Épisode 5 sur 26

Les prétendants sous Louis-Philippe

L'Affaire Louis XVII — Les Soirées du Graaal avec Trois A

Reprenons le fil. Louis XVII est officiellement mort en 1795. La dynastie des Bourbons de France s'est éteinte progressivement : Louis XVIII sans enfant, le duc de Berry assassiné mais l'enfant du miracle né sept mois et demi plus tard, Charles X abdiquant en 1830. Le petit comte de Chambord part en exil avec son grand-père. Louis-Philippe d'Orléans capte la couronne et devient roi des Français.

On est en 1830. La branche cadette a pris le pouvoir. Pour les royalistes traditionnels — les légitimistes — c'est un vol. Un coup d'État déguisé en révolution.

Et c'est précisément dans ce contexte-là que tout un peuple de faux prétendants va apparaître. Des hommes qui, tout d'un coup, se déclarent être Louis XVII.

Un point de logique d'abord. Si Louis XVII était vivant en 1830, il aurait quarante-cinq ans. Il est né en 1785. Ce sont donc des hommes de quarante-cinq ans qui vont apparaître soudainement, avec un récit d'exfiltration, des souvenirs d'enfance à la cour, et une revendication au trône.

Pourquoi ce peuple de prétendants se manifeste-t-il maintenant, et pas plus tôt ? Sous Louis XVIII et Charles X, un roi légitime des Bourbons occupait le trône. Un prétendant Louis XVII aurait été vu comme un imposteur menaçant la maison régnante. Peu de terrain pour prospérer.

Mais sous Louis-Philippe, la donne change complètement. Louis-Philippe est vu, par les royalistes traditionnels, comme un usurpateur. Il a court-circuité la ligne de succession légitime. Dès lors, un prétendant Louis XVII n'est plus une menace pour un roi légitime — c'est au contraire un moyen de délégitimer l'Orléans. « Tu n'as rien à faire là. Le vrai roi, le fils de Louis XVI, est vivant. C'est lui, le roi légitime. » Voilà l'argument.

D'où l'apparition de ces prétendants. Un auteur en a recensé jusqu'à une centaine au cours du dix-neuvième siècle. On voit que le sujet était porteur. Il y en a un célèbre en Amérique du Nord, né de parents indiens. Un autre en Argentine, un autre aux Seychelles. Et bien sûr, le plus grand nombre en France. Ils sont tous intéressants, ils ont tous quelque chose de particulier qui les rattache à l'énigme, et les livres sur Louis XVII racontent leur histoire en détail. Pas besoin de la reprendre ici. On les appelle les faux dauphins.

Karl Wilhelm Naundorff figure bien sûr dans la liste. Avec, comme lot de consolation, le titre de principal faux dauphin : le plus habile, celui qui a eu le plus long succès, et surtout celui qui a laissé une descendance pour continuer à promouvoir son imposture. C'est d'ailleurs très rare dans l'histoire, un imposteur aussi convaincant. Un homme qui élève ses enfants dans son imposture jusqu'à sa mort, des enfants qui continuent à y croire, qui prennent des avocats qui y croient aussi, et cela jusqu'à aujourd'hui. Naundorff est le seul à avoir eu ce suivi, de son vivant et après sa mort.

Alors faisons un peu de calcul. Il y a eu cent faux dauphins. L'analyse génétique du prétendu cœur de Louis XVII a jeté Naundorff définitivement dans la boîte des faux dauphins. Jusque-là, il se tenait sur le bord de la boîte, en regardant les autres avec le dédain de celui qui sait qui il est.

Changeons d'hypothèse. Naundorff était Louis XVII. Les chiffres changent aussitôt : quatre-vingt-dix-neuf faux dauphins, et un vrai. Au passage, un vrai dauphin, il ne l'est plus depuis longtemps. Le 21 janvier 1793, vers dix heures et demie, quand la tête de son père tombe sur l'échafaud, il cesse d'être dauphin, ni vrai ni faux. Il devient roi de France. Au Temple, sa mère, sa tante et sa sœur lui rendent hommage dans l'intimité de la prison. Et il mourra roi.

Mettons donc Naundorff sur la ligne de départ, face à ses quatre-vingt-dix-neuf concurrents. En réalité, on peut réduire ce nombre à une seule paire, en retenant un seul des quatre-vingt-dix-neuf, qui avait franchement tout d'un Louis XVII, lui aussi. Il s'agit du baron de Richemont. La symétrie avec Naundorff est frappante sur beaucoup de points. À eux deux, ils forment la paire : vrai dauphin, faux dauphin. Il ne pouvait évidemment pas y avoir deux vrais dauphins. Deux faux, oui, et c'est ce que l'histoire officielle a retenu, mais au prix de contradictions insoutenables, qu'on verra au fil de la série.

Si l'on résume, il est bien plus plausible que Louis XVII ait survécu, qu'il ait été caché, et qu'à un moment il se soit révélé. Dans ce cas, l'un de ceux qui disent être Louis XVII dit vrai. On est comme devant un jeu de société, avec cent cartes marquées « dauphin », dont deux seulement sont plausibles. Dans la seconde partie du jeu, il faut départager ces deux-là. L'un est vrai. L'autre n'est pas seulement faux, c'est un imposteur. Et c'est là que l'affaire se complique, à cause de ce mot d'imposteur. Car Naundorff et Richemont ont soutenu mordicus, sans faillir un seul jour, qu'ils étaient Louis XVII.

Regardez la symétrie. Pour ceux qui aiment les symboles, et j'en suis, ils meurent tous les deux un 10 août, le jour de la chute de la monarchie en 1792, le jour où leur père et leur mère, Louis XVI et Marie-Antoinette, ont été emprisonnés comme de vulgaires prisonniers, avec leurs enfants. Enfin, avec l'un des deux, puisque l'autre raconte forcément des salades. Tous les deux ont des gens qui croient en eux et qui les suivent, des aristocrates qui les reconnaissent. Tous les deux n'ont pas d'identité de départ claire, pas d'acte de naissance, ce qui est bien le minimum pour quelqu'un qui dit être un autre que celui que son nom suggère. Tous les deux ont des protections, et tous les deux font un peu de prison quand même. Naundorff est protégé en Prusse, Richemont en France : arrêté sous Louis-Philippe, condamné en 1834 à douze ans de prison, il s'évade, et on ne le rattrape pas. Tous les deux meurent et sont enterrés sous le nom de Louis XVII, né à Versailles. Naundorff le 10 août 1845 à Delft, Richemont le 10 août 1853 à Gleizé, près de Lyon.

Et tous les deux n'ont peur de personne pour clamer leur identité. Dire qu'on est fils de roi, le soutenir devant les tribunaux sans rougir ni bégayer, le répéter devant ses disciples sans sourciller : si c'est un mensonge, c'est un mensonge de niveau olympique. Pour les deux, ou pour celui des deux qui ment.

Richemont est même allé voir le pape. On disait qu'il avait été reçu par Pie IX pour défendre sa cause. Lors de mon voyage au Vatican, j'ai fouillé le fonds du courrier personnel de ce pape, et à ma grande surprise, j'y ai trouvé un petit dossier Richemont, avec une longue lettre adressée au pape, d'une écriture très fine. Tellement fine que je doute que le pape ait pu la lire. Mais tout de même. Avoir le culot de se présenter devant le pape, accompagné, à une époque troublée où la papauté avait dû quitter Rome, et raconter avec aplomb qu'on est le fils d'un roi très chrétien, et qu'on l'est soi-même : il faut n'avoir peur d'aucune malédiction, ni de l'enfer éternel. C'est se parjurer sur ce qu'on respecte le plus, les morts et la foi.

On ne peut donc prendre à la légère ni les prétentions de Richemont, ni celles de Naundorff. On a devant soi une paire tout ce qu'il y a de plus sérieux. Pourtant, il faut trancher. Marie-Antoinette n'a pas eu deux fils nommés Louis-Charles. L'un dit vrai, l'autre non. Mais peut-être que celui qui ne dit pas vrai ne ment pas pour autant. On y reviendra.

Voyons d'abord les avantages de l'un sur l'autre. Richemont est français. Il parle et il écrit un français impeccable. Un point pour lui, puisque le dauphin parlait merveilleusement le français. Naundorff, lui, a appris le français en Allemagne. Il le comprend très bien, il a pris des cours, mais il garde jusqu'au bout un accent à couper au couteau. Il insiste pourtant pour ne plus jamais écrire en allemand une fois qu'il a quitté la Prusse. Le français devient sa langue, mais il la parle mal, en tout cas pour l'accent. Un mauvais point pour lui. Ensuite, Richemont développe une véritable pensée politique, il écrit un livre-programme, il prétend au trône. Naundorff n'a jamais eu la moindre prétention politique. Il veut seulement qu'on reconnaisse son identité.

À ce stade, on a l'impression que les deux ont un destin semblable, les mêmes qualités, et même un léger avantage pour Richemont, grâce à son français et à ses ambitions politiques.

Faisons maintenant le match, comme il faut.

Commençons par un argument qui n'en est pas vraiment un. Si Richemont était Louis XVII, l'énigme du Temple serait bien moins intéressante. Richemont ne s'est jamais marié, à notre connaissance, et il n'a pas eu d'enfant. Aïe. Quelle queue de poisson historique. Ce serait un Louis XVII exfiltré du Temple, qui aurait vécu un peu, puis serait mort pour être totalement oublié. Un cul-de-sac dynastique. Naundorff, lui, a eu des enfants, et il s'est très bien conduit avec eux, comme le montrent les lettres pleines d'amour qu'il écrit à sa fille. Si c'était un imposteur, il n'a pas fait entrer l'imposture dans sa vie de famille. Et il a des descendants jusqu'à aujourd'hui. Franchement, on a envie de voter pour lui. Sinon, je ne serais pas en train de vous raconter tout cela. Mais je le répète, ce n'est pas un argument.

L'argument suivant, en revanche, est sans appel, à moins de croire aux miracles. On a des gravures de Richemont, et des descriptions. Il avait belle allure, certes. Mais il était brun, avec des yeux noirs. C'est tout de même saisissant qu'un homme aux cheveux noirs ait pu raconter pendant des années à tout le monde qu'il était Louis XVII. Un enfant qui, au moment de son enfermement, était résolument blond aux yeux bleus. Le fils d'une mère blonde éclatante aux yeux bleus, et d'un père aux yeux bleus. On peut changer un peu de couleur d'yeux dans la petite enfance, un peu, et de cheveux, très peu. Personnellement, je trouve que Richemont est invalidé d'emblée par son physique. Naundorff avait tout de ses parents : blond, les yeux bleus, le port royal, l'extrême affabilité de Louis XVI. Son apparence, ce qui est tout de même élémentaire, ne contredisait en rien son ascendance.

Et la fin des deux hommes est incomparable. Naundorff, en Angleterre puis en Hollande, reste un personnage en vue. On parle de lui, il fait ses expériences d'artillerie, il fonde une religion clés en main, il élève sa famille. En Hollande, c'est l'apothéose, on le verra : un contrat signé par le ministère de la Guerre, une maladie et une mort suivies par le gouvernement, une tombe au nom de Louis XVII accordée par l'État, des titres reproduits pour ses enfants.

Richemont, lui, se bat jusqu'au bout pendant la dernière décennie de sa vie. À la révolution de 1848, il cherche à se faire élire. Son dernier grand soutien est la comtesse d'Apchier, qui l'accueille dans son château et reste son hôtesse jusqu'à sa mort. Elle y croira jusqu'au bout, d'après ce que j'ai pu lire de ce qu'elle a écrit sur lui. Son mari, le comte, avait été page de Louis XVI. Richemont est donc resté proche de la famille de son « père ». Il est enterré dans le jardin du château. Pendant six ans, il y a eu là une tombe portant le nom de Louis XVII. En 1859, sous le Second Empire, un ordre de la préfecture fait supprimer l'inscription, remplacée par une formule beaucoup plus vague. Fin de l'aventure Richemont. À la même époque, Naundorff est mort, mais sa fille Amélie a repris le combat, et elle a trouvé un avocat d'une puissance hors pair, Jules Favre, totalement convaincu, qui plaide pour la reconnaissance de son identité.

Le parallèle parle de lui-même. Richemont a fait illusion à plusieurs moments, mais il n'était pas Louis XVII, ni par le physique, ni par son parcours. Aucune comparaison ne tient.

Mais alors, il faut poser la question qu'on pose à ceux qui disent que Naundorff n'était pas Louis XVII. Qui était Richemont, s'il n'était pas Louis XVII ? Pour lui, on a quelques pistes biographiques, bien plus sûres que pour Naundorff, sur l'enfance duquel on n'a strictement rien, en dehors de ce qu'il raconte de Versailles. Mais cela ne suffit pas. Car si l'on résolvait l'affaire en affirmant que Naundorff était bien le fils de Louis XVI, on créerait automatiquement une nouvelle énigme, celle de Richemont. Un homme qui lui aussi a suscité des fidèles, qui a osé aller voir le pape, affronter les tribunaux, écrire des livres et des pamphlets, prétendre au trône, vivre chez une comtesse, sans jamais faillir dans ses prétentions. On ne se débarrasse pas comme cela de quelqu'un d'aussi sincère, d'aussi convaincu. Richemont savait beaucoup de choses sur Louis XVII. Rien de comparable avec la mémoire de Naundorff, mais assez pour troubler ceux qui l'écoutaient.

On a longtemps donné une réponse : Richemont aurait été fabriqué par la police de Louis-Philippe, pour brouiller les pistes. Puisqu'il allait inévitablement y avoir des prétendants, autant en avoir un qu'on contrôle, qu'on peut faire taire quand on veut, et qui occupe le devant de la scène en éclipsant les vrais dangers. Un homme condamné à douze ans qui s'évade, qu'on ne rattrape jamais, et qu'on voit peu après se promener dans Paris en continuant de dire qu'il est le dauphin : c'est ce qu'on appellerait aujourd'hui un sous-marin. Mais cela n'explique pas tout. Cela n'explique pas sa sincérité. Et cela n'explique pas qu'il se soit dit duc de Normandie bien avant Louis-Philippe.

Car on a une trace de lui très tôt. En 1818 déjà, dans une prison italienne, il se disait duc de Normandie. Et on raconte autre chose. La femme de Simon, le cordonnier qui avait gardé le petit roi au Temple, finit sa vie dans un hospice. Elle aurait vu Richemont, adulte, et elle l'aurait reconnu. Rien de sûr, bien entendu. Mais retenons-le.

Il m'est venu alors une idée. C'est la seule solution plausible que je voie.

On dit qu'il n'y a pas eu un seul enfant substitué à Louis XVII, mais plusieurs. Très tôt, l'enjeu que représentait cet enfant était tel qu'on ne pouvait pas le laisser sans prendre toutes les sécurités possibles. Il y a l'enfant de la fin, celui que voit Barras après la chute de Robespierre : muet, méconnaissable, les membres déformés. Celui-là meurt. Ce n'était pas Louis XVII. Mais avant lui, entre le départ du vrai Louis XVII, en janvier 1794, et juillet 1794, pendant les mois où Robespierre est encore aux commandes, on parle de plusieurs substitutions. Un ou deux enfants, en pleine forme ceux-là, qui ont pris sa place.

Que sont-ils devenus ensuite ? On ne les a pas tués, c'est improbable. Et si l'un d'eux était Richemont ? On comprendrait tout. Un enfant qu'on a installé au Temple, qu'on a traité comme le roi, avec une garde autour de lui, tout un personnel qui le considérait comme tel. Un enfant que la femme de Simon a pu connaître, et reconnaître plus tard. Devenu adulte, cet homme aurait pu croire sincèrement qu'il était Louis XVII, puisqu'on l'avait élevé ainsi. Il ne mentait pas. Il disait ce qu'on lui avait fait vivre. Et rien n'empêche qu'ensuite, la police de Louis-Philippe ait trouvé commode de laisser courir un prétendant qui, sans le savoir, servait de leurre.

Celui qui ne disait pas vrai ne mentait donc pas. Richemont, l'un des enfants substitués du Temple : ce serait une magnifique résolution de l'énigme, complète, où chacun retrouve sa place. Le vrai Louis XVII devient Naundorff. Le substitué de 1794 devient Richemont. Et le petit malade de 1795 meurt au Temple, sous un nom qui n'était pas le sien.

Revenons à Naundorff, et à ce qu'on sait de lui à ce stade.

Comme Richemont, on ne sait pas d'où il vient. Aucun registre ne le rattache à une famille précise. Il apparaît en Prusse, adulte, il exerce le métier d'horloger, il a des manières raffinées qui détonnent dans son milieu.

Comme Richemont, il rencontre des survivants de l'ancienne cour, à qui il raconte des souvenirs précis. Des souvenirs troublants. Des détails qu'on ne trouve pas dans les livres. Des scènes intimes de la vie familiale de Louis XVI et Marie-Antoinette, que seul quelqu'un qui aurait été là pourrait connaître.

Il obtient un soutien de plus en plus large. Y compris dans la haute noblesse française. Des gens qui ont connu Louis XVI et son fils viennent le voir, l'interrogent, ressortent bouleversés. Monsieur de Joly, le dernier ministre de la Justice de Louis XVI, qui avait connu la famille royale personnellement, va jusqu'à affirmer que Naundorff est bien le fils de Louis XVI. Ce n'est pas rien.

Il y a autre chose. Louis-Philippe, quand il apprend la présence de Naundorff en France, prend une décision qui n'est pas anodine : il le fait expulser. Naundorff est chassé de France. Il n'est pas jugé, il n'est pas mis en prison — il est simplement expulsé, comme un homme trop dangereux pour rester sur le sol français.

Un imposteur simple, on l'enferme. On lui fait un procès. On le démonte publiquement. On ne prend pas la peine de l'expulser à grands frais et de créer, ce faisant, un martyr politique à l'étranger. L'expulsion est une décision qui trahit une gêne.

Naundorff passe en Angleterre, où il vit neuf ans. Il gagne la Hollande en 1845, et il meurt à Delft la même année. Il est enterré sous le nom, gravé sur sa tombe qu'on peut encore voir aujourd'hui, de « Louis XVII, roi de France ». Le roi des Pays-Bas de l'époque autorise cette inscription. Une reconnaissance implicite, si l'on veut, d'une monarchie étrangère.

Faisons le compte à ce moment-là, dans les années 1850. Il y a trois hommes enterrés sous le nom de Louis XVII : celui de la prison du Temple, enterré en 1795, dont le corps n'a jamais été retrouvé lors des recherches de 1815 ; le baron de Richemont, enterré en France ; et Karl Wilhelm Naundorff, enterré à Delft.

Trois Louis XVII. Manifestement, il y en a au moins deux de trop. La question historique est de savoir lesquels.

Richemont, on l'a vu, ne tient pas la comparaison. Il n'a pas de descendance. Son dossier reste dans les livres, mais il n'a plus de portée aujourd'hui.

Naundorff, c'est autre chose. Et c'est là que je veux insister, parce que c'est ce qui rend cette affaire d'actualité.

Naundorff s'est marié. Il a eu plusieurs enfants. Une fille, Marie-Amélie, qui va être fondamentale dans la diffusion des thèses de son père après sa mort. Des fils : Charles Edmond, Édouard, et d'autres. Une lignée s'installe.

Le nom de la famille est modifié — Naundorff a laissé à ses enfants un nom qui n'est pas exactement Naundorff. Mais peu importe le nom : la lignée est continue, documentée, ininterrompue. Chaque génération donne un héritier. Aujourd'hui, en France, vit encore le descendant direct de Karl Wilhelm Naundorff.

Je raconte comment je l'ai croisé, parce que c'est ainsi que je suis entré dans cette affaire. C'était à un dîner royaliste à la mémoire de Louis XVI, le premier auquel j'assistais. J'y étais allé par curiosité, et surtout pour rencontrer un prince de Bourbon-Parme qui était dans la salle. Mon voisin de table me montre un monsieur d'une soixantaine d'années, d'allure modeste, qui circulait entre les tables en saluant les uns et les autres. Il me dit : lui, c'est Naundorff. Le nom ne me disait rien. Mon premier réflexe a été celui d'un snob. Un prince, même désargenté, devait avoir au moins un château et ne pas travailler. Celui-là était, je crois, contremaître chez Renault. Mais j'ai été frappé par une chose : il ressemblait trait pour trait à Henri IV. En rentrant, j'ai vérifié. C'était l'arrière-petit-fils de Naundorff. Dans cette famille, les enfants sont venus tard, si bien que je venais de croiser l'arrière-petit-fils de celui qui disait être Louis XVII. Ce n'est vraiment pas si loin.

Plaçons-nous une seconde dans la logique dynastique. Si Karl Wilhelm Naundorff était bien Louis XVII — si l'exfiltration de 1794 ou 1795 s'est bien produite, et si c'est lui qui a été exfiltré —, alors ses descendants sont les héritiers légitimes du trône de France. Par simple droit de succession dynastique.

Cela veut dire que les trois familles qu'on présente habituellement comme les prétendantes officielles — les Orléans, les Bourbons d'Espagne, les Bonaparte — sont toutes court-circuitées. Aucune n'est légitime, dans cette hypothèse. C'est un autre homme, un descendant de Naundorff qui vit tranquillement en France aujourd'hui, qui serait le vrai roi de France.

Vous voyez maintenant pourquoi je dis que cette affaire est d'actualité.

Il n'est pas exclu qu'à un moment, on cherche autre chose. Et si l'option monarchique revient dans la conversation, comme je crois qu'elle reviendra, alors la question de la légitimité se posera. Qui est le prétendant légitime ?

Si à ce moment-là, quelqu'un exhume l'affaire Louis XVII, si un dossier solide est présenté, si un descendant de Naundorff dit « me voici », alors le paysage politique peut basculer.

C'est un scénario. Un scénario à la Netflix, si on veut. Mais un scénario qui a l'avantage d'être historiquement possible, factuellement enraciné, et politiquement puissant. C'est une histoire de résurrection : la Révolution française aurait, sans le vouloir, laissé vivre l'enfant qu'elle prétendait avoir tué. Et cet enfant, ou son descendant, viendrait fermer la boucle plus de deux siècles plus tard.

C'est cette histoire que je vais commencer à raconter en détail au prochain épisode. Qui était Karl Wilhelm Naundorff ? D'où venait-il ? Quel dossier a-t-il monté ? Quelles preuves a-t-il apportées ? Quelles reconnaissances a-t-il obtenues ? Et pourquoi, jusqu'à présent, malgré la solidité du dossier, la France officielle n'a jamais reconnu sa filiation ?