Épisode 7 sur 26

Procès en Prusse et voyage vers Paris

L'Affaire Louis XVII — Les Soirées du Graaal avec Trois A

Naundorff est marié, il a des enfants, il tient sa boutique d'horloger. Une vie de province tranquille, apparemment. Sauf qu'il commence à écrire des lettres. Des lettres qui vont, quelques années plus tard, faire éclater sa position.

Il écrit à la princesse royale — Marie-Thérèse, la fille de Louis XVI, celle qui a été échangée contre des prisonniers révolutionnaires en 1795 et qui vit maintenant à la cour de France. Il lui écrit qu'il est son frère. Il écrit aussi au roi de France. Il commence à envoyer des courriers dans lesquels il raconte cette histoire proprement impossible : moi, horloger allemand à l'accent germanique, je suis le fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Je suis Louis XVII.

Aucune réponse. Personne ne le prend au sérieux. Ces lettres tombent dans le vide. Il en envoie d'autres. Le vide continue. Et ce silence-là, au fond, est déjà une information : personne ne lui répond « vous êtes fou », personne ne lui intente un procès en imposture, personne ne vient le démasquer. On le laisse écrire. On classe. Un fou, on le laisse écrire ; un secret d'État, on le laisse écrire aussi — et pour l'instant, rien ne permet de distinguer.

En 1824, il est installé depuis quelques années comme horloger à Brandebourg. Il a trois enfants, ses affaires marchent bien. Il écrit alors une lettre de plus, cette fois au roi Louis XVIII, dont c'est la dernière année. Il demande qu'on reconnaisse son identité, et si on ne le fait pas, dit-il, il viendra en personne en France réclamer son dû. Voilà un horloger qui ne sait pas rester à sa place.

La lettre reste sans réponse, et Louis XVIII meurt dans l'année. Son frère Charles X montera sur le trône, tombera en 1830 — et pendant tout ce temps, l'horloger de Brandebourg continue d'écrire à sa « sœur ». Celle-ci, devenue duchesse d'Angoulême, ne répond jamais davantage. Nous reviendrons, plus loin dans la série, sur ce silence d'une femme qui refusera aussi de recevoir les témoins venus la supplier — il y a peu de comportements aussi lourds de sens dans toute cette affaire.

Il n'aura pas le temps de mettre sa menace à exécution. Très peu de temps après cette lettre — la coïncidence mérite d'être notée —, vient un incident qui va changer sa vie. Un incendie se déclare dans le théâtre voisin de sa maison. On l'accuse d'avoir mis le feu. L'accusation ne tient pas, mais parallèlement on l'accuse aussi de faux-monnayage — on aurait trouvé chez lui, ou on prétend avoir trouvé, une machine à fabriquer de la fausse monnaie. Naundorff nie tout, s'indigne. Il est jugé.

Pendant le procès, les juges lui demandent son identité véritable. Ils regardent son passeport, envoient enquêter à Weimar d'où il dit venir, et ne trouvent rien. Aucun Naundorff, aucun enregistrement de naissance, personne qui l'ait connu. Face à ce blanc, ils le pressent. Qui êtes-vous vraiment ?

Il répond ce qu'il n'avait osé dire à personne officiellement jusque-là. Je suis Charles-Louis de Bourbon, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Je suis Louis XVII.

Les juges prennent très mal la chose. Un homme qui vient d'échapper à des accusations d'incendie et de fausse monnaie, qui reconnaît avoir menti sur son identité — puisqu'il présente un passeport à un nom qui n'est pas le sien — et qui, à l'audience, prétend soudain être le fils du dernier roi de France, mort trente ans plus tôt : pour eux, c'est un imposteur ou un fou. Avant de le condamner, les juges lui demandent d'écrire son histoire en détail. Il le fait. Tissu de fantaisies, disent-ils. Il est condamné à trois ans de prison. Officiellement pour fausse monnaie, mais sur ce point le dossier est mince. Ce qu'on lui fait surtout payer, c'est l'outrage : les juges considèrent qu'avec son histoire de prince de Bourbon, il se moque du tribunal. Avant d'être enfermé, il reçoit des coups de fouet.

Cette première version écrite de son histoire — le tribunal l'a exigée, il l'a fournie — ne sera pas la dernière. Bien plus tard, en Angleterre, un récit dicté de sa vie deviendra un livre, que l'aristocratie anglaise traduira et défendra. Tout ce que Naundorff publiera jamais commence dans un prétoire prussien, sur l'injonction de juges qui voulaient rire de lui.

Arrêtons-nous sur ce fouet, car il dit quelque chose. On fouette, dans les prisons d'antan, les valets et les goujats. On ne fouette pas un accusé de faux-monnayage dont le dossier est mince ; on l'enferme, voilà tout. Le fouet, ici, n'est pas une peine de monnaie fausse : c'est la réponse d'hommes blessés dans leur dignité de magistrats par l'insolence d'un prisonnier qui se dit prince. La peine officielle vaut pour des pièces ; les coups, eux, sont pour le nom. Déjà, dans cette affaire, on punit le nom plus que les actes — et ce sera vrai jusqu'à la dernière page.

Et notez ce que ce procès produit malgré lui : en demandant à cet homme d'écrire son histoire, en la consignant dans leurs minutes, en la discutant sérieusement pendant l'instruction, les juges deviennent les premiers notaires de sa prétention. La voilà, désormais, couchée dans un dossier officiel, datée, signée : Charles-Louis de Bourbon, fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Un tribunal qui voulait enterrer le nom l'a mis par écrit. À partir de ce jour, l'affaire a une trace administrative — en Prusse même, le pays des registres.

Et voici ce que ce procès révèle, et qu'il faut garder en tête pour toute la suite : la Prusse, à ce moment-là, a deux niveaux. Le niveau ordinaire — les tribunaux — cherche, enquête, écume les registres de toutes les provinces, et ne trouve rien : pour les juges, cet homme est sans naissance et sans histoire. Le niveau d'en haut — le roi et son premier ministre — n'a, lui, jamais perdu le fil depuis 1795 : c'est lui qui a organisé l'installation, le passeport, la protection de Le Coq, dont j'ai raconté l'apparition à Berlin à l'épisode précédent. Mais Le Coq n'est plus là quand ce procès a lieu — il est mort, ou il a quitté sa fonction. La protection s'est évaporée, et l'information, en Prusse, ne descend pas : le sommet de l'État sait peut-être, les tribunaux ordinaires, eux, ne savent rien. Naundorff est seul devant ses juges. La Prusse publique ne sait rien de lui ; la Prusse secrète sait probablement tout. Cette phrase-là, nous la retrouverons tout au long de la série — jusqu'à la Hollande du contrat, jusqu'à la lettre du ministre von Bülow.

Il fait sa peine. Trois ans dans une prison prussienne. Et là, quelque chose se produit qu'on n'attendait pas : le directeur de la prison, un baron nommé Seckendorf, issu d'une très vieille famille noble prussienne, devient convaincu, au fil des mois, que son détenu est bel et bien celui qu'il prétend être. Un directeur de prison a vu passer beaucoup d'hommes qui prétendaient être quelqu'un qu'ils n'étaient pas. Ce ne sont pas des gens naïfs. Que Seckendorf se soit laissé convaincre par Naundorff est en soi remarquable. Il essaiera même de le faire sortir de prison plus tôt.

Retenez ce nom, car il est le premier maillon d'une chaîne qui nous accompagnera jusqu'à la fin de cette série : des professionnels du soupçon — un directeur de forteresse ici, un avocat en Hollande, des experts militaires, des ministres — qui examinent cet homme de près, dans la durée, avec tout le loisir de le prendre en défaut, et qui changent d'avis. Pris isolément, chaque conviction passe pour de la crédulité. Mis bout à bout, ces conversions forment un faisceau. Nous verrons la chaîne complète se dessiner plus loin ; elle commence ici, derrière les murs d'une prison prussienne.

Naundorff sort. Il veut se réinstaller comme horloger, pour faire vivre sa famille. Le Coq est mort, mais peu importe : il retourne à la police, qui lui conseille une ville et lui fournit le papier habituel. Or, selon la loi prussienne, un séjour en prison rendait une telle autorisation impossible. Un maire n'aurait pas dû l'accepter. Le passe-droit fonctionne encore, quinze ans après, avec d'autres fonctionnaires. On l'envoie donc s'installer dans une autre ville. Il rouvre une boutique d'horloger. Et voici l'incongruité, une fois de plus, la même que celle de l'épisode précédent : l'État qui affirme ne rien savoir de cet homme n'arrête pas de faire pour lui ce qu'il ne fait pour personne. S'il n'est personne, pourquoi ces exceptions ? Si personne ne le connaît, qui signe les papiers ?

Il rencontre alors un commissaire de justice — un poste particulier à la Prusse, à mi-chemin entre juge et procureur — qui s'appelle Peszold. Peszold s'occupe de son dossier. Peszold écoute son histoire. Peszold, à son tour, est convaincu. Deuxième conversion d'un professionnel du soupçon, et cette fois il ne s'agit plus d'un directeur bienveillant : c'est un officier de justice, formé à repérer les menteurs, qui vient de se convaincre.

Peszold, dans l'affaire, va prendre l'initiative qui va changer la vie de Naundorff. Il rédige et publie une petite annonce dans un journal français — je crois que c'est *La Gazette*, mais je ne suis pas certain du titre exact. Cette annonce, discrète, quelques lignes dans un coin de page, signale qu'il se trouve actuellement en Prusse un homme qui pourrait être le fils de Louis XVI, et qu'il serait bon que les personnes intéressées se manifestent.

À noter aussi : Peszold sera assassiné peu de temps après, dans des circonstances jamais éclaircies. Cette affaire, tout au long de son histoire, sera émaillée de morts opportunes. Des gens qui en savent trop, ou qui aident trop, meurent brusquement. On ne peut rien prouver, mais on peut compter.

L'annonce est lue en France. Elle tombe entre les mains d'un juge à la retraite installé à Cahors, dans le Lot. Il s'appelle Albouys. C'est un homme intelligent, un légitimiste — c'est-à-dire un partisan des Bourbons légitimes, opposé aux Orléans qui viennent de prendre le pouvoir avec Louis-Philippe en 1830. L'annonce le trouble. Il écrit à la Prusse. Il propose à Naundorff de venir en France.

Naundorff quitte l'Allemagne. Il ne reviendra jamais. Il fait le voyage à pied, ou en partie à pied, avec très peu d'argent. Il laisse sa femme et ses enfants derrière lui, en Prusse. Il ne les reverra pas avant plusieurs années. Le voyage prend du temps. Il arrive à Paris en 1833.

À Paris, il est reçu par la famille d'Albouys, une cousine du juge qui l'accueille dans un logement modeste. Il n'a plus rien. Pour la deuxième fois de sa vie documentée, il arrive quelque part comme un clochard — la première fois, c'était à Berlin, et entre les deux il y avait eu la boutique, la famille, la vie ordinaire. Il ne redeviendra jamais horloger — cette période est finie. À partir de maintenant, sa vie va être entièrement consacrée à une seule chose : faire reconnaître qui il est.

Ce qui se passe pendant les trois années qui suivent, de 1833 à 1836, est peut-être le cœur du dossier Naundorff : un homme adulte, à l'accent allemand marqué, va être présenté à des survivants de la cour de Louis XVI — la berceuse du dauphin en tête —, et l'un après l'autre, ces gens qui avaient connu l'enfant vont être bouleversés, jusqu'à tomber à genoux. Pas tous — mais un nombre significatif, dont certains n'étaient absolument pas prédisposés à le croire. Ces reconnaissances, la cour qui se forme, l'attentat, le procès intenté à sa « sœur », l'arrestation aux deux cent deux pièces et l'expulsion — c'est l'objet du prochain épisode.