Épisode 26 sur 26

L'affaire Louis XVII, réflexions historiques, politiques et morales qui concernent l'humanité

L'Affaire Louis XVII — Les Soirées du Graaal avec Trois A

En France, paraît-il, l'intérêt pour l'Histoire est grand. On y compte beaucoup de magazines, d'émissions de radio, de films, de documentaires, de vidéos sur les réseaux. Plus que dans d'autres pays, paraît-il. Ce n'est pas étonnant. C'est un pays à la très longue histoire, qui existe à peu près avec les mêmes frontières et le même nom depuis près de quinze siècles, et cela fait beaucoup de mémoire et beaucoup de choses à raconter.

Aucun autre pays d'Europe n'a cette continuité. Et dans le monde, les autres exemples qu'on cite, la Chine, l'Inde ou l'Iran, ont vu leur souveraineté changer durablement de mains sous le coup d'envahisseurs.

Cette continuité rend beaucoup de Français curieux. Chez moi, elle a éveillé un intérêt pour ce qui en a été le moteur. Les historiens citeront certainement beaucoup d'éléments pour expliquer cette stabilité française. Moi, simplement, naïvement, j'y ai vu un effet dynastique. Quelque chose reliait le peuple français à ses chefs historiques. On ne changeait pas de roi comme de chemise. Les rois étaient peu assassinés. Et surtout, chose étonnante, aucun roi ne faisait assassiner son prédécesseur ou celui qui devait le suivre.

Après des débuts chaotiques, typiques des successions dans les royaumes dits barbares, la royauté française s'installe dans une continuité où l'on ne se tue pas en famille, où le roi gouverne, et où, depuis Hugues Capet, il n'y a qu'un seul roi à la fois, dans un royaume qui ne se partage plus. Et ça, c'est unique au monde. Comme si, dans ce pays, le peuple et les rois eux-mêmes prenaient leur travail au sérieux.

La verticalité a été respectée longtemps. Jusqu'à un jour particulier, le 21 janvier 1793, où le roi de France est décapité en public. Ce fut un coup de tonnerre dans l'histoire de France et dans celle du monde.

Rappelons que pour les révolutionnaires, le roi ne s'appelait plus Louis XVI, mais Louis Capet. C'est un nom très ancien, lié, pense-t-on, à la cape que portaient les fondateurs de la dynastie. Mais à l'oreille, ce nom résonne aussi avec la tête, le caput latin, qui a donné tant de mots pour dire le centre, le principal, le chef. La capitale, la ville principale. La peine capitale, la plus lourde. Le capital, la somme principale. Décapiter, couper la tête. Quand la France décapite Capet, elle se coupe la tête. Elle perd la tête. Elle tue son chef, et avec lui tout chef, y compris Dieu, puisque le roi était son lieutenant.

Et chose étonnante, il ne se passe rien.

Non seulement aucune malédiction ne s'abat sur la France, mais l'élan révolutionnaire marche, et il marche de manière surprenante. On s'étonne des victoires de ces armées de sans-culottes, équipées à la va-vite, avec des officiers à peine formés mais brillants, face à des armées professionnelles qui croyaient en leur roi et en leur Dieu. Valmy, la plus spectaculaire, tombe le 20 septembre 1792, à la veille de l'abolition de la royauté, quand le roi est déjà en prison. Et les victoires continuent après sa mort, jusqu'à Fleurus en 1794. Il y a bien quelques défaites au milieu, qu'on peut oublier. En somme, la France a la baraka. C'est un paradoxe, puisque Dieu venait d'être écarté comme facteur de victoire.

Ce moment fut capital, c'est le cas de le dire. Il ouvre un chemin, la laïcité, qui va marquer toute l'histoire de France ensuite, avec des hauts et des bas, des retours en arrière, jusqu'à la Troisième République, après la chute de Napoléon III, où la France révolutionnaire finit par se stabiliser.

La laïcité est la grande invention de la France révolutionnaire. Pour y arriver, il a fallu tuer le roi, très certainement le plus empathique des rois de France, et décapiter à tout va. Il a fallu passer par l'épisode napoléonien, qui ramène la religion mais sans vraiment y croire, puis par un roi, Louis XVIII, voltairien, qu'on disait sans grande foi. Et on arrive à la Troisième République de Jules Ferry. L'éducation civique y devient la nouvelle religion, avec ses moines habillés de noir, les instituteurs, et sa hiérarchie d'évêques et de curés habillés de blanc, les savants, avec à leur tête Louis Pasteur et Marie Curie. Louis le Pasteur et Marie la Curie : un pasteur et une curie, on ne pouvait pas mieux tomber.

Cette laïcité a été une leçon pour une humanité terrorisée par le divin depuis ses premiers pas. Terrorisée de son vivant, avec la notion de péché, et surtout après sa mort, avec le risque de la damnation éternelle. Très tôt, les dieux ont été perçus comme porteurs de sentiments éternels, donc de rancune éternelle et de colère éternelle.

Ce que Louis XVI symbolisait, c'était précisément cette éternité. La longueur capétienne incroyable, qui plongeait loin dans le passé, jusqu'à Rome. Des rois dont le règne touchait à l'éternité pour ceux qui l'avaient vécu, comme Louis XIV. Le roi et Dieu formaient une alliance indéfectible, l'un rappelant l'autre, l'un exigeant qu'on obéisse à l'autre. Le blasphème et le crime de lèse-majesté méritaient la même punition. La désobéissance au roi comme la désobéissance à Dieu se terminait en prison dans cette vie, et en enfer dans l'autre.

Ce qui est arrivé en France en janvier 1793, c'est la libération de cette chaîne très lourde qui pesait sur l'humanité depuis les débuts du sentiment religieux et de la nécessité politique. On tua Louis XVI en public, sous son nom simple, humain. Et il ne se passa rien. Pas d'éclipse, pas de séisme, pas de tonnerre. Pas plus de disettes que d'habitude. Et des victoires militaires sans précédent.

Tuer Louis XVI a donc été un immense soupir de soulagement. Mais juste un soupir. On alla un peu loin dans la même direction, en tuant à droite et à gauche, jusqu'à ce que Napoléon arrive et fasse marche arrière. Il demandait qu'on recommence à zéro, qu'on sacre un nouveau souverain, un empereur, qu'on se relie à la religion. Mais cette fois de manière bien moins solide. Sous Napoléon, la religion était déclarée utile, pas plus. Les liens avaient été coupés en 1793, et ce qu'a fait Napoléon, c'était du sparadrap.

Quand il tomba, on ne choisit pas son fils pour continuer cette aventure néo-royale et néo-religieuse. On revint aux rois, puis à un roi des Français, puis à une brève République, puis à un second Empire. Napoléon III marque la fin du besoin royal et religieux, la fin de la crainte du roi et de Dieu, ce couple infernal. S'installe alors la Troisième République, qui va systématiser le cri de liberté de 1793.

Et la France républicaine n'a pas été plus maudite que ses voisins qui avaient gardé le lien avec la religion ou avec les rois. Elle a plutôt essaimé. Elle a montré qu'on pouvait séparer l'État de la religion sans qu'il arrive rien, et que cela ne créait pas des sociétés immorales, peuplées de délinquants sans foi ni loi. La crainte de la police et des juges républicains succédait à celle de la police royale et religieuse. Et cela marchait bien, mieux même. Car en République, la colère éternelle n'existe pas. On condamne pour des durées précises, et surtout, on ne condamne pas pour l'éternité, au-delà de la mort.

La Révolution française, et sa stabilisation sous la Troisième République, paraissent donc un monument magnifique de l'histoire de l'humanité, une leçon pour tous les peuples. L'humanité doit se prendre en charge elle-même, se rendre des comptes à elle-même, créer elle-même les conditions de son bonheur, sans introduire d'entités extérieures qui fixent le destin pour toujours et empêchent toute évolution.

Voilà une belle histoire. Elle nous fait penser que la très longue et très légitime histoire royale française s'est bel et bien terminée. Ce fut long et pénible. Après 1793, l'histoire royale et religieuse de la France a fait plusieurs ricochets, qu'on a appelés l'aventure napoléonienne, la Restauration, la monarchie de Juillet, la brève Deuxième République et le Second Empire. Puis elle s'est posée avec la Troisième République. Depuis, la République, sous ses numéros successifs, n'a plus été remise en cause, et on se dit qu'il n'y a aucune raison que ça bouge. On a trouvé le bon système, sans craintes stupides, avec un chef d'État qui change tous les cinq ans, sans Église au-dessus de la tête. Bref, une formidable autonomie du destin.

Sauf que cette autonomie ne s'est pas accompagnée d'un destin brillant, ni d'une réussite particulière. On peut même dire plutôt le contraire.

La France a atteint son apogée, son zénith, son midi, avec Louis XIV, qui, ça tombe bien, s'identifie au Soleil. Sa langue, sa culture, son art, sa démographie, sa puissance sont la référence en Europe. Toute l'Europe cultivée parle français. Vient ensuite un plateau, en léger déclin, jusqu'à Louis XVI, qui reste le monarque de la première puissance européenne. Elle a pris des coups de l'Angleterre, mais elle est capable de les lui rendre, avec l'indépendance des États-Unis, qui est une victoire française autant qu'américaine.

Puis le déclin commence, avec la Révolution et l'Empire. Ils conquièrent l'Europe, mais ils sèment le rejet de la France, et le rejet de sa langue. On imite encore ses révolutions, mais on rejette sa culture. La science et la culture françaises restent glorieuses, mais ce n'est pas tant l'héritage républicain qu'une continuité d'excellence venue de l'Ancien Régime. Et la langue française perd du terrain.

Puis vient le déclin militaire, qui ne cesse plus depuis Napoléon. Il atteint son paroxysme avec la deuxième partie de la guerre mondiale, quand la France, encore supposée première puissance continentale, s'effondre en six semaines, comme un château de cartes. C'était annoncé depuis Sedan, et depuis 1914-1918, une guerre que la France était incapable de mener seule contre l'Allemagne, qui l'aurait battue à plate couture sans l'aide des Anglais puis des Américains. La France ne gagne aucune des deux guerres mondiales par ses propres forces.

La fin de la légitimité royale et divine en France, l'alliance du trône et de l'autel, est donc paradoxale. Elle libère la France d'un immense carcan, mais elle s'accompagne d'un déclin inexorable, en particulier de sa place en Europe et dans le monde. Et chaque année, la France descend un peu plus bas dans le classement des puissances économiques.

Elle reste pourtant, curieusement, le pays le plus populaire du monde. Le nombre de pieds qui foulent la France chaque année ne faiblit pas. Le tourisme est le tribut stable versé à l'ancienne France. On vient visiter le Louvre, les cathédrales, l'architecture et les arts royaux. Pas vraiment les constructions de la Troisième République, qui se résument surtout à la tour Eiffel.

Cent millions de visiteurs par an, plus que la population française, loin devant l'Espagne, où l'on va surtout chercher la plage. Ces cent millions viennent honorer ce qu'ont laissé les morts, c'est-à-dire cette éternité que la France a rejetée en 1793. N'est-ce pas la France royale et religieuse qui nous fait un clin d'œil, depuis le passé ?

Pas pour nous dire : revenez à moi, revenez au temps où vous étiez terrorisés par le roi et par Dieu, revenez à ce temps qui a construit de si belles choses, Versailles, Notre-Dame, que vous êtes incapables de construire aujourd'hui. Non. Qui voudrait revenir à la terreur du roi et de Dieu ? D'autant que l'Histoire a prouvé qu'on n'en a pas vécu plus mal. Sauf, quand même, ce long déclin de la France depuis qu'elle s'est coupée de son très long et très unique parcours royal.

Résumons le double mouvement de la France, et son retentissement sur le monde.

Il y a une première France. Elle sort des décombres de la fin de Rome et monte jusqu'à son zénith culturel, Louis XIV. Elle devient la référence du monde d'alors. C'est un exemple d'éternité politique et culturelle que nul autre n'égale. Elle inspire le monde par son art, sa science et sa littérature, et cela jusqu'à Louis XVI. Elle offre à la fois un modèle conservateur du pouvoir, qui associe la religion et le trône, et une contestation douce de ce pouvoir, à travers ses philosophes et ses penseurs, Montesquieu, Voltaire, Rousseau. Aucun d'eux ne songe à renverser cet ordre éternel. Mais cette France lumineuse vit dans l'obscurité de la peur, la peur terrible qu'engendrent la religion et le trône, la peur de la prison et de la damnation éternelle. La France d'Ancien Régime vit dans une tension permanente, entre la lumière culturelle qui baigne tout le pays et l'obscurité du statut de l'individu.

Vient ensuite le grand coup de pied dans la fourmilière, qui abat d'un seul coup cette ancienne construction, la plus stable, la plus éternelle du monde. C'est une libération, proclamée par la devise Liberté, Égalité, Fraternité. En réalité, c'est l'annonce du célèbre « Ni Dieu ni maître », puisque dans la devise républicaine n'apparaissent ni l'un ni l'autre. Elle pourrait très bien servir de devise aux anarchistes. Et ce n'est pas seulement la France qui respire. C'est toute l'Europe, et le monde, qui vivaient déjà à l'heure française, et qui y restent, mais à l'envers. Le rejet de la peur du trône et de l'autel se répand partout. Toutes les révolutions laïques et républicaines se rattachent, de près ou de loin, à la Révolution française et aux penseurs français qui l'ont annoncée et faite.

Par deux fois, donc, la France a été le centre du monde.

Et la suite ? Quand on a deux points, vous dira un géomètre, on a une droite, et on peut prolonger la droite. C'est ce qu'on peut faire. Deux fois la France a été au centre. Les deux points sont là.

Mais avant de prolonger cette droite, il faut dire ce que la République laïque, ce magnifique cri de liberté de l'humain, a fait de monstrueux à l'humain. On a vu le côté négatif de l'Ancien Régime, qui maintenait les hommes dans la peur éternelle. Voyons la Troisième République.

Elle succède à Napoléon III, tombé après sa défaite face aux Allemands. La France n'était pas du tout préparée à cette guerre, et la Prusse l'a écrasée. Or la République ne fait pas mieux. Elle traverse deux guerres mondiales qui n'en font qu'une en réalité, avec une pause entre les deux parties. Elle est incapable de les mener militairement, pas plus que Napoléon III, qui avait perdu parce que personne n'était venu à son secours. En 1914 comme en 1939, la République entre en guerre sans être prête. Elle s'y montre radicalement incompétente, et elle est sauvée par ses alliés.

L'ennui n'est pas tant la défaite. C'est que la France, encore grande en titre mais plus en réalité, entre dans ces conflits sans les préparer, les mène sans respect pour ses soldats, et refuse d'en sortir quand elle le pourrait. Elle porte ainsi, à mes yeux, une immense responsabilité morale dans les près de cent millions de morts de cette guerre mondiale qui va de 1914 à 1945. Si elle avait été prête, si elle avait gagné vite, tout cela se serait peut-être arrêté bien plus tôt. Ce ne fut pas le cas.

Regardons l'attitude de l'état-major français pendant la guerre de 1914-1918. Ce qui ressort le plus, c'est le manque total de respect pour le soldat, utilisé comme chair à canon, lui et son ennemi allemand. C'est la rage républicaine de continuer à se battre, sans idéal, sans vraie cause, en faisant des morts innombrables, sans volonté de négocier ni d'arrêter. Juste se battre jusqu'au bout.

Clemenceau en est l'exemple le plus typique. Le Père la Victoire, c'est aussi le Père de la Boucherie. En 1917, l'empereur Charles d'Autriche tente une paix séparée, en passant par ses deux beaux-frères, les princes Sixte et Xavier de Bourbon-Parme, officiers dans l'armée belge. Le gouvernement d'alors laisse la tentative s'enliser. Et au printemps 1918, Clemenceau publie la lettre secrète de l'empereur, ce qui ruine toute possibilité de paix. Il déteste les rois. Selon moi, ce refus a coûté un bon million de morts de plus.

La République laïque, c'est la désacralisation radicale de l'homme. On a commencé en décapitant Louis XVI et en voyant qu'il ne se passait rien. On a continué à guillotiner, puis à faire des guerres, sans jamais se soucier du caractère sacré de la vie humaine, une expression totalement absente du vocabulaire républicain. Là aussi, la France a été un modèle, un modèle pour la boucherie, pour tuer sans rien craindre.

Après la Révolution française, un vent de désacralisation se répand dans toute l'Europe, qui aboutira à la chute de tous les rois et de tous les empires. La guerre de 14-18, dont la France fut l'un des moteurs avec son obsession de l'Alsace-Lorraine, comme si les Alsaciens vivaient le martyre, a été l'occasion de faire tomber des régimes où le sacré existait encore. On les a remplacés par d'autres où il n'existait plus du tout.

Je pense que l'esprit de 1793 a continué, et continue encore dans certains pays. L'exemple le plus saisissant est le Cambodge, pays francophone et francophile. La monarchie y est renversée en 1970 par un coup d'État militaire, et en 1975 les Khmers rouges prennent le pouvoir. Leur chef, Pol Pot, a étudié à Paris au début des années 1950, au temps où Sartre régnait sur les esprits. Il y a lu l'histoire de la Révolution française, et il admirait Robespierre.

La phrase phare de Sartre, c'est « l'existence précède l'essence » : l'homme existe d'abord, et c'est lui qui se fabrique ensuite son essence. Poussons la logique jusqu'au bout, comme les Khmers rouges l'ont fait. Si l'essence d'un homme est tordue, on l'élimine. Et en l'éliminant, on ne détruit rien d'essentiel. On ne tue qu'une existence, ce qui n'est pas plus grave que d'écraser un moustique qui vous gêne. En 1975, les Khmers rouges proclament l'« année zéro » : on efface tout, on fabrique l'homme nouveau des temps nouveaux. La Révolution française avait ouvert le chemin en 1792, en remettant le calendrier à l'an I de la République, en changeant le nom des mois, et en promettant déjà de régénérer l'homme.

Et ils massacrent leur peuple, hommes, femmes et enfants, sans aucune hésitation. C'est peut-être le cas le plus poussé de la pensée matérialiste révolutionnaire : l'homme qui ne pense pas droit peut être écrasé, découpé en tranches, sans hésiter, et même pour s'amuser. De Robespierre à Pol Pot, il y a une ligne droite, qui passe par les morts de la guerre mondiale.

Nouveau paradoxe. La désacralisation de la France en 1793, un événement heureux, s'est accompagnée du plus grand massacre d'humains jamais réalisé, par des humains, contre des humains. Des humains considérés comme des mouches, autant par les généraux de la Troisième République à Verdun que par les Khmers rouges.

On est très loin des lois de la guerre de l'Ancien Régime. Louis XIV adorait la guerre, et il a fait de très sérieuses bêtises, qu'il a regrettées. Des actes inutiles et méchants, comme le saccage du Palatinat. Sur son lit de mort, il dit à son arrière-petit-fils : « J'ai trop aimé la guerre ; ne m'imitez pas en cela. » Louis XV, lui, n'aimait pas la guerre. Sur le champ de bataille de Fontenoy, en 1745, il dit à son fils une phrase qu'on n'a jamais entendue sous les Républiques : « Voyez ce que coûte une victoire. Le sang de nos ennemis est toujours le sang des hommes. La vraie gloire est de l'épargner. »

Et l'apogée vient avec Louis XVI, le roi qu'on décapite. Il n'a fait qu'une guerre, celle de l'indépendance des États-Unis. Et il a donné des ordres exprès au corps expéditionnaire français : en aucune manière les soldats ne devaient se livrer à des exactions, des pillages, des viols. Ce qui fut respecté. L'armée de Rochambeau payait ses vivres comptant et ne pillait pas. Les Américains en furent stupéfaits : ils n'avaient jamais vu ça, des soldats qui se tiennent bien. La France républicaine a tué cet homme, et la sacralité qu'il portait en lui et autour de lui. Et elle a commencé un immense massacre.

Voilà donc nos deux points de l'histoire de France, qui montrent sa gloire et son antigloire au cours des quinze derniers siècles. Elle a été le centre du monde plus que tout autre pays, dans les deux sens que je viens de décrire.

Et aujourd'hui ? Elle s'enfonce tout doucement dans le classement des grandes nations, sauf pour le tourisme et l'industrie du luxe, deux domaines entièrement hérités de l'Ancien Régime, du temps du sacré. La République laïque s'enfonce comme Venise s'enfonce. Que peut-on y faire ? Peut-être rien. C'est peut-être tout simplement la fin de l'histoire française, qui finalement ne se termine pas de manière si glorieuse, si l'on considère que les Khmers rouges sont l'un des derniers avatars de 1793.

Pour deviner vers quoi va la France, il nous faut tracer une droite bien propre. On a deux périodes. La première est la période royale. Elle commence avec Clovis, vers l'an 500, mais les premiers siècles restent ceux d'un royaume barbare, où les rois s'entretuent. Disons que la période royale proprement dite commence à la fin du septième siècle, après le dernier roi assassiné, Dagobert II, en 679, et qu'elle va jusqu'en 1792. La seconde est la période républicaine, de 1793 à ce jour.

Avec la seconde vient un déclin net de l'importance de la France, jamais observé auparavant, sauf pour le tourisme et le luxe. On a vu les avantages et les inconvénients de chaque période. Le coup de pied au derrière que la Révolution a donné aux institutions poussiéreuses du passé et aux abus des classes nées avec le pouvoir s'est accompagné d'un coup de pied au derrière à l'humanité.

Ce sont deux ondes qui parcourent l'histoire de France. Égalisons-les en disant : la France est importante, un point c'est tout. Son déclin récent fait partie d'une courbe qui commence en 1793, d'abord montante, et qui descend jusqu'à aujourd'hui.

Et le Royaume de France, avec ses avantages ? Force est de constater que ce n'est pas fini. Les chiffres du tourisme le montrent. Le Royaume est toujours là, et il fait vendre plus de billets d'avion que n'importe quel autre pays au monde.

L'avenir me semble assez simple à deviner : ce sera une résultante entre ces deux mouvements.

Pour moi, il est clair que la France porte un projet unique dans l'histoire du monde. Pour plusieurs raisons.

D'abord sa situation géographique. Elle est au bout du continent eurasiatique. C'est un finistère, la pointe d'un territoire qui commence à l'extrême Sibérie, à Vladivostok, et finit en Bretagne.

Ensuite, c'est un carrefour climatique qu'on ne retrouve nulle part ailleurs. Entre le nord, l'ouest, l'est et le sud de la France, on a quatre climats et quatre géographies.

Et puis tout le reste : son exposition à Rome, puis aux invasions barbares, l'unité qu'elle réalise très vite, bien plus vite que les autres pays. Et les expériences politiques qui se succèdent sur son territoire : le royaume, l'empire, la république, et même de brèves expériences fasciste et communiste, Vichy et la Commune.

Tout cela crée des conditions de chaudron, uniques au monde. Et rien n'empêche de penser que cette force continue. Le tourisme, encore lui, nous le rappelle. Ce projet français reste potentiellement le plus puissant du monde. C'est le modèle que le monde attend, en tout cas pour la relation entre le politique et le sacré.

Pendant le millénaire carolingien et capétien, il y a eu union du politique et du sacré. Pendant la République, il y a eu suppression : on garde le politique, sans le sacré. On peut supposer que la synthèse approche. On dira qu'elle prend le meilleur des deux, sans les inconvénients.

Le retour du Royaume, d'abord, parce que le Royaume suppose le sacré de l'homme, comme les poumons supposent l'air. Mais aussi le maintien du laïque, c'est-à-dire que le fait religieux est purement interne à chacun. Il est essentiel, mais uniquement comme expérience intérieure. C'est comme l'anarchie, qui n'est possible que lorsque tous les habitants ont une police intérieure, et n'ont donc plus besoin de police extérieure. Il en ira de même pour le sacré, qui ira avec l'anarchie : chacun aura son Temple intérieur, et n'aura plus besoin de Temple extérieur.

Supposons donc que la France soit justement le pays qui va annoncer cette nouvelle définition du rapport entre le chef de l'État et le peuple, entre le divin et l'homme. Elle a été l'auteur du plus stable et du plus spectaculaire « Dieu et maître », avec Louis XIV au zénith. Et elle a été l'auteur du « Ni Dieu ni maître », à partir de la Révolution française et des courants qu'elle a inspirés dans le monde.

La résultante n'est pas difficile à deviner. Dieu et le maître vont passer en chacun de nous. C'est la seule option qui respecte les deux précédentes. Il faut nécessairement un Dieu et un maître pour que le monde existe et fonctionne. Mais ce Dieu et ce maître sont à l'intérieur de chacun, de sorte que ni le Dieu extérieur ni le maître extérieur ne sont plus nécessaires.

C'est, je le vois, l'avenir de la France. Elle a expérimenté assez de régimes politiques et écrit assez de réflexion politique pour faire ce pas.

Et pour le réussir, il faut clairement une transition. On ne passe pas du modèle actuel à l'autre sans transition. C'est le rôle qu'est appelé à jouer le retour du Royaume en France. La route vers l'anarchie passe par une monarchie légitime. Et la légitimité, la France la possède plus que tout autre pays au monde, par sa durée et par le fait que ses rois gouvernaient.

Une monarchie légitime, où le roi se proclame lui-même anarque. Un roi qui se dit primus inter pares, le premier parmi ses égaux, comme Arthur dans la légende du Graal, ce que ce site rappelle.

La monarchie est la seule garantie qu'un système anarchique puisse survivre, parce qu'elle coupe toute possibilité de prise du pouvoir par n'importe qui. Et le roi n'est jamais n'importe qui, car il descend du passé. Il est l'héritier des morts, de ceux-là mêmes qui ont fait les monuments et les jardins qui font de la France la première puissance mondiale du tourisme.

Voilà donc le cadre général du projet que va porter la France, si l'on prolonge la droite dessinée par ses deux périodes précédentes, glorieuses et sombres : les gloires de l'Ancien Régime et de la République laïque, et leurs deux obscurités.

Mais techniquement, qui va porter ce projet ? Il y faut plusieurs clés.

D'abord la volonté des participants, du peuple comme du roi.

Le peuple français paraît très loin du projet monarchique. Oui et non. Sa constitution républicaine est monarchique, on l'a assez dit. Et Emmanuel Macron l'a dit clairement en 2015, alors qu'il était ministre : « Dans la politique française, cet absent est la figure du Roi, dont je pense fondamentalement que le peuple français n'a pas voulu la mort. » Le soir de son élection, en 2017, il est allé se faire en quelque sorte sacrer au Louvre, marchant seul dans la cour du palais des rois, ce que personne n'avait fait avant lui. Il a voulu jouer le roi, pour répondre à un besoin du peuple qu'il avait diagnostiqué. Mais on ne joue pas le roi. On l'est, ou on ne l'est pas.

Et qui peut être le roi ? Car tout cet édifice tient plus encore sur le choix du roi que sur celui du peuple. Le peuple attend. Si aucun roi ne propose quelque chose, ne se manifeste, le peuple attendra, et il continuera de voter pour des individus qui rêvent d'occuper le trône républicain pendant cinq ans.

Où donc trouver ce roi ? C'est là que l'Histoire est remarquable.

On a vu que la charnière entre les deux grandeurs de la France se situe pile à la fin du règne de Louis XVI, à sa décapitation. C'est le point de jonction exact des deux histoires de France : la fille aînée de l'Église, le plus beau royaume sous le ciel, et la France laïque, la plus libre et la plus sociale des républiques.

L'exactitude mathématique qu'exige la légitimité veut que la solution se trouve en Louis XVI. Sa mort fut à la fois une tragédie, car il était indéniablement le meilleur des rois de France au sens de l'humanisme, et une libération du peuple après des siècles d'obscurantisme.

Aucune réparation, aucun équilibre vrai ne peut venir d'une solution dynastique qui passe par un cousin éloigné de Louis XVI, par un ancêtre, ou que sais-je. Or c'est ce que représentent toutes les branches actuelles de la famille royale française. Les Orléans descendent du frère de Louis XIV, bien avant Louis XVI. Les légitimistes français ont pour héritier Mgr Louis-Alphonse de Bourbon, qui descend d'un peu plus bas dans l'arbre, d'un petit-fils de Louis XIV parti régner en Espagne. Avec tout le respect qu'on doit à ces familles, qui sont de véritables témoins du passé, aucune ne s'adresse au point de charnière que fut Louis XVI. Aucune ne permet de se consoler de la tragédie et du malentendu que vécut cet homme, ni de l'exultation qui accompagna le vent de liberté de 1792.

C'est ici qu'intervient un micro-événement historique : le destin du fils de Louis XVI, le petit Louis XVII. C'est la possibilité qu'on rate. Louis XVI eut un fils survivant, et il est bien possible que ce fils ait survécu à son père, soit sorti de prison, se soit marié, et ait une descendance jusqu'à ce jour. C'est l'énigme de l'affaire du Temple, détaillée dans toute cette série.

Rappelons les termes exacts de ce que nous avons construit. Robespierre est celui qui a exigé la tête du roi, puis gouverné la Terreur. Il est donc l'exécuteur, le bourreau de l'Ancien Régime, et le fondateur du nouveau, la République laïque. Or c'est précisément cet homme qui sauve Louis XVII, qui met un substitut à sa place, et qui le sauve ainsi, lui et sa descendance jusqu'à ce jour. L'homme qui a tué le Royaume l'a sauvé en même temps.

Et cette affaire est restée une énigme jusqu'à aujourd'hui, ce qui fut heureux. Aucun des descendants de Louis XVII, alias Naundorff, n'a revendiqué le trône. Tous ont simplement demandé la reconnaissance, que seule la Hollande a accordée.

Si l'on voulait faire intervenir une force historique pratique, la Providence, on dirait qu'elle a mis de côté le fils de Louis XVI le temps que la France vive son expérience républicaine. Le temps qu'elle se libère des chaînes du passé, qu'elle transgresse le sacré en se libérant, qu'elle fasse tout ce qu'on a dit qu'elle a fait.

L'ombre de Louis XVI ne l'a pourtant pas quittée. Regardez cet épisode magnifique, à la charnière, celui d'où va naître la guerre mondiale : 1871.

Le 18 janvier 1871, l'Empire allemand se proclame dans la galerie des Glaces, à Versailles, dans le palais de Louis XIV. Dix jours plus tard, le 28 janvier, toujours à Versailles, la France signe l'armistice avec Bismarck. Celui qui signe pour la France, c'est Jules Favre, ministre des Affaires étrangères de la toute jeune République. Au moment de sceller l'acte, il n'a pas les sceaux de l'État, restés dans Paris assiégé. Il enfonce alors dans la cire chaude la bague qu'il porte au doigt. Le 10 mai suivant, il scelle avec la même bague le traité de Francfort, celui qui arrache l'Alsace et la Lorraine à la France.

Or cette bague a une histoire. C'est une bague en or, avec un grenat gravé d'une Diane chasseresse. Louis XVI l'aurait offerte à Fersen en 1791, au moment de la fuite. Fersen la confie au duc de Brunswick, qui commande les armées prussiennes, pour qu'elle parvienne au fils du roi. L'enfant disparu, les héritiers du duc la gardent, puis la remettent solennellement à Naundorff, qu'ils tiennent pour l'enfant du Temple. On ne donne pas une relique à un imposteur. Naundorff la porte toute sa vie. Après sa mort, sa fille Marie-Amélie l'offre à Jules Favre, l'avocat qui plaide pour la famille, républicain de toujours, et profondément convaincu de la vérité de leur histoire.

La Troisième République naissante signe donc son premier acte européen avec la bague de Louis XVI et de son fils. L'Histoire a laissé un témoin légitime au point charnière exact de l'histoire mondiale de la France.

On raconte la suite, et elle n'a rien d'invraisemblable. En juin 1919, sur la route de Versailles, Clemenceau fait passer sa voiture par le Quai d'Orsay pour prendre la bague. Son secrétaire, naundorffiste convaincu, lui en avait raconté toute l'histoire. Quarante-huit ans plus tôt, la France avait scellé sa défaite avec ce sceau, à Versailles. Elle scelle sa victoire au même endroit, avec le même sceau. Même lieu, même bague, la honte lavée. Ensuite, on perd sa trace. Celle que garde aujourd'hui le ministère serait une copie. Personne ne sait où est l'original.

Alors, qui signe vraiment ces traités ?

Sur le papier, Jules Favre en 1871, Clemenceau en 1919. Mais dans la cire, c'est un autre nom. C'est le sceau de Louis XVI. Et c'est celui de son fils, puisque la bague lui était destinée, qu'elle a fini par lui parvenir, et que c'est sa famille qui l'a transmise.

Regardez le chemin. Un roi de France la donne à un comte suédois. Le Suédois la confie au duc de Brunswick, qui commande les armées prussiennes, celles-là mêmes qui marchent contre la Révolution. Et le Prussien la garde fidèlement pour l'enfant du roi de France. Un roi, un Suédois, un Prussien, trois pays, et une seule parole tenue. Les guerres de l'Ancien Régime finissant n'empêchaient pas cela. Entre ces gens-là, on se faisait la guerre, mais on se rendait les bagues, car ce sont elles qui portaient la légitimité, et donc les volontés sacrées du Royaume des Morts.

Et maintenant, regardez les dates. En 1871, à Versailles, la bague scelle la défaite de la France et la naissance de l'Empire allemand. C'est là que se plante la graine de la guerre suivante : l'Alsace et la Lorraine arrachées, une France qui ne pense plus qu'à les reprendre. La graine pousse en 1914. En 1919, la guerre fait une pause. Où ? À Versailles. Avec quoi ? La même bague. Et ce traité-là, à son tour, prépare la suite, puisque l'Allemagne humiliée de 1919 sera celle de 1939. Deux fois Versailles, deux guerres mondiales qui s'enchaînent, et au milieu, chaque fois, le sceau de Louis XVI.

La République a cru tourner la page des rois. La légitimité ne l'a jamais quittée. Elle s'est simplement glissée dans la main de ses plus grands républicains.

Robespierre d'abord, l'homme qui exige la tête du roi, et qui fait sortir son fils de prison.

Jules Favre ensuite, républicain jusqu'au bout des ongles, qui plaide pour la famille Naundorff parce qu'il est convaincu, profondément, qu'elle dit vrai. Et qui scelle le premier traité de la République avec la bague de leur père.

Clemenceau enfin, le Tigre. Il sauve la République du désastre militaire : sans lui, la France de 1917 lâchait peut-être. Mais c'est la même volonté inflexible qui refuse la paix offerte par l'empereur Charles et laisse durer la boucherie des tranchées. Sauveur de la République et coresponsable du massacre, les deux à la fois, et c'est le même homme. Il déteste les monarchies, toutes. Et le jour de son triomphe, il fait arrêter sa voiture pour aller chercher la bague de Louis XVI.

Robespierre, Favre, Clemenceau. Les trois grands visages de la République, à trois moments où tout bascule. Et chaque fois, dans leur ombre, Louis XVI et Louis XVII.

Louis XVII n'a jamais pu régner, ni lui ni ses descendants, parce que le mouvement de fond, celui qui rapproche le couple anarchie et monarchie, celui que la France va inaugurer, n'était pas prêt du tout.

De même que la Révolution française a commencé bien avant Louis XVI, avec les idées des Lumières, il me semble que nous vivons une époque où la prochaine révolution française a déjà ses penseurs et ses idées. Il ne reste plus qu'à l'accomplir, par des événements que nous ne pouvons pas connaître, mais que nous souhaitons non violents.

L'affaire Louis XVII est au cœur d'une réflexion politique et historique sans précédent. C'est une énigme qui annonce l'avenir de la politique et du sacré dans le monde, en droite ligne avec tout ce que la France a fait jusqu'à présent.