À la fin de l'épisode précédent, Louis XVII est officiellement mort au Temple, en juin 1795, dans des conditions douteuses. Autopsie faite par des médecins qui ne l'avaient jamais soigné, deux témoins qui ne l'avaient jamais vu vivant, enterrement de nuit dans la fosse commune. Ce qui se raconte, ce qui se murmure, ce qui se publie dans les décennies qui suivent, c'est ce que je voudrais reprendre aujourd'hui.
Dès 1800, un roman est publié. Il s'appelle Le Cimetière de la Madeleine, il est de Regnault-Warin. C'est une fiction qui raconte l'exfiltration de Louis XVII. Un roman populaire, à grand succès. C'est de la fiction pure, tout est inventé. Mais ce roman va peser lourd dans la suite de l'affaire : plusieurs faux prétendants s'en inspireront directement pour construire leur récit. On en reparlera au prochain épisode.
Pendant ce temps, Napoléon monte. Général principal de la Révolution, Premier consul, puis empereur. Autour de lui, une femme qu'il aime éperdument : Joséphine de Beauharnais, la future impératrice Joséphine.
Un détail qui n'est pas anodin. Comment Napoléon a-t-il rencontré Joséphine ? À travers Barras. C'est Barras qui la présente à Napoléon. Joséphine est une obligée de Barras — c'est lui qui l'a introduite à Paris, c'est lui qui l'a soutenue, c'est lui qui organise la rencontre. À travers Joséphine, Barras garde une forme de contrôle sur Napoléon, au moins au début.
Or Joséphine est légitimiste. Curieux détail : la future femme du futur empereur, dans le cercle le plus intime du pouvoir napoléonien, est légitimiste. Elle est même « survivantiste » — c'est le nom qu'on donne aux personnes qui croient à la survie de Louis XVII. Elle est absolument convaincue que l'enfant du Temple n'est pas mort.
Ce n'est pas une croyance sentimentale isolée. Napoléon lui-même le dit dans ses mémoires : sa femme y croyait, et lui-même a fait faire des recherches, discrètement, pour savoir ce qu'il en était. On a des traces de ces recherches. Joséphine, qui a très bien connu Barras, qui est en plein dans les affaires de l'époque, qui n'est pas idiote, croit à l'exfiltration. Il y a quelque chose à voir là.
Barras, dans ses mémoires, ne parle pas de l'affaire Louis XVII directement. Mais on rapporte de lui une phrase, adressée soit à Napoléon soit à d'autres : « qu'on ne m'embête pas trop, parce que j'aurais quelque chose à leur mettre dans les pattes ». Une menace en creux, dont personne ne connaît le contenu exact, mais dont l'usage même est significatif.
Cette menace, cette capacité à révéler quelque chose sur Louis XVII, on la retrouvera bien plus tard, sous d'autres formes. Clemenceau, au début de la Troisième République, aurait dit à peu près la même chose à propos des princes d'Orléans, alors prétendants au trône : « s'ils m'embêtent trop, j'ai quelque chose à leur mettre dans les pattes ». Comme si la menace de révéler la survie du fils de Louis XVI avait été, tout au long du XIXe siècle, une arme diplomatique connue de tous les hommes au sommet du pouvoir.
Pas de preuve écrite, non. Mais la répétition du motif, chez Barras, chez Clemenceau, à un siècle d'intervalle, dans des milieux différents, ça finit par constituer une trace.
Revenons à Marie-Thérèse, la sœur de Louis XVII. Après la mort officielle de son frère, elle est seule au Temple. Barras a un peu amélioré ses conditions. On lui adjoint une dame de compagnie — une femme qui écrira plus tard ses mémoires. Elles brodent, elles tricotent, elles parlent.
À un moment, Marie-Thérèse est échangée. Pas avec l'Espagne — l'Espagne réclame les deux enfants, mais c'est le garçon qui compte pour elle, une fille ne pèse rien dans la succession. L'échange se fait avec l'Autriche, dont l'empereur, François II, est le cousin germain de Marie-Thérèse, le neveu de Marie-Antoinette. L'initiative vient de la France. Le 30 juin 1795, le député Treilhard déclare à la tribune que la République est assez solide pour ne plus avoir besoin de détenir la fille du dernier roi, et la Convention décrète qu'elle sera échangée contre des représentants du peuple, le ministre Beurnonville et deux ambassadeurs, prisonniers en Autriche. C'est une décision unilatérale. L'Autriche prend la princesse, mais refuse d'en faire l'objet d'une négociation.
Mais avant le départ, il faut rendre la prisonnière présentable, et ce qui se passe alors mérite qu'on s'y arrête, car c'est un fait que beaucoup de livres passent sous silence. Les autorités font entrer auprès d'elle une femme de confiance, une compagne gentille et dévouée qui restera trois mois à son chevet. Et ce que tout le monde constate pendant ces trois mois est accablant : la princesse est une épave. Mutique, prostrée, les nerfs en miettes, incapable de soutenir un regard, terrifiée par le moindre bruit. Elle a, comme son petit frère avant elle, le visage de ceux qu'on a détruits. Aucune cour ne peut recevoir cela. Aucun mariage ne peut en sortir. Or trois mois plus tard, on livre à l'Autriche une jeune femme présentable, capable de tenir un rôle, de soutenir des interrogatoires, de traverser une frontière sous les yeux des diplomates. Entre l'épave et la livrée, il s'est passé quelque chose. Quoi exactement, chacun en jugera — mais le contraste, lui, est un fait, et il ouvre la seconde énigme de cette affaire avant même qu'on la formule.
L'échange s'exécute en décembre 1795, et il faut le raconter au près, car chaque détail compte. Un carrosse quitte Paris. On a les témoignages sur le départ, sur l'arrêt à la frontière, sur l'arrivée à Vienne. Dernière nuit française dans une auberge close de Huningue, la forteresse du Rhin juste en face de Bâle où doit se faire l'échange : dans une chambre fermée, les femmes s'affairent autour de la future livrée, et ce qui s'y dit ne se dira jamais. Il ne reste de cette nuit qu'un papier — le passeport que dresse le fonctionnaire français pour la voyageuse — et ce papier, dont je reparlerai, est une boulette administrative de premier ordre : il dort aujourd'hui encore dans les archives.
Le 26 décembre, l'échange a lieu : la « fille de Louis XVI » est remise aux commissaires autrichiens contre les prisonniers français. Et parmi ces prisonniers rendus ce jour-là à leur patrie, il y a un homme qu'il faut présenter : Jean-Baptiste Drouet, le maître de poste de Varennes — celui qui, en 1791, avait reconnu le roi fuyard sur la route, barré la berline et précipité toute la famille dans sa captivité. Le voici, quatre ans plus tard, sur le pont de l'échange. On lui dit qui est cette femme — la fille des victimes de l'homme qu'il a dénoncée. Drouet s'approche, lui dit qu'il est heureux de la savoir libre, et la supplie de ne pas en vouloir à la France.
Elle ne lui répond pas un mot. Pas un mot, pas un éclat, pas un signe : elle le regarde comme on regarde un quidam, et elle passe. Tout le monde est surpris. Où est la colère de la prisonnière devant son dénonciateur ? Où est l'éclat de la fille des victimes face à l'homme qui a perdu sa famille ? Rien : un silence plat. Il y a deux lectures possibles de ce silence, et seulement deux. Ou une princesse brisée, qui ne veut plus rien éprouver ni rien nommer. Ou une femme qui n'a jamais vu cet homme de sa vie. Drouet, lui, garde pour lui ce qu'il vient de vivre — lui qui a dans la mémoire le visage de la vraie, vue à deux pas, dans le halage de Varennes. Que pouvait-il dire, et à qui ? Qu'un ancien révolutionnaire trouve fausse la fille de Louis XVI ? On l'eût hué, ou pire. Retenez ce silence : il ne sortira de cette scène qu'un embarras que les papiers du temps ont gardé, et nous le retrouverons bien plus loin.
Puis Vienne. La jeune femme de dix-sept ans est reçue par sa « famille » — l'empereur, ses oncles et tantes, qui veulent savoir, avant de la serrer sur leur cœur, si c'est bien elle. On l'interroge pendant des jours : les noms, les dates, les chambres, les voix de Schönbrunn et de Versailles. On l'examine jusqu'au bain — les dames de la cour la déshabillent, cherchent sur son corps les marques de son enfance. Elle répond à tout, elle subit tout. L'Autriche accepte sa fille : la politique l'exige, et tout paraît en ordre. Nous reviendrons, pièce par pièce, sur cette installation à Vienne — car cette histoire a un second étage, et il s'ouvre ici.
Car là, quelque chose de très étrange commence à se remarquer, doucement, à la cour de Vienne.
Marie-Thérèse, avant la Révolution, était une jeune fille pleine de grâce. Sa mère l'appelait « Mousseline ». Elle était intelligente, elle jouait admirablement de la musique, elle adorait les animaux. Portraits, correspondances, témoignages, tout concorde.
Or celle qui arrive à Vienne ne joue plus d'aucun instrument. Elle déteste les animaux — non pas indifférence, elle les déteste activement. Elle a du duvet, presque du poil, au menton. Elle marche, dit un courtisan qui l'a vue, « comme un soldat prussien ». Sa personnalité, son comportement, sa manière d'être en société — tout est différent.
On peut mettre ça sur le compte du traumatisme du Temple. C'est ce que la cour d'Autriche fait, poliment, pendant les premières années. Mais les incohérences s'accumulent. La liste est longue : la voix, la démarche, le rapport à la musique, le rapport aux animaux, jusqu'à des traits physiques qui semblent avoir changé.
On lui cherche un mari. Le premier auquel on pense, évidemment, c'est un archiduc, frère de l'empereur — son propre cousin germain, mariage dynastique parfait. Mais ce mariage ne se fait pas. Les Autrichiens estiment que ce n'est pas une union assez avantageuse. Chose curieuse pour la fille de Marie-Antoinette et de Louis XVI, cousine directe de l'empereur, princesse royale de France.
Elle finira par épouser un autre cousin, français celui-là — le duc d'Angoulême, fils du futur Charles X. Ce mariage sera stérile.
Et l'on se retrouve avec une seconde énigme, parallèle à celle de Louis XVII. L'énigme de la princesse royale. Le personnage qui arrive à Vienne en 1796 n'est peut-être pas celui qu'on attend. Les deux énigmes se tiennent. Si les deux enfants ont été exfiltrés du Temple et remplacés — le petit vers un autre destin, la petite par une autre personne —, alors les deux énigmes se résolvent ensemble. C'est une hypothèse. Elle mérite d'être posée, parce qu'elle rend cohérents un grand nombre de faits qui, isolés, restent bizarres. Nous y consacrerons plus loin, dans cette série, de longs épisodes — car il existe, en Allemagne, une femme qui a passé sa vie entière derrière ce mur.
Pour l'instant, avançons dans le temps. Napoléon règne, tombe à Waterloo en 1815, est exilé à Sainte-Hélène. La France va connaître une restauration monarchique — le frère de Louis XVI monte sur le trône sous le nom de Louis XVIII. Officiellement, l'affaire Louis XVII est classée depuis vingt ans. Officiellement.
Ce qui se passe dans cette France restaurée, ce que devient la dynastie des Bourbons dans les décennies qui suivent, et ce qui va faire surgir, comme une bombe à retardement, les premiers vrais prétendants à être le fils de Louis XVI — c'est ce qu'on va voir au prochain épisode.