Pour terminer, je voudrais prendre de la hauteur, et regarder l'affaire Louis XVII depuis toute l'histoire de la dynastie.
La dynastie royale française a été d'une longévité impressionnante. Elle compte trois branches, les Mérovingiens, les Carolingiens et les Capétiens, et le sang est passé de l'une à l'autre, par les femmes surtout. Hugues Capet, le fondateur des Capétiens, avait une grand-mère qui descendait en droite ligne de Charlemagne. Et les Carolingiens, eux, se sont fait écrire des généalogies qui les rattachaient aux Mérovingiens. Mises bout à bout, ces trois branches s'étalent sur environ 1400 ans, de Clovis jusqu'à la mort d'Henri V, comte de Chambord, en 1883, le dernier qui aurait pu régner.
On pourrait appeler cela une bénédiction, quand on voit la fragilité de bien d'autres dynasties. Pourtant, ce n'était pas gagné. D'autant que les femmes ne pouvaient pas hériter du trône, ce qui enlevait la moitié des candidats.
Les Capétiens sont la dynastie qui a duré le plus longtemps : de Hugues Capet, qui prend la couronne en 987, à Henri V, qui la refuse près de 900 ans plus tard. C'est très long, mais chaotique.
Par trois fois, la lignée directe de père en fils s'arrête sur trois frères, qui règnent l'un après l'autre et meurent sans laisser d'enfants, ou des enfants qui meurent. Les Capétiens directs se terminent avec les trois fils de Philippe le Bel. Pour continuer, on remonte d'une case, à la descendance du frère de Philippe le Bel, et on redémarre une nouvelle chaîne : les Valois. Cette branche-là se termine aussi, après sursauts et impasses, sur les trois fils d'Henri II, morts sans enfant mâle. Et cette fois, il faut remonter très loin pour trouver le successeur : Henri IV, qui descend de Saint Louis. Saint Louis fut un véritable réservoir d'enfants, et de chaînes de rechange en cas de panne de la chaîne principale. Avec Henri IV commencent les Bourbons, qui vont eux aussi se terminer sur trois frères : Louis XVI, Louis XVIII et Charles X, qui n'ont pas d'enfant, ou des enfants qui meurent sans régner.
Ce rythme est curieux : trois fois trois frères. Est-ce une malédiction ? L'auteur chez qui j'ai lu cette observation répond oui : c'est la malédiction des Templiers. Le Grand Maître, Jacques de Molay, brûlé vif en 1314 sur ordre de Philippe le Bel, aurait appelé sur le roi et sur le pape le jugement de Dieu. Le pape meurt le mois suivant, et Philippe le Bel avant la fin de l'année. Sa descendance aurait été frappée de stérilité dynastique, et les autres séries de trois frères ne seraient que les ricochets de cette lointaine malédiction. Peut-être. Mais si c'est le cas, le Divin est rancunier. Pauvre Louis XVI, mort avec son fils à cause de la faute de son têtu d'ancêtre, Philippe le Bel, un homme qui ne craignait pas trop les malédictions de Dieu ni des hommes de Dieu, au vu de ce qu'il fit subir au pape de son temps.
En dehors des fins de branche, on ne compte plus les fois où il s'en est fallu de peu que le roi ne laisse aucun descendant. Neuf cents ans de règne, oui, mais avec suspense.
Louis XI n'a qu'un fils, Charles VIII. À vingt-sept ans, celui-ci se cogne la tête contre un linteau de porte, au château d'Amboise, et meurt. Il faut aller chercher un cousin, Louis XII, qui n'a pas de fils, puis plus haut encore, François Ier. Son fils Henri II a quatre fils : c'est l'abondance. Trois montent sur le trône l'un après l'autre, et aucun n'a d'enfant. Le dernier, Henri III, meurt en plus assassiné, poignardé alors qu'il reçoit en audience assis sur sa chaise percée. C'est le premier roi capétien assassiné. Son héritier, Henri IV, est protestant dans une France catholique. Il se convertit, et, pour ne pas laisser son prédécesseur seul sur le podium des assassinés, il se fait poignarder à son tour, dans son carrosse, presque sans escorte. Ces rois avaient échappé cent fois à la mort sur les champs de bataille.
Louis XIII, malade toute sa vie, mort à 41 ans, n'a ses deux fils qu'au bout de vingt-trois ans de mariage : le futur Louis XIV, et Philippe, duc d'Orléans, dont la descendance existe encore aujourd'hui. Son frère Gaston, qui rêvait d'être roi, n'a pas de fils, pas officiellement en tout cas.
Louis XIV monte sur le trône, devient le Roi-Soleil, et reçoit toutes les bénédictions possibles, en tout cas pour la descendance, si on met de côté ses innombrables maladies et opérations. Des enfants, en veux-tu, en voilà. Il a un fils, le Grand Dauphin. Et il vit si vieux qu'il voit ce fils se marier et avoir à son tour un fils, le Petit Dauphin, qui a lui-même le temps de se marier et d'avoir des garçons. Quatre générations de rois possibles, en même temps. Jamais vu. Louis XIV a une telle abondance de descendants qu'il en offre un, généreusement, à l'Espagne : c'est l'ancêtre du roi d'Espagne actuel.
Puis c'est l'hécatombe, le jeu de quilles. En 1711, le Grand Dauphin meurt. En 1712, la rougeole emporte en quelques jours le Petit Dauphin, devenu grand entre-temps, sa femme, puis leur fils aîné. Les médecins avaient saigné l'enfant, et il en était mort. Il ne reste que le cadet, deux ans. Sa gouvernante, Madame de Ventadour, refuse qu'on le saigne et le garde enfermé avec elle. Il survit. Ce sera Louis XV.
Louis XV a un fils, qui meurt lui aussi avant de régner, mais en laissant des garçons. L'aîné, un enfant adorable et intelligent, un modèle, meurt à neuf ans. C'est son frère qui devient l'héritier : le futur Louis XVI. Il devient roi, et on connaît son destin. Son fils aîné meurt à la veille de la Révolution. Son second fils devient Dauphin, et on dit de lui qu'il est mort au Temple, après un enfermement sordide.
Fin du rideau ? Non. On va chercher un frère de Louis XVI, qui devient Louis XVIII, et qui n'a pas d'enfant. Monte alors sur le trône l'autre frère, Charles X, qui a deux fils. L'aîné, le duc d'Angoulême, n'a pas d'enfant ; on le disait impuissant. C'est lui qu'a épousé la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, la princesse royale. Les deux enfants de Louis XVI meurent donc sans descendance. Tous les espoirs reposent sur le second fils de Charles X, le duc de Berry, marié depuis quatre ans. Et manque de chance, en 1820, il est assassiné à la sortie de l'Opéra.
Là, c'est sûr, ce chemin chaotique de bénédiction et de malédiction a trouvé son impasse. Eh non ! Les Bourbons sont sauvés une fois de plus. Peu après l'assassinat, la duchesse de Berry annonce qu'elle est enceinte de son mari. La joie est retenue : ce peut être une fille, et alors cela ne servirait à rien. Pas de manifestation. Le suspense est total, et on imagine mal grossesse plus surveillée que celle-là. Le 29 septembre 1820, elle accouche d'un garçon. Et elle fait entrer en pleine nuit des témoins, dont un maréchal, pour qu'ils constatent que l'enfant tient encore à elle par le cordon. On craignait déjà qu'on le dise substitué. La dynastie est sauvée in extremis. C'est l'enfant du miracle, le futur Henri V.
Charles X monte sur le trône en 1824. Son fils aîné est sans enfant, le second est mort, mais lui a laissé un héritier. La situation n'est pas si catastrophique. Puis Charles X tombe, à la révolution de 1830. Avant de partir, il abdique en faveur de son petit-fils, l'enfant du miracle. Son fils aîné renonce lui aussi, au bout de quelques minutes : on l'appellera le roi de vingt minutes. Le duc d'Orléans, qui attend son heure, assure qu'il va s'occuper du petit et assurer la régence. Mais non : il prend le pouvoir pour lui-même et se proclame roi des Français. Rappelons qu'il a pour ancêtre le frère de Louis XIV, ce qui n'est pas rien. Il a plein de fils. Mais son héritier meurt en 1842 d'un accident stupide de voiture, en sautant d'une calèche dont les chevaux s'étaient emballés. Ce qui met tout le monde de mauvaise humeur. En 1848, Louis-Philippe tombe à son tour, et essaie d'abdiquer en faveur de son petit-fils, le fils de l'accidenté. Ça ne marche pas : on installe une République.
Puis vient le Second Empire, avec Louis-Napoléon, le neveu de Napoléon, devenu Napoléon III. À la fin de l'épisode impérial, la République s'installe discrètement. Mais l'Assemblée nationale est en majorité monarchiste. On appelle alors sur le trône Henri, l'enfant du miracle, qui a bien grandi entre-temps. Il porte le titre de comte de Chambord, mais il est techniquement Henri V. On lui offre la couronne sur un plateau. Et neuf cents ans après que son ancêtre Hugues Capet s'en est saisi, Henri V s'en dessaisit. Il veut régner, mais il veut aussi gouverner comme un roi. On le lui refuse. La majorité monarchiste s'effrite à l'Assemblée, et la République s'installe. L'enfant du miracle s'est soldé par une impasse complète. Et même s'il avait régné, c'eût été une impasse : devinez quoi, son mariage était stérile. Quand on lui propose le trône, il n'a plus aucune chance d'avoir un héritier.
Voilà le parcours de ce millénaire capétien, béni parmi les peuples a priori, mais avec quelles difficultés ! Combien d'aînés qui meurent, combien de fois le royaume tient à un fil. Longévité de la dynastie, oui. Fécondité, pas trop. Voilà le récit ambigu de la royauté française, du point de vue de la légitimité, c'est-à-dire de la succession de père en fils aîné, comme le veut la loi royale en France.
Est-ce vraiment ainsi que se termine cette histoire pleine de panache, de gloire, d'art poussé à l'extrême ? Par un homme sans héritier, l'enfant du miracle, qui refuse de régner, alors qu'il comptait parmi ses ancêtres François Ier, Henri IV, Louis XIV, qui ont eu leurs défauts, mais aussi de grandes qualités d'hommes d'État et un immense sens du devoir ?
L'affaire Louis XVII, bien lue, raconte une tout autre histoire. Reprenons cette longue chaîne de rois, mais au lieu de partir du début ou du milieu, partons de la fin.
Et la fin, en réalité, c'est Louis XVI. On décapite le roi, on abolit la monarchie. C'est une rupture complète dans la chaîne. Ensuite viennent la République, puis l'Empire, puis on retente un peu la monarchie, puis à nouveau la République, encore l'Empire, encore une tentative de monarchie avec Henri de Chambord, et finalement on se stabilise dans la République. Considérons tous ces allers-retours comme des hoquets de fin de course. La dynastie était si ancienne, si enracinée, qu'on ne pouvait pas la chasser comme cela, d'un coup. Il a fallu plusieurs étapes intermédiaires, républicaines, impériales ou royales, pour arriver à la forme républicaine stable que nous connaissons.
La légitimité s'arrête donc à Louis XVI. Non, un instant, c'est faux. Elle s'arrête à Louis XVII, son fils, qui, en prison, devient roi à la mort de son père. C'est bien pour cela que le frère de Louis XVI, quand il monte sur le trône, prend le nom de Louis XVIII.
On n'a donc pas, en réalité, ce rythme des trois fois trois frères. Louis XVI meurt, et c'est son fils qui lui succède, pas son frère. La chaîne est cassée, et l'éventuelle malédiction des Templiers avec elle. On me dira qu'elle n'est cassée que très brièvement, puisque le Petit Roi meurt moins de deux ans et demi après son père. Oui et non. Car si Louis XVII a survécu, tout ce qui vient après lui n'a aucune légitimité.
Et on voit alors d'un autre œil la série des héritiers qui meurent sans régner après Louis XVI. Reprenons-les, en ajoutant deux autres dynasties qui ont essayé.
Après Louis XVI, Napoléon monte sur le trône, se sacre empereur et se voit fonder une dynastie. Il a un fils, le roi de Rome. On le proclame empereur quelques jours en 1815, après la défaite, puis on l'oublie. Il meurt à Vienne, à vingt et un ans, sans enfant. Louis XVIII n'a pas d'enfant. Charles X a un fils aîné sans descendance, et un second assassiné, qui laisse un enfant posthume, lequel n'aura pas d'enfant. Entre-temps, un Orléans monte sur le trône, voit son héritier mourir, et la candidature de son petit-fils balayée. Napoléon III arrive, et veut lui aussi fonder une dynastie. Son numéro le montre : III, parce qu'il compte son cousin, le roi de Rome, comme Napoléon II, bien qu'il n'ait jamais régné. Napoléon III a un fils, le prince impérial, très populaire. L'Empire tombe à Sedan, Napoléon III part en exil, et certains espèrent que le petit prince deviendra empereur. Pas plus que pour le roi de Rome, personne ne le prend au sérieux. Il meurt à vingt-trois ans, en Afrique du Sud, tué par les Zoulous, sans enfant. Le roi de Rome à vingt et un ans, le prince impérial à vingt-trois : les deux héritiers des Napoléon disparaissent jeunes et sans descendance.
Cette succession de successions ratées montre un autre film. La légitimité ne se termine pas avec Louis XVI. Son fils, Louis XVII, règne après lui. On a vu dans les épisodes précédents comment il est sorti du Temple, comment la Prusse l'a gardé, et comment la Hollande l'a enterré sous son nom. Partout où cet enfant est allé, au Temple, en Suisse, en Prusse, sous le nom de Louis XVII, de Naundorff ou de duc de Normandie, il a continué à fonctionner comme Louis XVII jusqu'à sa mort. Et on comprend alors le voyage et la mort en Hollande.
Il faut dire ici ce qu'est la légitimité. Ce n'est pas un vote, ni la force, ni même la couronne qu'on porte. Elle vient des morts : c'est la chaîne des pères qui la transmet au fils, et personne parmi les vivants ne peut la donner ni la reprendre. Une émeute peut chasser un roi, elle ne peut pas annuler ce que les morts ont transmis. Dans cette logique, il était hors de question qu'elle laisse le fils de Louis XVI, le continuateur direct de treize siècles de monarchie, mourir et pourrir dans une prison. Il est sorti, il a survécu, il s'est marié, il a eu des enfants, qui ont prolongé cette légitimité jusqu'à aujourd'hui. Pendant ce temps, les autres essais n'ont plus jamais régné. Les frères de Louis XVI s'éteignent avec l'enfant du miracle. Les Napoléon perdent leurs deux héritiers, jeunes et sans enfant. Les Orléans, eux, ont toujours des descendants, mais ils n'ont régné qu'une fois, et pour dix-huit ans.
Et c'est là que la survie de Louis XVII rend un dernier service, et non le moindre. Pour les légitimistes, les Orléans ont perdu leur légitimité le jour où leur ancêtre, Philippe d'Orléans, dit Philippe Égalité, a voté la mort de son cousin Louis XVI. Ils restent respectables, mais leur droit est interrompu : il ne vaudrait que si les Bourbons n'avaient vraiment plus de descendants. C'est pourquoi, après la mort du comte de Chambord, les légitimistes se sont tournés vers les Bourbons d'Espagne, les descendants du petit-fils que Louis XIV avait donné à l'Espagne. Et là commence une querelle terrible. Les Orléans répondent, et ce n'est pas faux, que la branche espagnole a renoncé au trône de France en 1713 et qu'elle est disqualifiée pour régner chez nous. Les uns gardent une rancune éternelle contre les Orléans pour un vote vieux de deux siècles. Les autres déclarent inaptes des princes qui descendent de Louis XIV. La rancune envers les Orléans est laide. La disqualification des Bourbons d'Espagne est laide aussi.
Toute cette querelle devient caduque si Louis XVII a survécu. Il n'y a plus à choisir entre deux branches cadettes, puisque la branche aînée n'a jamais cessé. Dieu merci, comme on dit, Louis XVII a survécu.
La survie de Louis XVII est un exercice de légitimité. L'incroyable longévité de la dynastie royale française ne s'est pas arrêtée à l'occasion d'une émeute. Elle a persisté jusqu'à nos jours, ajoutant deux siècles à tous ceux qu'avaient engrangés Mérovingiens, Carolingiens et Capétiens. Si l'on suit la lignée de Louis XVII, cette longévité atteint plus de 1500 ans.
Il n'y a jamais eu de malédiction des Templiers, ni de qui que ce soit, sur la famille royale française. Que Philippe le Bel lui-même en ait été victime, qui sait ? En tout cas pas la dynastie. La Providence ne fonctionne pas ainsi.