Épisode 8 sur 26

Reconnaissances parisiennes et expulsion

L'Affaire Louis XVII — Les Soirées du Graaal avec Trois A

Naundorff arrive à Paris en 1833. Il ne parle plus le français que difficilement, avec un accent allemand marqué qu'il ne perdra jamais. Il n'a rien, il vit chez la cousine du juge Albouys qui l'a fait venir. Trois ans plus tard, il sera expulsé de France par la police de Louis-Philippe. Entre les deux dates, il va se passer quelque chose que personne n'avait prévu.

Le juge Albouys organise des rencontres. Il présente Naundorff à des survivants de la cour de Louis XVI, à des personnes qui ont connu le petit dauphin dans son enfance. La première scène marquante a lieu avec Madame de Rambaud. Elle était la berceuse du dauphin — celle qui l'endormait le soir. Elle est maintenant une vieille dame. Elle est légitimiste convaincue, et elle vient voir Naundorff avec l'intention de le piéger.

Elle apporte avec elle un petit habit bleu, qu'elle a conservé pendant quarante ans. Elle le montre à Naundorff et lui dit : voici l'habit que vous portiez à Versailles. Naundorff regarde le vêtement et répond : je me souviens très bien de cet habit, mais je ne l'ai pas porté à Versailles. Je l'ai porté aux Tuileries. Et je crois qu'il était un peu petit pour moi.

C'était un piège. L'habit avait effectivement été porté aux Tuileries, pas à Versailles. Madame de Rambaud tombe à genoux. Sire, c'est vous.

À partir de ce moment, Madame de Rambaud sera l'un des soutiens les plus fermes de Naundorff. Elle multipliera les vérifications, tentera d'autres pièges du même ordre, et à chaque fois obtiendra la bonne réponse. Ce ne sera pas une seule scène de reconnaissance. Elle passera plusieurs mois à le tester, et son adhésion sera totale.

Vient ensuite Monsieur de Saint-Hilaire, ancien valet à Versailles. Il apporte des plans du château. Il demande à Naundorff de tracer les circuits qu'il empruntait entre sa chambre et celle de sa mère, comment on passait d'une pièce à l'autre. Naundorff regarde le plan et corrige : ce mur-ci n'existait pas, cette porte-là oui. Or Saint-Hilaire, en préparant le test, avait fait dessiner un plan de Versailles tel qu'il était devenu après des travaux effectués dans les années 1790, après le départ de la famille royale. Les corrections apportées par Naundorff correspondent à l'état des lieux d'avant les travaux, à Versailles tel qu'il l'aurait connu enfant.

Puis Monsieur de Joly, dernier ministre de la Justice de Louis XVI, qui avait servi le roi jusqu'à la fin. C'est lui qui avait accompagné la famille royale le 10 août 1792, quand elle avait quitté les Tuileries pour se réfugier à l'Assemblée. Ils y étaient restés des heures, serrés dans la loge du logographe, un réduit derrière la tribune. Joly leur avait apporté à manger. Naundorff lui dit en quoi consistait le plat qu'il avait apporté ce jour-là. Il lui redit les phrases prononcées. Joly est confondu.

Il y a aussi Thomas Martin de Gallardon, le paysan visionnaire dont j'ai parlé à propos de Charles X. Il a toujours cru à la survie de Louis XVII. Quand il rencontre Naundorff, en 1833, il le reconnaît. Il meurt l'année suivante. Un nom de plus sur la liste des morts opportunes.

À ces reconnaissances, on peut opposer une objection classique. Beaucoup de détails de la vie de la cour royale ont été publiés après la Révolution. Naundorff aurait pu les lire, les apprendre par cœur, les ressortir au bon moment. C'est une objection sérieuse, et elle vaut pour certains détails. Mais elle ne vaut pas pour d'autres. Les scènes intimes, les échanges privés, le contenu d'un plat apporté par un ministre à un roi réfugié dans une loge de l'Assemblée — ce genre de détails n'apparaît dans aucun livre publié. Personne d'autre que les acteurs eux-mêmes ne pouvait les connaître.

Il faut ajouter un fait que l'on cite rarement. En tout, une vingtaine de personnes qui avaient connu le dauphin de près le rencontrent et le reconnaissent. Et il n'y a pas un seul témoin contre. Personne ne vient dire : j'ai connu l'enfant, et à tel détail, cet homme ne peut pas être lui. Naundorff veut justement porter l'affaire devant un tribunal français, dans une procédure en reconnaissance d'identité. Devant l'état civil, vingt témoins de bonne foi, sans un seul témoin contraire, auraient suffi. Qu'aurait pesé en face un acte de décès irrégulier, sans corps, sans cercueil identifiable ? Ce procès ne lui sera jamais accordé.

Autre point important : Naundorff, tout au long de ces rencontres, garde une constance de comportement qui frappe les témoins. Il ne s'énerve pas. Il ne pleure pas. Il répond calmement, avec une tenue que plusieurs témoins qualifient de royale. Ce n'est pas décisif en soi — un bon imposteur peut jouer un rôle — mais c'est un élément qui s'ajoute aux autres.

Autour de Naundorff se constitue peu à peu ce qu'on peut appeler une cour. Des aristocrates légitimistes, des anciens serviteurs de la famille royale, des personnages influents, se rallient à lui. Il est logé convenablement. Il vit de dons. On le respecte. Cela fait du bruit dans Paris.

Trop de bruit pour la police de Louis-Philippe. Louis-Philippe est roi des Français depuis 1830. Il a pris la couronne dans les conditions que j'ai déjà racontées — au détriment du comte de Chambord, l'enfant du miracle, alors petit garçon en exil. Pour les légitimistes, Louis-Philippe est un usurpateur. Si maintenant en plus le fils légitime de Louis XVI se déclare vivant à Paris, la position de Louis-Philippe est doublement contestée. C'est intolérable.

En 1834, Naundorff est attaqué dans une rue de Paris. On le poignarde. Un médecin qui vient constater les blessures confirme qu'elles sont réelles. Il s'en sort.

Parallèlement, Naundorff prend une initiative qui va accélérer sa perte. Il intente un procès à la duchesse d'Angoulême, celle qui est officiellement sa sœur — la fille de Louis XVI qui a été échangée en 1795 et qui vit maintenant à Prague avec son mari le duc d'Angoulême. Il lui réclame la reconnaissance de son identité et sa part de l'héritage familial.

La duchesse d'Angoulême refuse tout net. Elle refuse de le voir, refuse de recevoir ses lettres. Madame de Rambaud, la vieille berceuse, se déplace jusqu'à Prague en calèche — un voyage considérable à cette époque et à son âge — pour la supplier de rencontrer Naundorff. Elle assure la duchesse d'Angoulême que Naundorff connaît des détails que seule sa sœur pourrait vérifier. Elle est éconduite. La duchesse d'Angoulême ne veut voir personne, ne veut discuter de rien.

Ce refus est en soi troublant. Si Naundorff était un imposteur évident, il suffisait à la duchesse d'Angoulême de le recevoir cinq minutes pour l'humilier publiquement. Elle avait tout à gagner à le démasquer. Elle ne le fait pas. Elle refuse le contact. Deux lectures sont possibles : soit elle craint que Naundorff soit vraiment son frère et ne veut pas s'y confronter, soit elle-même n'est pas la vraie duchesse d'Angoulême et évite tout risque d'être testée. On reviendra sur cette hypothèse dans les épisodes consacrés à la Comtesse des Ténèbres.

En 1836, la police de Louis-Philippe frappe. Naundorff est arrêté, tous ses documents sont saisis — le procès-verbal en dénombre 202 pièces, dont beaucoup, selon lui, prouvaient sa filiation. Ces documents disparaissent. On ne les retrouvera jamais. Naundorff est expulsé de France, conduit sous escorte jusqu'à la frontière et embarqué vers l'Angleterre. Sa période française prend fin brutalement.

Un point à noter au passage : la manière dont la police procède. On ne juge pas Naundorff. On ne l'accuse pas d'imposture, ce qui aurait ouvert un procès public et permis d'exposer son cas devant les tribunaux. On l'expulse discrètement, en lui prenant ses papiers. Un imposteur banal, on le juge et on le condamne. Un homme qu'on veut faire taire sans qu'il puisse s'exprimer, on l'expulse. La méthode dit quelque chose de la nature du danger perçu.

Il embarque donc vers l'Angleterre, sans papiers, sans procès, privé des pièces qui — selon lui — prouvaient sa filiation. Neuf années l'attendent là-bas : un titre que la première police d'Europe tolérera sans jamais le poursuivre, des appuis dans l'aristocratie anglaise, des inventions d'artillerie, et un livre de prophéties qui lui coûtera ses derniers amis. Ce que l'Angleterre fait de cet homme — et ce qu'il y devient —, c'est le prochain épisode.