La Langue Universelle · Article — Partie I

Effet Babel — La mèche et le méchant

La mèche, la mouche, le moche et le méchant. Le récit de la découverte, la méthode des unités carrées, et le champ complet déployé depuis un seul couple.

Sommaire

  1. Pourquoi commencer par une mèche ?
  2. 1. La découverte : l'unité carrée fondatrice
  3. 2. La solution hébraïque et la torsion
  4. 3. Le puzzle s'agrandit
  5. 4. L'ancrage humain : le muscle
  6. 5. Le verbe manquant : mécher
  7. 6. Mèche, moche et retors : les trois états du fil
  8. 7. Le carré du Beau et du Bien
  9. 8. Le troisième terme : mouche, moustique, mosquée
  10. 9. PTahiL : le Démiurge qui mèche
  11. 10. Docht : le fil qui tient et qui menace
  12. 11. Quelle lumière sans mèche ?
  13. 12. Le Hubble du Langage

Pourquoi commencer par une mèche ?

L'histoire que je vais raconter a commencé en 1983. J'étudiais un texte du Talmud qui parlait de la mèche d'une lampe à huile. Le mot hébreu pour mèche est ptil. Rien de remarquable. Mais en lisant, une idée m'a traversé l'esprit — une de ces idées accessoires sur le moment mais qui, des années plus tard, n'ont toujours pas fini de produire leurs conséquences.

Cette idée, je vais la dérouler devant vous, pas à pas. Nous allons passer d'une mèche de bougie à la structure du temps, du muscle humain à Dieu, du français à toutes les langues du monde. Chaque étape du chemin s'appuie sur la précédente. Nul besoin d'être linguiste ou philosophe. Il suffit d'accepter de regarder les mots d'un peu près.

1. La découverte : l'unité carrée fondatrice

Revenons à 1983.

Le mot hébreu ptil signifie mèche. En français, le mot mèche ressemble beaucoup au mot méchant — le T final de méchant est muet, si bien que les deux mots sont quasiment homophones. Ce qui m'a frappé immédiatement, c'est que la même ressemblance existe en anglais : wick (la mèche) et wicked (le méchant) sont dans le même rapport phonétique que mèche et méchant.

Troublé, j'ai consulté les dictionnaires étymologiques. Ma première hypothèse était simple : le français avait peut-être imité l'anglais, ou l'inverse. Pas du tout. Les deux paires ont des origines complètement différentes. Mèche vient du latin myxa, lui-même emprunté au grec. Méchant vient de l'ancien français mescheoir — littéralement « mal tomber », composé du préfixe *mé-* (mal) et de choir (tomber). En anglais, wick et wicked sont tout aussi étrangers l'un à l'autre étymologiquement.

Et pourtant, quelque part entre le Xe et le XIIIe siècle, des racines d'origines totalement distinctes ont convergé, dans les deux langues, pour produire des paires de quasi-homophones associant les deux mêmes significations : une mèche et la méchanceté.

Comment est-ce possible ? Des racines différentes, des langues différentes, des époques différentes, et le même résultat : un objet physique (la mèche) et un comportement humain (la méchanceté) qui se retrouvent liés par le son.

Qu'est-ce qu'une unité carrée ?

Donnons un nom à cette configuration. Je l'appelle une unité carrée.

Une unité carrée est un carré de mots, avec quatre coins. Horizontalement, en haut, deux mots d'une même langue qui sont homophones (ou presque) mais portent des sens différents. Ici, mèche et méchant en français. En bas, dans une autre langue (ou la même), deux mots qui répètent la même association — ici, wick et wicked en anglais. Verticalement, les mots du haut et du bas sont liés par la synonymie ou la traduction : mèche et wick désignent le même objet, méchant et wicked désignent le même comportement.

Voici le schéma :

mèche
≈ homophonie ≈
méchant
synonyme
synonyme
wick
≈ homophonie ≈
wicked

Quand un tel carré est identifié, nous faisons une hypothèse : il existe un sens caché, une quintessence, qui relie les deux significations apparemment sans rapport. Dans notre exemple, la question est donc : qu'ont en commun une mèche et un méchant ?

À première vue, rien. L'un est un objet, l'autre un comportement. Ils appartiennent à des mondes différents.

Mais le fait que deux langues non apparentées aient produit la même association par des chemins indépendants suggère que ce « rien » n'est peut-être qu'une apparence. Quelque chose les relie. Reste à trouver quoi.

2. La solution hébraïque et la torsion

Le carré était posé. Mèche et méchant en français, wick et wicked en anglais. Quatre mots, deux langues, une association étrange. Mais je n'avais toujours pas la réponse à la question principale : qu'est-ce qui relie une mèche et un méchant ?

Je suis retourné au point de départ. Le texte que j'étudiais en 1983 était en hébreu. Le mot pour mèche, je l'ai dit, est ptil (פְּתִיל). J'ai regardé ce que cette racine donnait dans la même langue.

Et là, quelque chose de remarquable est apparu.

En hébreu, ptil n'est pas simplement l'homophone d'un mot qui signifierait « méchant ». C'est bien plus fort que cela. La même racine, PTL (פתל), donne trois sens reliés entre eux. Le premier est mèche. Le deuxième, dans une forme redoublée, ptaltal (פְּתַלְתֹּל), signifie tordu, pervers, fourbe. Le troisième, le verbe patol, veut dire tout simplement tordre.

Autrement dit, l'hébreu ne fait pas d'homophonie entre deux mots d'origine différente. Il utilise un seul mot, une seule racine, pour dire à la fois la mèche, la torsion et la perversité. Les trois sens sont liés de manière organique dans la langue.

La solution m'est apparue d'un coup.

Ce qui est commun à la mèche et au méchant, c'est la torsion.

Une mèche, dans son essence même, est fabriquée en tordant des filaments ensemble. Posez des fibres côte à côte sans les tordre : vous n'obtenez pas une mèche. La torsion est ce qui fait tenir les brins entre eux, ce qui permet à la flamme de monter le long du fil.

Un méchant, quant à lui, est quelqu'un qui n'est pas droit. La morale, dans presque toutes les langues, se dit en termes de rectitude. On parle d'une personne droite, d'un comportement rectiligne. Le méchant, lui, est tordu. Il ne suit pas la ligne droite.

Le français et l'anglais, deux mille ans après l'hébreu biblique, ont reproduit exactement la même association — non pas en conservant une racine unique, mais en faisant converger des racines d'origines complètement différentes vers le même couple de sons et de sens.

Voilà le phénomène que j'appelle l'effet Babel.

Un mot sur l'objection du hasard

La première réaction, je la connais : c'est un hasard. Deux coïncidences amusantes qui se croisent, rien de plus.

J'ai entendu cette objection des centaines de fois. Et je la comprends. Pris isolément, un seul carré comme mèche/méchant — wick/wicked pourrait en effet passer pour une curiosité sans lendemain. Un accident phonétique dans deux langues, et voilà tout.

Mais ce carré n'est pas isolé. C'est ce que nous allons voir maintenant. D'autres carrés viennent s'emboîter dans le premier, comme les pièces d'un puzzle. Et chaque nouveau carré renforce la cohérence de l'ensemble sans rien devoir au hasard.

Commençons par le plus évident.

Tort, tord, wrong, wring

Nous venons d'établir que la quintessence du premier carré est la torsion. Prenons le verbe tordre lui-même.

En français, tord (du verbe tordre) est l'homophone exact de tort (avoir tort, être dans l'erreur). Avoir tort, littéralement, c'est avoir un raisonnement tordu. La morale est passée de la rectitude physique à la rectitude du jugement.

Et en anglais, le même phénomène se reproduit avec des racines totalement différentes. Wrong (le tort, l'erreur) est le quasi-homophone de wring (tordre, essorer en tordant). Là encore, l'erreur morale et la torsion physique se retrouvent accolées par le son.

Voici le second carré :

tort
≈ homophonie ≈
tord
synonyme
synonyme
wrong
≈ homophonie ≈
wring

Ce second carré ne doit rien au premier. Les mots tort, tord, wrong et wring n'ont aucun lien étymologique avec mèche, méchant, wick ou wicked. Ce sont des racines complètement indépendantes. Et pourtant, elles forment exactement la même configuration : deux paires d'homophones, dans deux langues, qui relient la torsion physique à l'erreur morale.

Deux pièces du puzzle sont maintenant en place. Et elles partagent la même quintessence : la torsion.

3. Le puzzle s'agrandit

Nous avons maintenant deux unités carrées. La première, mèche/méchant — wick/wicked, nous a donné la quintessence : la torsion. La seconde, tort/tord — wrong/wring, est venue confirmer cette quintessence par un chemin complètement indépendant.

Il est important de bien comprendre comment ces carrés s'articulent entre eux. Une unité carrée possède cinq points de départ possibles : son centre (la quintessence) et ses quatre coins. Chaque nouveau carré peut démarrer de l'un de ces cinq points. Il ne reproduit jamais le carré précédent. Il l'étend dans une nouvelle direction.

Le centre du premier carré est la torsion. Le second carré est parti de là : tord/tort explore la torsion directement. Mais on aurait pu partir d'un coin. C'est ce que nous allons faire maintenant.

Depuis le coin « mèche » : mesh et mischief

Le français mèche n'a pas de cousin direct en anglais. Le mot latin myxa qui a donné mèche n'a pas survécu de l'autre côté de la Manche. Pourtant, il existe en anglais un mot qui ressemble à mèche par le son, sans aucun lien étymologique avec lui : mesh.

Mesh désigne un filet, un maillage, un ensemble de filaments entrecroisés. On y retrouve l'idée de filaments — comme ceux de la mèche. Et à côté de mesh, l'anglais possède un quasi-homophone dont la structure rappelle celle de méchant : mischief. Le préfixe mis- joue le même rôle que le *mé-* français (comme dans misunderstand, mésentente) : il indique que quelque chose est allé de travers. Mischief, c'est la malice, la méchanceté — un sens très proche de wicked et de méchant.

Voici le troisième carré. Il part du coin « mèche » du premier carré :

mesh
≈ homophonie ≈
mischief
synonyme
synonyme
mèche
≈ homophonie ≈
méchant

La quintessence de ce nouveau carré n'est plus tout à fait la torsion. C'est l'idée de filament et de piège. Le mesh emprisonne, le mischief est ce qui attrape. En français, l'expression être de mèche décrit d'ailleurs deux personnes qui forment ensemble une sorte de mèche — une complicité tordue, généralement pour préparer un mauvais coup, un coup tordu.

Depuis le centre « torsion » : la force et la faiblesse

Revenons au centre du premier carré : la torsion. Tordre demande une certaine force. On peut tordre avec plus ou moins de puissance. La torsion a donc un paramètre : son intensité.

Or, en anglais, wick a un homophone que nous n'avons pas encore examiné : weak, qui signifie faible. Quel rapport entre la faiblesse et la mèche ? Justement celui-ci : la force de la torsion. Et ce rapport devient évident quand on regarde le mot opposé à weak : strong, qui signifie fort. Strong est le quasi-homophone de string, la corde, la ficelle.

Une corde, comme une mèche, est faite de filaments tordus. Sa solidité dépend directement de l'intensité de la torsion. Trop peu tordue, elle se défait. Trop tordue, elle casse.

Voici le quatrième carré, qui part du paramètre « force de la torsion » :

strong
≈ homophonie ≈
string
antonyme
synonyme
weak
≈ homophonie ≈
wick

Ce carré ne répète pas le premier. Il l'enrichit. Il nous dit que la force d'une corde, ou l'intensité de la méchanceté, dépend du degré de torsion. Et l'anglais twist complète le tableau : twisted signifie à la fois physiquement contorsionné et moralement déviant.

Depuis le coin « wick » : la tresse du temps

Restons en anglais. Wick a un autre homophone : week, la semaine. A priori, aucun rapport avec la torsion. La semaine n'est pas tordue, et elle n'est ni bonne ni mauvaise.

Le couple wick / week — mèche / semaine — se retrouve tel quel en allemand sous les formes Wieche et Woche. Ce ne sont pas là deux langues qui convergent : les deux ont hérité du même couple d'un ancêtre germanique commun. Ce n'est donc pas une unité carrée au sens strict. Mais l'observation vaut d'être notée : la parenté mèche / semaine est assez ancienne pour avoir traversé les siècles sans se défaire.

Quelque chose se joue donc entre la mèche et la semaine. Quoi ?

Une mèche est faite de fils tordus ensemble pour former une unité. Les heures et les jours sont des fils lâches, isolés. Mais sept jours nommés, qui reviennent en cycle au rythme de la lune — lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi, samedi, dimanche — forment la première tresse du temps. La semaine est la première mèche temporelle, le premier filament reconnaissable et répétitif dans le flux des jours.

L'allemand ajoute, à côté de Wieche, un mot voisin qui étend la torsion dans une autre direction : Weiche, l'aiguillage. L'objet qui dévie le train sur une autre voie. Ici la torsion cesse d'être un fil qui tient : elle devient le point où l'on répartit les tâches et les fonctions, où l'on choisit sa voie. Wieche et Weiche à côté l'un de l'autre disent bien les deux visages du méchage : celui qui tresse et celui qui aiguille. Nous y reviendrons au chapitre 10.

Ce n'est ni la morale ni la force qui parle ici. C'est le temps, et l'action de répartir.

Nous avons maintenant plusieurs pièces du puzzle. Elles sont toutes différentes. Aucune ne répète la précédente. Chacune est partie soit du centre du premier carré (la torsion), soit de l'un de ses coins (la mèche, le méchant, la mèche en anglais). Et chacune a ouvert une nouvelle direction : le jugement moral, le piège, la force, le temps, l'aiguillage.

Le puzzle est en train de prendre forme. Mais il nous manque encore quelque chose d'essentiel. Toute cette histoire de torsion et de filaments doit bien avoir un ancrage quelque part dans le corps humain. La langue n'est pas une abstraction flottante. Elle parle de ce que nous vivons.

C'est ce que nous allons voir maintenant.

4. L'ancrage humain : le muscle

Toutes ces unités carrées tournent autour de la torsion. Nous avons parlé de mèche, de méchant, de tort, de corde, de force et de faiblesse. Mais il est temps de poser une question très simple : de quoi parlons-nous, au juste, dans le corps humain ?

La langue n'est pas une abstraction. Elle ne flotte pas au-dessus de nos têtes. Elle décrit des choses que nous vivons, que nous touchons, que nous faisons avec notre corps. Si la torsion est au centre de tant de carrés, elle doit bien avoir un organe. Un endroit dans le corps où elle se passe.

Cet organe, c'est le muscle.

La petite souris

Le mot muscle vient du latin musculus, qui veut dire « petite souris ». Les Romains trouvaient que la contraction d'un muscle sous la peau ressemblait à une souris qui court sous un tapis. L'image est parlante.

Mais ce qui nous intéresse ici, ce n'est pas l'image de la souris. C'est la structure du muscle. Un muscle est fait de fibres. Ces fibres sont des filaments de protéines, enroulés les uns autour des autres. Exactement comme les brins d'une mèche.

Le muscle est le seul endroit du corps qui soit à la fois :

fait de filaments tordus,

capable de force et de faiblesse,

capable de servir la rectitude ou la perversion.

Un muscle peut être fort (strong) ou faible (weak). Un muscle peut accomplir un geste droit ou un geste tordu. Le muscle est l'organe de la torsion, au sens le plus concret du terme.

La preuve par l'hébreu et l'arabe

Revenons à nos langues. En hébreu, la racine ShRR (שרר) signifie muscle. En arabe, la même racine ShRR (شرّ) signifie... méchant.

Nous retrouvons exactement le même schéma qu'avec mèche et méchant. Un mot pour le muscle, un mot pour la méchanceté, et le même son pour les deux. Sauf qu'ici, les deux langues sont l'hébreu et l'arabe, deux langues sœurs. L'une a gardé le sens physique (le muscle), l'autre a développé le sens moral (le méchant).

Le carré est bouclé :

ShRR
(hébreu)
≈ homonymie ≈
ShRR
(arabe)
= muscle
LE MUSCLE EST L'ORGANE DE LA TORSION
= méchant

La souris et le petit mâle

Revenons un instant au mot muscle lui-même. Nous avons dit qu'il vient du latin musculus, « petite souris ». C'est un nom bizarre pour un organe aussi important. Pourquoi la souris ?

Le latin cache un second mot, très proche. À côté de musculus se tient masculus, « petit mâle ». Le premier est formé sur mus (la souris) + -culus. Le second est formé sur mas (le mâle) + -culus. Un seul son, deux racines qui se superposent. Le muscle est à la fois la petite souris et le petit mâle.

Pourquoi la souris ? Regardez les organes du corps. Le foie est fixe, à sa place. Le cœur, les reins, la rate, le pancréas — tout cela est immobile, situé, en attente. Le muscle est le seul organe qui bouge, qui grouille, qui court sous la peau. Comme la souris. Comme la mouche. La petite souris nomme un organe qui a le comportement d'un petit animal hyperactif — qui ne fait que courir et chercher à manger.

Le petit mâle vient renforcer la lecture. Le mot latin mas (mâle) est d'origine inconnue — il ne survit dans aucune racine antérieure identifiable. La racine du mot faim l'est également. Or le féminin, lui, vient d'une racine qui signifie allaiter, donner à téter. La féminine est celle qui nourrit ; le mâle est la force qui va chercher à manger pour calmer la faim. Le muscle est l'organe de cette recherche.

Musculus dit alors tout ensemble : la petite souris affamée, le petit mâle en action, le muscle qui bouge pour se nourrir. Et l'axe mâle / mal reprend son sens dans ce champ : le muscle est l'organe où la force peut basculer d'un côté ou de l'autre — servir le besoin, ou faire mal. Masculin et méchant se rejoignent sur cet aiguillage-là.

Un principe général

Cette découverte nous donne une règle importante. Toute unité carrée, tout effet Babel, doit pouvoir être ramené à une expérience humaine concrète. Un objet, un geste, une partie du corps. La quintessence n'est jamais une pure abstraction. Elle est toujours ancrée dans le corps, dans le comportement, dans le monde tel que nous le vivons.

Pour la série mèche/méchant, l'ancrage est le muscle. C'est le seul endroit où la torsion devient une réalité physique que nous pouvons sentir, contrôler, renforcer ou laisser dépérir.

5. Le verbe manquant : mécher

Nous avons maintenant un nom (la mèche) et un adjectif (méchant). Il nous manque le verbe. Comment s'appelle l'action de faire une mèche ?

Ce verbe existe. C'est mécher.

Mécher, c'est tordre des filaments ensemble pour en faire un seul objet qui reste souple. Ce n'est pas fabriquer — fabriquer suppose des matériaux bruts qu'on assemble. Ce n'est pas construire — construire suppose des pièces rigides et un plan. Ce n'est pas composer — composer suppose des éléments qui restent distincts.

Mécher, c'est faire du Multiple un nouvel Un, tout en conservant la distinction, l'orientation et l'histoire de chaque brin. Les filaments restent eux-mêmes, mais ils deviennent autre chose ensemble.

Voilà le verbe qui décrit l'acte créateur.

Le participe présent

En français, le participe présent de mécher est méchant.

« Je suis méchant » ne veut pas dire « je suis mauvais ». Cela veut dire « je suis en train de mécher ». Comme on dit « je suis vivant » pour dire « je suis en train de vivre », ou « il est parlant » pour dire « il parle en ce moment ».

Le sens moral de méchant — celui que nous utilisons tous les jours — vient d'un autre chemin étymologique. Méchant vient de l'ancien français mescheant, participe présent de mescheoir : mal choir, tomber à côté. Celui qui tombe mal, celui qui a mal tourné. Ce n'est pas le même mot que le participe présent de mécher. Mais les deux ont fini par se prononcer de la même façon.

Et c'est là que la langue fait quelque chose de très beau. Elle superpose deux significations qui n'ont rien à voir étymologiquement, et elle les fait coïncider dans le même son. Le méchant est à la fois celui qui mèche et celui qui tombe mal. La torsion et la chute. L'acte créateur et l'accident.

Cette superposition est la clé de tout ce qui va suivre.

6. Mèche, moche et retors : les trois états du fil

Nous avons parlé de la mèche, du méchant, du muscle, et du verbe mécher. Mais le français ne s'arrête pas là. Il nomme en réalité trois états du fil, pas deux. Et le troisième va nous surprendre.

Reprenons depuis le début.

La moche

En français, le mot moche ne vient pas du latin myxa comme mèche. Il vient d'un mot francique, mokka, qui désigne une masse informe. Au XIXe siècle, une moche était un paquet de fils non tordus — un écheveau vendu en gros, sans forme, sans ordre. Dix livres de fils en vrac.

Les pêcheurs normands utilisaient ce mot : la moche était le paquet de vers de terre qu'on fixe au bout de la ligne, sans hameçon, pour pêcher l'anguille. Une boule molle et grouillante.

Le verbe amocher signifie abîmer, déformer. Amocher une voiture, c'est la ramener à l'état de tas. Moche qualifie ce qui a perdu sa forme, ce qui est devenu laid.

Regardons ce que cela donne dans notre série. La mèche est le fil tordu, ordonné, prêt à l'usage. La moche est le même matériau, avant la torsion. Les fils sont là, mais aucun ne tient avec les autres. C'est la masse informe, le pas-encore-fait.

Moche et méchant sont homophones. Mèche et moche sont quasi-homophones. Les trois mots forment un triangle sonore. Et ils désignent trois états de la matière : l'informe, le formé, et la déviation morale.

Le retors

Il existe un troisième état, plus surprenant encore.

Quand on tord un fil une première fois, on obtient une mèche simple. Mais si on prend plusieurs mèches et qu'on les tord ensemble une seconde fois, en sens inverse, on obtient un fil retors. La contre-torsion empêche le fil de se dénouer. Le retors est ce qu'il y a de plus solide.

Le mot apparaît au XIIIe siècle dans le vocabulaire des artisans. Il faudra cinq siècles pour que la morale s'en empare. Au XVIIIe siècle, retors devient un adjectif pour qualifier une personne rusée, artificieuse, qui emploie des moyens détournés. Quelqu'un de retors est quelqu'un qui a plus d'un tour dans son sac.

Voici donc les trois états :

la moche : les fils non tordus, la masse informe. Laid, péjoratif.

la mèche : la torsion simple, le fil ordonné. Neutre. Le degré zéro.

le retors : la double torsion inversée, le fil le plus solide. Rusé, péjoratif.

C'est remarquable. La torsion simple, la mèche bien faite, n'a pas de charge morale. Elle est ce qu'elle doit être : un fil qui tient. Mais les deux autres états sont tous deux marqués négativement. Le pas-assez (la moche) et le deux-fois (le retors) sont suspects.

7. Le carré du Beau et du Bien

Nous avons beaucoup parlé de mèche et de méchant. Mais un autre couple nous attend, et il nous mène vers des questions plus vastes.

Le constat

Prenez un tableau de Léonard de Vinci. C'est le Beau suprême. Mais est-il Bien ? La question n'a pas de sens. Une œuvre d'art n'est pas un acte moral. On ne dit pas d'un paysage qu'il est vertueux.

Prenez maintenant un acte moral : ramasser les poubelles que quelqu'un a laissées dans la rue. Cet acte est Bien. Mais est-il beau au sens où le tableau de Léonard est beau ? Non. Sa valeur est morale, pas esthétique.

Voilà le problème de fond. Le Beau et le Bien semblent n'avoir aucune relation nécessaire. L'homme de bien n'est pas forcément beau. La femme belle n'est pas forcément bonne. Aucune règle ne relie les deux. Et c'est un reproche fondamental qu'on peut faire à l'idée d'un Dieu qui serait à la fois Bon et source de toute Beauté : dans le monde que nous observons, les deux valeurs ne corrèlent pas.

Ce que fait la langue

Pourtant, en français, beau et bon sont quasi-homophones. Comme mèche et méchant. Comme moche et méchant.

La langue a rapproché les deux mots par le son, alors qu'ils viennent de racines différentes. Et elle a fait la même chose de l'autre côté : moche et méchant sont aussi proches phonétiquement que beau et bon. Un carré se forme :

beau
≈ homophonie ≈
bon
antonyme
antonyme
moche
≈ homophonie ≈
méchant

Ce carré ne décrit pas une réalité observée. Il décrit une promesse. La langue promet que le beau va avec le bon, et que le moche va avec le méchant. Les dessins animés le montrent : la sorcière est laide, le prince est beau. Les enfants le croient. Les adultes font semblant d'en sourire.

Mais dans la vraie vie, les méchants peuvent être superbes. Les gens de bien peuvent être quelconques. La corrélation n'existe pas. Ou plutôt, elle existe uniquement dans le jugement de l'observateur : nous avons tendance à trouver bon quelqu'un que nous trouvons beau. Ce n'est pas une vérité sur le monde. C'est une projection.

La santé comme instrument de mesure

Tout cela resterait une discussion philosophique sans conséquence si nous n'avions pas un instrument concret pour mesurer la relation entre le Beau et le Bien. Cet instrument, c'est la santé.

La santé se mesure objectivement. Le rythme cardiaque, la tension artérielle, l'état de la peau, la qualité du sommeil. Ce ne sont pas des jugements subjectifs. Ce sont des données.

Or, la médecine a trouvé des indices. Pas des preuves définitives, mais des indices qui pointent dans la même direction que la promesse du langage. La colère passagère ne laisse pas de trace. Mais la rancune entretenue, l'hostilité chronique, le cynisme durable : ceux-là abîment le cœur. Le muscle du froncement, le corrugator, creuse sa ride par usage répété. La grimace de quelques secondes ne change rien. La grimace de trente ans s'inscrit dans la chair.

Ce ne sont pas des punitions magiques. Ce sont des mécanismes tout à fait matériels : le collagène qui se désorganise, les tissus qui perdent leur architecture. La moche, la masse informe, guette celui qui se défait.

La langue promet une corrélation que le monde ne livre pas encore de manière systématique. La question n'est pas de savoir si la langue ment. Elle ne ment pas. Elle décrit peut-être un état futur du réel. Elle est en avance.

Et si un jour le rapport signal/bruit bascule, si le verrou saute, alors faire le bien rendra peut-être beau — non pas au sens d'un jugement esthétique personnel, mais au sens mesurable de la santé. Et être méchant rendra moche, au sens où le corps portera la trace de ce qu'on lui fait subir par la répétition des mauvais choix. La promesse du langage deviendrait lisible sur les corps.

La langue, en somme, ne prédit pas. Pas encore. Elle est une promesse en attente.

8. Le troisième terme : mouche, moustique, mosquée

Nous avons beaucoup parlé de mèche, de méchant et de moche. Mais la série ne s'arrête pas là. Il existe un autre mot, très proche par le son, qui ouvre une porte inattendue.

Ce mot, c'est mouche.

En apparence, rien à voir avec notre histoire. La mouche, c'est l'insecte qui tourne autour de la corbeille de fruits. Mais regardons d'un peu plus près.

De la mouche à la mosquée

En espagnol, mouche se dit mosca. Et en espagnol toujours, mosquée se dit mezquita. Les deux mots sont proches par le son. D'un côté, un insecte. De l'autre, un lieu de prière.

Est-ce un hasard ? Peut-être. Mais le même espagnol nous donne mosquito, le moustique — littéralement, la petite mouche. Et mezquita est le lieu où l'on prie.

Regardons ce que cela donne en français. Moustique et mystique sont des quasi-homophones. Le moustique pique la peau. Le mystique pique Dieu par sa prière incessante. Il est en quête de piqûre divine. Il ne mange pas, il ne dort pas : la prière est sa nourriture. Un vrai moustique de Dieu.

Voici le carré qui se dessine :

mosca
(mouche)
≈ homophonie ≈
mezquita
(mosquée)
dérivé
quasi-homoph.
mosquito
(moustique)
≈ homophonie ≈
mystique
(le priant)

Ce carré ne répète pas les précédents. Il ne parle ni de torsion ni de morale. Il parle d'un lien entre deux insectes volants et deux manières de s'adresser à Dieu.

Le minaret comme mèche

Prenons la mosquée. Quel est son élément le plus visible dans le paysage ? Le minaret. Cette tour d'où le muezzin appelle à la prière, cinq fois par jour.

Le mot minaret vient de l'arabe manāra, qui signifie le lieu du feu, le phare. Un minaret, dans sa fonction première, est une tour dont le sommet s'allume pour guider les voyageurs. Autrement dit, c'est une chandelle plantée dans la ville. Une mèche géante qui brûle en haut.

Et en même temps, le minaret est une pointe dressée vers le ciel. Comme un dard. Comme la trompe d'un moustique. Il pique le ciel. La mosquée, par ses minarets, cherche à atteindre Dieu, à pomper Sa baraka, Sa bénédiction. Elle est un parasite sacré.

Le muezzin, du haut du minaret, inonde l'environnement de son bourdonnement. Comme le moustique qui vous empêche de dormir par son bzzzz incessant. Le son passe par-dessus les murs, cinq fois par jour. On ne peut pas fermer la fenêtre à un muezzin.

Les maîtres de l'air

La mouche et le moustique ont une particularité. Ils sont les deux seuls êtres vivants que tout le monde s'accorde à tuer sans remords. On les écrase, on les grille, on les empoisonne. Il n'existe pas de société protectrice des moustiques. Personne ne les trouve mignons, ni sous forme d'asticot ni sous forme adulte. Leur bruit, leur démarche sur la peau, leur piqûre : tout en eux est intolérable.

Pourquoi ? Parce qu'ils arrivent par l'air.

Le rat, le cafard, la tique : on peut les arrêter avec un mur, une grille, un nettoyage. Ils entrent par une porte. La mouche et le moustique passent par le seul canal qu'on ne peut pas fermer. L'air est à tout le monde. Ils sont les patrons de la relation emmerdante entre l'homme et ce qui vole.

Et pourtant, leur rôle dans la chaîne écologique est immense. La mouche décompose les morts. Le moustique nourrit des milliers d'espèces. Ils sont indispensables. Mais nous ne voyons que la nuisance.

Ce double statut — indispensable et exécrable — est peut-être ce qui les relie au sacré. Le Dieu qu'on prie est à la fois celui qui donne la vie et celui qui envoie les épreuves. Il est bon et il est méchant. La mosquée est le lieu où l'on vient se nettoyer de ses déchets, que Dieu absorbe. Comme la mouche qui nettoie le cadavre.

Belzébuth : le dieu des mouches

La Bible connaît cette association. Dans le Deuxième Livre des Rois, le dieu des Philistins à Ékron s'appelle Baal-Zebub, littéralement « le maître des mouches ».

Mais les historiens pensent aujourd'hui que ce nom est une insulte. Le vrai nom du dieu était probablement Baal-Zebul : Baal le Prince, Baal le Très-Haut, le maître de la demeure céleste. Le mot zevul désigne en hébreu biblique le Temple de Jérusalem, la demeure exaltée de Dieu.

Une seule lettre a été changée. Zebul devient Zebub. Le Prince devient la Mouche. La Bible elle-même pratique l'opération Babel. Elle prend un nom divin, elle tord une consonne, et elle fabrique une insulte.

Plus tard, dans les Évangiles, Belzébuth deviendra le prince des démons. Le seigneur des mouches est devenu le seigneur du mal. Le méchant par excellence. Et il règne sur les immondices — là où les mouches se rassemblent.

La mouche et le visage

Un dernier détail. Au XVIIIᵉ siècle, les femmes de l'aristocratie se collaient sur le visage de petits morceaux de taffetas noir. On appelait cela une mouche. La mouche était un artifice de beauté. La seule bête qu'on écrase sans y penser, posée sur la joue comme un ornement.

C'est peut-être l'image la plus juste de ce que nous apprend cette série. La mouche est à la fois l'immonde et l'ornement. Le moustique est à la fois le vecteur de mort et le modèle du mystique. La mosquée est le lieu du feu et le parasite du ciel. Le méchant est celui qui mèche et celui qui tombe à côté.

Aucune de ces réalités n'est simple. Et le langage, en les reliant par le son, refuse de les simplifier.

9. PTahiL : le Démiurge qui mèche

Nous avons exploré la mèche, le méchant, la torsion, le muscle, le beau et le bien, la mouche et la mosquée. Tous ces mots forment un réseau. Mais jusqu'ici, nous sommes restés dans le domaine des noms communs. Il est temps d'aborder un nom propre. Le nom de quelqu'un.

Ce quelqu'un s'appelle PTahiL.

Un peuple, un dieu

Les Mandéens sont un petit peuple qui vit aujourd'hui entre l'Irak et l'Iran. Leur religion est l'une des plus anciennes de la région. Ils vénèrent Jean-Baptiste et rejettent Jésus. Leurs textes sacrés sont écrits en mandéen, une langue proche de l'araméen.

Dans cette religion, le Dieu suprême est la Grande Vie, Hayyi Rabbi. Il est si élevé qu'il n'entre pas en contact direct avec la matière. Pour créer le monde, il a émis des émanations successives. La quatrième de ces émanations est un être appelé PTahiL. C'est lui le Démiurge, le formateur du monde matériel.

Son nom mérite qu'on s'y arrête.

Un nom qui tombe juste

PTahiL s'écrit avec les lettres P-T-H-L. La racine sémitique PTL signifie, nous l'avons vu, tordre, tresser. La mèche, en hébreu, c'est ptil. Le pervers, c'est ptaltal.

Certains spécialistes proposent une autre lecture. En mandéen, le verbe PTH signifie ouvrir. PTahiL serait alors « l'Ouvreur », celui qui ouvre l'œuf cosmique pour que le monde en sorte. Ouvrir et créer, dans cette langue, se disent avec le même mot.

Faut-il choisir entre ouvrir et tordre ? Non. Les deux lectures ne s'annulent pas. Ouvrir un espace, c'est aussi le structurer, y faire passer des fils. Celui qui ouvre la matière et celui qui la mèche sont peut-être le même. Le nom le dit deux fois, ou le dit d'une manière qui permet les deux.

Ce qui est certain, c'est que PTahiL n'est pas le Dieu suprême. Il n'est pas non plus le Diable. Il est un ouvrier. Il travaille dans le mélange. Il fait. Il opère.

Ni bon, ni mauvais. Compétent.

PTahiL, dans les textes mandéens, n'est pas présenté comme un être parfait. Il commet des erreurs. Il est parfois arrogant. Il doit être corrigé par les émanations supérieures. Mais il est celui sans qui le monde n'existerait pas. Il est l'artisan du réel.

Cela correspond très exactement au verbe que nous avons trouvé : mécher. PTahiL mèche la matière. Il prend des filaments épars et les tord ensemble pour leur donner une forme. Il fait du Multiple un nouvel Un. Et ce travail n'est ni bon ni mauvais en soi. Il est nécessaire.

Être méché, c'est accepter une contrainte. Une mèche sans tension se défait. Les filaments doivent être tenus ensemble, et cela signifie qu'aucun ne peut suivre exactement la trajectoire qu'il aurait suivie s'il était seul.

Des milliards d'années plus tard, nous vivons cette contrainte dans les deux sens. Comme privation, frustration, douleur : l'autre m'empêche d'être absolument libre. Et comme attachement, appartenance, amour : sans l'autre, je n'appartiens à aucun Un plus grand que moi.

La douleur n'est pas un défaut de la création. Elle est le signe que nous sommes méchés — que nous faisons partie d'un ensemble qui nous tient.

Créer, ce n'est pas faire le Bien

Nous pouvons maintenant revenir à la phrase qui paraissait scandaleuse au début de ce chemin : Dieu est méchant.

Prise au sens moral ordinaire, elle est absurde ou blasphématoire. Mais nous avons appris une autre langue. Dans cette langue, méchant n'est pas un jugement moral. C'est un participe présent. Le Créateur est méchant comme le boulanger est pétrissant : cela décrit ce qu'il fait, pas ce qu'il vaut.

PTahiL nous offre un nom pour cette idée. Il est le Méchant au sens où il mèche. Il n'est ni bon ni mauvais. Il fait son travail. Ça fait mal parfois. Ça fait du bien d'autres fois. La création n'est pas un acte de bonté pure. Elle est un acte de torsion. Et la torsion implique toujours une part de contrainte.

Le monde n'est pas l'œuvre d'un Dieu qui serait parfaitement Bon au sens où nous l'entendons. Il est l'œuvre d'un Dieu qui mèche. D'un Dieu qui est méchant, dans la seule langue qui permette de le dire sans l'insulter.

10. Docht : le fil qui tient et qui menace

Nous avons établi au chapitre 2 que la torsion se dit deux fois dans chaque langue : par le fil qui est tordu (mèche, wick) et par le comportement qui est tordu (méchant, wicked, tort, wrong). Le carré tord/tort — wring/wrong nous a donné le verbe même de la torsion.

Nous allons maintenant tirer ce fil un peu plus loin. Le fil transmet, le fil tient, le fil peut céder. Chacun de ces trois moments va nous ouvrir un pan nouveau du puzzle.

Thread et threat

En anglais, thread signifie le fil. Threat signifie la menace. Les deux mots sont quasi-homophones. Leurs racines n'ont rien à voir : thread vient d'un vieux mot germanique pour ce qui est tordu, filé ; threat vient d'un tout autre côté, avec l'idée ancienne d'oppression ou de pression exercée.

Et pourtant l'anglais les a fait converger vers le même son. Pourquoi ?

Parce que le fil est menace. On dit « sa vie ne tient qu'à un fil » pour dire qu'elle est en danger — précisément parce que le fil est fin. L'épée de Damoclès pend au-dessus du convive au bout d'un crin de cheval : c'est le fil qui fait la menace, pas l'épée. Le fil est ce qui relie, et par là même ce qui peut rompre. La même finesse fait les deux fonctions.

Threat et thread énoncent cela d'un seul souffle : le fil est déjà la menace.

Docht : la porte allemande

L'allemand possède deux mots pour désigner la mèche. Le premier, Wieche, est le cousin direct de l'anglais wick — nous l'avons vu au chapitre 3, il partage sa famille avec week et Woche, weak et wach. Le second est plus curieux : Docht. Il n'a pas d'équivalent phonétique évident en anglais. Il ouvre une porte que le champ WK ne pouvait pas ouvrir.

Cette porte a un nom : Tochter, la fille.

Les formes anciennes des deux mots sont presque superposables : dohta, tohtar. Il ne s'agit pas d'affirmer qu'ils ont la même origine étymologique — sur ce plan-là, les spécialistes séparent les racines. Ce qui compte, dans l'effet Babel, c'est qu'ils se répondent. Et ce à quoi ils répondent est très précis.

La fille est celle qui portera à son tour un enfant. Elle porte donc, potentiellement, un cordon à venir. Le fils, non — il féconde, il n'enfante pas. La mèche vivante qui reliera un nouveau petit à sa mère ne peut passer que par une fille. Docht et Tochter mis en résonance disent cela : la fille est la porteuse du fil.

Le français lui-même est traversé par le même champ, sur une autre racine : fil, fille, filiation, filament, filer. La fille est celle par qui le fil se prolonge. Le fils entre dans le même faisceau — mais c'est la fille qui portera le cordon.

Le cordon ombilical : la mèche vivante

Regardons de plus près ce cordon dont il est question.

Le cordon ombilical est fait de trois filaments. Deux artères s'enroulent en hélice autour d'une veine centrale, le tout baigné dans une matrice gélatineuse (la gelée de Wharton) qui les soutient et les protège. L'organisation est franchement hélicoïdale — le cordon est visiblement tressé.

C'est très exactement une mèche. Trois brins, torsion structurante, matrice de soutien. À un bout, une réserve (le placenta, relais de la mère). À l'autre bout, une manifestation (l'enfant qui grandit). Entre les deux, un fil étroit qui transmet.

Et la torsion n'est pas un défaut. Elle protège les vaisseaux, elle amortit les mouvements, elle maintient la tenue mécanique. La torsion tient — comme les fibres tordues d'une corde tiennent mieux qu'une fibre isolée. Le vivant utilise le méchage pour la même raison que l'artisan : c'est ce qui donne la solidité.

Le cordon comme trait d'union

Le cordon est le trait d'union entre la mère et l'enfant. Trait d'union au sens propre : il unit deux blocs distincts par un trait, un fil, un tiret. Il maintient dans la relation sans confondre.

Le tiret typographique fait exactement la même chose à sa manière. Mot-tiret-mot : deux blocs séparés, tenus ensemble par un passage étroit. Le petit tiret est un petit détroit ; le grand tiret (—) en est un plus large. Deux mots séparés, un canal qui les relie.

Le cordon est le tiret entre deux vies.

Le carré du détroit

Cette idée du passage étroit qui relie ouvre un nouveau carré. Le français a droit (rectiligne) et détroit (passage étroit). L'anglais fait exactement la même paire, avec des racines complètement indépendantes : straight (rectiligne) et strait (étroit, et le détroit géographique — comme le Strait of Gibraltar).

straight
(droit)
≈ homophonie ≈
strait
(étroit, détroit)
synonyme
PASSAGE ÉTROIT QUI RELIE
synonyme
droit
≈ homophonie ≈
détroit

Le mot étroit vient s'ajouter comme cinquième pièce : quasi-homophone de détroit, il complète la famille française du côté de la contrainte de largeur.

Un détroit est un canal resserré entre deux espaces beaucoup plus vastes. Il sépare (deux mers, deux continents) et il fait communiquer (les navires passent). L'opération est double : séparer et relier dans le même geste. La ville américaine de Detroit s'appelle littéralement le détroit — le canal étranglé entre les lacs Huron et Érié.

Le cordon est un détroit vivant. Il sépare la mère et l'enfant en les tenant distincts. Il les relie en laissant passer ce qui fait vivre. La même opération à une autre échelle.

La première menace

Mais le cordon peut aussi être la première menace. Il arrive qu'il s'enroule autour du cou du fœtus — c'est la circulaire du cordon, réalité obstétricale banale, généralement sans conséquence, parfois dramatique. Le même fil qui apporte la vie peut la reprendre.

Threat / thread : le fil est déjà la menace, littéralement dès le premier jour de la vie.

Et voici que s'éclaire un mot ancien : throat, la gorge en anglais. La gorge est un détroit anatomique — passage étroit entre la tête et le thorax, canal étranglé par construction. C'est là que le cordon peut serrer. C'est là aussi que la vie peut être prise, par la corde, par la main, par la maladie.

Le fil qui donne et le fil qui prend passent par le même endroit : un canal fin, où tout se joue.

Weichen et l'aiguillage

Il reste un dernier apport, spécifiquement allemand.

L'anglais a le mot wick (la mèche), mais il n'a pas de verbe to wick qui décrirait l'action de faire une mèche. Le champ WK reste chez lui purement nominal. L'allemand, à partir de la même racine, tire au contraire un verbe : weichen, qui signifie dévier, céder, s'écarter. Der Zug weicht auf ein anderes Gleis : le train dévie sur une autre voie.

Et de ce verbe vient un nom : die Weiche, l'aiguillage.

Un aiguillage, vu d'en haut, c'est une torsion locale du rail. Deux voies droites, un court segment où le rail se tord pour glisser dans l'autre, et le train passe d'une voie à l'autre. La torsion est le lieu où le choix se fait.

Aux abords des grandes gares, plusieurs aiguillages se succèdent et forment de vraies tresses de rails — le méchage rendu à l'échelle industrielle, avec des trains qui circulent dedans. Vu du ciel, un faisceau de voies est un cordon métallique tressé, où chaque tresse est un aiguillage.

L'aiguillage ajoute une fonction que ni la mèche ni le cordon n'avaient : la torsion qui bifurque. Trois moments du fil, maintenant :

  • le fil qui tient : la mèche, la corde, la torsion qui assemble
  • le fil qui transmet : le cordon, le fil électrique, la torsion qui conduit
  • le fil qui choisit : l'aiguillage, la torsion qui décide

Le méchage n'est pas seulement une opération d'assemblage. C'est aussi une opération d'orientation. Là où deux voies droites se rencontrent, il faut tordre pour choisir. Le monde entier tient par des aiguillages — chaque bifurcation historique, chaque décision, chaque moment où le fil devait passer à gauche ou à droite. Weichen : céder à un côté.

Un aiguillage, en somme, est un méchant utile.

11. Quelle lumière sans mèche ?

Nous venons de voir, dans le chapitre sur Docht, ce qu'est un aiguillage : une torsion locale du rail, un endroit où deux voies se rencontrent et où le train choisit un côté. Le mot méchant est un aiguillage de ce genre.

Deux étymologies pour un seul mot

Le dictionnaire donne à méchant une origine claire : mescheant, participe présent de l'ancien français mescheoir. Littéralement, mal choir : tomber mal, tomber de travers. Le méchant est celui qui rate sa chute. C'est la voie de gauche de l'aiguillage.

Mais l'effet Babel, en dégageant le verbe mécher (chapitre 5), fait apparaître une seconde lecture, tout aussi grammaticale. Méchant peut être le participe présent de mécher. Le méchant, dans cette lecture, est celui qui est en train de faire une mèche. C'est la voie de droite.

Les deux étymologies tiennent. Le français, sans avertir personne, a posé ici un aiguillage.

L'anglais fait le geste symétrique

L'anglais est passé par le même aiguillage, mais il a choisi la voie inverse.

Le verbe to wick existe bien en anglais moderne. Il signifie absorber ou conduire un liquide par capillarité. Un tissu wicks the sweat — il aspire la sueur comme une mèche aspire l'huile. Le verbe décrit exactement ce que fait la mèche : conduire un flux le long d'un fil.

À partir de ce verbe, wicked peut se lire comme un participe passé : ayant été méché. Ce qui a subi l'action du méchage. Ce qui a été assemblé et tordu par un mécheur.

La différence entre les deux langues devient alors très nette. Le français dit qui fait l'action : méchant, celui qui mèche. L'anglais dit ce qui la subit : wicked, ce qui est méché. Les deux langues racontent les deux moments d'un même geste. L'une nomme l'agent, l'autre nomme le produit.

Actif et passif

Les êtres méchent. Ils sont méchants.

Les choses sont méchées. Elles sont wicked.

Dieu, l'homme, PTahiL, Ahriman — tous ceux qui font tenir ensemble des choses très différentes — méchent. Ils sont donc méchants.

Le résultat de leur travail — la mèche elle-même, la corde, le tissu, le fil tressé — est méché. Il est wicked.

Le monde comme tissu de méchages

Cette double lecture ouvre quelque chose de plus large. Si mécher est le geste qui fait tenir des structures fines ensemble, alors le monde entier est un tissu de méchages.

Les filaments de l'espace-temps sont méchés. Les cellules du vivant, avec leur cytosquelette de microtubules et de microfilaments, sont méchées. Les fibres musculaires sont méchées. La double hélice de l'ADN est une mèche à deux brins. Les faisceaux nerveux sont méchés. Les câbles électriques sont méchés. Les cordes des instruments sont méchées. Les tresses de rails à l'entrée des gares sont méchées.

Partout où des structures fines tiennent ensemble par torsion et par assemblage, il y a eu méchage. Chaque chose qui tient est le produit d'un mécheur. Chaque chose qui tient est un méché.

Le monde est wicked. Et quelqu'un l'a méché.

Devant l'aiguillage

Chaque tradition qui rencontre le mot méchant doit choisir un côté.

Sur la voie de gauche, le méchant est un raté. Il dévie, il tombe mal, il fait du mal parce qu'il rate le bien. Dieu est absolument étranger à ce mot. Dire Dieu est méchant revient à insulter Dieu.

Sur la voie de droite, le méchant est un artisan. Il tord, il assemble, il contraint des fibres à tenir ensemble. Dieu, dans cette lecture, est nécessairement méchant. Sans son travail de méchage, aucune mèche, et donc aucune flamme. Dieu est méchant devient une description exacte de son activité.

Le christianisme et l'islam ont pris la voie de gauche. Le zoroastrisme, à sa manière, a pris la voie de droite — mais il a réparti le travail entre deux figures.

Ahriman, celui qui mèche

Dans la tradition zoroastrienne, Ahriman est le principe habituellement décrit comme mauvais. Il s'oppose à Ormuz, principe de lumière. La lecture ordinaire y voit une guerre entre deux camps.

L'aiguillage du méchant permet une lecture différente. Ahriman est celui qui mèche. Il tord des choses très différentes pour qu'elles tiennent ensemble : le feu et l'eau, la liberté et la contrainte, le vivant et le mort. Ce travail coûte cher aux fibres. Elles préféreraient rester libres. Elles sont tirées, tordues, contraintes à tenir. La douleur du méchage est réelle. C'est pour cela qu'Ahriman a mauvaise réputation.

Mais le résultat de son travail est la mèche. Et la mèche est la condition de la flamme.

Ormuz au bout de la mèche

Ormuz est la lumière. Il éclaire, il réchauffe, il guide. Il est le nom que la tradition retient et honore.

Cette lumière apparaît au bout d'une mèche. Sans le fil torsadé, la matière combustible reste dans son réservoir sans jamais devenir flamme. Ormuz suppose Ahriman comme la flamme suppose la mèche. Ils sont deux moments du même feu : l'artisan qui tresse, la lumière qui suit.

Retirer Ahriman revient à retirer la mèche. Il resterait de l'huile et un désir de lumière. Rien ne brûlerait.

Le détroit d'Hormuz

Le nom d'Ormuz porte aujourd'hui un passage étroit du monde : le détroit d'Hormuz, entre le golfe Persique et le golfe d'Oman. C'est par là que passe une grande partie du pétrole mondial.

Le pétrole est la matière qui, dans notre époque, alimente la lumière planétaire — l'électricité, les moteurs, les écrans. Le nom de la lumière est porté par le canal étranglé qui la nourrit. C'est exactement la structure du cordon ombilical, à l'échelle du globe : un passage étroit, un flux vital, une vie qui en dépend au bout du fil.

Et le détroit lui-même est une mèche. Deux mers vastes reliées par un canal fin. Le fil qui laisse passer.

La question

Le zoroastrisme a compris quelque chose que les traditions ultérieures ont refusé. La lumière a un coût. Elle demande qu'un travail salissant soit fait quelque part. Quelqu'un doit tordre les fibres pour que la flamme puisse monter. Ce quelqu'un fait mal aux fibres — et il porte le nom du méchant.

Quelle lumière sans mèche ? Aucune.

C'est peut-être la vraie question théologique. Non pas Dieu est-il bon ou mauvais ?, question mal posée, mais le Créateur mèche-t-il, oui ou non ? Et si oui, quel prix les fibres consentent-elles à payer pour tenir ensemble et pour porter la flamme ?

12. Le Hubble du Langage

Nous voici arrivés à la dernière étape. Et c'est peut-être la plus importante, parce qu'elle ouvre le champ au lieu de le fermer.

Un problème d'élitisme

J'ai découvert l'effet Babel en 1983, à partir de trois langues : le français, l'anglais et l'hébreu. Ce sont les trois langues que je parle couramment. C'est un fait sur moi, pas sur les langues.

Mais une question m'a longtemps gêné. Et si j'étais né chinois ? Aurais-je pu faire la même découverte ? Et si j'étais né en Afrique, locuteur du swahili ou du zoulou ? L'effet Babel serait-il resté invisible ?

La réponse est simple. Je ne pouvais pas découvrir Babel depuis une langue que je ne parle pas. Je l'ai découvert depuis les miennes. Mais cela ne signifie pas que le français, l'anglais et l'hébreu sont les seules langues où le phénomène existe. Cela signifie simplement que c'est depuis ces langues que j'ai pu l'observer.

L'image du télescope

Il existe une analogie qui éclaire parfaitement cette situation. C'est celle du télescope Hubble.

En 1929, l'astronome Edwin Hubble a découvert que les galaxies s'éloignent les unes des autres. L'univers est en expansion. Mais voici le point crucial : cette expansion ne se fait pas depuis un centre unique. Toute galaxie voit toutes les autres s'éloigner d'elle. Chaque point de l'univers est le centre de l'expansion. Ou, pour le dire autrement, aucun point n'est le centre, et tous le sont en même temps.

Appliquons cette image au langage.

Le français, l'anglais et l'hébreu sont mon observatoire. Depuis cet observatoire, j'ai vu les mots s'organiser en unités carrées, les significations se répondre par-delà les frontières et les époques. Mais un locuteur du swahili, du tibétain ou du navajo devrait pouvoir faire la même chose depuis sa propre langue. Il trouverait son propre couple fondateur — l'équivalent de mèche et méchant — et ce couple déploierait un champ tout aussi riche, tout aussi cohérent, avec sa propre quintessence.

Ce couple ne serait pas le même que le mien. Il ne partirait pas de la torsion. Il partirait peut-être de la montagne, ou du clou, ou de l'eau. Peu importe. Ce qui compterait, c'est qu'il obéisse à la même architecture : un nœud sonore qui accroche un objet concret et un comportement humain, avec une quintessence qui les relie.

Une contrainte pour la preuve

Si je veux prouver cette hypothèse, il y a une condition absolue. Ce n'est pas à moi de trouver l'exemple central du swahili. Si c'est moi qui le trouve, cela ne prouve rien. C'est simplement mon centre qui se projette sur une autre langue.

Il faut qu'un locuteur natif du swahili, qui ne connaît pas ma méthode, produise son propre exemple. Et il faut que cet exemple ait la même architecture qu'une unité carrée : deux mots proches par le son, l'un désignant un objet, l'autre un comportement, et que le lien entre les deux puisse être explicité.

Le défi est lancé. Il est ouvert à toutes les langues, à tous les locuteurs. Chacun peut chercher, dans sa propre langue, l'équivalent de ce que j'ai trouvé en français.

Ce que cela dit de Babel

La Bible raconte que les hommes, après le Déluge, entreprirent de construire une tour qui toucherait le ciel. Une seule langue les unissait. Dieu, voyant cela, confondit leur langage et les dispersa sur toute la terre. C'est l'épisode de la tour de Babel.

Ce récit a toujours été lu comme une malédiction. La diversité des langues serait une punition. L'incommunicabilité serait la conséquence d'un orgueil humain.

Mais si l'image du télescope Hubble est juste, l'histoire prend un autre sens. La dispersion des langues n'est pas un chaos désordonné. C'est une expansion ordonnée. Chaque langue est devenue le centre de toutes les autres. Chacune peut, depuis son propre observatoire, découvrir l'effet Babel et remonter jusqu'à la structure commune.

Ce n'est pas une malédiction. C'est une distribution. Un cadeau fait à chaque peuple : la possibilité de découvrir le tout depuis sa propre langue.

La trace du centre des centres

Reste une question. S'il n'y a plus de centre unique, y en a-t-il jamais eu un ? Et en reste-t-il une trace ?

En cosmologie, il existe ce qu'on appelle le fond diffus cosmologique. C'est la première lumière émise par l'univers, environ 380 000 ans après le Big Bang. Cette lumière est partout. On la voit depuis n'importe quel point du ciel. Chaque observatoire la capte dans sa propre direction, mais c'est la même lumière.

Je crois qu'il existe quelque chose d'équivalent dans le langage. Un mot fossile. Un mot trop central pour être expliqué par une langue particulière. Un mot qui serait la trace de l'état commun avant la dispersion.

Je devine ce mot en hébreu. C'est le Tétragramme, le nom imprononçable de Dieu : YHWH. Les quatre lettres qui ne forment pas un mot ordinaire mais qui contiennent en germe tous les mots. Mais ce n'est pas l'hébreu qui possède ce mot. C'est le mot qui s'est déposé en hébreu, comme la première lumière s'est déposée partout dans le ciel.

Chaque langue, peut-être, possède sa propre trace du centre des centres. Un mot qui ne s'explique pas par la langue elle-même. Un mot que la langue a reçu, et non produit.

Le chemin parcouru

Nous sommes partis d'une mèche de bougie. Nous avons découvert qu'elle était liée au méchant par la torsion. Nous avons trouvé cette même torsion dans le muscle, dans le temps, dans la force et la faiblesse. Nous avons vu que la langue promet une corrélation entre le beau et le bien que le monde ne livre pas encore. Nous avons rencontré la mouche, le moustique et la mosquée, et derrière eux, un dieu philistin transformé en prince des démons par une lettre changée. Nous avons nommé le Démiurge qui mèche le monde. Nous avons suivi le fil jusqu'au cordon ombilical, au trait d'union et au détroit. Et nous avons découvert que le mot méchant lui-même est un aiguillage : celui qui tombe mal d'un côté, celui qui mèche de l'autre — chacun choisit sa voie, et Ahriman revient alors comme l'artisan sans qui aucune lumière ne peut monter.

Tout cela a été fait depuis un seul observatoire : le français, avec ses cousins anglais, allemand et hébreu. Il est temps de changer de télescope.

Vers la Partie II

La Partie II : L'effet Babel ailleurs quitte le champ mèche/méchant et se déplace vers d'autres langues, à commencer par le chinois. On y trouve deux centres nouveaux — le clou (dīng) et le cœur-mèche (xīn) — qui déploient un champ tout aussi cohérent, sans aucun contact historique avec le français ou l'hébreu. La convergence des trois langues vers un même objet — le thorax humain comme forge — fournit alors la triangulation qui rend l'effet Babel difficile à écarter comme hasard. Un épilogue propose enfin une hypothèse pour rendre compte du phénomène : le Virtuel sémantique.