Épisode 2 sur 26

De Simon savetier à la mort officielle

L'Affaire Louis XVII — Les Soirées du Graaal avec Trois A

Dans le premier épisode, je racontais comment le petit Louis XVII s'était retrouvé enfermé au Temple avec sa sœur après la mort de ses parents, et pourquoi il devenait l'un des otages les plus précieux d'Europe. Je reprends le fil aujourd'hui, avance un peu dans le temps, et arrive à ce qui reste la version officielle de sa mort en juin 1795. On gardera pour un prochain épisode la version officieuse, nettement plus intéressante.

Une première question : pourquoi on l'appelle Louis XVII, cet enfant qui n'a jamais régné officiellement ?

La réponse est dans une loi française très ancienne. En France, le roi ne meurt jamais. La formule consacrée, c'est « Le roi est mort, vive le roi ». Autrement dit, à la seconde où Louis XVI a la tête tranchée, le 21 janvier 1793, son fils devient automatiquement Louis XVII. Techniquement. Juridiquement, sans même qu'on lui demande son avis. Au Temple, la cérémonie a lieu, toute modeste, au fond d'une chambre de prison : sa mère, sa sœur et sa tante s'inclinent devant cet enfant de huit ans, qui vient d'apprendre qu'il est roi parce qu'on a tué son père.

Les républicains, eux, refusent la formule. Ils disent : dès l'instant où Louis XVI est mort, il n'y a plus de France royale, la monarchie est abolie, donc il n'y a pas plus de Louis XVII que de beurre en broche. C'est leur position officielle. Mais pour une immense partie de la population française, ce raisonnement ne tient pas. Les Vendéens, par exemple, se battent au nom de Louis XVII. Sur leurs drapeaux, on lit son nom. Toutes les régions rurales, la Bretagne, le Sud-Ouest, une grande partie du pays, considèrent que cet enfant est le roi légitime. Et les puissances étrangères, elles, considèrent que Louis XVII est le roi de France. C'est ça qui va compter.

Reste à comprendre pourquoi les cours européennes s'en mêlent. Pour l'Espagne, la raison saute aux yeux : il y a un cousinage direct. C'est Louis XIV qui a mis un Bourbon sur le trône d'Espagne, au début du XVIIIᵉ siècle, et depuis cette date-là, le roi d'Espagne est un cousin du roi de France. Il considère les enfants de Louis XVI comme sa propre famille. Pour lui, savoir que ces enfants sont enfermés dans une prison parisienne, ce n'est pas une affaire diplomatique. C'est une affaire personnelle.

Pour la Prusse, pour l'Angleterre, pour l'Autriche, la logique est différente. Ce qui les mobilise, c'est la peur de la contagion. Cette idée qu'une révolution puisse faire tomber un roi et lui trancher la tête, c'est absolument horripilant pour toutes les monarchies européennes. Ça veut dire, en un mot, que le peuple peut se réveiller n'importe où, abattre le roi en place, et le décapiter. C'est un précédent effrayant.

Les Anglais l'avaient déjà fait avec Charles Ier, plus d'un siècle plus tôt, sous Cromwell. Mais la monarchie s'était rétablie assez vite, et l'Europe s'était rassurée en se disant que c'était une exception britannique. En France, non seulement le roi et sa femme ont été décapités — c'était déjà plus que Charles Ier — mais en plus les enfants sont en prison. Toute la famille royale a été traitée comme une famille d'ennemis d'État. Pour les monarchies européennes, c'est un scandale sans nom. Elles se disent que si la Révolution française réussit à durer, l'idée va traverser les frontières.

Cette Révolution ne s'effondre pas sur elle-même. Elle dure, elle s'installe, elle gagne des batailles militaires incroyables contre des armées professionnelles suréquipées. Il va falloir négocier avec. Et elle détient le petit Louis XVII, qui pour les cours étrangères reste le roi légitime.

Pour l'Espagne, c'est particulièrement obsessionnel. On a des rapports de l'ambassadeur d'Espagne à Paris, où il écrit noir sur blanc à ses interlocuteurs français : vous n'avez pas idée de ce que nous sommes prêts à faire pour récupérer ce petit. Ils sont prêts à tout. Ils vont dépenser des fortunes pour corrompre des gens à Paris, faire passer des messages, organiser des tentatives d'évasion. Aucune ne va aboutir, mais elles sont nombreuses, et elles ne s'arrêtent jamais.

Revenons à l'enfant, dans le Temple. On l'avait laissé, à la fin du premier épisode, en 1794, un an après la mort de son père, aux mains d'un savetier appelé Simon. La dernière fois qu'on a des rapports directs, l'enfant est en bonne santé. Simon lui achète des jouets. Manifestement, un lien s'est créé entre le couple et le petit.

Et puis, en janvier 1794, Simon quitte son poste. Ce départ, c'est déjà une première énigme dans une affaire qui va en contenir énormément. Ce Simon, l'histoire l'a un peu caricaturé en cordonnier ivrogne et brutal, mais en réalité, c'était un homme placé à ce poste par Robespierre en personne. On l'appelait l'âme damnée de Robespierre. Son poste était très bien payé. Il touchait un salaire tout à fait considérable pour l'époque. Alors pourquoi diable quitte-t-il un tel job pour aller occuper un poste subalterne ? On ne le sait pas.

Ou plutôt, on a des hypothèses. Certains chercheurs soutiennent que Simon ne quitte pas simplement son poste — il emmène l'enfant avec lui. Le scénario serait le suivant : sur ordre direct de Robespierre, une exfiltration serait organisée à ce moment précis, en profitant de la période de transition entre deux équipes de gardiens. L'enfant sortirait caché dans du linge, ou dans un panier, ou dans une malle, et disparaîtrait dans la nature. On entre pleinement dans l'affaire officieuse, sur laquelle on reviendra en détail. Pour l'instant, tenons-nous en aux faits : Simon part, un autre gardien prend sa place, et à partir de là, l'enfant n'est plus vu par presque personne.

Il y a bien des rapports médicaux jusqu'en janvier 1794. Il y a des rapports de lingerie — on sait quel linge est utilisé, à quelle fréquence. Mais l'enfant lui-même, plus personne ne le voit. Il est séparé de sa sœur. Les gardes sont partout, les fenêtres restent closes. Il possède une petite cour, mais on ne sait pas s'il y va. Il ne parle à personne. C'est le début du silence.

Pendant que ce silence s'installe, la Terreur bat son plein. Robespierre, qui pendant un temps représente pour les puissances étrangères le seul interlocuteur possible du côté français, s'isole progressivement. Il fait décapiter Hébert, l'un des révolutionnaires les plus violents, qu'on soupçonne justement de vouloir mettre la main sur le petit. Il fait décapiter Danton. Autour de lui, ses anciens amis tombent les uns après les autres.

Un document, découvert bien plus tard, mérite qu'on s'y arrête : le rapport d'un réseau d'espionnage international qui opérait à Paris, mêlant Anglais, Espagnols, Prussiens, et un certain nombre de révolutionnaires français qui étaient en réalité des agents doubles, voire triples. Beaucoup d'argent circulait. Ce réseau, dans un de ses rapports, mentionne quelque chose de très curieux : il serait de notoriété publique, en mai 1794, que le Comité de salut public, sur proposition de Robespierre, aurait accepté que Louis XVII sorte de la prison du Temple pour aller à Meudon, et qu'il en revienne ensuite. Meudon, le château où son frère aîné était mort cinq ans plus tôt.

Le document pose plusieurs questions. Premièrement, il faut que ce soit Robespierre en personne qui ait passé l'ordre. Pour faire sortir cet enfant, ne serait-ce que pour quelques heures, il faut l'accord d'une bonne dizaine d'administrateurs, de commissaires, de gardiens. Personne d'autre que Robespierre n'a le pouvoir d'obtenir un tel alignement.

Deuxièmement, pourquoi Robespierre ferait-il ça ? Officiellement, l'idée serait la suivante : la menace d'un enlèvement, d'une évasion, ou d'une prise du Temple par les puissances étrangères est constante. Alors on organise un test de sécurité. On sort l'enfant, on l'emmène jusqu'à Meudon, on le fait revenir. On vérifie que le dispositif fonctionne, au cas où il faudrait le faire pour de vrai. C'est la version que la Révolution française présenterait si l'affaire venait à s'ébruiter.

Il y a une autre lecture. Robespierre est un homme extraordinairement intelligent. Il sait, en 1794, que la Terreur ne peut pas durer. Il sait que sa propre position devient précaire. Il sait aussi que celui qui détient physiquement Louis XVII détient une carte politique majeure. On peut imaginer que ce test de sécurité serve à autre chose : à vérifier qu'on peut sortir l'enfant sans que ça se voie. Et ensuite, à profiter d'une occasion pour le faire disparaître pour de bon. On sait qu'il sort du Temple, on ne sait absolument pas s'il y rentre.

Officiellement, le petit revient. Il retrouve sa prison, comme avant, sous une garde renforcée. C'est la version que la Révolution maintient. Gardons cette hypothèse d'exfiltration en réserve, on y reviendra.

Fin juillet 1794, une gronde monte à l'Assemblée contre Robespierre. La classe politique commence sérieusement à avoir peur d'être la prochaine à passer sous la guillotine. L'accusateur public, Fouquier-Tinville, fait condamner à mort sans avocat, sans procès véritable. Tout le monde peut dénoncer tout le monde. Le complot se monte autour de Tallien, de Fouché et de quelques autres, qui ont peur pour leur tête. Le 9 thermidor, Robespierre est décrété d'arrestation. Dans la nuit, c'est Barras qui commande les troupes de la Convention. Ça se joue à peu de chose près, parce que Robespierre a encore beaucoup de soutiens. À l'Hôtel de Ville, un jeune officier lui tire dessus alors qu'il essaie de se défendre. Le coup lui décroche la mâchoire.

Notons pour la petite histoire que cet officier s'appelait Merda. Il se fera appeler Méda par la suite, on le comprend. Un sacré nom, quand même. Bref, l'officier Merda tire sur Robespierre, lui décroche cette mâchoire qui a prononcé tant de discours révolutionnaires, et on est obligé de lui bander la tête avec un fichu pour qu'elle tienne. Il est guillotiné le lendemain, en fin de journée, sans procès véritable, sur une simple constatation d'identité. Barras veut s'en débarrasser vite.

Robespierre mort, Barras devient l'homme fort. Il s'entoure de trois ou quatre personnes, dont un certain Sieyès, et il reprend en main le Comité de salut public. La Terreur s'arrête. Un cri de soulagement immense parcourt le pays.

Louis XVII, même dans cette France essoufflée, reste la pièce maîtresse. Parce que Barras, dès qu'il est sûr que Robespierre est tombé, ne va pas se coucher. Il ne va pas boire un café. Il ne va pas faire un discours à l'Hôtel de Ville. La première chose qu'il fait au petit matin, avant tout le reste, c'est d'aller voir l'enfant royal au Temple.

Barras a compris ce que Robespierre représentait pour cet enfant, ce qu'il gardait pour lui-même. Il a compris que celui qui détient le petit détient l'avenir. Il va vérifier son bien.

Il se fait ouvrir la prison, les portes, les fenêtres. Et il est ahuri. Il découvre un enfant dans un état catastrophique. Très malade, malingre, avec les genoux gonflés, ne parlant pratiquement plus, dans un endroit insalubre, sans air, sans lumière — les fenêtres étaient restées fermées pendant des mois. À peine nourri. Barras est ahuri parce que ce qu'il voit ne colle pas du tout avec les rapports officiels qu'il a lus jusqu'à présent.

Et là on touche à quelque chose d'absurde qui traverse toute cette affaire, et qui pour moi est la clé du sentiment qu'on en garde. C'est le contraste grotesque entre l'appareil de garde et l'état de l'enfant. Vous avez une prison énorme. Vous avez des dizaines de soldats en rotation, des commissaires en costume, des cuisinières, des lingères, des femmes de ménage, des médecins qui passent quand on les appelle. Toute cette petite armée est payée, nourrie, logée. En bas, dans les cuisines, on se tape des gigots de mouton, du vin en barrique, des choses tout à fait convenables. Et pendant ce temps, à l'étage, un enfant de neuf ans mange du gruau tiède, dort dans un lit qu'on ne fait plus, dans une chambre qu'on n'aère pas, avec des draps qu'on ne change plus. La question saute aux yeux : à quoi servent ces gens ? Officiellement, à s'occuper de l'enfant. Dans les faits, on dirait que leur mission consiste précisément à s'assurer qu'il ne mange pas, qu'il ne respire pas, qu'il ne parle pas, et qu'il dépérisse en silence.

C'est trop absurde pour être un simple hasard administratif. Barras le voit tout de suite. Il exige que les fenêtres soient ouvertes, qu'on aère, qu'on change les draps, qu'on apporte à manger correctement. Il ne dit rien de son état d'esprit dans ses mémoires. Ou plutôt il le dit à demi-mot, très indirectement. On peut deviner qu'il a compris qu'il s'est fait rouler. Que le Robespierre qu'il vient de faire décapiter lui a peut-être laissé une prison bien gardée, une salle bien surveillée, mais pas l'enfant qui allait avec.

Une commission parlementaire, dirigée par le député Harmand de la Meuse, confirme les observations de Barras. L'enfant est incapable de répondre aux questions. Quand on lui demande de lever le bras, il lève le bras, mais rien de plus. Quand on lui demande s'il a mal, il ne répond pas. Il n'est pas sourd, il a l'air de comprendre, mais il ne parle plus. Il est complètement handicapé.

En clair, cet enfant, en tant qu'otage politique, est fichu. Il n'est plus présentable. Il n'est plus vendable. Vous ne pouvez pas dire à un ambassadeur espagnol : voilà votre roi, le voici, prenez-le. Ce serait pire que de refuser de le rendre. Ce serait avouer que la Révolution française a laissé pourrir sur pied, en trois ans, un enfant en bonne santé.

Il y a là quelque chose qui ne colle pas, et c'est pour moi l'un des arguments les plus forts du dossier. On peut dessiner deux courbes. La première, c'est la valeur de l'enfant. Elle monte à la mort de son frère aîné, à la mort de son père, puis sous Robespierre, quand il devient la garantie d'une sortie de crise. Après Thermidor, elle monte encore : à l'intérieur, une partie de la Convention sait que son avenir politique passe par cet enfant, et à l'extérieur, il est l'otage le plus cher d'Europe. Elle atteint son sommet entre l'hiver 1794 et le printemps 1795, au moment précis des négociations de Bâle. La seconde courbe, c'est sa santé. Selon la version officielle, elle s'effondre exactement pendant que la première atteint son sommet. Or on ne négocie pas un enfant mourant. Personne ne va proposer à l'Espagne, ou à la Prusse, un grabataire qui mourra quelques semaines après son arrivée. Ce serait un camouflet diplomatique. Soit l'enfant était en bonne santé et gardait toute sa valeur, soit on n'avait plus à en parler. Les deux courbes ne peuvent pas se croiser comme on nous le raconte.

Reste que la France révolutionnaire, en 1795, a un problème plus grand encore que Louis XVII : elle est épuisée. Elle est en guerre sur tous les fronts. Elle est en guerre avec la Prusse à l'est, avec l'Espagne au sud, avec l'Angleterre partout où il y a la mer, et avec l'Autriche. Elle a gagné des batailles brillantes, mais elle n'en peut plus. Les caisses sont vides. La machine intérieure est cassée par la Terreur. Il faut faire la paix.

Les négociations s'ouvrent en Suisse, à Bâle, terrain neutre. Le premier à venir signer, c'est le roi de Prusse. Pour une raison très simple : il est loin de son pays, il a été payé par les Anglais pour se battre en France, mais il vient d'apprendre que la Pologne est en pleine décomposition et que la Russie s'apprête à en prendre un gros morceau. Il préfère lâcher l'affaire française et rentrer chez lui pour partager le gâteau polonais. Les Anglais, qui l'ont payé pour l'année entière, se retrouvent joués. Champions du monde de l'espionnage, les Anglais, mais là, ils n'ont rien vu venir. La Prusse signe le traité de Bâle au printemps 1795 et tient sa parole : elle ne fera plus la guerre à la France pendant près de dix ans. C'est Napoléon qui rouvrira les hostilités bien plus tard. Officiellement, la Prusse ne mentionne jamais Louis XVII dans ses négociations. La famille royale de Prusse n'a aucun lien de sang avec les Bourbons français. On verra plus loin que ce silence officiel peut cacher autre chose.

L'Angleterre, elle, se retrouve sans mercenaires terrestres. Sa marine domine les mers, mais elle n'a pas les troupes pour envahir la France par terre. Elle sort à peine de la guerre d'indépendance des États-Unis. Elle est frustrée, mais elle ne peut pas ouvrir un nouveau front terrestre. Elle reste hostile, mais elle ne signe rien.

Reste l'Espagne. Et l'Espagne a des exigences complètement délirantes. Au début de la guerre, quand elle gagnait, elle avait posé ses conditions : elle exigeait qu'un royaume soit créé dans le sud de la France pour y installer Louis XVII, elle exigeait que le catholicisme soit rétabli comme religion d'État, elle exigeait toutes sortes de choses parfaitement inacceptables pour la Révolution française. Les Français lui répondaient : nous ne nous mêlons pas de votre politique intérieure, ne vous mêlez pas de la nôtre. Et les Espagnols répondaient : très bien, mais donnez-nous les enfants. On veut les enfants, coûte que coûte.

En 1795, l'Espagne a perdu la guerre. Elle avait bien commencé, elle avait pris une partie du Roussillon, mais les armées républicaines s'étaient reprises, avaient gagné, et étaient entrées dans le nord de l'Espagne. L'Espagne n'est plus en position d'exiger. Mais son roi tient toujours autant à ces enfants qui sont ses cousins. C'est presque devenu personnel. Le négociateur espagnol à Bâle, Domingo de Iriarte — un nom basque —, va jusqu'à dire que son peuple serait prêt à donner la moitié de sa population pour cet enfant. On ne peut pas faire plus espagnol.

Pour Barras, la situation est claire. L'enfant qui est au Temple, dans l'état où il est, ne peut pas être rendu. Ce serait un désastre diplomatique. Si les Espagnols voyaient ce que Louis XVII est devenu, ils ne signeraient jamais la paix. Ils entreraient dans une colère plus grande encore, et ils auraient raison. Comment expliquer qu'en un an, un enfant en bonne santé soit devenu ce petit être méconnaissable, à moitié muet, à moitié infirme ?

Il faut regarder de près comment la France traite cette demande espagnole, parce que les documents existent. En novembre 1794, le favori du roi d'Espagne, Godoy, envoie un ultimatum : l'Espagne reconnaîtra la République, mais la France lui remettra les enfants de Louis XVI, et Louis XVII régnera souverainement sur les provinces limitrophes. Le représentant en mission le juge « déplacé et insolent ». Le Comité de salut public le dit « infâme ».

Le 22 janvier 1795, Cambacérès présente à la Convention un rapport sur les enfants de Louis XVI. Sa conclusion : « Il y a peu de danger à tenir en captivité les individus de la famille Capet ; il y en a beaucoup à les expulser. L'expulsion des tyrans a presque toujours préparé leur rétablissement, et si Rome eût retenu les Tarquins, elle n'aurait pas eu à les combattre. » Cambacérès est un personnage curieux. Il a tenté de sauver Louis XVI. Il fera tout pour sauver le duc d'Enghien, sous Napoléon. On l'appellera le réparateur de toutes les fautes. Jamais deux sans trois ?

En mai 1795, le Comité envoie ses instructions à Barthélemy, son négociateur à Bâle. Refuser la remise des enfants. Mais si l'Espagne en fait une condition absolue, promettre qu'à la paix générale, tous les Bourbons lui seront remis. Dans la même lettre, Barthélemy doit réclamer la Louisiane, et une certaine quantité de chevaux andalous et de moutons mérinos. Le sort du roi de France et les moutons mérinos figurent dans la même lettre.

Pendant tout ce temps, les chancelleries d'Europe traitent l'enfant comme vivant et bien vivant. En septembre 1794, la tsarine Catherine II écrit : « Il est temps que toutes les puissances reconnaissent, comme moi, Louis XVII pour roi. » On ne demande pas à l'Europe de reconnaître un mourant.

Et là, comme par hasard, l'enfant meurt. C'est en début juin 1795, un mois avant la signature du traité de paix avec l'Espagne. On note d'ailleurs qu'il y a des flottements sur la date exacte : l'Assemblée parle du 9 juin, d'autres documents disent le 6 juin, le 8 juin. Trois dates différentes pour la mort d'un roi de France : c'est déjà une anomalie.

Le 9 juin, le Comité écrit à Barthélemy. Tout est dans le post-scriptum : « On a annoncé ce matin à la Convention la mort de Capet, qui a été reçue avec indifférence, et la prise de Luxembourg, qui a été entendue avec les plus vifs transports. Capet était malade depuis longtemps. » Malade depuis longtemps. Ce même Comité, depuis des mois, négociait l'enfant comme une pièce de grande valeur. Dans les papiers de Barthélemy, ce qui frappe, c'est la soudaineté : l'enfant est très malade, puis il est mort, presque dans la même nouvelle.

Une autopsie est diligentée dans l'urgence. Quatre médecins sont désignés. On a leurs noms, on a leurs signatures. Deux témoins doivent identifier le corps. Là aussi, premier problème : aucun des quatre médecins n'a connu Louis XVII de son vivant. Peut-être un l'avait entrevu, très jeune, mais dans l'état de déformation où se trouve le corps, aucun n'est en mesure d'affirmer que c'est bien le fils de Louis XVI. Quant aux deux témoins censés confirmer l'identité, ce sont, en gros, deux personnes prises dans la rue à côté. La loi exige deux témoins pour identifier un mort. La Révolution respecte la loi à la lettre. L'esprit de la loi, lui, est ailleurs.

L'enfant est enterré de nuit, dans un cercueil simple, dans la fosse commune. Sans cortège. Sans annonce publique préalable. On ne sait pas exactement où. La nouvelle est répandue dans les journaux, mais elle ne fait pas grand bruit — personne n'entendait parler de cet enfant depuis des mois. On l'avait oublié.

Pendant ce temps, très discrètement, très rapidement, l'Espagne signe le traité de Bâle, en juillet 1795. Un mois après la mort de Louis XVII. L'Espagne accepte enfin la version française : le petit est mort, la question ne se pose plus. On signe la paix.

Voilà pour la version officielle. Louis XVII est mort le 8 ou le 9 juin 1795, dans la prison du Temple, de maladie. Fin de l'histoire. C'est ce que les livres racontent depuis deux cents ans.

La version officieuse, celle qui pose beaucoup plus de questions, celle qui explique pourquoi cette affaire est toujours d'actualité aujourd'hui, on la garde pour le prochain épisode.