Depuis le chinois cette fois. Un nouveau centre — clou et cœur-mèche — puis la triangulation des trois langues sur un même objet, et une hypothèse pour rendre compte du phénomène.
Sommaire
Cette Partie II fait suite à la Partie I : La mèche et le méchant, qui pose la méthode et déploie le champ français / anglais / hébreu.
Dans la Partie I, nous avons déployé un champ complet à partir d'un seul couple de mots : la mèche et le méchant. Nous sommes passés par le muscle, par le beau et le bon, par la mouche et la mosquée, par le Démiurge qui mèche le monde, par le cordon ombilical et par l'aiguillage du méchant. Tout cela depuis un seul observatoire : le français, avec ses voisins anglais, allemand et hébreu.
Le chapitre du Hubble du Langage a posé la question qui ouvre cette seconde partie. Si l'effet Babel est réel, il doit pouvoir être observé depuis n'importe quelle langue. Chaque langue devrait pouvoir devenir à son tour un centre. Ce que nous avons fait avec la mèche, un locuteur du chinois, du swahili ou du tibétain doit pouvoir le faire avec ses propres mots.
Nous allons vérifier cela avec le chinois. Non pas parce que le chinois serait plus vrai que les autres langues, mais parce qu'il est aussi loin qu'on puisse aller sans quitter les grandes familles historiquement documentées. Aucun contact avec le français, l'anglais ou l'hébreu pendant les périodes où les mots qui nous intéressent se sont formés. Si le champ Babel apparaît en chinois par ses propres moyens phonétiques, l'objection du hasard devient très difficile à tenir.
Nous avons trouvé en chinois deux unités carrées candidates pour être le centre : dīng (le clou) et dǐng (le sommet), et xīn (le cœur, la mèche, le nouveau, l'amer, le bois de feu). La première a pour quintessence la pointe verticale qui fixe. La seconde, le feu intérieur qui consume et se renouvelle.
Nous allons faire avec elles exactement ce que nous avons fait avec mèche et méchant : les prendre comme centres, et chercher, dans la même langue, d'autres caractères qui leur sont liés par le son, et qui forment de nouveaux carrés.
Le caractère dīng (钉, clou) est le coin d'où nous partons. Quels autres caractères chinois partagent ce son, ou un son très proche, et entretiennent avec lui une relation sémantique ?
Premier prolongement : dīng (叮), qui signifie piquer (comme un insecte), mais aussi exhorter, recommander avec insistance. Une piqûre d'insecte et une recommandation pressante partagent le même son. La quintessence est l'atteinte ponctuelle qui insiste. La piqûre est un clou vivant. L'exhortation est un clou verbal.
Deuxième prolongement : tǐng (挺), qui signifie droit, raide, se tenir droit. Le ton change (troisième ton au lieu du premier), mais la parenté phonétique est évidente. Ce qui est droit est ce qui se tient comme un clou. La rectitude physique est l'attribut du clou réussi.
Troisième prolongement : dīng (酊), qui signifie ivre, saoul. L'ivresse est l'état de celui qui ne tient plus droit, qui titube, qui est tordu par l'alcool. Le son est le même que le clou, mais le sens est l'exact opposé de la rectitude.
Nous retrouvons ici la même structure qu'avec mèche et méchant. La mèche est droite, le méchant est tordu. Le clou est droit, l'ivrogne est tordu. Dans les deux cas, la quintessence est la tension entre la rectitude et la torsion.
Voici le carré qui se forme :
L'ivresse est la torsion qui défait la rectitude du clou. C'est la même structure que wicked (le tordu) en face de wick (la mèche droite) — sauf qu'ici, tout est dans la même langue, avec des tons qui varient mais une racine phonétique commune. Le centre chinois tient debout.
Et nous pouvons même prolonger ce carré vers le piqueur :
Ce double carré ne doit rien à une autre langue. Il est entièrement chinois. Il déploie le clou vers ses conséquences : ce qui pique, ce qui fixe, ce qui tient droit, et ce qui défait la rectitude.
Prenons maintenant l'autre coin : dǐng (顶), le sommet.
Quatrième prolongement : dǐng (鼎) est un caractère différent, même son, qui désigne le trépied rituel en bronze, le chaudron sacré des ancêtres. Le trépied est l'objet le plus stable de la civilisation chinoise. Il tient sur trois pieds. Il ne bouge pas. C'est le sommet de l'art du bronze, et c'est aussi ce qui supporte le monde. Les neuf trépieds légendaires de Yu le Grand représentaient les neuf provinces de la Chine. Perdre les trépieds, c'était perdre le royaume. Le trépied est le clou collectif, le sommet qui supporte.
Cinquième prolongement : dǐng (町), un caractère rare mais présent dans les toponymes, qui désigne une levée de terre entre les champs, une bordure. La bordure est un sommet miniature, une élévation qui sépare et qui fixe la limite.
Le réseau s'étoffe :
Nous avons maintenant deux réseaux, tous deux chinois, qui partent l'un du clou, l'autre du sommet, et qui se rejoignent dans la notion de stabilité (dìng). Le point fixe est le point qui tient.
Nous avons déjà les cinq caractères de la série XĪN : 心 (cœur), 芯 (mèche), 新 (nouveau), 薪 (bois de feu), 辛 (amer). Nous pouvons les étendre.
Sixième prolongement : xīn (欣), qui signifie joie, allégresse. La joie est un feu intérieur qui brûle sans consumer. Elle est de la même famille sonore que la mèche et l'amertume. La joie et l'amertume sont deux états du même feu.
Septième prolongement : xīn (昕), qui désigne l'aube, le lever du jour, le moment où la lumière perce. L'aube est le feu qui s'allume le matin. Le cœur, la mèche, l'aube : même son, même idée d'un feu qui commence.
Huitième prolongement : xìn (信), quatrième ton, mais proche : la confiance, la lettre, le message. La confiance est le feu qui circule entre les êtres. Le messager est celui qui porte le feu d'un point à un autre.
Le réseau XĪN prend alors cette forme :
Et un second carré, qui relie le bois, l'amer et la confiance :
Maintenant, regardons ce qui se passe quand on rapproche les deux centres.
Le clou (dīng) et le cœur (xīn) ne sont pas homophones. Mais ils partagent quelque chose. Le clou fixe la maison. Le cœur est le feu qui brûle dans la maison. La maison tient par le clou, et elle vit par le feu.
Et voici le point de jonction : le caractère tīng (听), qui signifie écouter. Écouter, c'est fixer son attention. L'oreille est un clou qui se plante dans le son. Mais écouter, c'est aussi recevoir le feu de la parole. L'écoute est le point où la fixation et le feu se rejoignent.
Nous pourrions continuer longtemps ainsi. Le trépied (dǐng, 鼎) rejoint le chaudron où brûle le bois de feu (xīn, 薪). La stabilité (dìng, 定) est l'état du cœur (xīn, 心) quand il est fixé.
L'exercice est ouvert. Ce que nous venons de faire avec dīng/dǐng et xīn, d'autres locuteurs peuvent le faire avec leur propre centre. La méthode est la même. Elle ne dépend ni du français ni de l'hébreu. Elle dépend seulement d'une attention patiente aux mots de sa propre langue.
Nous avons exploré deux centres, deux portes d'entrée dans le langage. Le premier, français, est parti d'une mèche de bougie et nous a menés au muscle, à la torsion, au méchant. Le second, chinois, est parti d'un clou et d'un cœur-mèche, et nous a menés au feu intérieur, au bois qui brûle, à l'amertume qui coupe.
Ces deux chemins n'ont aucun lien historique. Aucun moine, aucun marchand, aucun traducteur n'a fait passer la mèche française dans le cœur chinois, ni l'inverse. Les langues n'ont jamais été en contact.
Et pourtant, elles décrivent le même objet. Cet objet, c'est le thorax humain.
Tout le monde sait ce qu'est un thorax. C'est la cage osseuse qui contient le cœur et les poumons. Mais regardons-le avec les yeux que nous avons appris à utiliser dans ce livre.
Le thorax est une forge.
Une forge a besoin de trois choses : un foyer qui chauffe, un soufflet qui attise, et un matériau à travailler. Le thorax possède les trois.
Le foyer, c'est le cœur. En chinois, le même son xīn désigne le cœur (心) et la mèche (芯). Le cœur est une mèche qui brûle en continu. Il bat quatre-vingt mille fois par jour sans s'arrêter. Il produit la chaleur que le sang distribue dans tout le corps. Quand la circulation baisse, les doigts deviennent glacés. La mèche faiblit.
Le soufflet, ce sont les poumons. En anglais, breathe signifie respirer. En français, braise désigne le charbon ardent. Les deux mots ne sont pas étymologiquement liés, mais ils se ressemblent comme mèche et méchant se ressemblent. Respirer, c'est attiser la braise. L'air entre dans les poumons, gonfle les alvéoles, et le feu du sang s'en trouve ravivé. Chaque inspiration est un coup de soufflet donné à la mèche cardiaque.
Le matériau travaillé par la forge thoracique, c'est le fer.
Nos globules rouges contiennent de l'hémoglobine, une protéine bâtie autour d'un atome de fer. Ce fer capture l'oxygène dans les poumons et le transporte jusqu'aux muscles, au cerveau, aux organes. Chaque atome d'oxygène est une petite braise, un morceau de feu que le fer livre à destination.
Le mot fer est apparenté au latin ferrum, mais aussi, par une racine plus ancienne, à fervere : bouillir, être brûlant. Le fer est le métal qui rougit dans la forge. Dans notre thorax, le fer ne rougit pas, mais il transporte la chaleur. Il est le messager du feu central.
En hébreu, le muscle — nous l'avons vu — se dit ShRR. Ce muscle, c'est le cœur lui-même, le muscle cardiaque, mais aussi tous les muscles du corps qui reçoivent le sang chaud et le transforment en mouvement. Le muscle est l'organe de la torsion, et le cœur est le muscle qui tord le sang pour l'expulser dans les artères. ShRR est le destinataire du fer.
Une forge bien réglée produit des outils. Une forge qui s'emballe produit des brûlures.
Le cœur-mèche chauffe le corps. Mais quand la chaleur s'accumule sans pouvoir s'exprimer, elle tourne. En français, la rancœur est ce qui rancit dans le cœur, ce qui y fermente sans être évacué. En allemand, Hass (la haine) et heiss (chaud) sont quasi-homophones. La haine est une chaleur qui ne trouve pas d'issue, qui se retourne contre celui qui l'éprouve.
La médecine le confirme aujourd'hui. La colère passagère ne laisse pas de trace. Mais l'hostilité chronique, la rancune entretenue, le cynisme durable : ceux-là abîment le cœur. Le muscle cardiaque s'épuise. Les vaisseaux se durcissent. La forge se grippe.
Le thorax est le lieu où la chaleur devient amour ou rancœur. Le même feu peut réchauffer ou consumer. La langue chinoise le dit avec le caractère xīn (辛), l'amer, qui partage le son du cœur et de la mèche. Le feu intérieur a un coût. Brûler fait mal.
Rassemblons les trois centres.
En français, la mèche est l'objet qui brûle. Le méchant est celui qui mèche — ou celui qui tombe de travers. Le muscle est l'organe tordu qui exécute les ordres du feu.
En chinois, le cœur est la mèche. Le bois de feu est ce qui l'alimente. L'amer est le goût de la coupe nécessaire au renouveau.
En hébreu, PTL est la torsion de la mèche et la perversité de l'esprit tordu. ShRR est le muscle, l'organe de la torsion. Et lev (le cœur) est le frère sonore de lahav (la flamme).
Trois langues que tout sépare. Aucun contact historique. Aucune racine commune. Et pourtant, le même atelier. La même forge. Le même thorax où le cœur brûle, où le fer transporte la braise, où le soufflet des poumons ravive la flamme, où la chaleur devient tantôt amour, tantôt rancœur.
Ce n'est pas une preuve logique. C'est une convergence. Et la convergence de trois chemins indépendants vers le même point est ce qui ressemble le plus à une vérité.
Terminons par une image simple.
À chaque inspiration, l'air entre dans les poumons. L'oxygène passe dans le sang. Le fer le capture. Le cœur l'expulse. Les muscles le reçoivent et le brûlent. La chaleur se diffuse jusqu'aux doigts.
À chaque expiration, l'air ressort, chargé de gaz carbonique. La braise a été consommée. Les cendres sont évacuées.
Inspirer. Expirer. Attiser. Consumer.
Le thorax est une forge qui respire. Et la respiration est le rythme du méchage. Le Créateur, en chacun de nous, mèche le feu de la vie, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans jamais s'arrêter.
Nous avons parcouru un long chemin. Nous sommes partis d'une mèche de bougie, en français. Nous avons trouvé le clou et le cœur-mèche en chinois. Nous avons vu que l'hébreu, dès l'Antiquité, avait nommé la torsion qui relie la mèche au méchant. Trois chemins, trois langues, trois écritures. Aucun contact historique entre elles pour ce qui concerne ces mots précis.
Il est temps de poser les trois centres côte à côte et de regarder ce qu'ils forment ensemble.
Voici, en trois colonnes, ce que chaque langue apporte au puzzle.
Ce tableau n'est pas une preuve formelle. Il ne démontre rien au sens mathématique. Mais il montre quelque chose de plus important : la cohérence d'un champ qui se déploie dans trois langues sans aucun lien entre elles.
Aucune case n'est remplie partout. Chaque langue a ses pleins et ses creux. Le chinois n'a pas de mot pour le muscle dans ce champ. Le français n'a pas de caractère pour le bois de feu. L'hébreu n'a pas de racine pour le souffle dans la série PTL. Mais les cases remplies par l'une ne contredisent jamais les cases remplies par l'autre. Elles se complètent.
C'est comme si les trois langues avaient photographié le même objet sous trois angles différents. Aucune ne montre tout. Mais quand on superpose les trois images, l'objet apparaît en entier.
Cet objet, nous l'avons nommé : le thorax humain. La forge où le cœur brûle, où le fer transporte la braise, où le soufflet des poumons ravive la flamme, où la chaleur devient amour ou rancœur.
Il faut être honnête sur ce que cette triangulation établit, et sur ce qu'elle n'établit pas.
Elle établit que trois langues appartenant à trois familles totalement distinctes — indo-européenne, sino-tibétaine, sémitique — produisent, par des moyens phonétiques et graphiques qui leur sont propres, des convergences surprenantes vers une même anatomie du vivant. Le français, le chinois et l'hébreu n'ont jamais été en contact au moment où ces mots se sont formés. Aucun emprunt n'est possible. Aucune influence historique ne peut être invoquée.
Cela ne prouve pas que toutes les langues fonctionnent ainsi. Cela ne prouve pas que le phénomène est universel. Mais cela rend l'hypothèse plausible. Très plausible. Si trois langues aussi éloignées convergent, il devient raisonnable de penser que d'autres langues, explorées avec la même méthode, révéleront des convergences similaires.
Et cela valide la méthode Hubble. Rappelons le principe : tout point de l'univers est le centre de l'expansion. Depuis n'importe quelle langue, on peut déployer le champ de Babel. Le français a été mon observatoire de départ. Le chinois aurait pu l'être si j'étais né à Pékin. L'hébreu aurait pu l'être si j'étais né à Jérusalem. Aucun centre n'est le centre. Tous le sont.
Il reste maintenant à dessiner la carte.
Nous avons trois points : français, chinois, hébreu. Trois étoiles dans une constellation qui en compte des milliers. Entre elles, nous avons tracé des lignes : la mèche, le cœur, la torsion, le muscle, le feu. Ces lignes forment un premier triangle.
Mais la carte est loin d'être complète. Que trouve-t-on si l'on part du swahili ? Du navajo ? Du tibétain, dont nous avons aperçu les mots rtse et gzer qui prolongent le clou chinois ? De l'islandais, qui a conservé des formes très anciennes de l'indo-européen ?
Chaque nouvelle langue correctement explorée ajoutera un point à la carte. Chaque point confirmera, infirmera, ou enrichira le réseau existant. La méthode est la même pour tous : trouver le couple fondateur, identifier la quintessence, déployer les unités carrées, chercher les ponts avec les autres centres.
Nous n'en sommes qu'au début. Mais le début est solide.
Si Babel est une propriété réelle du langage humain, cela change notre regard sur la diversité des langues. La dispersion n'est pas un chaos. Elle est une distribution ordonnée. Chaque langue a reçu, non pas une partie du sens, mais la totalité du sens, sous un angle qui lui est propre. Chaque langue peut retrouver le tout depuis son propre centre.
Et cela change aussi notre regard sur le corps humain. La forge thoracique n'est pas une métaphore inventée par les poètes. Elle est une réalité décrite par les mots eux-mêmes, dans des langues qui ne se sont jamais parlé. Le langage sait des choses que nous ne savons pas encore. Il est un dictionnaire du réel, et ce dictionnaire est universel.
Les treize chapitres qui précèdent ont décrit un phénomène. Nous avons vu des mots français, anglais, hébreux, chinois, allemands, espagnols converger vers les mêmes associations de son et de sens. Nous avons vu la mèche et le méchant, le clou et le sommet, le cœur et la forge. Nous avons vu l'étrier dans l'oreille, le marteau et l'enclume, le Hertz et le cheval. Nous avons vu l'arbre bronchique et l'arbre branchique, la photosynthèse et la respiration.
Ces convergences sont trop nombreuses, trop précises, trop enchevêtrées pour être le produit du hasard. Mais dire ce qu'elles ne sont pas ne suffit pas. Il faut dire ce qu'elles pourraient être.
Ce chapitre est une réflexion sur les conditions nécessaires à l'existence de Babel. Il ne prouve rien. Il ne démontre rien. Il propose un cadre.
Commençons par le plus difficile.
L'hébreu biblique, il y a deux mille cinq cents ans, possède une racine — PTL — qui signifie à la fois mèche, torsion et pervers. Le français, il y a huit cents ans, fait converger deux racines sans rapport — l'une grecque, l'autre latine — pour produire le même couple de sons et la même association : mèche et méchant. L'anglais fait de même avec wick et wicked.
Comment l'hébreu ancien peut-il conditionner le français médiéval ? Comment un mot prononcé à Jérusalem peut-il attendre deux millénaires pour se faire écho dans une langue qui n'existait pas ?
L'explication diachronique est défaillante. Elle dit : les mots évoluent, se transforment, se croisent par hasard. Elle dit : les coïncidences sont rares mais possibles. Elle dit : vous avez choisi les exemples qui vous arrangent.
Mais nous n'avons pas choisi quelques exemples. Nous en avons déployé des centaines. Et le hasard, s'il explique une coïncidence isolée, n'explique pas une mosaïque dont chaque pièce confirme les autres.
Prenons un seul exemple, déjà rencontré. L'étrier est un objet humain, inventé par les cavaliers pour se tenir en selle. Or nous avons un étrier dans chaque oreille. Il est là, minuscule, entre le marteau et l'enclume — deux autres outils du forgeron. Le tympan a la forme d'un sabot de cheval. L'ensemble transmet des vibrations, des fréquences. La fréquence se mesure en Hertz, du nom d'un physicien dont le nom signifie cœur en allemand. Le cœur bat à un rythme qui évoque le galop du cheval. Le cheval, en anglais, se dit horse, quasi-homophone de hoarse, l'enroué — celui qui a perdu la fréquence de sa voix.
Voilà une chaîne qui relie la biologie de l'audition, la physique des fréquences, l'histoire des noms propres, l'anatomie du cœur et l'étymologie du mot cheval. Le tout forme un nœud.
Quel scénario diachronique peut expliquer cela ? Faut-il imaginer que les forgerons médiévaux ont influencé les anatomistes de la Renaissance ? Que les cavaliers mongols ont conditionné le choix des noms de famille en Allemagne ? Que les chevaux ont évolué pour galoper à la même fréquence que le cœur humain par une sorte d'adaptation phonétique ?
C'est absurde. Et si c'est absurde, c'est que le temps ne fonctionne pas ici comme nous le croyons.
Le même problème se pose pour l'espace. Le français, l'anglais et l'hébreu ont partagé une histoire, des influences, des traductions. Mais le chinois n'a eu aucun contact avec ces langues pendant les périodes où les mots qui nous intéressent se sont formés. Et pourtant, le chinois produit le même type de convergences.
Le caractère xīn désigne à la fois le cœur et la mèche. Le caractère xīn suivant désigne le bois de feu. Un autre, l'amer. Un autre, le nouveau. Ces cinq caractères, tous prononcés de la même façon, racontent la même histoire que la forge thoracique que nous avons décrite depuis le français et l'hébreu : un feu intérieur, un combustible, un coût, un renouveau.
Comment des langues sans contact peuvent-elles produire le même récit avec des sons et des signes différents ? L'explication par contact ou emprunt ne tient pas. Il faut donc que l'information circule autrement.
Résumons les caractéristiques que toute explication de Babel doit satisfaire.
Premièrement, la non-localité spatiale. L'effet se produit entre des langues qui n'ont eu aucun contact historique. L'information ne peut pas avoir voyagé par les canaux ordinaires de la transmission culturelle.
Deuxièmement, la non-localité temporelle. L'effet se produit entre des langues séparées par des millénaires. L'hébreu biblique et le français médiéval ne sont pas contemporains. Pourtant, le second reproduit ce que le premier contenait déjà.
Troisièmement, l'enchevêtrement des domaines. Les mots ne sont pas seuls concernés. L'anatomie, la physiologie, la physique, les métiers, les noms propres, la morale et la théologie sont pris dans le même réseau. L'étrier dans l'oreille n'est pas une métaphore. C'est un os qui porte le même nom que l'outil du cavalier. Et ce nom entre en résonance phonétique avec une chaîne d'autres mots qui, eux-mêmes, désignent des réalités liées par le sens.
Quatrièmement, la convergence vers des attracteurs. Toutes ces chaînes ne s'éparpillent pas au hasard. Elles pointent vers des pôles — la torsion, la fixation, le feu intérieur — qui semblent attirer les mots comme des puits.
Toute explication qui ne satisfait pas ces quatre caractéristiques est incomplète. Et la science actuelle n'en propose aucune.
Le vide, en physique quantique, n'est pas vide. Il est peuplé de paires particule-antiparticule qui apparaissent et disparaissent en un temps infiniment court. Ces fluctuations ne sont pas de simples curiosités théoriques : elles exercent une pression mesurable, l'effet Casimir. Deux plaques métalliques placées très près l'une de l'autre s'attirent, parce que le vide entre elles contient moins de fluctuations que le vide autour.
Le vide a donc une structure. Il contient quelque chose.
Pendant longtemps, on a cru que ce quelque chose n'était que de l'énergie. Mais l'énergie et l'information sont deux faces de la même réalité. Si le vide contient de l'énergie, il peut contenir de l'information. Si l'information est structurée, elle peut avoir du sens.
Appelons cette strate le Virtuel sémantique.
Le Virtuel sémantique est au sens ce que le vide quantique est à l'énergie : un réservoir de formes possibles, non encore manifestées dans la matière, mais disponibles pour l'être. Dans ce réservoir existent des attracteurs — des puits de sens. La torsion. La fixation. Le feu intérieur. Ces attracteurs ne sont pas des concepts abstraits inventés par les humains. Ils sont des structures réelles du Virtuel sémantique, antérieures à toute langue.
Quand une langue humaine émerge, elle ne part pas de zéro. Elle pulse dans ce réservoir. Elle y trouve les attracteurs et les habille avec les sons disponibles dans son propre système phonétique. Les mots ne sont pas inventés arbitrairement. Ils sont précipités par le champ. C'est pour cela que des langues sans contact produisent des associations similaires. Elles puisent dans le même puits.
Le Virtuel sémantique n'est pas dans le temps. Il le contient.
Notre conscience parcourt le temps de manière séquentielle. Nous voyons le passé derrière nous et le futur devant. Mais cette perception est peut-être une limitation de notre cognition, non une propriété du réel. Le Virtuel sémantique est extérieur à la séquence temporelle. Il contient tout le temps d'un seul tenant.
Pour le Virtuel sémantique, l'hébreu biblique et le français médiéval sont contemporains. La racine PTL et le couple mèche/méchant sont deux manifestations du même attracteur, à deux moments différents de notre temps linéaire. L'attracteur ne voyage pas du passé vers le futur. Il est présent de toute éternité. Ce sont les langues qui le rencontrent à des moments successifs.
Cela explique comment l'hébreu ancien peut sembler conditionner le français. Il ne le conditionne pas au sens causal. Il manifeste avant lui ce qui existait déjà dans le Virtuel sémantique. Le français, plus tard, le manifeste à son tour, avec ses propres moyens phonétiques.
Prenons un dernier exemple, qui n'a pas encore été déployé dans ce livre mais qui illustre parfaitement le propos.
Les poumons contiennent un arbre : l'arbre bronchique. La trachée est un tronc. Les bronches sont des branches. Elles se divisent en bronchioles, comme les branches se divisent en rameaux. En français, bronche et branche sont des quasi-homophones. En anglais, bronchial et branch se ressemblent.
Cet arbre intérieur a pour fonction d'apporter l'oxygène au sang. L'oxygène est produit, sur terre, par les arbres extérieurs — ceux qui ont des branches et des feuilles. L'arbre bronchique absorbe ce que l'arbre branchique libère. L'arbre branchique absorbe ce que l'arbre bronchique expire. Les deux arbres, l'un dans le corps, l'autre dans le monde, ont la même forme, portent le même nom, et fonctionnent dans des directions opposées mais complémentaires.
La photosynthèse et la respiration sont le même échange, inversé.
Voilà un nœud de plus dans le réseau. La botanique, l'anatomie, la linguistique et la physiologie y sont indiscernables. Le Virtuel sémantique contient l'attracteur de l'arbre respiratoire. Les langues humaines le manifestent en rendant homophones les mots qui désignent les bronches et les branches. La biologie le manifeste en donnant aux poumons une structure arborescente. L'écologie le manifeste en faisant dépendre les animaux des plantes et les plantes des animaux.
Tout se tient.
Le Virtuel sémantique n'est pas une théorie prouvée. Il n'est pas non plus un dogme. Il est une proposition. Il dit : voilà ce qu'il faudrait pour que Babel existe. Voilà les caractéristiques que devrait avoir le réel pour que ce que nous observons soit possible.
Cette proposition a un mérite. Elle prend le phénomène au sérieux. Elle ne le réduit pas à une illusion. Elle ne le minimise pas en invoquant le hasard. Elle ne le psychologise pas en parlant de projections inconscientes. Elle le regarde en face et elle lui trouve une place dans un cadre élargi.
Un jour, peut-être, la physique découvrira des champs qui ne couplent pas à la masse ou à la charge, mais au sens. Des champs pour lesquels l'information n'est pas un épiphénomène de la matière, mais la substance même de la réalité. Babel serait alors la première preuve empirique de ces champs — non pas une preuve au sens des accélérateurs de particules, mais une preuve au sens où des milliers de mots, dans des centaines de langues, constituent des données reproductibles, analysables, vérifiables.
Les mots sont les particules du Virtuel sémantique. Le dictionnaire est le détecteur. Et chaque unité carrée est une trace, laissée dans la matière phonétique des langues, par un attracteur qui nous dépasse.