Voie 1

L'euthanasie, Rommel et la Morphine

Trois formes de mort coexistent aujourd'hui, et on ne les regarde jamais ensemble. Celles des figures qui l'ont portée. Celles des malades qui la font administrer. Celles des criminels à qui on la refuse. Trois asymétries que ce texte essaie de nommer.

Ceux qui, dans l'histoire, sont morts en acceptant leur mort quand ils auraient pu la fuir, et qui l'ont portée eux-mêmes. Ceux qui, aujourd'hui, demandent à un médecin de les tuer. Et ceux qui ont tué en série, et qu'on maintient en vie dans un lit d'hôpital avec courrier, télévision, gardiens et soins.

Ceux qui ont porté leur mort

Socrate est le cas pur. Athènes le condamne à mort. Il boit lui-même la ciguë, en discutant, entouré de ses élèves. Il transforme sa mort en dernière leçon.

Le Christ est proche. Il aurait pu fuir ou se cacher, il marche vers l'arrestation. Sa mort n'est pas de sa main, techniquement — mais elle est portée par lui, à l'avance et à la seconde.

Navalny appartient à la même famille. Il rentre en Russie en janvier 2021 en sachant ce qui va suivre. Il est arrêté à la descente d'avion. Trois ans plus tard, il meurt dans une colonie pénitentiaire de l'Arctique. Il ne s'est pas donné la mort, mais il a marché vers elle en connaissance de cause.

Rommel est le plus ambigu, et c'est précisément ce qui rend son cas utile. Feld-maréchal d'Hitler, brillant tacticien en Afrique du Nord, qui a plutôt bien traité ses prisonniers et refusé plusieurs ordres criminels — mais aussi bouclier d'une machine génocidaire qui suivait derrière lui, prête à exterminer les Juifs d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient si la percée avait eu lieu. Il l'a laissée avancer sans savoir vraiment, sans chercher à savoir. Ambigu.

Impliqué dans le complot contre Hitler de juillet 1944, découvert. Le 14 octobre, deux généraux se présentent à sa porte. Le choix qu'ils lui laissent : procès populaire, humiliation, femme et fils déportés — ou capsule de cyanure, obsèques nationales, famille protégée. Il choisit la capsule. Meurt en dix secondes. Le régime lui organise des funérailles d'État. Sa famille reçoit une pension.

Ce n'est pas une mort libre. C'est un choix sous coercition, entre deux morts. Mais dans ce cadre coercitif, la mort est portée par celui qui meurt. Il n'a pas demandé à quelqu'un d'autre de le tuer. Il n'a pas non plus été exécuté publiquement. Il a avalé lui-même la capsule, à l'heure qu'on lui a laissé choisir dans la journée.

Ces quatre morts partagent quelque chose. La mort connue à l'avance, un cadre de Sens qui la rendait lisible pour celui qui mourait et pour ceux qui restaient, et l'acte porté par le mourant lui-même. Aucun d'eux n'a demandé à un tiers salarié de le tuer.

Ceux qui font tuer

Les chiffres. En Belgique, l'euthanasie est passée d'une dizaine de cas en 2002 à environ 3 400 en 2023. Aux Pays-Bas, le chiffre tourne autour de 9 000. La courbe double tous les huit ans. Certains médecins pratiquent des dizaines d'euthanasies par an, et cela pendant toute une carrière. Le mot pour désigner ce métier n'existe pas encore, mais le métier existe.

Ce que fait le patient qui demande l'euthanasie : il transfère à un autre le geste qu'il ne veut pas porter. Il paye, il s'allonge, il tend le bras, il attend. L'autre, formé pour, exécute. La loi couvre le médecin — mais la loi ne blanchit pas un geste, elle l'autorise. Le poids de l'acte reste à porter par celui qui le fait. À raison de plusieurs centaines par an dans certains cas, il faudrait un mot pour ce que ça produit chez le porteur.

Le médecin ne peut plus faire le serment d'Hippocrate. Il fait autre chose. On ne l'a pas encore nommé.

La justification qu'on invoque est la souffrance incurable. Regardons de près.

Le patient est déclaré incurable dans un cadre médical précis : celui de la pharmacopée moderne, qui a exploré à peu près tout ce qu'elle sait faire — antidépresseurs, anxiolytiques, antalgiques — et a atteint son plafond. Le patient a essayé. Rien ne marche. Il ne veut plus vivre.

La question qu'on ne pose pas : ce patient a-t-il été regardé selon les neuf appétits ? A-t-on cherché lequel est atrophié, lequel est en excès, lequel n'a jamais été éveillé ? A-t-on essayé de restaurer sa curiosité, son mouvement, son appétit d'affection, avant de conclure qu'il faut le tuer ? Presque jamais. Ce n'est pas dans la formation des médecins qui pratiquent l'euthanasie.

Et surtout : aucun médicament classique ne donne envie de vivre. Aucun n'éveille la curiosité intellectuelle. Aucun ne rend joyeux. C'est même leur effet secondaire — atteindre l'un ou l'autre des appétits. Les antidépresseurs stabilisent, ils ne font pas vivre.

La morphine est le cas emblématique. Seule drogue utilisée couramment par la médecine occidentale, sous toutes ses formes — héroïne dans la rue, fentanyl dans les hôpitaux, opium ailleurs. Utilisée à la fois par les médecins et par ceux qu'on appelle drogués. Et c'est précisément la seule drogue qui ne donne pas envie de vivre. Elle donne un plaisir de sombrer, une léthargie douce. Elle éteint. Elle est parfaitement adaptée à une médecine qui a renoncé à réveiller les appétits — parce qu'elle sert seulement à tenir en attendant.

Le patient qui demande l'euthanasie, au fond, dit au médecin : puisque tu n'as rien qui me fasse vivre, tue-moi avec ce que tu as. La demande est logique dans le cadre. Ce qui est en cause n'est pas la demande, c'est le cadre.

Les médicaments qui manquent existent. Les champignons hallucinogènes sont en passe de devenir le traitement de référence de la dépression sévère. Une seule séance produit chez beaucoup de patients ce que trois mois d'antidépresseurs n'obtiennent pas. Le cannabis, utilisé médicalement, réveille d'autres appétits. Les anglophones les appellent drugs — ce sont bien des drogues, il faut apprendre à les utiliser, mais ce sont d'abord des médicaments. Ils entrent progressivement dans la médecine, avec beaucoup de résistance et beaucoup de mauvais usages en attendant. C'est un tournant.

La dépression n'est pas une maladie de l'humeur, c'est l'extinction des neuf appétits. Une substance qui les rallume change tout. C'est ce que la médecine découvre en ce moment. L'euthanasie est en train de résoudre un problème qui est sur le point de ne plus se poser dans les mêmes termes.

En attendant que ces médicaments soient disponibles à grande échelle — et sans doute cinq à quinze ans — un moratoire sur l'euthanasie serait sage. Pas une abolition. Un moratoire.

Ce que le serment d'Hippocrate autorise encore

Il y a des cas où même une médecine complète des appétits ne pourra rien. Cancer en phase terminale, douleurs qui débordent tout ce que la pharmacologie sait faire, épuisement de la famille, patient qui ne parle plus. C'est ce que fait la médecine palliative, tous les jours, dans tous les hôpitaux. Morphine et midazolam, en équipe, en accord avec la famille et si possible avec le patient. Ce n'est pas de l'euthanasie légale au sens belge — c'est un accompagnement qui laisse partir sans hâter volontairement, mais sans s'acharner. Je le fais comme médecin. Tout médecin hospitalier l'a fait. Personne ne se prend pour un tueur en le faisant, personne ne s'en trouve moralement lesté.

La différence avec l'euthanasie n'est pas dans la molécule — c'est la même. Elle est dans le geste, dans son cadre, dans son intention, et dans le fait qu'elle ne fabrique pas un métier.

Le serment d'Hippocrate tient encore. C'est l'euthanasie légale qui l'a débordé, en industrialisant ce qui devait rester rare et cadré.

À l'autre bout : ceux qui ont tué

Il faut nommer un cas, pour ne pas parler dans le vide. Je préfère ne pas écrire son nom — la tradition dont je viens dit de ces gens « que son nom soit effacé ». C'est exactement l'inverse de ce que fait la société aujourd'hui. Un homme qui, sur près de quarante ans, a violé et tué au moins une dizaine de petites filles et de jeunes filles, avec la complicité de sa femme. Il n'a jamais tout avoué. Il se disait mystique dans ses actes. Il meurt vieux, en prison, en 2021, à 79 ans, sans regret exprimé. On lui écrit. On lui envoie des lettres. On l'interroge. On analyse ses propos. On le rend célèbre.

Il n'est pas seul dans son cas. Il y en a d'autres, en France et ailleurs, qui coûtent des millions à l'État en procès à répétition, en détention à sécurité maximale, en soins médicaux, en gardiens formés. Ils ne peuvent pas être relâchés. Ils ne changeront pas. Certains le disent eux-mêmes : ils recommenceraient.

La société refuse la peine de mort — à juste titre, pour tout ce qu'elle avait de barbare, d'expéditif, de spectaculaire, d'utilisé à tort contre des innocents ou des politiques. Mais elle a laissé un vide qu'elle ne sait pas remplir. Elle les garde en vie sans savoir pourquoi, à quel prix, avec quel sens. Et les familles des victimes vivent en sachant que celui qui a tué leur fille est vivant, connu du grand public, sujet de documentaires, destinataire de lettres. C'est un fardeau permanent, qui s'ajoute au deuil et ne le laisse jamais se refermer.

Rommel offre un modèle. Pas une exécution — une sortie négociée.

Ce qui suit ne concerne que ces cas-là. Ceux qui reconnaissent leurs actes, ceux qui les assument, ceux qui disent qu'ils recommenceraient. Pas ceux qui clament leur innocence — jamais. Ceux-là restent en prison, comme aujourd'hui. C'est la seule sauvegarde qui tienne contre le vieux problème de la peine de mort : mieux vaut mille coupables épargnés qu'un seul innocent tué. Un innocent ne va pas demander à passer par ce cadre. Un innocent proteste, se pourvoit, se bat. C'est justement ce qui le protège.

Le cadre, pour ceux qui l'acceptent : un an de vie encadrée. Pendant cet an, le condamné documente. Il écrit, il enregistre, il filme. Il raconte ce qu'il a fait, comment, pourquoi il croit l'avoir fait, ce qu'il ressent en le revoyant. Sous accompagnement — psychologique, médical, spirituel s'il le veut. Avec accès à des substances sous contrôle — les mêmes que celles qui entrent dans la médecine des appétits, y compris les champignons hallucinogènes — pour permettre à ce revoir de descendre dans le corps et pas seulement dans les mots. On ne donne pas à ce genre de criminels de l'alcool, des amphétamines, de la cocaïne ou de la morphine et ses dérivés. C'est sous l'effet de ces drogues qu'ils ont planifié leurs crimes, raffiné leurs actions futures. Ce seront des psychotropes, ceux qui bouleversent l'image de soi, font des remises en question, qui font peur. À eux d'avoir peur d'eux-mêmes, ce qui leur fera du bien, plutôt que de faire peur à d'autres. Certaines études sur des criminels violents montrent des ouvertures qu'aucune thérapie classique ne produit. Cela vaut d'être essayé — pour lui, et pour ceux qui restent.

Au bout de cet an, il choisit son heure, dans une fenêtre convenue. Et il boit lui-même la coupe. Comme Socrate. Comme Rommel. Pas par la main d'un autre.

Ce n'est pas une exécution. C'est une sortie honorable proposée à des humains qui ont fait des choses inhumaines, qui l'assument, et à qui la société n'a rien d'autre à offrir qu'un lit et du courrier de fans. Ils ne sont plus des monstres à ce moment-là — ils redeviennent des humains face à leur mort, qui la portent eux-mêmes. Si l'on croit que le Divin est en l'homme, c'est ainsi que cela doit être.

Ce qu'ils laisseront comme documentation enrichira ce qu'on sait déjà de ces mécanismes. Ce qui manque à la criminologie n'est pas la théorie, c'est le témoignage tenu jusqu'au bout. Ils ont ça à laisser.

La symétrie

À un bout, des malades à qui on donne la mort qu'ils ne peuvent pas se donner, mais à qui on n'a pas offert la vie qu'on aurait pu leur offrir.

À l'autre bout, des criminels à qui on refuse la mort qu'ils pourraient porter, et à qui on impose une vie qu'ils ne veulent pas.

Les deux populations souffrent du même vide. La modernité a perdu la capacité de traiter la mort choisie comme un acte porté par celui qui meurt, dans un cadre de Sens partagé avec ceux qui restent. Elle l'a remplacée, d'un côté, par une industrie discrète. De l'autre, par un refus total. Deux évitements symétriques, qui coûtent chacun leur prix.

Rommel, au milieu, n'est pas un saint. Il n'est pas non plus un modèle politique. C'est un rappel — qu'un cadre a existé où la mort pouvait être portée, choisie dans son heure, dans la dignité, avec quelque chose à laisser derrière soi.

Il y a de quoi construire à partir de là.