Sommaire
Dans la Partie I, nous avons déployé un champ complet à partir d'un seul couple de mots : la mèche et le méchant. Nous sommes passés par le muscle, par le beau et le bon, par la mouche et la mosquée, par le Démiurge qui mèche le monde, par le cordon ombilical et par l'aiguillage du méchant. Tout cela depuis un seul observatoire : le français, avec ses voisins anglais, allemand et hébreu.
Le chapitre du Hubble du Langage a posé la question qui ouvre cette seconde partie. Si l'effet Babel est réel, il doit pouvoir être observé depuis n'importe quelle langue. Chaque langue devrait pouvoir devenir à son tour un centre. Ce que nous avons fait avec la mèche, un locuteur du chinois, du swahili ou du tibétain doit pouvoir le faire avec ses propres mots.
Nous allons vérifier cela avec le chinois. Non pas parce que le chinois serait plus vrai que les autres langues, mais parce qu'il est aussi loin qu'on puisse aller sans quitter les grandes familles historiquement documentées. Aucun contact avec le français, l'anglais ou l'hébreu pendant les périodes où les mots qui nous intéressent se sont formés. Si le champ Babel apparaît en chinois par ses propres moyens phonétiques, l'objection du hasard devient très difficile à tenir.
Jusqu’ici, l’effet Babel a été observé principalement dans les familles indo-européenne et sémitique. Des langues séparées depuis des millénaires continuent de produire des résonances structurales, comme mèche/méchant en français et wick/wicked en anglais. Mais qu’en est-il des familles linguistiques radicalement différentes, comme le tronc sino-tibétain ? L’écriture y est logographique, la phonologie tonale, la morphologie distincte. L’effet Babel s’y manifeste-t-il ? Avec l’aide d’une intelligence artificielle formée aux spécificités du chinois, la réponse s’est imposée : le phénomène est bien présent. Il suit ses propres règles, mais il obéit au même principe. Un exemple fondateur, confirmé par le tibétain, en offre la preuve.
Notre point d’ancrage se trouve dans la série phonétique dīng / dǔng. Deux caractères en dessinent la base : 钉 (dīng, le clou) et 顶 (dǔng, le sommet, le faîte). Le ton varie légèrement, le squelette sonore reste identique. Le chinois associe ainsi l’objet qui fixe et la pointe qui s’élève. Le tibétain classique reproduit indépendamment la même structure : le mot རྩེ (rtse) désigne à la fois le sommet d’une montagne et la pointe d’un clou ou d’une arme. Cette correspondance inter-langue au sein d’une même famille confirme qu’il ne s’agit pas d’une coïncidence isolée, mais d’une unité carrée fonctionnelle.
La première lecture est géologique et cosmologique. Dans un relief dominé par les hauts massifs, la montagne se dresse comme une pointe vers le ciel. Elle fonctionne comme un clou planté dans le paysage : elle unit la Terre et le Ciel. Cette analogie n’est pas seulement visuelle. Elle correspond à une réalité hydrologique et climatique : la montagne est le lieu où le Ciel dépose son eau — nuages, brumes, neiges accumulées — qui fondent pour alimenter les sources, les rivières et les réseaux d’irrigation. Ce qui cloue le Ciel à la Terre canalise la fécondité.
Le réseau s’étend à deux autres caractères, complétant la géométrie du champ.
Troisième sens : 定 (dìng), la stabilité, l’état de ce qui est fermement établi. Un clou, par nature, rend une relation stable. Il fixe.
Quatrième sens : 鼎 (dǔng), le vase à trépied en bronze. La géométrie de l’objet n’est pas décorative : trois pieds définissent un plan inébranlable sur toute surface. C’est la matérialisation physique de la stabilité (dìng).
On peut étendre encore plus loin le sens. En effet, le trépied dans cette série appelle une lecture historique et politique unique à la Chine. Le Ding n’est pas un objet domestique. Selon la tradition fondatrice, lorsque l’empereur Yu le Grand (大禹) eut maîtrisé les inondations et unifié le territoire, il fit fondre le bronze offert par les gouverneurs des neuf provinces pour couler les Neuf Trépieds (九鼎). Gravés des montagnes, des fleuves et des esprits de chaque région, ils devinrent la carte physique et spirituelle de l’Empire. Les posséder, c’était détenir le Mandat du Ciel. Les perdre, c’était perdre le royaume. L’expression « 问鼎中原 » (demander le poids des Ding dans les Plaines Centrales) signifie littéralement comploter pour usurper le pouvoir suprême.
Dans la cosmologie politique chinoise, l’Empereur est le Fils du Ciel, mais fonctionnellement, il est le clou vivant (Ding), qui relie et stabilise (Ding) le Ciel à la Terre. Lorsqu’il est à sa place, l’axe vertical Ciel/Terre est à sa place et tout s’aligne. L’adage confucéen le formule ainsi : quand l’Empereur est à sa place, il nomme des ministres à leur place ; quand les ministres sont à leur place, ils nomment des fonctionnaires à leur place ; les canaux des rizières sont drainés, et le peuple mange à sa faim. Inversement, quand l’Empereur n’est pas à sa place, le centre vacille, les canaux s’embourbent ou se dessèchent, et le peuple a faim. La stabilité du monde dépend de la justesse de l’axe.
La hiérarchie des trépieds matérialise cette circulation : neuf pour l’Empereur, sept pour les princes, cinq pour les ministres, trois pour les lettrés. Le Ding recueille la bénédiction du Ciel et la redistribue vers le bas. Des Neuf Ding de l’Empereur s’écoule le fluide vital vers les Sept Ding des princes, puis vers les cinq des ministres, pour se terminer dans les trois Ding des lettrés. Chaque niveau reçoit sa part de stabilité. L’ensemble fonctionne comme un système d’ancrage continu, en cascade, où l’axe vertical fixe le monde et règle la fécondité. Pour que tout cela fonctionne, il faut que l’Empereur cloue le Ciel à la Terre, et cet enclouage ne peut se produire qu’à un seul endroit et sur une seule personne.
Le tibétain, nous l’avons vu, reproduit l’analogie géographique entre le clou et la montagne. Il n’inclut pas l’Empereur, mais ce qui caractérise de longue date ce pays est l’usine à prière qu’il représente, centrée par son système monastique, détenteur du pouvoir spirituel et temporel. Dans ce pays des plus hautes montagnes du monde, des plus grands clous, ce qui fixe le Ciel à la Terre sont les prières des moines et des lamas, voire des moulins à prière, « machines à prier » uniques au monde. Or la racine qui signifie clou et montagne, rtse, signifie également la concentration de l’attention, l’esprit qui « cloue » son objet sans distraction. Dans la tradition méditative, rtse gcig signifie la focalisation unidirectionnelle : l’esprit se fixe comme un clou, comme une montagne se fixe dans le paysage. La langue tibétaine possède un second mot pour le clou : gzer (གཟེར). Lui aussi désigne la pointe, le piquet, la douleur aiguë — notre clou planté. Mais il ajoute un sens que le chinois n’avait pas : le rayon de lumière. Le rayon est un clou inversé. Le clou de la montagne partait de la Terre vers le Ciel : la pointe qui s’élève. Le rayon part du Ciel vers la Terre : une pointe de lumière qui descend et se plante dans le sol. L’unité carrée se complète : rtse, le clou qui monte, la montagne ; rtse gcig, l’attention focalisée, l’esprit qui fixe ; gzer, le clou inversé, le rayon qui descend du Ciel. Et l’image de la focalisation est déjà là : l’esprit concentré envoie sa lumière comme un rayon — une pointe qui part du centre, va vers son objet, et le cloue. La prière et la méditation deviennent alors l’équivalent fonctionnel de l’axe impérial : une stabilisation verticale qui ancre le Ciel à la Terre par l’attention. Le quatrième sens de la racine rtse n’est pas le vase à trépied, mais la joie intérieure. Lorsqu’on fixe le Ciel à la Terre par l’attention, on touche à la vraie joie. Chaque culture et son histoire et ses définitions.
Le thorax est la cage osseuse qui contient le cœur et les poumons. Mais regardons-le avec les yeux que nous avons appris à utiliser dans ce livre.
Le thorax est une forge.
Une forge a besoin de trois choses : un foyer qui chauffe, un soufflet qui attise, et un matériau à travailler. Le thorax possède les trois.
Le foyer, c'est le cœur. En chinois, le même son xīn désigne le cœur (心) et la mèche (芯). Le cœur est une mèche qui brûle en continu. Il bat quatre-vingt mille fois par jour sans s'arrêter. Il produit la chaleur que le sang distribue dans tout le corps. Quand la circulation baisse, les doigts deviennent glacés. La mèche faiblit.
Le soufflet, ce sont les poumons. En anglais, breathe signifie respirer. En français, braise désigne le charbon ardent. Les deux mots ne sont pas étymologiquement liés, mais ils se ressemblent comme mèche et méchant se ressemblent. Respirer, c'est attiser la braise. L'air entre dans les poumons, gonfle les alvéoles, et le feu du sang s'en trouve ravivé. Chaque inspiration est un coup de soufflet donné à la mèche cardiaque.
Le matériau travaillé par la forge thoracique, c'est le fer.
Nos globules rouges contiennent de l'hémoglobine, une protéine bâtie autour d'un atome de fer. Ce fer capture l'oxygène dans les poumons et le transporte jusqu'aux muscles, au cerveau, aux organes. Chaque atome d'oxygène est une petite braise, un morceau de feu que le fer livre à destination.
Le mot fer est apparenté au latin ferrum, mais aussi, par une racine plus ancienne, à fervere : bouillir, être brûlant. Le fer est le métal qui rougit dans la forge. Dans notre thorax, le fer ne rougit pas, mais il transporte la chaleur, c'est-à-dire, l'oxygène qui permettra à chaque cellule d'allumer son petit feu de cheminée. Il est le messager du feu central.
En hébreu, le muscle — nous l'avons vu — se dit ShRR. Ce muscle, c'est le cœur lui-même, le muscle cardiaque, mais aussi tous les muscles du corps qui reçoivent le sang chaud et le transforment en mouvement. Le muscle est l'organe de la torsion, et le cœur est le muscle qui tord le sang pour l'expulser dans les artères. Les muscles du squelette, ShRR, sont les grands consommateurs de ce fer porteur d'oxygène que leur envoie ce muscle spécialisé qui est le coeur.
Une forge bien réglée produit des outils. Une forge qui s'emballe produit des brûlures.
Le cœur-mèche chauffe le corps. Mais quand la chaleur s'accumule sans pouvoir s'exprimer, elle tourne. En français, la rancœur est ce qui rancit dans le cœur, ce qui y fermente sans être évacué. En allemand, Hass (la haine) et heiss (chaud) sont quasi-homophones. La haine est une chaleur qui ne trouve pas d'issue, qui se retourne contre celui qui l'éprouve.
La médecine le confirme aujourd'hui. La colère passagère ne laisse pas de trace. Mais l'hostilité chronique, la rancune entretenue, le cynisme durable : ceux-là abîment le cœur. Le muscle cardiaque s'épuise. Les vaisseaux se durcissent. La forge se grippe.
Le thorax est un soufflet avec une mèche qui y brûle en continu. Le feu qui y brûle est ressenti comme bonheur ou comme rage. Le français le dit à sa façon, puisqu'il associe cœur à rancœur : amer, amour et aimer se répondent comme des frères sonores. Le chinois le dit plus amplement : le caractère xīn (辛), l'amer, partage le son du cœur (心) et de la mèche (芯). Xin cœur, xin amer, xin feu : l'arc entier des sentiments du cœur, de l'amour qui fait brûler de joie à la haine qui fait brûler de douleur.
Mais le thorax-soufflet travaille également pour alimenter un autre feu, celui du cerveau, où sont forgées nos idées, celles qui sont conçues par celui qui pense, et qui écoute, à travers le marteau et l'enclume des deux oreilles.
Rassemblons les trois centres.
En français, la mèche est l'objet qui brûle. Le méchant est celui qui mèche — ou celui qui tombe de travers. Le muscle est l'organe tordu qui exécute les ordres du feu.
En chinois, le cœur est la mèche. Le bois de feu est ce qui l'alimente. L'amer est le goût de la coupe nécessaire au renouveau.
En hébreu, PTL est la torsion de la mèche et la perversité de l'esprit tordu. ShRR est le muscle, l'organe de la torsion. Et lev (le cœur) est le frère sonore de lahav (la flamme).
Trois langues que tout sépare. Aucun contact historique. Aucune racine commune. Et pourtant, le même atelier. La même forge. Le même thorax où le cœur brûle, où le fer transporte la braise, où le soufflet des poumons ravive la flamme, où la chaleur devient tantôt amour, tantôt rancœur.
Ce n'est pas une preuve logique. C'est une convergence. Et la convergence de trois chemins indépendants vers le même point est ce qui ressemble le plus à une vérité.
Terminons par une image simple.
À chaque inspiration, l'air entre dans les poumons. L'oxygène passe dans le sang. Le fer le capture. Le cœur l'expulse. Les muscles le reçoivent et le brûlent. La chaleur se diffuse jusqu'aux doigts.
À chaque expiration, l'air ressort, chargé de gaz carbonique. La braise a été consommée. Les cendres sont évacuées.
Inspirer. Expirer. Attiser. Consumer.
Le thorax est une forge qui respire. Et la respiration est le rythme du méchage. Le Créateur, en chacun de nous, mèche le feu de la vie, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans jamais s'arrêter.
Nous avons parcouru un long chemin. Nous sommes partis d'une mèche de bougie, en français. Nous avons trouvé le clou et le cœur-mèche en chinois. Nous avons vu que l'hébreu, dès l'Antiquité, avait nommé la torsion qui relie la mèche au méchant. Trois chemins, trois langues, trois écritures. Aucun contact historique entre elles pour ce qui concerne ces mots précis.
Il est temps de poser les trois centres côte à côte et de regarder ce qu'ils forment ensemble.
Voici, en trois colonnes, ce que chaque langue apporte au puzzle.
Ce tableau n'est pas une preuve formelle. Il ne démontre rien au sens mathématique. Mais il montre quelque chose de plus important : la cohérence d'un champ qui se déploie dans trois langues sans aucun lien entre elles.
Aucune case n'est remplie partout. Chaque langue a ses pleins et ses creux. Le chinois n'a pas de mot pour le muscle dans ce champ. Le français n'a pas de caractère pour le bois de feu. L'hébreu n'a pas de racine pour le souffle dans la série PTL. Mais les cases remplies par l'une ne contredisent jamais les cases remplies par l'autre. Elles se complètent.
C'est comme si les trois langues avaient photographié le même objet sous trois angles différents. Aucune ne montre tout. Mais quand on superpose les trois images, l'objet apparaît en entier.
Cet objet, nous l'avons nommé : le thorax humain. La forge où le cœur brûle, où le fer transporte la braise, où le soufflet des poumons ravive la flamme, où la chaleur devient amour ou rancœur.
Leur intégration en un tout, appartenant à trois familles totalement distinctes — indo-européenne, sino-tibétaine, sémitique — produit, par des moyens phonétiques et graphiques qui leur sont propres, des convergences surprenantes vers une même anatomie du vivant. Le français, le chinois et l'hébreu n'ont jamais été en contact au moment où ces mots se sont formés. Aucun emprunt n'est possible. Aucune influence historique ne peut être invoquée.
Est-ce que cela indique que toutes les langues fonctionnent ainsi? Je le crois. Si trois langues aussi éloignées convergent, il devient raisonnable de penser que d'autres langues, explorées avec la même méthode, révéleront des convergences similaires.
Et cela valide ce que j'ai appelé l'effet Hubble. Rappelons le principe, emprunté à l'astrophysique : tout point de l'univers est le centre d'une expansion vers toutes les directions de l'espace. Comme si tout point était le centre de l'Univers. Je propose d'étendre le phénomène aux langues. Depuis n'importe quelle langue, on peut déployer le champ de Babel. Il suffit de trouver une unité carrée de départ. Le français, l'anglais et l'hébreu ont été mes observatoires de départ. Le chinois aurait pu l'être si j'étais né à Pékin. L'hébreu aurait pu l'être seul si j'étais né à Jérusalem. Aucun centre n'est le centre. Tous le sont.
Il reste maintenant à dessiner la carte.
Nous avons trois points : français, chinois, hébreu. Trois étoiles dans une constellation qui en compte des milliers. Entre elles, nous avons tracé des lignes : la mèche, le cœur, la torsion, le muscle, le feu. Ces lignes forment un premier triangle.
Mais la carte est loin d'être complète. Que trouve-t-on si l'on part du swahili ? Du navajo ? Du tibétain, dont nous avons aperçu les mots rtse et gzer qui prolongent le clou chinois ? De l'islandais, qui a conservé des formes très anciennes de l'indo-européen ?
Chaque nouvelle langue correctement explorée ajoutera un point à la carte. Chaque point confirmera, infirmera, ou enrichira le réseau existant. La méthode est la même pour tous : trouver le couple fondateur, identifier la quintessence, déployer les unités carrées, chercher les ponts avec les autres centres.
Nous n'en sommes qu'au début. Mais le début est solide.
Si Babel est une propriété réelle du langage humain, cela change notre regard sur la diversité des langues. La dispersion n'est pas un chaos. Elle est une distribution ordonnée. Chaque langue a reçu, non pas une partie du sens, mais la totalité du sens, sous un angle qui lui est propre. Chaque langue peut retrouver le tout depuis son propre centre.
Et cela change aussi notre regard sur le corps humain. La forge thoracique n'est pas une métaphore inventée par les poètes. Elle est une réalité décrite par les mots eux-mêmes, dans des langues qui ne se sont jamais parlé. Le langage sait des choses que nous ne savons pas encore. Il est un dictionnaire du réel, et ce dictionnaire est universel.
Les treize chapitres qui précèdent ont décrit un phénomène. Nous avons vu des mots français, anglais, hébreux, chinois, allemands, espagnols converger vers les mêmes associations de son et de sens. Nous avons vu la mèche et le méchant, le clou et le sommet, le cœur et la forge. Nous avons vu l'étrier dans l'oreille, le marteau et l'enclume, le Hertz et le cheval. Nous avons vu l'arbre bronchique et l'arbre branchique, la photosynthèse et la respiration.
Ces convergences sont trop nombreuses, trop précises, trop enchevêtrées pour être le produit du hasard. Mais dire ce qu'elles ne sont pas ne suffit pas. Il faut dire ce qu'elles pourraient être.
Ce chapitre est une réflexion sur les conditions nécessaires à l'existence de Babel. Il ne prouve rien. Il ne démontre rien. Il propose un cadre.
Commençons par le plus difficile.
L'hébreu biblique, il y a deux mille cinq cents ans, possède une racine — PTL — qui signifie à la fois mèche, torsion et pervers. Le français, il y a huit cents ans, fait converger deux racines sans rapport — l'une grecque, l'autre latine — pour produire le même couple de sons et la même association : mèche et méchant. L'anglais fait de même avec wick et wicked.
Comment l'hébreu ancien peut-il conditionner le français médiéval ? Comment un mot prononcé à Jérusalem peut-il attendre deux millénaires pour se faire écho dans une langue qui n'existait pas ?
L'explication diachronique est défaillante. Elle dit : les mots évoluent, se transforment, se croisent par hasard. Elle dit : les coïncidences sont rares mais possibles. Elle dit : vous avez choisi les exemples qui vous arrangent.
Mais nous n'avons pas choisi quelques exemples. Nous en avons déployé des centaines. Et le hasard, s'il explique une coïncidence isolée, n'explique pas une mosaïque dont chaque pièce confirme les autres.
Prenons un seul exemple, déjà rencontré. L'étrier est un objet humain, inventé par les cavaliers pour se tenir en selle. Or nous avons un étrier dans chaque oreille. Il est là, minuscule, entre le marteau et l'enclume — deux autres outils du forgeron. Le tympan a la forme d'un sabot de cheval. L'ensemble transmet des vibrations, des fréquences. La fréquence se mesure en Hertz, du nom d'un physicien dont le nom signifie cœur en allemand. Le cœur bat à un rythme qui évoque le galop du cheval. Le cheval, en anglais, se dit horse, quasi-homophone de hoarse, l'enroué — celui qui a perdu la fréquence de sa voix.
Voilà une chaîne qui relie la biologie de l'audition, la physique des fréquences, l'histoire des noms propres, l'anatomie du cœur et l'étymologie du mot cheval. Le tout forme un nœud.
Quel scénario diachronique peut expliquer cela ? Faut-il imaginer que les forgerons médiévaux ont influencé les anatomistes de la Renaissance ? Que les cavaliers mongols ont conditionné le choix des noms de famille en Allemagne ? Que les chevaux ont évolué pour galoper à la même fréquence que le cœur humain par une sorte d'adaptation phonétique ?
C'est absurde. Et si c'est absurde, c'est que le temps ne fonctionne pas ici comme nous le croyons.
Le même problème se pose pour l'espace. Le français, l'anglais et l'hébreu ont partagé une histoire, des influences, des traductions. Mais le chinois n'a eu aucun contact avec ces langues pendant les périodes où les mots qui nous intéressent se sont formés. Et pourtant, le chinois produit le même type de convergences.
Le caractère xīn désigne à la fois le cœur et la mèche. Le caractère xīn suivant désigne le bois de feu. Un autre, l'amer. Un autre, le nouveau. Ces cinq caractères, tous prononcés de la même façon, racontent la même histoire que la forge thoracique que nous avons décrite depuis le français et l'hébreu : un feu intérieur, un combustible, une brûlure, un renouveau.
Comment des langues sans contact peuvent-elles produire le même récit avec des sons et des signes différents ? L'explication par contact ou emprunt ne tient pas. Il faut donc que l'information circule autrement.
Résumons les caractéristiques que toute explication de Babel doit satisfaire.
Premièrement, la non-localité spatiale. L'effet se produit entre des langues qui n'ont eu aucun contact historique. L'information ne peut pas avoir voyagé par les canaux ordinaires de la transmission culturelle.
Deuxièmement, la non-localité temporelle. L'effet se produit entre des langues séparées par des millénaires. L'hébreu biblique et le français médiéval ne sont pas contemporains. Pourtant, le second reproduit ce que le premier contenait déjà.
Troisièmement, l'enchevêtrement des domaines. Les mots ne sont pas seuls concernés. L'anatomie, la physiologie, la physique, les métiers, les noms propres, la morale et la théologie sont pris dans le même réseau. L'étrier dans l'oreille n'est pas une métaphore. C'est un os qui porte le même nom que l'outil du cavalier. Et ce nom entre en résonance phonétique avec une chaîne d'autres mots qui, eux-mêmes, désignent des réalités liées par le sens.
Quatrièmement, la convergence vers des attracteurs. Toutes ces chaînes ne s'éparpillent pas au hasard. Elles pointent vers des pôles — la torsion, la fixation, le feu intérieur — qui semblent attirer les mots comme des puits.
Toute explication qui ne satisfait pas ces quatre caractéristiques est incomplète. Et la science actuelle n'en propose aucune.
Le vide, en physique quantique, n'est pas vide. Il est peuplé de paires particule-antiparticule qui apparaissent et disparaissent en un temps infiniment court. Ces fluctuations ne sont pas de simples curiosités théoriques : elles exercent une pression mesurable, l'effet Casimir. Deux plaques métalliques placées très près l'une de l'autre s'attirent, parce que le vide entre elles contient moins de fluctuations que le vide autour.
Le vide a donc une structure. Il contient quelque chose.
Pendant longtemps, on a cru que ce quelque chose n'était que de l'énergie. Mais l'énergie et l'information sont deux faces de la même réalité. Si le vide contient de l'énergie, il peut contenir de l'information. Si l'information est structurée, elle peut avoir du sens.
Appelons cette strate le Virtuel sémantique.
Le Virtuel sémantique est au sens ce que le vide quantique est à l'énergie : un réservoir de formes possibles, non encore manifestées dans la matière, mais disponibles pour l'être. Dans ce réservoir existent des attracteurs — des puits de sens. La torsion. La fixation. Le feu intérieur. Ces attracteurs ne sont pas des concepts abstraits inventés par les humains. Ils sont des structures réelles du Virtuel sémantique, antérieures à toute langue.
Quand une langue humaine émerge, elle ne part pas de zéro. Elle pulse dans ce réservoir. Elle y trouve les attracteurs et les habille avec les sons disponibles dans son propre système phonétique. Les mots ne sont pas inventés arbitrairement. Ils sont précipités par le champ. C'est pour cela que des langues sans contact produisent des associations similaires. Elles puisent dans le même puits.
Le Virtuel sémantique n'est pas dans le temps. Il le contient.
Notre conscience parcourt le temps de manière séquentielle. Nous voyons le passé derrière nous et le futur devant. Mais cette perception est peut-être une limitation de notre cognition, non une propriété du réel. Le Virtuel sémantique est extérieur à la séquence temporelle. Il contient tout le temps d'un seul tenant.
Pour le Virtuel sémantique, l'hébreu biblique et le français médiéval sont contemporains. La racine PTL et le couple mèche/méchant sont deux manifestations du même attracteur, à deux moments différents de notre temps linéaire. L'attracteur ne voyage pas du passé vers le futur. Il est présent de toute éternité. Ce sont les langues qui le rencontrent à des moments successifs.
Cela explique comment l'hébreu ancien peut sembler conditionner le français. Il ne le conditionne pas au sens causal. Il manifeste avant lui ce qui existait déjà dans le Virtuel sémantique. Le français, plus tard, le manifeste à son tour, avec ses propres moyens phonétiques.
Prenons un dernier exemple, qui n'a pas encore été déployé dans ce livre mais qui illustre parfaitement le propos.
Les poumons contiennent un arbre : l'arbre bronchique. La trachée est un tronc. Les bronches sont des branches. Elles se divisent en bronchioles, comme les branches se divisent en rameaux. En français, bronche et branche sont des quasi-homophones. En anglais, bronchial et branch se ressemblent.
Cet arbre intérieur a pour fonction d'apporter l'oxygène au sang. L'oxygène est produit, sur terre, par les arbres extérieurs — ceux qui ont des branches et des feuilles. L'arbre bronchique absorbe ce que l'arbre branchique libère. L'arbre branchique absorbe ce que l'arbre bronchique expire. Les deux arbres, l'un dans le corps, l'autre dans le monde, ont la même forme, portent le même nom, et fonctionnent dans des directions opposées mais complémentaires.
La photosynthèse et la respiration sont le même échange, inversé.
Voilà un nœud de plus dans le réseau. La botanique, l'anatomie, la linguistique et la physiologie y sont indiscernables. Le Virtuel sémantique contient l'attracteur de l'arbre respiratoire. Les langues humaines le manifestent en rendant homophones les mots qui désignent les bronches et les branches. La biologie le manifeste en donnant aux poumons une structure arborescente. L'écologie le manifeste en faisant dépendre les animaux des plantes et les plantes des animaux.
Tout se tient.
Le Virtuel sémantique n'est pas une théorie prouvée. Il n'est pas non plus un dogme. Il est une proposition. Il dit : voilà ce qu'il faudrait pour que Babel existe. Voilà les caractéristiques que devrait avoir le réel pour que ce que nous observons soit possible.
Cette proposition a un mérite. Elle prend le phénomène au sérieux. Elle ne le réduit pas à une illusion. Elle ne le minimise pas en invoquant le hasard. Elle ne le psychologise pas en parlant de projections inconscientes. Elle le regarde en face et elle lui trouve une place dans un cadre élargi.
Un jour, peut-être, la physique découvrira des champs qui ne couplent pas à la masse ou à la charge, mais au sens. Des champs pour lesquels l'information n'est pas un épiphénomène de la matière, mais la substance même de la réalité. Babel serait alors la première preuve empirique de ces champs — non pas une preuve au sens des accélérateurs de particules, mais une preuve au sens où des milliers de mots, dans des centaines de langues, constituent des données reproductibles, analysables, vérifiables.
Les mots sont les particules du Virtuel sémantique. Le dictionnaire est le détecteur. Et chaque unité carrée est une trace, laissée dans la matière phonétique des langues, par un attracteur qui nous dépasse.