Épisode 9 sur 26

Les années anglaises : le titre, la poudre et les prophéties

L'Affaire Louis XVII — Les Soirées du Graaal avec Trois A

Naundorff débarque en Angleterre en 1836, expulsé de France sous escorte, privé des deux cent deux pièces de son dossier que la police de Louis-Philippe a saisies et ne rendra jamais. Il change alors de posture, et le changement est saisissant. À Paris, il clamait son identité à qui voulait l'entendre. À Londres, il ne la crie plus : il la porte. Il se fait appeler duc de Normandie — le titre que portait le fils de Louis XVI avant de devenir dauphin —, il le signe sur ses lettres et ses papiers, il fait venir sa famille de Prusse ; deux fils naîtront sur le sol anglais, Adelberth en 1840, Ange-Emmanuel en 1843, et l'état civil britannique enregistre des nouveau-nés d'un duc de Normandie.

L'Angleterre voit tout cela, et ne dit rien. Neuf ans durant, cet homme portera publiquement le titre d'un prince de France, sans jamais être poursuivi pour usurpation d'identité — dans un pays qui a des lois, des tribunaux et l'orgueil de ses institutions. Or l'Angleterre de ces années-là a les meilleurs services de renseignement d'Europe : s'il y avait quelque chose à savoir sur cet homme, ils le savaient. Un imposteur gênant, on le poursuit ; un fou inoffensif, on le raille dans la presse et on l'ignore. Londres ne fait ni l'un ni l'autre : elle tolère le titre, observe l'homme, et ne bouge pas. Ce n'est pas un oubli, c'est une position.

Mais il faut dire aussi ce que cette tolérance ne prouve pas, et le dire avec la même netteté : elle ne prouve pas l'identité. Ni l'absence de poursuites, ni les enfants enregistrés comme princes d'un duc ne valent certificat. L'état civil anglais de ces années-là est libéral dans ses déclarations : l'officier écrit ce que le déclarant affirme, surtout quand il s'agit d'un étranger, qu'on suppose de bonne foi ; personne n'envoie vérifier un titre ducal dans les registres de France. La loi se durcira d'ailleurs peu après le départ de Naundorff, qui avait donc vécu son exil londonien sous l'ancien régime d'enregistrement. L'Angleterre n'a donc pas vérifié qui il était : elle a enregistré ce qu'il disait. Ce que la tolérance anglaise établit, ce n'est pas que cet homme était le duc de Normandie ; c'est que l'Angleterre a jugé ce nom-là supportable.

Et le nom, justement, mérite qu'on s'y arrête, car il se passe en Angleterre un fait de presse que personne ne commente jamais. Pendant neuf ans, les journaux parlent de lui toujours sous le titre de duc de Normandie. Pas Naundorff — ce serait le faire redescendre d'un cran. Pas Louis XVII non plus — ce serait entrer dans la querelle dynastique française. Duc de Normandie, partout, toujours. L'Angleterre est ainsi sa période « duc de Normandie » — et j'aime l'ironie : ce pays, justement, a été conquis par un duc de Normandie. C'est sous ce titre-là que Rome le désignera, nous y reviendrons, comme « faux duc de Normandie » — pas comme faux Louis XVII : le pape parle de lui comme la presse de Londres. Et en tant que duc de Normandie — un titre français, éteint, qui ne menace aucun trône britannique —, l'Angleterre ne l'embête pas. En aurait-il été de même sous le nom de Louis XVII, c'est-à-dire avec un roi de France en exil installé sur le sol anglais ? Je ne sais pas. Je constate seulement que pendant neuf ans, le nom qu'on lui laisse porter en paix est celui-là : duc de Normandie.

Il est vrai qu'il a des appuis, et les livres oublient souvent de le dire : Naundorff n'est pas seul en Angleterre. Son autobiographie — l'Abrégé de l'histoire des infortunes du Dauphin, le récit dicté de sa vie — est traduite en anglais en 1838 par l'honorable et révérend C. G. Perceval : un homme d'Église, issu d'une des grandes familles d'Angleterre — celle de Spencer Perceval, le Premier ministre assassiné en 1812. Sa cousine, Maria Perceval, correspond avec l'exilé ; leurs lettres sont conservées. Des revues anglaises prennent parti pour le « duc de Normandie » en 1838 et 1839. Ce ne sont pas des illuminés de bas étage : c'est une aristocratie croyante, de la meilleure société, qui adopte la cause de cet homme. Une minorité, certes — l'opinion anglaise, dans son ensemble, reste réservée. Mais une minorité réelle, établie, et qui ne démord pas.

Car Naundorff, pendant ces années, a changé de métier, et le nouveau n'est pas paisible. Il n'est plus horloger : il est devenu pyrotechnicien — un spécialiste des explosifs et des armes. Il conçoit des obus explosifs à impact, qui détonent au contact de la cible au lieu d'éclater à l'aveugle au bout d'une mèche ; il conçoit aussi un fusil sans recul. Il loue un champ de tir, organise des démonstrations, intéresse des officiers de l'état-major anglais. Ses inventions sont techniquement sérieuses — nous verrons en Hollande ce qu'elles valent : la marine néerlandaise les gardera secrètes pendant plus de vingt ans. Mais il faut comprendre ce que ces expériences sont pour lui. Ce n'est pas un passe-temps d'exilé, c'est sa monnaie de retour. Un homme dont le titre est traité de folie ne redevient indispensable que si un État a besoin de lui. Chaque obus qui éclate sur la cible est une preuve qui ne se discute pas : on peut railler un prétendant, on ne raille pas une arme qui fonctionne. Tout son espoir tient là : que ça marche, et qu'un gouvernement signe. Les Anglais examinent, s'intéressent — et ne signent pas. Neuf ans de démonstrations, d'espoir à chaque coup de canon. Rien. Et pendant ces années, on ne le laisse pas tranquille : on lui tire dessus — il est sauvé par une médaille de la Vierge qu'il porte sur lui, la balle s'y arrête. Son atelier explose à deux reprises. Il n'est pas dedans. La chance, encore, ou la précaution.

Pendant ces années, la police de Louis-Philippe, elle, ne l'a pas lâché. Elle lance publiquement une rumeur : Naundorff serait juif, déserteur de l'armée prussienne, un imposteur méprisable. À l'époque, l'accusation de judéité est une insulte — une arme sociale pour discréditer un homme. Naundorff fait alors une chose remarquable : il se présente à l'ambassade de Prusse à Londres et dépose une lettre — une lettre aux armes du duc de Normandie —, demandant au royaume où il a vécu vingt ans de dire ce qu'il sait de lui. Et voici une incongruité que je demande au lecteur de contempler tranquillement. Une lettre signée d'un titre de prince mort officiellement depuis cinquante ans : dans toute administration du monde, cela se classe sans suite, part au service de police, ou finit au rayon des lettres délirantes. Normalement, soit un service de police répond, soit personne ne répond — recevoir une missive signée « duc de Normandie », c'est du matériel de psychiatrie, pas de chancellerie. Or la réponse arrive, officielle, signée von Bülow, le ministre prussien des Affaires étrangères lui-même. Le ministre des Affaires étrangères d'un grand royaume répond en personne à un horloger de Spandau expulsé de France — ou, si l'on préfère, à un homme qui signe duc de Normandie, ce qui, administrativement, devrait déclencher tout autre chose qu'une réponse ministérielle. On ne répond pas au placard d'un fou au niveau d'un ministre. On ne répond à ce nom-là, par écrit, officiellement, que si l'on tient la question pour une affaire d'État. Et cette réponse est cinglante — pour la calomnie : l'origine de cet homme est totalement inconnue de l'administration prussienne ; rien ne permet d'affirmer qu'il ait été déserteur ; l'État prussien n'a, sur ce personnage, absolument aucune information. La rumeur du déserteur est morte : c'est la Prusse elle-même qui l'a tuée. Mais lisez la réponse une seconde fois, car elle a deux tranchants. Voilà un État qui a gardé cet homme vingt ans sur son sol, qui l'a jugé, qui l'a tenu trois ans dans ses prisons — et qui certifie qu'il ne sait rien de lui. Rien sur sa naissance, rien sur sa famille, rien sur ce qu'il était avant 1810. Le démenti qui sauve Naundorff de la calomnie confirme, dans le même souffle, l'anomalie de sa vie : nulle part, dans aucun registre de Prusse, le moindre berceau. Ce silence est en soi une information.

Il faut maintenant parler du livre, car il occupe ces années anglaises autant que la poudre. Dans les périodes sombres — et celle-ci l'est : la France l'a chassé, l'Angleterre le tolère sans le reconnaître, aucun contrat ne vient —, Naundorff écrit un texte étrange qu'il intitule La Doctrine céleste. Une théologie personnelle, distincte de l'Église catholique : il y nomme des grands prêtres, excommunie des personnages, distribue à son entourage des titres bibliques, et prononce des prophéties — il annonce notamment la mort de Louis-Philippe dans l'année. Aucune ne se réalisera. Ce livre a un double visage, et il faut le dire avec ses deux mots : maladif et génial. Maladif, le délire est là — les prophéties de fin du monde, la mort du pape annoncée, les titres distribués : c'est le malheur qui parle, pas la vérité. Un homme abandonné de tous prédit la ruine de ses ennemis : c'est un miroir, pas une révélation. Mais génial aussi : le texte est structuré, argumenté, cohérent dans sa logique interne, à ce point que des lecteurs sérieux s'y intéresseront durablement — Jules Bois, à la fin du siècle, verra en son auteur un précurseur d'Allan Kardec et du spiritualisme moderne, et plusieurs considèrent ce livre comme un texte fondateur de ce qu'on appellera la théosophie — ces courants qui cherchent une connaissance directe du divin. Le génie et la maladie, dans le même homme, dans le même livre. C'est tout Naundorff.

Le livre lui coûte pourtant ce qui lui restait d'amis. Les partisans de la première heure, ceux qui voyaient en lui le roi, s'inquiètent de la dérive religieuse : le gérant de ses publications, Gozzoli, s'en sépare publiquement ; les fidèles ne suivent pas tous dans la secte nouvelle — l'Église de la véritable Doctrine céleste, fondée en mai 1840 par une poignée de signatures. En 1843, Rome réagit. Le pape Grégoire XVI publie un Bref — la lettre officielle par laquelle un pape tranche —, adressé à un évêque français. Il vise d'abord la secte d'un prophète, Vintras, qui avait reconnu en Naundorff le roi annoncé ; et il condamne, au passage, sans le nommer, un « faux duc de Normandie ». Retenez l'appellation : pas « faux Louis XVII ». Même Rome parle de lui sous le nom des journaux de Londres — l'Angleterre l'a fait connaître à l'Europe sous le titre de duc de Normandie, et c'est ce titre-là que le pape frappe. J'ai retrouvé l'original de ce Bref au Vatican. Retenez ce qu'il est, et ce qu'il n'est pas : c'est la seule prise de position officielle de l'Église catholique sur Naundorff — et elle porte sur sa théologie, pas sur sa filiation. Rome ne dit pas : cet homme n'est pas le fils de Louis XVI. Rome dit : cette doctrine n'est pas la nôtre. Sur la question de la naissance, le silence du Vatican est total. Nous y reviendrons.

Nous voici en 1845. Neuf ans d'Angleterre : le titre toléré, l'invention prête, la doctrine écrite, les soutiens dispersés, aucun contrat. Naundorff décide de repartir — pour la Suisse, pays neutre, où l'on peut proposer des inventions militaires sans complications diplomatiques. Mais la France lui est interdite : le chemin passe par la Hollande. Au début de l'année 1845, il se présente au consulat des Pays-Bas, à Londres, pour demander un visa de transit. Et il signe sa demande de l'identité de duc de Normandie. Un seul nom, encore : pendant neuf ans, il n'en aura pas utilisé d'autre. La Hollande sera différente — je le dis ici pour que le lecteur y fasse attention : là-bas, les trois noms vivront ensemble, de Bourbon dans les papiers du contrat, duc de Normandie dans la bouche de ceux qui l'entourent, Louis XVII jusqu'au sommet de la pierre — et même Naundorff finira par reparaître. Les quatre noms de l'homme sur un seul territoire, et ce sera celui du prochain épisode. Imaginez l'officier consulaire qui reçoit le papier : un étranger demande à traverser le royaume sous le nom d'un prince français mort officiellement il y a cinquante ans. La demande ne peut pas rester dans un tiroir : elle monte, elle transmet, elle interroge. Pendant ce temps, Naundorff embarque avec un assistant et de grosses malles de matériel de pyrotechnie, sa famille restant en Angleterre ; le bateau prend la mer, direction Rotterdam. Ce que la Hollande va faire de cette demande — et de cet homme —, c'est la question du prochain épisode : avec qui l'État signe-t-il ?