Napoléon perd Waterloo en juin 1815. Il est exilé à Sainte-Hélène. Les puissances étrangères, qui viennent de gagner, doivent décider quel régime installer en France. Le fils de Napoléon est écarté d'office — pas question d'entretenir la dynastie napoléonienne. Il faut revenir aux Bourbons. Louis XVI avait deux frères plus jeunes, tous deux vivants en exil : le futur Louis XVIII et le futur Charles X. C'est Louis XVIII qui remonte sur le trône. Il y avait déjà été installé en 1814, à la première chute de Napoléon, et les Cent-Jours l'en avaient chassé.
Un détail utile à retenir : ce roi s'appelle Louis XVIII, pas XVII. Non pas parce qu'on saute un numéro, mais parce que la famille royale reconnaît officiellement l'existence du règne de Louis XVII. Louis XVII a régné, techniquement, du 21 janvier 1793 — mort de son père — au 8 juin 1795 — sa propre mort officielle. Il n'a jamais gouverné, jamais été sacré, jamais été reconnu par les révolutionnaires. Mais dans la numérotation dynastique, on respecte son numéro. Louis XVIII prend le XVIII.
Louis XVIII est un des rois de France les plus intelligents qu'on ait eus. Un rationaliste, un politique fin. Il ne cherche pas à effacer la Révolution. Il rédige une Charte — une sorte de constitution — qui reconnaît les acquis révolutionnaires : liberté de culte, égalité devant la loi, Déclaration des droits de l'homme. Il ne restaure pas l'Ancien Régime ; il installe un régime hybride, une monarchie constitutionnelle où le roi gouverne mais dans un cadre légal.
Il refuse la vengeance. Beaucoup d'aristocrates rentrent avec l'idée d'aller pendre les révolutionnaires, de faire arrêter tous ceux qui ont voté la mort du roi. Louis XVIII les freine. Il y a bien des violences dans le Midi en 1815, qu'on appelle la Terreur blanche, et les régicides sont bannis en 1816. Mais il n'y a pas de grande épuration. La quasi-totalité de l'administration napoléonienne reste en place. Les lois révolutionnaires ne sont pas abrogées. C'est une convalescence apaisée, plutôt qu'une revanche.
Une de ses premières décisions, dès son retour, c'est d'ouvrir une enquête. Il veut savoir ce qui est arrivé aux siens. Il fait rechercher les corps de Louis XVI et de Marie-Antoinette, qui avaient été jetés dans une fosse commune couverte de chaux. Les corps sont retrouvés, ce qu'il en reste, et transférés à Saint-Denis en janvier 1815. Sur l'emplacement de l'ancien cimetière, il fait bâtir la chapelle expiatoire, qui existe encore aujourd'hui, à Paris.
Il fait aussi enquêter sur Louis XVII. Où est enterré l'enfant ? Peut-on retrouver son corps ? Les fouilles sont faites à l'endroit indiqué par les registres de 1795. Sur le moment, on ne trouve rien. Plus tard, dans ce même cimetière, on exhumera un cercueil marqué Louis XVII. Il contient bien un squelette qui porte les traces de l'autopsie de 1795. Mais c'est celui d'un garçon d'au moins quinze ans, alors que Louis XVII en avait dix. On a donc un cercueil, et un mort, mais pas le bon.
Étrangement, Louis XVIII n'insiste pas. Il abandonne l'enquête assez rapidement. Comme s'il ne voulait pas trop savoir. Ou comme s'il savait déjà.
Un épisode le montre bien. En 1818, un faux dauphin, Mathurin Bruneau, un fils de sabotier, est jugé à Rouen. Pour le confondre, le tribunal demande au gouvernement les pièces d'état civil qui établissent la mort de Louis XVII. Le gouvernement, par la voix de son ministre de la Police, Decazes, refuse de les transmettre. Pour faire condamner un faux dauphin, le plus simple était de prouver que le vrai était mort. L'État ne le fait pas. Bruneau est condamné pour escroquerie, sans que la mort de Louis XVII soit jamais établie à l'audience.
Avec lui rentre en France sa nièce Marie-Thérèse, la fille de Louis XVI. Ou du moins, celle qu'on appelle Marie-Thérèse — la question de son identité, on l'a évoquée au dernier épisode. Elle a quitté Vienne en 1799 pour épouser son cousin le duc d'Angoulême, le fils aîné de Charles X, à Mitau, en Courlande, où Louis XVIII tenait sa petite cour d'exil. Depuis, elle a suivi l'exil de son oncle jusqu'en Angleterre. Le couple est stérile. Elle jouera un rôle décoratif à la cour de Louis XVIII : la fille de Louis XVI, la martyre vivante de la Révolution. Toujours à la droite du roi dans les réceptions, toujours présente aux cérémonies. Elle n'a pas d'enfant. Elle n'a pas d'avenir dynastique.
Regardez la situation dynastique à ce moment-là. Louis XVIII : pas d'enfant, stérile. Marie-Thérèse et le duc d'Angoulême : stériles. Charles X, le second frère de Louis XVI, a deux fils. L'aîné est ce fameux duc d'Angoulême, stérile. Le cadet est le duc de Berry. Le duc de Berry est le dernier espoir de la dynastie des Bourbons de France. Tout repose sur lui.
Le duc de Berry est un personnage populaire, chevaleresque, romantique, très noble d'allure. On lui fait quitter une première femme anglaise, dont le mariage n'est pas reconnu, et dont il a eu deux filles — donc on sait au moins qu'il n'est pas stérile. On lui donne pour épouse une princesse italienne, Marie-Caroline des Deux-Siciles, une Bourbon d'Italie, une jeune femme au tempérament de feu.
Toute la France, toute l'Europe monarchique, la cour de Rome comprise, retient son souffle. Aura-t-il un fils ? Il faut un fils. Sans fils, la branche des Bourbons français s'éteint. Et si les Bourbons s'éteignent, ce sont les Orléans qui prennent la relève. Or les Orléans, c'est la branche cadette, dirigée par Louis-Philippe, fils du fameux Philippe Égalité qui a voté la mort de Louis XVI en 1793 — le procès s'est joué à une voix près, la majorité absolue de 361 voix sur 721 votants exactement, et Philippe Égalité fut l'une de ces 361 voix. Un cousin régicide, donc, à la tête de la branche cadette. Inacceptable pour l'immense majorité des monarchistes.
Février 1820. Le duc de Berry sort du théâtre. Un ouvrier sellier bonapartiste, un certain Louvel, qui veut éteindre la race des Bourbons, le poignarde. La blessure est mortelle mais lente. Le duc met plusieurs heures à mourir.
Il faut noter la scène, parce qu'elle dit quelque chose de l'homme. Autour de lui, on veut lyncher l'assassin. Le duc, agonisant, demande qu'on l'épargne. Il pardonne à son propre meurtrier. Il supplie qu'on ne le touche pas.
Sa mort est vécue comme une catastrophe nationale. La dynastie des Bourbons est finie. Officiellement.
Mais patatrac — et je dis « patatrac » parce que dans les archives que j'ai consultées au Vatican, on sent vraiment l'incrédulité générale — la duchesse de Berry annonce qu'elle est enceinte.
Elle l'a découvert quinze jours après l'assassinat. Les techniques médicales de l'époque étant ce qu'elles sont — pas d'échographie, pas de test hormonal — il faut attendre plusieurs mois pour être sûr que l'enfant est viable, et encore quelques mois de plus pour savoir si c'est un garçon ou une fille.
Le suspense est total. La France entière retient son souffle. Le pape à Rome bénit la France, écrit des lettres rassurantes à la cour : la France a rétabli le catholicisme, la France est bénie, un fils viendra. La cour de Rome mise tout sur ce ventre.
Sept mois et demi d'attente. En septembre 1820, l'accouchement. C'est un garçon. Il est viable. Il est baptisé duc de Bordeaux. On lui donnera bientôt le titre de comte de Chambord — le château de Chambord lui sera offert par une souscription nationale, ce qui donne une idée de l'enthousiasme. Cent vingt coups de canon tirés. Toutes les cloches des églises de France sonnent. On l'appelle l'enfant du miracle.
Et l'enfant du miracle, immédiatement, balaie toute l'affaire Louis XVII. On oublie le petit Louis XVII, mort il y a vingt-cinq ans, dont on n'avait jamais retrouvé le corps. On a un nouveau petit royal, vivant, viable, promis à un grand destin. Toute l'énergie émotionnelle de la France royaliste se reporte sur lui.
Louis XVIII meurt en 1824. Sans enfant. C'est son frère cadet, Charles X, qui monte sur le trône. Charles X est bien plus réactionnaire que Louis XVIII. Il veut vraiment restaurer l'Ancien Régime, revenir sur les acquis révolutionnaires, redonner du pouvoir à l'aristocratie et au clergé. Il joue un jeu dangereux.
Il règne six ans. Six ans de tensions croissantes. Et en juillet 1830, Paris se soulève. Trois jours de combats dans les rues, qu'on appellera les Trois Glorieuses. Les troupes royales tirent, il y a des centaines de morts, mais elles ne tiennent pas Paris. Charles X se retrouve face au même choix que son frère Louis XVI : s'accrocher, ou céder.
Ce qu'on raconte — je le donne pour ce que ça vaut —, c'est qu'à ce moment-là il fait consulter, par son aide de camp Sosthène de La Rochefoucauld, un paysan de la Beauce, Thomas Martin de Gallardon. Un visionnaire. En 1816, Martin avait été reçu par Louis XVIII et lui avait révélé un secret que le roi était seul à connaître : un jour de chasse à Rambouillet, bien avant la Révolution, Louis XVIII avait pensé tuer son frère Louis XVI. Le roi en était sorti bouleversé. Martin croyait à la survie de Louis XVII. On le retrouvera plus tard. En 1830, son conseil à Charles X aurait été simple : ne pas résister, partir au plus vite.
Charles X ne résiste pas. Il abdique.
Il abdique en faveur de son petit-fils, l'enfant du miracle, alors âgé de neuf ans.
C'est là que va intervenir Louis-Philippe d'Orléans. Louis-Philippe joue un jeu très habile. Il rassure la duchesse de Berry, la mère du petit prétendant : n'ayez crainte, je vais défendre les droits de votre fils devant l'Assemblée. Je m'occupe de tout.
En réalité, il capte l'abdication à son profit. À l'Assemblée, il ne défend pas les droits du petit. Il se présente lui-même. Lafayette — le héros de la Révolution américaine, l'homme le plus populaire de France — s'en mêle, les orléanistes s'organisent, et Louis-Philippe finit par recevoir la couronne — non pas comme roi de France, mais comme « roi des Français ».
La nuance est capitale. Un roi de France tient sa légitimité de Dieu et de la lignée. Un roi des Français tient sa légitimité du peuple. C'est un roi élu, en quelque sorte, ou du moins un roi accepté par une assemblée. Les cours d'Europe, celles du Nord notamment, vont le mépriser pour ça toute sa vie. Un parvenu, un usurpateur, un arriviste. C'est comme ça qu'on parle de lui à Berlin ou à La Haye.
Pendant ce temps, le petit comte de Chambord, l'enfant du miracle, part en exil avec son grand-père Charles X. Il a neuf ans. Il ne reverra jamais la France.
Il vivra en exil sous Louis-Philippe. Il vivra en exil sous la Deuxième République. Il vivra en exil sous l'Empire de Napoléon III. Cinquante ans d'exil pour l'enfant qu'on attendait tant.
Il aura une chance, une seule, de revenir. En 1870, à la chute de Napoléon III. L'Assemblée qui suit est à majorité monarchiste. On lui propose la couronne. Il pose une condition qui va tout faire capoter. Mais ça, c'est pour un autre épisode.
Un dernier fait à noter pour l'affaire Louis XVII : Chambord épouse Marie-Thérèse-Béatrix de Modène, une princesse italienne. Le couple est stérile. Aucun enfant. Chambord meurt en 1883, sans descendance.
L'enfant du miracle, sur lequel on avait mis tant d'espoir en 1820, meurt sans enfant à son tour. La dynastie légitime des Bourbons français est éteinte. Le pari du miracle était un pétard mouillé. Aucun descendant direct de Louis XV en France pour reprendre le trône.
C'est dans ce vide dynastique — Bourbons éteints, Orléans usurpateurs pour les uns, régicides par leur père pour les autres — que va prospérer, pendant tout le XIXe siècle, l'affaire des faux prétendants. Une centaine d'hommes, en France, vont prétendre être Louis XVII. On en verra deux au prochain épisode. Le baron de Richemont. Et surtout, Karl Wilhelm Naundorff.