Pourquoi cette page
Cette affaire se joue dans les derniers chapitres d'une histoire familiale, la dernière famille royale française. Un père, une mère, une fille, un petit garçon, une forteresse. Les lecteurs qui connaissent bien la Révolution française peuvent ne pas lire cette page et passer directement à l'épisode 1. Si vous ne la connaissez pas — ou de loin —, prenez le temps de lire ce qui suit pour être au niveau.
Un roi et une reine
Louis XVI n'était pas supposé régner et n'avait pas demandé à être roi. Il n'est pas le fils du roi précédent, mais son petit-fils : son père, l'héritier, est mort avant Louis XV, le roi précédent, et son frère aîné, un garçon exceptionnel, devait être le futur roi. Mais il meurt aussi, quelques années avant son père, un désastre pour le futur Louis XVI. En 1774, quand son grand-père Louis XV meurt, Louis a dix-neuf ans. Il aime la chasse, la géographie, et la serrurerie — il excelle dans le travail de la forge fine ainsi qu'en horlogerie. Un roi bricoleur. D'une force colossale, mais extrêmement gentil. C'est un homme honnête, travailleur, pieux, lent à décider. Le temps des grandes décisions n'est pas le sien, et il le sait. Mais il s'y colle et règne, contre son gré. Pas comme ses deux frères, les futurs Louis XVIII et Charles X, qui ne rêvent que d'être rois.
Marie-Antoinette est sa fiancée, puis sa femme. Elle aussi se trouve là un peu contre son gré. C'est une jeune fille insouciante, d'une grâce infinie, qui n'a pas spécialement demandé à être reine de France. Elle est archiduchesse d'Autriche, une des quatorze enfants de l'impératrice Marie-Thérèse, la souveraine la plus puissante d'Europe. En 1770, on la marie au futur Louis XVI : elle a quatorze ans, lui quinze. On ne se préoccupe pas de savoir si les deux s'aiment, mais ils s'aimeront. Ce mariage est un traité de paix. La France et l'Autriche se sont fait la guerre pendant deux siècles, et l'alliance doit sceller la réconciliation. Mais le peuple français ne verra jamais cette Autrichienne sur le trône sans arrière-pensée : on l'appelle dans les journaux et les rumeurs « l'Autrichienne », un surnom qui n'est pas tendre — à l'oreille, il cache un autre mot.
Ce qui est moins connu, c'est le couple que forment ces deux fils et fille de rois. Ils sont fidèles — chose rare à Versailles, où les rois ont d'ordinaire des maîtresses officielles. Et surtout, ils élèvent leurs enfants eux-mêmes. Louis XVI leur apprend la géographie, la reine veille sur leurs leçons, la famille déjeune ensemble. Pour un roi de France, c'est une exception, et l'épisode 1 y reviendra : ce couple parental exemplaire est au cœur de ce qui va arriver.
Les enfants
Quatre enfants naissent de ce mariage, et deux enfants adoptés s'ajoutent à la famille. Là encore, des adoptions qui sont du jamais vu.
L'aînée des enfants est Marie-Thérèse, née en 1778, huit ans après le mariage. On l'appelle Madame Royale. Sa mère l'appelle Mousseline, tant elle est gracieuse. Le suivant est Louis-Joseph, né en 1781 : il est le dauphin. « Dauphin », c'est le titre du fils aîné du roi, celui qui est supposé régner ensuite — un nom bizarre hérité du Moyen Âge, lié à une province qui s'appelait le Dauphiné. Ce Louis-Joseph est brillant, beau, précoce : tout lui promet un beau règne. Le garçon suivant est Louis-Charles, né en 1785 ; il est le personnage central de cette série. Comme son père Louis XVI, à l'abri de son frère aîné supposé régner, lui aussi se trouve à l'abri de son frère aîné. Et mène ainsi une enfance insouciante. Le quatrième enfant, Sophie, meurt avant l'âge d'un an. Puis viennent les deux étonnantes adoptions. Ça ne se faisait pas à l'époque. En premier, Ernestine, la fille d'une femme de chambre que la reine a prise auprès de sa fille aînée Madame Royale, et en second le petit Jean Amilcar, d'origine sénégalaise, qu'on a offert à la reine et qu'elle élève à Versailles. Voilà la famille, qui fonctionne bien, où tout le monde s'aime et se respecte. C'est la dernière d'une dynastie royale qui remonte à très loin dans le passé, jusqu'aux rois mérovingiens, par les liens du sang.
En France, les filles n'héritent pas de la couronne. Les lois du royaume, très anciennes, l'écartent ; on a donné à cette règle le nom de loi salique. Ce n'est pas de la misogynie, mais une constatation simple : une femme qui hérite, c'est prendre le risque de voir le royaume partir ailleurs avec le mariage et le mari. Une seconde raison : la femme ne peut défendre le royaume avec son épée, ce qu'ont fait la vaste majorité des rois de France qui, s'ils déclaraient la guerre, montaient au front et prenaient les risques de leur décision. La fille de Louis XVI et Marie-Antoinette, Marie-Thérèse, bien que l'aînée des enfants, ne régnera donc pas. Tout repose sur les garçons : d'abord Louis-Joseph, puis, s'il lui arrive malheur, Louis-Charles.
Le malheur arrive. En juin 1789, alors que les États généraux (voir ci-dessous) viennent tout juste de s'ouvrir, Louis-Joseph meurt de tuberculose à sept ans, au château de Meudon. Louis XVI entre dans la Révolution en deuil de son fils. Louis-Charles, quatre ans, devient le dauphin à ce moment-là. Le destin de cet enfant va être marqué par la Révolution jusqu'au bout.
La France de 1789
Pour comprendre la chute de cette famille, il faut voir la France d'avant — ce qu'on appelle l'Ancien Régime. La famille royale est vieille de huit siècles, un roi sacré à Reims, une cour à Versailles qui brille pour l'Europe entière. Aucun autre royaume en Europe ne peut afficher cette continuité de rois qui règnent sans s'assassiner entre eux pour la succession. La monarchie française impressionne tous ses contemporains. La société française est coupée en trois : ceux qui prient — le clergé ; ceux qui se battent — la noblesse ; ceux qui travaillent — le tiers état, ce qui fait à peu près tout le monde. Les deux premiers ordres ne paient presque pas d'impôts ; le troisième paie pour tous. Une des causes de la future Révolution.
En 1789, le royaume est ruiné. Ruiné par les guerres du siècle, et par la dernière d'entre elles : la France a payé l'indépendance des Américains contre l'Angleterre. Elle a gagné — et elle s'est endettée jusqu'au cou. En plus, les récoltes sont mauvaises, le pain coûte cher, et Versailles, avec son train de vie, est accusé de dépenser trop.
En mai 1789, le roi convoque les États généraux : les trois ordres sont réunis à Versailles pour voter de nouveaux impôts et renflouer les caisses. C'est ce qu'espère Louis XVI. Mais l'assemblée lui échappe. La noblesse et le clergé sont zappés. Le tiers état, ceux qui travaillent, se proclame Assemblée nationale et jure de ne pas se séparer avant d'avoir donné une constitution à la France. Sur la lancée, le 14 juillet 1789, le peuple de Paris prend la Bastille. Ce jour-là, dans son journal de chasse, Louis XVI n'a noté qu'un seul mot : « Rien ». Il parlait du gibier.
En octobre, la famine sévit ; les femmes de Paris, venues chercher du pain, marchent sur Versailles et ramènent la famille royale à Paris, et la confinent au palais des Tuileries, près de la future place de la Concorde. Le roi ne reverra jamais Versailles.
La chute
Pendant deux ans, la France devient une monarchie constitutionnelle. Mais le roi et la Révolution cohabitent mal. En juin 1791, la famille entière s'enfuit en secret, déguisée, vers l'est de la France, où une armée fidèle l'attend. Le roi est reconnu en route — la légende dit grâce à son profil, imprimé sur les billets de l'époque — et arrêté à Varennes. Ramené à Paris sous bonne escorte, humilié, il n'est alors plus roi que de nom : c'est un prisonnier.
En avril 1792, la France déclare la guerre à l'Autriche et à la Prusse. Les armées ennemies avancent et menacent Paris. Le 10 août 1792, le peuple de Paris prend d'assaut le palais des Tuileries. La famille quitte le palais et va se réfugier à l'Assemblée nationale auprès de ses députés. La famille royale est transférée trois jours plus tard dans une prison : le Temple. C'est une forteresse du Moyen Âge, la vieille maison des Templiers, avec une tour massive, au milieu de Paris, pas loin de la Bastille. La tour n'existe plus — démolie au début du XIXᵉ siècle. Toute la petite maison s'y installe : le roi, la reine, leurs deux enfants, la sœur du roi, Madame Élisabeth, et quelques serviteurs restés fidèles.
En septembre 1792, la monarchie est abolie : la République est proclamée. Le roi est jugé par la Convention nationale, condamné à mort, à une voix près, et décapité le 21 janvier 1793, place de la Révolution — c'est aujourd'hui la place de la Concorde. Marie-Antoinette le rejoint sur l'échafaud le 16 octobre de la même année. Madame Élisabeth, la sœur du roi, suit en mai 1794.
Restent les deux enfants. La fille, Marie-Thérèse, Madame Royale, qui a maintenant quatorze ans. Le garçon de huit ans, Louis-Charles. Pour les royalistes de France et d'Europe, dès l'instant de la mort du père, ce garçon est le roi de France : Louis XVII. Un roi de huit ans, enfermé dans une tour. Son oncle, le frère du roi, futur Louis XVIII, est réfugié à l'étranger. Il se proclame régent du petit roi. On le retrouvera. Tout le reste de cette affaire sort de là.
Pour situer les personnages de la Révolution
La Révolution dévore ses enfants. Après un bon départ, humaniste, on en vient à se guillotiner les uns les autres allégrement. Mais aussi, on tue par noyade ou fusillade. La pire période a pour nom la Terreur : de l'été 1793 à l'été 1794. En un an, le nouveau régime fait exécuter quelques dizaines de milliers de ses ennemis, réels ou supposés. La guillotine proprement dite, environ 20 000. Voici quelques célébrités qui y ont droit, après avoir envoyé de nombreuses personnes sur l'échafaud.
Danton : le plus politique, le plus courageux aussi. Grand orateur. Accusé de comploter pour restaurer le royalisme. Guillotiné en avril 1794.
Hébert : le plus extrême, journaliste féroce, qui attaque la reine chaque semaine dans son journal. Accusé de vouloir restaurer le royalisme, en particulier remettre sur le trône le fils de Louis XVI. Guillotiné en mars 1794.
Robespierre : « l'Incorruptible », le plus fin, le plus stable — le dernier moteur de la Terreur. Sa tête tombe en juillet 1794. Et beaucoup moins de têtes tombent ensuite.
Ces personnages sont amis à un moment, puis se soupçonnent, et montent à la guillotine l'un après l'autre, comme les marches d'un escalier. On les retrouvera tous dans cette affaire : c'est pendant leurs successions que le sort des deux enfants se joue.
Pourquoi cette histoire peut encore compter aujourd'hui ?
D'abord la scène au début : une tour, deux enfants, un royaume qui vient de décapiter leur père et leur mère, et une question que personne ne peut trancher à l'époque : que faire de ce petit roi de huit ans et de la sœur de quatorze ans ? Question infernale pour les révolutionnaires. Ce sont les otages les plus chers d'Europe. L'Espagne est prête à tout pour les libérer. Un roi de Suède part pour les libérer, et se fait tuer à peine parti. D'autres rois en parlent. La Révolution ne peut pas les lâcher : les lâcher, c'est lâcher le roi pour la grande majorité des Français, c'est-à-dire pour la France rurale, qui est fidèle à la dynastie. Que faire ? Les révolutionnaires ont chacun leur plan. Certains sont ouvertement discutés, d'autres non, et nous parlerons de ceux-là.
Normalement, l'affaire se classe et s'oublie lorsque Louis-Charles meurt en 1795, de tuberculose gravissime. Ça ne convainc pas grand monde. Et l'énigme du Temple commence alors. Aussi bien pour le garçon que pour sa sœur. On dit que le petit roi a été « exfiltré » discrètement, laissant un substitué à sa place, très malade, et qui meurt. La sœur aussi aurait été substituée, et celle qui arrive à la cour d'Autriche, en échange de plusieurs prisonniers, n'est pas la vraie. Des milliers de livres ont été écrits sur cette énigme, qui n'a jamais été résolue, en particulier parce que deux personnages vont être considérés par beaucoup pour être le vrai Louis XVII et la vraie Marie-Thérèse. Des pays vont adopter cette version. La Hollande fait enterrer un personnage, Karl Wilhelm Naundorff, comme Louis XVII. L'Allemagne croit massivement qu'une femme qui vit sur son territoire, appelée la Comtesse des Ténèbres, est la vraie fille de Louis XVI et Marie-Antoinette. La chose aurait été sans grande conséquence si ce n'est que le personnage enterré sous le nom de Louis XVII a eu une descendance jusqu'à ce jour. Des analyses génétiques ont été faites, prétendant avoir résolu la double énigme du Temple, mais en réalité, elles n'ont fait qu'aggraver l'énigme en n'expliquant pas qui étaient alors ceux qu'on a crus être Louis XVII et Marie-Thérèse.
Ce que nous allons raconter dans les vingt-cinq épisodes qui suivent commence là. Pourquoi s'y arrêter aujourd'hui ? Parce que cette histoire n'est pas finie. Deux siècles plus tard, la France compte toujours trois familles qui prétendent au trône — Orléans, Bourbon, Bonaparte. Des familles sans écho, sans parti, presque invisibles. Légitimes, un mot qu'il faudra expliquer, car il contient une solution très profonde à la crise politique actuelle. L'affaire Louis XVII garde, pour aujourd'hui, cette solution, comme une carte en réserve. Laquelle ? C'est justement le sujet de l'épisode 1.
On peut commencer.
Les dates à retenir
- 1770 — Mariage de Louis XVI et de Marie-Antoinette
- 1774 — Louis XVI roi, à dix-neuf ans
- 1778 — Naissance de Marie-Thérèse
- 1781 — Naissance de Louis-Joseph, le dauphin
- 1785 — Naissance de Louis-Charles
- 1789 — Mai : les États généraux. Juin : mort du dauphin Louis-Joseph. 14 juillet : la Bastille. Octobre : la famille ramenée aux Tuileries
- 1791 — Juin : la fuite et l'arrêt de Varennes
- 1792 — 10 août : la chute des Tuileries. 13 août : la famille au Temple. Septembre : la République
- 1793 — 21 janvier : Louis XVI décapité. 16 octobre : Marie-Antoinette décapitée
- 1794 — Mai : Madame Élisabeth. Juillet : la chute de Robespierre
- 1795 — Juin : la mort officielle du petit prisonnier du Temple — et le début de l'énigme