Voie 3 · Foi rationnelle et Rationalité croyante · Cinquième partie

La baraka sans morale

Prendre Dieu au sérieux — la bénédiction qui ne choisit pas les bons

Albert Alain Abraham Abehsera · Le Graaal · octobre 2026

Hitler a survécu à une quarantaine d'attentats, à une bombe, à deux obus, et à la rivière où il est tombé à cinq ans. Si c'est le Bon Dieu qui protège, Il a un casier judiciaire. Nous avons compté autrement : la baraka ne fait pas la morale — elle protège ce qui fait tenir l'ensemble. C'est peut-être là, et seulement là, qu'il faut chercher la bonté de Dieu.

Le mot

Baraka veut dire bénédiction. C'est le même mot en arabe et en hébreu, où l'on dit berakha. La racine B-R-K — trois consonnes qui servent d'ossature à toute la famille de mots, comme le font les langues sémitiques — donne aussi, en hébreu, le genou (berekh), celui qu'on plie pour recevoir la bénédiction, et le bassin d'eau (berekha), la réserve qui ne s'épuise pas.

Dans la langue de tous les jours, au Maghreb comme en France, « avoir la baraka » ne veut plus dire grand-chose de religieux. Ça veut dire passer entre les gouttes. Le camion freine à temps, la balle passe à côté, l'avion qu'on a raté s'écrase sans nous. On dit baraka quand il faudrait, pour expliquer qu'on soit encore là, une toute petite intervention d'en haut. Juste un coup de pouce, pas un miracle de cinéma.

C'est ce coup de pouce qu'on va prendre au sérieux. Et d'abord, compter.

Les presque

On a tous failli mourir des dizaines de fois. Le pied qui glisse au bord du quai, la voiture qu'on n'a pas vue, la vague qui nous a roulés. On n'en parle jamais, parce qu'il ne s'est rien passé. C'est tout le problème : le presque ne laisse pas de trace.

Il laisse des traces chez les puissants, parce qu'on écrit leur vie. Et le champion hors catégorie, c'est Hitler. Vers l'âge de cinq ans, à Passau, il serait tombé dans l'Inn, la rivière qui traverse la ville, et un autre garçon l'aurait repêché. La tradition locale ajoute que ce petit sauveteur est devenu prêtre. On ne peut pas mieux faire. Pendant la guerre de 14, il raconte qu'une voix lui ordonne de se lever et de changer de place dans la tranchée ; un obus tombe là où il était et tue tous ceux qui sont restés. En 1914 toujours, il quitte la tente de l'état-major quelques minutes avant qu'un obus la détruise. Puis viennent les attentats, une quarantaine d'après le décompte habituel. En 1939, un menuisier de Munich, Georg Elser, a creusé pendant des semaines une cache dans un pilier de la brasserie où Hitler fête chaque année l'anniversaire de son putsch, et il y a déposé une bombe à retardement ; le brouillard de ce soir-là oblige Hitler à renoncer à l'avion pour le train, il écourte son discours, et la bombe explose treize minutes après son départ. En 1944, la mallette piégée est déplacée derrière un pied de table en chêne massif. Le seul attentat contre Hitler qui ait réussi, c'est celui qu'il a commis lui-même, en 1945.

De Gaulle, au Petit-Clamart en 1962, voit sa voiture criblée de balles sans qu'aucune ne touche un passager. Hassan II, en 1972, dont le Boeing est mitraillé en plein vol par les chasseurs de sa propre armée — des officiers rebelles venaient de tenter de renverser le trône —, atterrit quand même.

Les rois de France chargeaient à la tête de leurs troupes. D'Hugues Capet à Louis XVI, en huit siècles, aucun n'est mort au combat. Pendant ce temps, l'Angleterre perd deux rois sur le champ de bataille, la Suède deux, l'Écosse, la Hongrie et le Portugal chacun un.

Et ce n'est pas qu'une affaire de rois. Deux économistes américains, Benjamin Jones et Benjamin Olken, ont recensé tous les attentats contre des chefs d'État de 1875 à 2004 où l'arme a vraiment servi : 298 attentats, 59 morts. Quatre fois sur cinq, à bout portant, avec une vraie volonté de tuer, ça rate.

Chez les anonymes, on a la baignade. En France, chaque été, on sort de l'eau et on hospitalise environ 1 250 personnes ; environ 350 meurent. Mais on ne compte pas les tasses bues, les enfants rattrapés par le bras, les nageurs qui reviennent épuisés. Si ces noyades invisibles sont cinquante fois plus nombreuses que les morts, on survit à 98 % des noyades. Si elles sont cinq cents fois plus nombreuses, à 99,8 %. Et les petits enfants de moins de six ans, quand ils se noient, s'en sortent environ douze fois sur treize, alors que les plus de 65 ans meurent presque une fois sur deux.

Le problème Hitler

Si la baraka est une bénédiction du Bon Dieu, il faut regarder qui en a le plus profité. Et le champion toutes catégories, c'est Hitler.

Il faudrait alors imaginer le Bon Dieu en garde du corps à plein temps du Führer. Il règle le brouillard de Munich à la minute près, refroidit les détonateurs dans les soutes des avions et pousse discrètement les mallettes sous les tables. Il fait tout cela au même moment où il laisse passer, ailleurs, des millions de morts qu'aucun brouillard n'est venu sauver. Le Bon Dieu serait alors le premier fan d'Hitler. Personne ne peut tenir cette position.

Hitler, lui, la tenait. Le soir du 20 juillet 1944, à la radio, il remercie la Vorsehung. On traduit par Providence, mais le mot allemand dit « voir en avant », la prévision plus que la mère nourricière. Il y voit un signe que sa mission continue. Sa Providence ne juge pas, elle confirme un élu.

La leçon est simple : la baraka ne fait pas la morale. Elle protège Hitler, De Gaulle et Hassan II, trois hommes que rien ne rassemble, sauf une chose. Chacun, à son moment, portait à lui seul la structure qu'il dirigeait. Si la baraka a un critère, il est là : elle préserve l'élément qui fait tenir l'ensemble. Le bien, pour elle, c'est que la structure continue aussi intacte que possible. Le mal, c'est ce qui détruit l'élément et bouleverse la structure.

Un champ plutôt qu'un ange

Pour comprendre la baraka sans le Bon Dieu, il faut remonter à Lucrèce. C'est un poète latin du Ier siècle avant Jésus-Christ, disciple du philosophe grec Épicure. Dans un long poème, De la nature des choses, il explique le monde sans faire intervenir les dieux. Pour lui, tout est fait d'atomes, de minuscules grains de matière qui tombent dans le vide, comme une pluie.

Mais il y a un problème. Si tous les atomes tombaient bien droit, côte à côte, ils ne se rencontreraient jamais, et rien ne se formerait. Lucrèce ajoute donc une toute petite déviation : de temps en temps, sans raison et à un moment imprévisible, un atome dévie légèrement de sa route. Cette déviation, il l'appelle le clinamen. Elle provoque la rencontre, le heurt. Le heurt peut être productif, quand les atomes s'accrochent et forment quelque chose, ou destructeur, quand ils se cassent. C'est d'ailleurs ce même clinamen que la boîte Physique de ce site présente comme un verset de la science : il raconte l'autre moitié de notre histoire, celle du hasard.

Gardons cette image. Les choses tombent, et leur chute, c'est simplement leur durée de vie : la pomme de Newton tombe quelques secondes, l'obus tiré tombe trente secondes, et l'homme tombe quatre-vingts ans. En tombant, elles se heurtent. La plupart des heurts ne cassent rien. Les choses passent à côté, ou s'assemblent : deux atomes font une molécule, un couple fait un enfant, deux pays font un traité ou du commerce. Quelques heurts blessent, et très peu détruisent.

Chaque fois que des êtres se fréquentent régulièrement, un champ se forme : le soldat et le cheval, le nageur et la rivière, le conducteur et la route, l'enfant et la fenêtre ouverte. Chaque champ a sa friction propre, qui dépend des masses et des vitesses en jeu. Un cheval de 700 kilos contre un homme de 75. Une voiture à 120 km/h porte 2,25 fois plus d'énergie qu'à 80. La loi peut déplacer cette friction d'un coup : la ceinture, l'interdiction de passer derrière le cheval, le maître-nageur.

La baraka, c'est l'autre face : la fluidité du champ, ce qui fait que le choc dévie au lieu de tuer. Concrètement, ça ressemble à ceci. Le 13 juillet 2024, à Butler en Pennsylvanie, Donald Trump tourne la tête vers un graphique au moment exact où le tireur appuie sur la détente. La balle lui écorche l'oreille au lieu de lui traverser le crâne. Il l'a clamé haut et fort ensuite : il a été sauvé par Dieu. Un siècle plus tôt, en 1926, Mussolini tourne la tête au moment du tir, et la balle ne fait que lui érafler le nez. En 1594, Henri IV se baisse pour relever deux gentilshommes agenouillés devant lui, à l'instant où Jean Châtel frappe : le couteau visé à la gorge lui fend la lèvre. Personne n'a dévié la balle ou le couteau. C'est le geste de la cible qui a bougé, au bon moment, de quelques centimètres. Voilà à quoi ressemble la fluidité d'un champ.

Définie sèchement : la baraka, c'est la proportion des heurts qui se terminent sans destruction.

On peut la mesurer. En 1931, un ingénieur en assurances américain, Herbert Heinrich, dépouille des milliers d'accidents du travail : pour un accident grave, il compte 29 accidents légers et 300 presque-accidents. Un sur trois cent trente. Avec les noyades invisibles, on tombe sur le même ordre de grandeur : environ un heurt réel sur cent tue, ou moins. La baraka tourne autour de 99 %.

Et ce chiffre est d'une stabilité étonnante. Sur les routes de France métropolitaine, il y a eu 3 193 morts en 2024 et 3 263 en 2025. Des millions de trajets, de verres de trop, de virages mal pris, et pourtant le total bouge de 2 %. Dans les années 1830, le Belge Adolphe Quetelet s'émerveillait déjà de voir le nombre de meurtres revenir presque identique chaque année en France. Chaque société a son niveau de friction, et chaque année la mort vient prélever le même tribut. Dans cette stabilité, il y a une règle qui veille, et qui tiendra toute cette histoire : quoi qu'il arrive, l'ensemble se conserve. Son nom n'arrivera qu'à la fin.

Le chef, dans ce champ, n'est pas une particule comme les autres. Il a été choisi, élu ou désiré pour faire tenir l'ensemble. Chacun de ceux qu'il dirige lui délègue un peu de sa propre fluidité. Mis bout à bout, ces petits morceaux lui font une cloche de protection, comme une cloche de verre posée autour de lui. Par quel canal précis la délégation opère, nous ne le disons pas encore ; retenons le fait, et le fait est têtu : le 20 juillet 1944, quatre personnes meurent autour de la table, et Hitler sort avec des égratignures.

L'homme ordinaire n'a pas cette cloche. Il a la baraka de sa mère ou de sa femme, ceux qui veillent sur lui, pas beaucoup plus. Mais en échange, il n'est presque jamais la cible d'un attentat politique. Et quand la délégation se retire, la cloche se brise. Le meilleur exemple est le maréchal Ney, le « Brave des Braves » de Napoléon, un général qui prenait les mêmes risques que ses soldats, et plus de risques qu'eux, pour montrer l'exemple. À Waterloo, cinq chevaux sont tués sous lui en une seule journée, et lui reste debout : quand le cinquième tombe, il prend la tête de l'infanterie à pied, tête nue, en criant « Venez voir comment meurt un maréchal de France ! » — et il ne meurt pas. Tant que la structure tient, l'homme est intouchable. Mais quelques mois plus tard, l'Empire est tombé, et le roi revenu ne veut plus de lui : il est fusillé par son propre pays. La baraka n'était pas dans ses os. Elle était dans la structure qu'il portait.

Un ballet dans le même champ

Jusqu'ici, on a regardé la cible toute seule : celle qui tourne la tête, celle qui se baisse. Mais un attentat n'est pas l'histoire d'un seul homme. Le tireur, la cible et la foule autour sont dans le même champ, et leurs gestes sont liés. Ils dansent ensemble. Selon le moment, toute la danse va vers l'évitement ou vers l'accomplissement. La friction et la fluidité font le reste.

Deux scènes presque jumelles le montrent.

Le 13 juillet 2024, à Butler, en Pennsylvanie, Thomas Crooks, 20 ans, monte sur un toit à environ 120 mètres de l'estrade où parle Donald Trump. Il tire environ huit fois. Au moment exact du tir, Trump tourne la tête vers un graphique : la balle lui touche l'oreille. Mais la mort qui avait été convoquée ne disparaît pas, elle se déplace. Dans la foule, Corey Comperatore, 50 ans, ancien chef des pompiers, se jette sur sa femme et ses filles pour les couvrir, et il est tué. Deux autres spectateurs sont grièvement blessés. Quelques secondes plus tard, un tireur d'élite du Secret Service abat Crooks sur son toit. Au total, deux morts, et aucun n'est celui que la balle visait.

Le 10 septembre 2025, à Orem, dans l'Utah, Charlie Kirk, 31 ans, une sorte de petit Trump, parle à des étudiants, assis sous une tente. Depuis un toit à environ 130 mètres part un seul coup de feu. Kirk ne bouge pas, la balle le frappe au cou, il meurt. Personne d'autre n'est touché. Le tireur s'enfuit ; l'homme accusé du crime, Tyler Robinson, 22 ans, se rend deux jours plus tard, poussé par sa famille, et attend son procès. Ici, toute la danse converge : un tir, un mort, celui qui était visé.

À Butler, la létalité s'est répartie dans le champ. À Orem, elle s'est concentrée sur un seul point.

Pour comprendre ce qui arrive aux victimes de Butler, il faut regarder une casserole. En 1900, un physicien français, Henri Bénard, chauffe par en dessous une fine couche de liquide. Tant que le chauffage est doux, rien ne bouge : la chaleur traverse le liquide sans bruit. Mais à partir d'un certain seuil, le liquide s'organise tout seul en petites cellules hexagonales, comme un nid d'abeilles, qui remontent la chaleur et la relâchent à la surface. On les appelle les cellules de Bénard. Le chimiste belge Ilya Prigogine, prix Nobel en 1977, a donné un nom à ce genre de forme : des structures dissipatives. Ce sont des ordres qui apparaissent pour évacuer un trop-plein d'énergie.

Les victimes collatérales jouent ce rôle dans le champ de l'attentat. Un meeting de Trump concentre une énorme énergie de haine et d'amour, et un tireur sur un toit la porte à ébullition. Si le champ de l'attentat se comporte comme le liquide de Bénard, et si le chef est protégé par sa cloche, cette létalité doit se décharger ailleurs, autour de lui. C'est le meeting de Trump qui l'a convoquée, et elle tombe sur un homme du public.

On serait tenté de parler de sacrifice. Le mot est gênant, parce qu'il sous-entend une approbation, une volonté de martyr. Comperatore n'est pas venu mourir pour Trump. Par rapport à Trump, sa mort est dissipative, pas sacrificielle : il n'a rien choisi. Mais par rapport à sa famille, oui, c'est un sacrifice au sens plein. Il a fait lui-même, pour sa femme et ses filles, ce que la cloche fait pour le chef. Il a été leur cloche de protection, et il en est mort.

Et le tireur ? La danse le rattrape souvent. Sur 37 chefs d'État ou de gouvernement assassinés depuis Lincoln, le tueur meurt avant d'être jugé dans 14 cas, soit 38 %. Sur 26 attentats ratés, il meurt avant d'être jugé dans 9 cas, soit 35 %. Que le coup réussisse ou non, la létalité qu'il a déclenchée revient sur lui environ une fois sur trois. Une partie de ces morts s'explique par les gardes, qui ripostent. D'autres sont plus troublantes. En 1865, l'ordre est formel de prendre vivant John Wilkes Booth, l'assassin de Lincoln. Un sergent tire quand même, à travers une fente de la grange où il est caché, et la balle frappe Booth presque à l'endroit où Booth avait touché Lincoln. Le sergent dira ensuite que la Providence l'a guidé.

Les unités carrées des circonstances

Ce qui rapproche Lincoln de Kennedy a fait couler beaucoup d'encre. Les deux sont élus au Congrès à cent ans d'écart, en 1846 et en 1946, puis à la présidence en 1860 et en 1960. Les deux sont tués un vendredi, d'une balle dans la tête, leur femme à côté d'eux. Leurs successeurs s'appellent tous deux Johnson, nés en 1808 et en 1908. Lincoln est tué au théâtre Ford ; Kennedy est tué dans une voiture de la marque Lincoln, fabriquée par Ford. Les deux assassins sont tués avant leur procès : Booth par le sergent, Oswald deux jours plus tard dans un commissariat, par un civil, Jack Ruby. (D'autres « coïncidences » qui circulent sont fausses, et il faut les écarter.)

Les amateurs de complots y voient une main cachée : une société secrète, des francs-maçons qui traverseraient l'Histoire pour refaire les mêmes gestes à un siècle d'intervalle. Rien de tout cela n'est nécessaire. Le premier assassinat ne cause pas le second. Il n'y a pas de complot, il y a une ressemblance.

Pour la nommer, on peut emprunter un outil de la Langue Universelle : l'unité carrée, ou UC. Une UC, ce sont quatre mots qui forment un carré. Sur une ligne, deux mots qui se ressemblent par le son dans une langue, comme mèche et méchant. Sur l'autre ligne, la même paire dans une autre langue, sans lien avec la première, comme l'anglais wick et wicked. Et au centre, ce qui tient les quatre ensemble : ici, la torsion. Personne n'a recopié le français sur l'anglais. La même forme est apparue deux fois parce que les deux langues touchent la même chose.

Dressons le carré de Lincoln et Kennedy. Les lignes horizontales racontent la même histoire à cent ans d'intervalle : un chef, un tueur, une mort en public. Les colonnes verticales rapprochent les chefs entre eux, et les tueurs entre eux.

1865 — Lincoln. Élu au Congrès en 1846, président en 1860, à la tête d'un pays coupé en deux sur la question des Noirs. Tué un vendredi, en public, sa femme à ses côtés. Son successeur s'appelle Johnson. Booth. Abattu avant son procès, dans une grange, par un sergent qui dira que la Providence l'a guidé.
1963 — Kennedy. Élu au Congrès en 1946, président en 1960, à la tête d'un pays coupé en deux sur la même question. Tué un vendredi, en public, sa femme à ses côtés. Son successeur s'appelle Johnson. Oswald. Abattu avant son procès, deux jours après, dans un commissariat, par un civil.

Et au centre, comme la torsion tient ensemble mèche, méchant, wick et wicked : un pays coupé en deux se choisit un chef, le tue en public un vendredi, la famille à côté, lui donne un successeur du même nom à cent ans d'écart — et réduit le tueur au silence avant qu'il ait parlé.

Quand les circonstances se ressemblent, les gestes du champ se ressemblent aussi. Ce n'est pas l'histoire qui se répète, c'est le même champ qui se reforme, à cent ans de distance, comme le même carré de mots se reforme dans deux langues.

Le globule rouge

Dans notre propre corps, environ 330 milliards de cellules meurent et sont remplacées chaque jour, sur environ 30 000 milliards. Cela fait 1 % par jour. Les neuf dixièmes sont des cellules du sang.

Le globule rouge est la petite cellule qui transporte l'oxygène dans le sang. Sa vie est une suite ininterrompue de chocs. Le sang fait le tour du corps en une minute environ. Le globule vit environ 120 jours : il fait donc environ 1 440 tours par jour, soit environ 170 000 tours dans sa vie. À chaque tour, il doit passer par les capillaires, ces vaisseaux minuscules qui irriguent les organes, et dont certains sont plus étroits que lui. Il doit se plier en deux pour passer, puis reprendre sa forme de l'autre côté. Seules les grosses artères et les grosses veines lui laissent un peu de répit. À force, il s'use, il durcit, et un jour il reste coincé dans la rate, l'organe qui filtre le sang, où des cellules nettoyeuses le dévorent.

Autrement dit, avant de mourir, le globule rouge a reçu environ 170 000 coups de sabot.

L'homme a fait l'inverse. Il a inventé une quantité phénoménale de règles et de lois pour se mettre à l'abri des coups de sabot. On ne passe pas derrière un cheval, on ne le fouette pas en se tenant derrière lui, on attache sa ceinture, on surveille l'enfant au bord de l'eau. Mais ces règles ne marchent pas à 100 %. À la fin du XIXe siècle, un statisticien, Ladislaus von Bortkiewicz, a compté les soldats tués d'un coup de sabot de cheval dans quatorze corps de l'armée prussienne : 122 morts en vingt ans, soit environ six par an, malgré tous les règlements de la cavalerie. L'homme a donc très peu de heurts violents, mais quand un heurt arrive vraiment, il tue bien plus souvent que chez le globule rouge.

On a donc deux façons d'avoir la baraka. La première, c'est d'éviter le choc : c'est la loi, la culture, le chef qui fait tenir l'ordre. La seconde, c'est de survivre au choc : c'est la souplesse, la forme. Le globule rouge est un disque creusé des deux côtés, sans noyau, fait pour se plier et reprendre sa forme. Le petit enfant qui se noie s'en sort parce qu'il est souple, comme le globule jeune. Le vieillard a perdu sa souplesse, comme le globule en fin de course.

Une dernière chose, dans le corps, rappelle les chefs. Toutes les cellules ne meurent pas au même rythme. Les globules rouges et les cellules de l'intestin, en première ligne, sont remplacés sans cesse. Mais les neurones du cerveau, qui commandent, et les cellules du cœur, qui font circuler le sang, se renouvellent très peu : beaucoup durent toute la vie. On a vu plus haut qu'aucun roi de France n'est mort au combat en huit siècles, alors qu'ils chargeaient à la tête de leurs troupes. La situation exceptionnelle de ces cellules nous fait penser que nous aussi, à l'intérieur, nous avons nos « rois » : les cellules qui font tenir tout l'ensemble, et que le corps protège comme on protège un chef, sous une cloche de protection.

Où mettre Dieu

Baraka et Bon Dieu ne se comprennent donc pas au premier degré. On pourrait soutenir que Dieu, s'il est bon, montre sa bonté en sauvant Hitler à répétition, parce que la structure qu'il portait devait durer jusqu'à son dernier jour : dans ce récit-là, l'Histoire avait besoin qu'Hitler reste vivant jusqu'au bout, et un Hitler mort en 1939 n'aurait pas terminé la même guerre. Mais c'est trop compliqué à affirmer, et personne n'a envie de le défendre.

Prendre Dieu au sérieux, ici, c'est d'abord Le mettre de côté dans chaque événement où la mort intervient. Il ne dévie pas la balle, il ne refroidit pas le détonateur, il ne pousse pas la mallette derrière le pied de la table. Chaque heurt appartient au champ où il se produit.

S'il y a un Bon Dieu, il est ailleurs, une marche plus haut. Il est dans le fait que le monde a été construit avec le principe dont nous avons promis le nom : la conservation des ensembles. Les heurts sont permis, ils sont même nécessaires, parce que c'est par eux qu'on se rencontre, qu'on s'assemble et qu'on apprend. Mais les heurts destructeurs restent une toute petite minorité, environ un sur cent, et le reste laisse aux deux parties le temps d'apprendre.

S'il y a une baraka, elle est là. Ce n'est pas un coup de pouce donné à l'un plutôt qu'à l'autre. C'est un Principe, inscrit dans la manière dont les choses tombent ensemble.

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