve que ça marche, on s'étend.
Le projet ne se lance pas contre les problèmes prévisibles. Il se lance sur les solutions qu'il apporte. Les problèmes se noieront dans les solutions — c'est le pari.
Il repose sur une conviction simple : il sera bientôt impossible à quiconque d'être heureux et en bonne santé avec, à côté de chez soi, des gens malheureux et malades. Le monde est devenu trop petit pour qu'on sépare sa santé de celle du voisin.
Un enfant soldat de quatorze ans, quelque part dans une mine de coltan, sera peut-être moins tenté par sa mitraillette s'il gagne la même somme sans elle. Un mendiant qui a de quoi dormir en sécurité peut recommencer à penser à autre chose qu'à sa survie. Une famille qui n'a plus la peur au ventre peut retrouver le goût du projet.
L'UCC est une manière d'égaliser ce qui doit l'être — le socle de la dignité — sans écraser ce qui doit rester libre : la trajectoire, le rêve, l'effort.
Le Live Coin est le cœur qui rend tout cela possible. Une monnaie vivante, une monnaie organique. On pompe, on irrigue, on soigne.