Avant d'entrer dans le personnage central de cette affaire, un mot sur l'actualité. Je disais dès le premier épisode que cette énigme, aussi vieille soit-elle, contient en germe une possibilité politique contemporaine. J'y reviendrai en détail en fin de série. Gardons-la en réserve, et entrons dans le vif du sujet.
J'en viens au personnage central de l'affaire. Karl Wilhelm Naundorff.
Naundorff apparaît de nulle part. La première fois qu'il est documenté, c'est à Berlin, en 1809 ou 1810. Il est démuni, on peut le dire, il arrive comme un clochard. Il dort dans une auberge, il a des vêtements usés. Il a sur lui un passeport prussien. Mais ce passeport ne lui va pas. Il lui donne un âge qu'il n'a visiblement pas : il fait bien plus jeune que ce que dit le papier. L'écart se voit à l'œil nu, pas seulement dans les registres. C'est curieux. On dirait qu'on lui a donné exprès un papier qui, au premier regard, ne pouvait pas marcher. Ce passeport, la police le lui confisquera plus tard, et il voyagera ensuite sans papiers.
La date est importante. 1809-1810, c'est juste après le départ des troupes napoléoniennes, qui quittent Berlin fin 1808. Napoléon avait envahi le pays, occupé Berlin, mis toute la Prusse sous sa botte. Tant qu'il y avait des Français à Berlin, aucune trace de Naundorff. Les Français partent, et il apparaît. Le calendrier n'est pas anodin.
Il faut se rappeler qu'à cette époque, en Prusse, tout le monde est répertorié. C'est un pays administré au cordeau. Pour habiter dans une ville, il faut un certificat de bourgeoisie. Pour se marier, il faut prouver sa naissance, prouver qu'on n'est pas déjà marié ailleurs. Pour ouvrir un commerce, il faut des autorisations. La police tient des registres. Chaque jeune homme doit avoir fait l'armée, ou justifier pourquoi il ne l'a pas faite. Ce n'est pas la Prusse où on arrive et où on se fond dans la masse.
Or, en dehors de ce passeport qui ne lui ressemble pas, Naundorff n'a aucun papier. Aucun certificat de naissance nulle part. Il dit venir de Weimar, en Saxe, hors de Prusse, et son accent allemand est d'ailleurs celui de cette région. Bien plus tard, quand les tribunaux allemands feront des recherches à son sujet, ils écumeront toutes les provinces d'Allemagne, iront à Weimar, chercheront tous les Naundorff qui existent — et ne trouveront aucune trace d'un Karl Wilhelm Naundorff. Cet homme n'a pas de parents connus, pas de lieu de naissance, pas d'histoire administrative. Sur le papier, il n'a jamais existé.
Alors ce qui va suivre est déjà surprenant. Cet homme sans état civil, sans identité vérifiable, va se présenter directement à Paul Ludwig Le Coq. À ce moment-là, Le Coq est conseiller d'État, chargé des passeports des étrangers. C'est précisément le bureau qui aurait dû refouler un homme comme lui. Il va ensuite monter jusqu'à la présidence de la police de Berlin, un des postes les plus considérables de l'État prussien, l'équivalent d'un ministre de l'Intérieur, et pendant toute cette ascension, il suivra Naundorff personnellement. Le Coq, c'est un nom français : il descend de huguenots protestants qui avaient quitté la France en 1685 après la révocation de l'édit de Nantes, et s'étaient installés dans les États protestants d'Allemagne. Il est prussien de plusieurs générations, mais son nom garde la trace de cette origine française.
Et Le Coq va prendre personnellement sous sa protection ce clochard sans état civil venu de nulle part. Il va lui procurer, de sa main, les documents dont il a besoin pour se marier et pour s'installer. Sans certificat de naissance, sans preuve d'origine.
L'équivalent aujourd'hui serait que quelqu'un arrive à Paris sans papiers, aille voir le ministre de l'Intérieur en personne, et que le ministre s'occupe personnellement de lui faire ses papiers, en dépit de toute la procédure normale. C'est ce niveau d'anomalie.
Pourquoi Le Coq fait-il cela ? À ce moment-là, Naundorff ne dit pas encore qu'il est le fils de Louis XVI. Cela viendra plus tard. Publiquement, il ne dit rien. Il veut juste vivre, se marier, s'établir comme horloger.
Les partisans de Naundorff — les Naundorffistes — donnent une explication simple à cette protection. Le Coq savait. Le chef de la police de Berlin savait exactement à qui il avait affaire. Il n'agissait pas par sympathie personnelle pour un étranger anonyme. Il exécutait une décision prise à un niveau bien au-dessus de lui, une décision qui remontait au sommet de l'État prussien, voire au roi de Prusse en personne. Naundorff devait rester incognito, se marier, s'installer, disparaître dans la vie ordinaire d'une ville de province — mais rester vivant, protégé, sous surveillance discrète.
On objectera, et il faut le faire, l'explication la plus simple : et si c'était un imposteur ? L'objection vaut ce qu'elle vaut, et nous la testerons plus loin, sérieusement, thèse par thèse. Mais regardons-la une minute ici, car elle se heurte à un détail que les démolitions oublient : un imposteur arrive avec une légende, pas avec un trou. Un faussaire fabrique un état civil, une naissance, des parents, un village où aller vérifier — c'est la première chose qu'il fait, et la police prussienne de l'époque en avait vu d'autres. Naundorff, lui, arrive avec un passeport qui ne lui ressemble pas et rien derrière. L'imposture veut être crue : elle ne se présente pas au bureau des passeports étrangers comme un clochard de papier. Le trou n'est pas une légende.
Mais avant d'aller plus loin, il faut regarder le trou. Car le plus étrange, dans cette arrivée, n'est pas seulement l'arrivée : c'est ce qui la précède. Entre la mort officielle du petit prisonnier du Temple, en juin 1795, et cette apparition à Berlin, en 1809 ou 1810, il manque quinze ans. Quinze ans sans visage, sans registre, sans témoin. Si l'enfant a survécu — c'est l'hypothèse qui court depuis le premier épisode de cette série —, il faut bien qu'il ait été quelque part. Voici, telle que je la reconstitue, la trajectoire qui tient tous les faits ensemble. Je la donne pour ce qu'elle est, une hypothèse, et plus loin dans la série nous la confronterons aux thèses adverses, une à une. Pour l'instant, qu'elle serve de boussole.
Qui a pu sauver l'enfant, d'abord ? On peut raisonner par élimination. Si l'Espagne ou l'Autriche, liées par le sang aux enfants royaux, avaient sauvé le garçon, il serait réapparu à leur cour — comme sa sœur est réapparue à Vienne. Il ne réapparaît nulle part. La Russie, la Suède, le Portugal sont trop loin. Reste la Prusse : son roi de 1795, Frédéric-Guillaume II, son favori Wöllner, son conseiller Hardenberg. Un pays protestant, sans lien de famille avec les Bourbons, un État sérieux qui ne fait pas de demandes fantaisistes. Et surtout : un roi qui, depuis Pillnitz, en 1791, s'était engagé pour la famille de Louis XVI, et que l'échec ronge. L'enfant confié à la Prusse, c'est pour lui le pansement d'un échec personnel.
Comment le sort de l'enfant a-t-il pu être réglé entre États ? La clé, pour moi, ce sont les traités de Bâle, signés entre avril et juillet 1795 — juste avant et juste après la mort officielle au Temple. La France y fait la paix avec la Prusse, puis avec l'Espagne, et le sort des enfants royaux fait explicitement partie des discussions. L'Espagne les réclame ouvertement, mais la France ne peut pas les lui donner : un Louis XVII roi de Navarre, à la frontière, serait pour les révolutionnaires une menace pire que toutes les armées. La Prusse, elle, est la solution la moins dangereuse. Mon hypothèse est qu'une clause secrète, négociée entre Hardenberg pour la Prusse et Barthélemy pour la France, confie l'enfant à la Prusse. Pour le roi de Prusse, c'est ce qui lui permet de signer. Pour la France, c'est la fin d'un appât permanent au Temple. On ne vend pas l'enfant, on le confie.
Où cache-t-on un enfant roi ? La logique commande d'écarter les pays où sa présence deviendrait immédiatement politique. Pas l'Angleterre — elle est en guerre avec la France. Pas l'Autriche — il deviendrait le foyer d'un mouvement contre-révolutionnaire. Pas l'Espagne — il serait aussitôt récupéré par le roi d'Espagne, Bourbon lui-même. Il faut un pays neutre, une position discrète, un endroit où l'enfant peut disparaître dans la vie ordinaire. La Suisse remplit ces conditions. Et à l'intérieur de la Suisse, une petite ville : Neuveville. Une ville d'horlogers. Une ville où, semble-t-il, une famille d'horlogers était en relation ancienne avec la cour de France.
Et voici ce que cette escale explique. L'enfant, à Neuveville, apprend l'horlogerie — d'où la maîtrise ultérieure du métier en Prusse. Il apprend le travail du fer, la forge, la mécanique fine — d'où, bien plus tard, en Angleterre, la maîtrise inattendue de l'artillerie et de la pyrotechnie qui étonnera tout le monde. Tout ce que fera Naundorff comme métiers dans sa vie adulte, l'enfant peut l'avoir appris pendant ces années suisses. L'horloger de Spandau et le pyrotechnicien de Delft ne sont pas deux hommes : ils ont la même main, formée au même endroit.
À l'arrière-plan, un personnage compte : la reine Louise de Prusse, épouse de Frédéric-Guillaume III. Elle était très affectée par le sort de Marie-Antoinette, qu'elle admirait, et par les horreurs de la Révolution française. On sait par plusieurs sources que la sauvegarde des enfants de Louis XVI comptait personnellement pour elle. Si l'hypothèse est juste, on peut imaginer que la reine Louise a pesé dans la décision d'accueillir et de protéger le petit prince.
Puis vient l'irruption napoléonienne. Napoléon envahit progressivement l'Europe. En 1804, il ose l'affaire du duc d'Enghien, qu'il fait enlever en territoire allemand et fusiller sans procès. Le message est clair : aucun candidat au trône de France n'est à l'abri, nulle part. À ce moment, il devient urgent de faire disparaître le petit prince plus profondément. Neuveville n'est plus sûre. Il est déplacé, probablement en Prusse proprement dite, dans une des grandes villes protestantes. Sa trace se perd — c'est ce que Naundorff racontera plus tard, de manière confuse, dans son livre autobiographique : des déplacements incessants, des identités changeantes, l'interdiction de parler français, l'obligation d'oublier son passé.
Et fin 1808, les troupes françaises quittent Berlin. La chape de sécurité se lève. Le petit prince, devenu adulte, peut réapparaître dans la vie ordinaire. On lui organise une identité : un passeport, un nom qui n'existe dans aucun registre allemand mais qui a du sens — Naundorff, sans doute construit à partir de « Neu-Dorf », « village neuf », en écho à Neuveville où il a passé son enfance. Il apparaît à Berlin, sous la protection discrète de Le Coq, qui obéit aux ordres venus d'en haut — de Hardenberg lui-même, et à travers lui du roi de Prusse. Et l'on comprend du même coup le passeport qui ne lui ressemble pas : un papier fabriqué pour un homme qui n'existait pas, avec un âge approximatif, remis à qui voulait bien ne pas poser de question.
Cette reconstitution n'est pas une certitude. Elle est une hypothèse cohérente, qui rend compte de tous les faits : l'absence de naissance officielle, la maîtrise de l'horlogerie et de la forge, l'accent allemand, la connaissance des détails de la cour de Louis XVI, la protection de Le Coq, le silence prussien officiel de trente ans, le trou noir de la période 1795-1810. Plus loin dans la série, nous la testerons contre les thèses adverses — l'enfant substitué, le bâtard formaté par la police — et nous verrons ce qu'elles valent. Pour l'instant, elle nous sert de boussole.
Revenons à Berlin, à la vie visible. Naundorff épouse la fille d'un négociant. Il aura sept enfants avec elle. Sur intervention de Le Coq, il obtient l'autorisation de s'installer comme horloger — non pas à Berlin, mais dans une ville plus petite. Spandau, probablement. Une échoppe d'horloger, un métier reconnu, un travail précis. Un horloger allemand de cette époque, ce n'est pas un artisan approximatif : c'est un homme qui sait travailler le métal, qui sait forger, qui sait faire des serrures. Naundorff s'y révèle très bon. Ce point est important pour la suite.
À ce stade, l'histoire de Naundorff pourrait s'arrêter là. Un homme sans passé qui refait sa vie dans une petite ville allemande, comme des milliers d'autres à cette époque troublée. Mais quelque chose va se déclencher, quelques années plus tard, qui va tout changer. Naundorff va commencer à écrire des lettres. Il va commencer à raconter, d'abord à demi-mot, ensuite plus clairement, une histoire proprement invraisemblable : celle d'un enfant sorti de la prison du Temple en 1794, exfiltré vers l'Allemagne, caché sous une identité d'emprunt, et devenu ce qu'il est aujourd'hui — un horloger prussien à l'accent allemand, qui dit être le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette.
Et résumons l'anomalie, car elle traverse tout ce récit : la Prusse est, de tous les pays d'Europe, celui qui tient le mieux ses registres — et c'est chez elle qu'apparaît l'homme sans registre. Le pays le plus administré du continent produit le seul homme d'Europe qu'aucune administration ne sait situer. Ce paradoxe-là n'est pas un hasard : c'est une signature. On ne disparaît pas dans un pays administré au cordeau par maladresse ; on y disparaît par protection.
Cette histoire, et ses conséquences, on les prend au prochain épisode.