Épisode 10 sur 26

Naundorff en Hollande : avec qui l'État signe-t-il ?

L'Affaire Louis XVII — Les Soirées du Graaal avec Trois A

Dans la plupart des livres qui traitent de l'affaire Louis XVII, on qualifie Karl Wilhelm Naundorff d'horloger. C'est la profession qu'il exerçait à Spandau, près de Berlin, et c'est la profession qu'il cesse d'exercer le jour où il quitte la Prusse pour venir, à Paris, demander ce qui lui revient. En France, il devient l'homme qui se dit fils de Louis XVI. En Angleterre, où l'expulse la monarchie de Juillet, il porte le nom de duc de Normandie, écrit une doctrine religieuse, et travaille à des inventions militaires. En Hollande, enfin, ses interlocuteurs ne connaissent de lui qu'une chose : il affirme être le fils du roi de France, et il propose des innovations en artillerie et en chimie des explosifs.

Alors pourquoi continuer à l'appeler l'horloger jusqu'à sa mort ? On ne dit pas Hitler le peintre lorsqu'on parle du chancelier du Troisième Reich. Dans le cas de Naundorff, le rappel permanent du métier produit un effet très particulier. Un horloger — un artisan, donc — prétend être fils de roi. L'écart entre les deux conditions prépare le lecteur à l'imposture avant même qu'on ait examiné quoi que ce soit. Ce qui est assez savoureux quand on se souvient que Louis XVI, précisément celui que Naundorff désigne comme son père, passait ses nuits à la serrurerie dans son atelier du château, avec le serrurier Gamain pour unique confident. Une compétence manuelle n'a jamais empêché un roi d'être roi. Elle ne devrait donc pas suffire à rendre son fils invraisemblable.

Ajoutez le reste du portrait : son français imparfait, certains de ses souvenirs, les épisodes rocambolesques de sa biographie. L'ensemble finit par former un personnage qu'on croit connaître avant de l'avoir rencontré. L'étiquette devient si lourde qu'elle tient lieu d'explication : cet homme était un imposteur.

Mais ce mot a un défaut. Il décrit la personne entière, alors qu'il faudrait préciser sur quoi porte l'accusation. Naundorff n'était pas un imposteur en horlogerie : il connaissait son métier, avait une clientèle, faisait vivre sa famille. Les lettres qu'il écrit à ses enfants montrent un père préoccupé de leur nourriture, de leurs vêtements, de leur avenir. Même si l'on rejette son identité royale, il reste un homme dont plusieurs activités sont réelles. Et la plus réelle de toutes, la plus vérifiable, celle qui va nous occuper, c'est l'artillerie.

Car ici l'horlogerie donne un aperçu trompeur de la suite. Une horloge mal réparée revient à l'atelier. Une bombe mal construite tue les artilleurs. Et les clients changent : ce n'est plus un particulier qui apporte sa montre, c'est un État qui commande, qui finance, qui organise les essais et qui décide de l'emploi de l'arme. L'artillerie est une affaire d'État. Quand Naundorff propose ses inventions en Hollande, c'est avec l'État néerlandais tout entier qu'il va devoir traiter.

Suivons maintenant la demande plutôt que l'homme. Début de l'année 1845 : elle est déposée au consulat des Pays-Bas de Londres, signée de l'identité de duc de Normandie. Naundorff veut rejoindre la Suisse pour y proposer son invention — il envisageait aussi la Turquie —, et la route par la Hollande est plus sûre que la route par la France, dont il est banni.

Il faut imaginer la scène. L'officier consulaire qui reçoit cette demande n'a pas affaire à un voyageur ordinaire. Cet étranger ne demande pas un papier au nom de Naundorff : il signe comme appartenant à la famille royale de France — et il a été précédé, à La Haye, d'un signalement du consul lui-même : un certain Charles de Bourbon, duc de Normandie, va arriver, et c'est un personnage politique. Le consulat enregistre, transmet, et l'affaire donne lieu à de véritables recherches auprès des polices anglaise, française et prussienne. Les réponses arrivent, et elles sont éloquentes. L'Angleterre connaît un homme qui se dit duc de Normandie depuis son expulsion de France, et l'opinion publique là-bas lui est loin d'être favorable. La France le présente comme un aventurier d'origine allemande, expulsé sans autre motif que d'avoir usurpé un titre, et fait parvenir son dossier : le colporteur d'horloges de Berlin, l'acquittement douteux d'un incendie à Brandebourg, trois ans de prison pour fausse monnaie, les dettes, la fuite. La Prusse, où l'homme a pourtant vécu plus de vingt ans, fournit sa feuille de route complète — et c'est peut-être la réponse la plus étrange des trois : le gouvernement prussien sait tout de lui depuis 1810, l'établissement, le métier, les procès, mais il est incapable de dire où il est né, de quelle famille il vient, ni ce qu'il était avant 1810. Trois royaumes, trois polices, et pas une seule qui sache où cet homme est né.

En janvier 1845, le bateau de Londres se présente donc devant Rotterdam — et on interdit à Naundorff de débarquer. Son navire reste bloqué quinze jours au mouillage, l'homme assigné à bord, sous la menace d'un renvoi en Angleterre. Avec le dossier qui l'accompagne, la première réaction n'a rien d'incompréhensible : les autorités voient arriver un étranger à l'identité contestée, défavorablement signalé par trois pays, transportant du matériel d'artilleur. Ces quinze jours d'attente ne sont d'ailleurs pas anodins : c'est pendant ce mouillage que le gouvernement mène son enquête. On vérifie, et on vérifie avec sérieux.

Mais alors regardez ce qui se joue en même temps. On découvre que son visa — un vrai visa néerlandais — avait été délivré à Londres sous le nom de « Charles Louis de Bourbon, natif de France ». Le consul général, interrogé, s'excuse presque : le passeport avait été accordé « très imprudemment », en son absence, à l'homme qui se présentait sous ce nom. Dans la nuit du 24 au 25 janvier, le directeur de police de Rotterdam fait reconnaître le voyageur au débarquement, et lui retire son passeport, envoyé à La Haye. Et là, regardez bien : Naundorff réclame son passeport par exploits d'huissier répétés, puis écrit personnellement au ministre de la Justice pour le demander. Un État qui tient un homme pour un fou ne se bat pas à coups d'huissiers avec lui pour des papiers. On ne se bat pas pour un bout de papier. On se bat pour un nom. Ce passeport, avec « de Bourbon » écrit dessus, l'administration néerlandaise le traite comme un objet trop dangereux pour circuler — et c'est déjà une manière de le prendre au sérieux.

Pendant que l'homme attend sur son bateau, une autre scène se joue. Un avocat de Rotterdam, Van Buren, connu et respecté, entend parler de cet étranger immobilisé qui proteste de sa bonne foi et prétend posséder des inventions importantes. Il monte à bord. Il prend le temps de l'écouter — et un avocat n'est pas un journaliste : il peut poser des questions, demander des explications, voir comment l'homme y répond, le prendre en faute s'il exagère. Van Buren descend à terre convaincu. Il a des contacts au ministère de la Guerre à La Haye, il fait remonter le dossier, il se porte garant de son protégé — c'est un engagement juridique : l'avocat répond de l'étranger devant l'État. Les autorités acceptent. Un notable du barreau de Rotterdam répond d'un homme que trois polices décrivent comme un faussaire.

L'autorisation de débarquer, cependant, n'est qu'une première décision. Car Naundorff déclare au directeur de police de Rotterdam qu'il ne vient pas demander d'argent : il vient proposer une invention militaire. La Haye délègue un représentant qui vient s'entretenir avec lui — non pas sur sa filiation, mais sur ses inventions militaires. Et il faut dire un mot de ce que la Hollande a à faire avec une marine : c'est un pays en expansion coloniale, en concurrence permanente avec l'Angleterre, qui manque d'un avantage militaire. Une séance de tir est organisée dès le mois de février, dans un champ mis à disposition près de Delft, devant des représentants du ministère de la Guerre. Les obus explosifs à impact fonctionnent. Le fusil sans recul fonctionne. Les Hollandais sont sérieusement intéressés.

Maintenant, l'invention elle-même. Il faut la comprendre pour mesurer la suite. Un projectile explosif du temps doit éclater au bon moment ; avec une mèche à temps, il faut faire correspondre le délai de l'explosion avec le temps de vol du projectile. Or, dans un combat naval, les bâtiments bougent, la distance change à chaque instant, et une explosion trop précoce ou trop tardive ruine le tir. Le dispositif de Naundorff déclenche l'explosion au choc, au contact de la cible : une fusée à percussion, montée à l'avant du projectile. Pour une marine qui protège des ports, des routes commerciales et des possessions lointaines, l'intérêt est immense, et il ne sera pas théorique : cette arme entrera en service dans la marine néerlandaise, restera le secret du royaume pendant plus de vingt ans, servira jusqu'à la fin du siècle, et un exemplaire en est conservé aujourd'hui au Rijksmuseum d'Amsterdam. Encore faut-il prouver que cela fonctionne : le projectile doit supporter transport, chargement et mise en feu sans exploser, puis se déclencher sur la cible. Ici, aucune histoire de naissance royale ne peut remplacer une connaissance des matières. Le ministre de la Guerre, List, met Naundorff en rapport avec le colonel Seelig, gouverneur de l'Académie militaire royale de Bréda — l'école des officiers du royaume —, autorisé « avec permission du roi » à traiter avec lui « sous la main ». Retenez cette expression : sous la main. En langage d'administration, elle veut dire : discrètement, sans papier, sans trace officielle. Et elle veut dire aussi : le roi est informé, puisque le roi donne la permission. D'ailleurs, dès janvier, le ministre des Affaires étrangères avait informé Guillaume II lui-même, oralement, de l'arrivée imminente de cet homme. Le roi n'avait pas demandé de l'expulser : il avait seulement espéré « qu'il ne s'attarderait pas trop dans le pays ». Nous y reviendrons.

Les démonstrations de Bréda suivent : un petit canon métallique projetant à une heure de distance des projectiles capables d'anéantir navire ou bâtiment, des fusées si légères qu'un soldat peut en porter plusieurs dans son havresac. Le colonel les juge « frappantes ». Le ministre de la Guerre écrit à son collègue de la Justice qu'il vient d'assister à des « faits qui frisent l'incroyable ». Et le 13 avril 1845, un rapport de quatre experts militaires conclut : essais couronnés de succès.

On discute alors les conditions, et c'est ici que la question de l'homme revient avec toute sa force. Le gouvernement tient désormais Naundorff pour un inventeur qualifié — les experts l'ont dit. Mais il tient aussi, sur sa table, le dossier de police le plus complet qui existât : l'homme est né nulle part, il a été condamné pour fausse monnaie, accusé d'incendie, criblé de dettes, expulsé de France, auteur d'une doctrine mystique condamnée par le pape. Il ne s'agit pas d'acheter un objet sur un marché et de laisser repartir le vendeur : on parle d'un secret militaire à garder, d'un travail à poursuivre, d'engagements sur des années. Le contrat prévoit une pension annuelle à vie de 24 000 florins la première année — décroissante ensuite —, une soulte de 60 000 florins après les essais, et, si le tout répond aux attentes, jusqu'à un million de florins, payable en dix échéances annuelles. Un million de florins — j'ai regardé les termes, en convertissant approximativement à la valeur actuelle : l'équivalent moderne d'environ soixante-dix mille euros par mois pendant les premières années, avec des paiements complémentaires substantiels. Et la Hollande de 1845 traverse alors de sérieuses difficultés financières. Il faut donc avoir confiance dans l'inventeur — dans sa capacité à travailler, à tenir ses engagements, à garder le secret. Et l'identité revendiquée n'est pas un détail qu'on peut ignorer : elle fait partie de sa personne, de sa signature, de sa réputation ; les responsables ne peuvent pas faire semblant de ne pas la voir pendant qu'ils négocient le secret militaire.

Qui négocie pour l'État ? Le lieutenant-colonel De Bruyn. Qui autorise ? Regardez la mécanique : le 17 juin 1845, trois ministres — la Guerre, la Marine, les Colonies — écrivent au roi pour demander l'autorisation de contracter. Ils soulignent la portée militaire et les économies sur le matériel, affirment que « contre une fraude éventuelle des garanties suffisantes ont été prises » — et constatent, en passant, que le ministre des Finances n'a pas été consulté, parce que « la nature de l'affaire exige le plus grand secret ». Le ministre des Finances d'un royaume n'est pas consulté pour un million de florins. Décision royale du 24 juin ; le contrat est approuvé le 3 juillet 1845. Le royaume des Pays-Bas achète un secret d'armement à l'homme que ses propres polices décrivaient six mois plus tôt comme un faussaire monnayateur sans patrie et un prophète sans Église.

Et regardez comment le contrat le nomme. Pas « Karl Wilhelm Naundorff » : Charles-Louis de. Le prénom royal, celui du fils de Louis XVI, sans le patronyme Bourbon — les Hollandais demandent expressément à Naundorff de ne pas porter publiquement le nom Bourbon, pour ne pas créer d'incident diplomatique avec la France. C'est un compromis diplomatique : le royaume écrit dans son contrat le prénom du prince et refuse d'écrire sa maison. À Delft, pendant tout son séjour, on ne l'appellera que Monsieur Charles. Et voici un détail qui mérite l'arrêt : pour la première fois de sa vie, Naundorff se tait sur son identité. Depuis Paris il clamait, depuis Londres il signait ; en Hollande, il ne crie plus. On le reconnaît, alors il n'a plus besoin de la crier.

Naundorff fait venir sa famille, s'installe, commence les travaux au champ de tir de Delft. Et quelques semaines après la signature, en juillet, il tombe malade. Douleurs au ventre, récurrentes, aiguës. Le médecin personnel du roi de Hollande est envoyé pour le suivre — encore un traitement qu'aucun horloger prussien banal ne recevrait. Le futur ministre de la Guerre, qui n'est pas encore ministre, vient régulièrement s'asseoir à son chevet et envoie des bulletins de santé à la cour. L'homme compte pour l'État, et l'État le couvre.

Le 10 août 1845, il meurt. Officiellement de typhoïde ; il y aura des soupçons d'empoisonnement, jamais prouvés — un homme qui avait beaucoup d'ennemis puissants meurt subitement, en pleine force de l'âge, et le doute ne peut pas être tranché. Et une coïncidence à noter : il meurt un 10 août, jour anniversaire de la chute de la monarchie, le jour où tout avait basculé dans sa vie d'enfant. Richemont, l'autre grand prétendant, mourra lui aussi un 10 août, huit ans plus tard. Les deux hommes qui ont revendiqué le trône de France comme fils de Louis XVI meurent le même jour de l'année. Coïncidences.

Vient alors la scène la plus étonnante de toute l'affaire. Le fils aîné de Naundorff se rend à l'état civil de la ville de Delft, accompagné du secrétaire de son père. Il vient déclarer le décès. L'officier d'état civil lui demande le nom du défunt. Le fils répond : Charles-Louis de Bourbon, duc de Normandie, Louis XVII, ayant été connu sous le nom de Charles-Guillaume Naundorff. Les quatre noms dans une seule phrase : de Bourbon, duc de Normandie, Louis XVII, Naundorff. En Angleterre, un seul nom avait suffi pendant neuf ans ; sur le sol hollandais, les trois identités et l'état civil tiennent dans le même souffle. L'officier s'appelle Daniel van Koestveld. Il fait son travail, et un acte de décès se rédige avec le nom des parents, le lieu et la date de naissance. On a le texte : « Né au château de Versailles, en France, le vingt-sept mars mil sept cent quatre-vingt-cinq, âgé de soixante ans révolus, fils de feu Sa Majesté Louis Seize, roi de France, et de Son Altesse Impériale et Royale Marie-Antoinette, archiduchesse d'Autriche, reine de France, tous deux décédés à Paris, époux de Madame la duchesse de Normandie, née Johanna Einert. » Tous deux décédés à Paris, comme si de rien n'était. On imagine l'officier qui garde son sang-froid, la plume à la main, en n'en pensant pas moins.

Imaginez la scène. Un officier d'état civil d'une ville hollandaise, en 1845, à qui on vient annoncer que le fils du dernier roi de France, mort officiellement il y a cinquante ans, vient d'expirer dans sa ville. Il ne peut pas décider seul. Il alerte le maire. Le maire, à son tour, ne peut pas décider seul. Une calèche est envoyée à La Haye — c'est le protocole. Le gouvernement hollandais est consulté. Réponse : enterrez-le sous ses titres et qualités. Sous le nom qu'il portait, sous la filiation qu'il revendiquait. Et la réponse arrive vite, parce qu'elle était prête. Monsieur Charles était déjà connu à Delft comme un homme important, protégé d'en haut ; pendant sa maladie, les émissaires et les médecins de La Haye se succédaient à son chevet. Le roi Guillaume II savait depuis des mois qui il avait accueilli. Il fallait seulement qu'il hoche la tête.

La France de Louis-Philippe proteste. Elle demande qu'on efface l'inscription. La Hollande répond simplement : prouvez-nous que ce n'était pas Louis XVII. La France ne le peut pas.

Et c'est ainsi que, sur la tombe de Delft, au Kalverbos, il y a aujourd'hui encore une dalle qui porte l'inscription : Ici repose Louis XVII, Charles-Louis, duc de Normandie, roi de France et de Navarre, né à Versailles le 27 mars 1785, décédé à Delft le 10 août 1845. Cette tombe existe toujours, elle est visible. Le cimetière autour a été démoli et remplacé par un parc public ; sur ordre de la reine Wilhelmine, la tombe de Naundorff a été maintenue en place, seule au milieu du parc, entourée de sa grille. Toutes les autres tombes ont été déplacées. Celle-là, non.

La reconnaissance hollandaise ne s'arrête pas à la dalle. Les enfants nés en Hollande sont enregistrés à l'état civil comme enfants du duc de Normandie et de la duchesse de Normandie ; la veuve portera officiellement ce titre jusqu'à sa mort. Le procès qui permettra à la famille de porter légalement le nom de Bourbon aboutit, en 1890, à un jugement favorable : il est, disent en substance les juges, de notoriété publique que cette famille descend de Louis XVI. Le roi Guillaume III signera lui-même la naturalisation des enfants restés en Hollande, sous le nom de Bourbon. Et en 1908, la fille de Naundorff, Marie-Thérèse — oui, le même prénom que la princesse royale —, meurt sous le règne de la reine Wilhelmine : on l'enterre à Apeldoorn comme princesse de France, et l'avis de décès du journal local la présente comme fille de Louis XVII, lui-même fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Soixante ans après le contrat, la Hollande continue. Et quand la plus haute juridiction du royaume, la Hoge Raad — l'équivalent de notre Cour de cassation —, jugera le litige né du contrat, elle instruira le procès sous un nom qui est resté dans la jurisprudence : l'arrêt de 1849 s'appelle littéralement « De Bourbon Naundorff », plus ancien précédent de droit administratif du pays encore en vigueur, enseigné à tous les étudiants en droit. Le nom princier n'est pas resté dans un pamphlet : il est entré dans la jurisprudence du royaume par la porte du contentieux d'État, et il y vit depuis cent soixante-quinze ans.

Faisons le compte. Dans les années 1850, il y a trois hommes enterrés en Europe sous le nom de Louis XVII. Celui du cimetière Sainte-Marguerite à Paris, mort officiellement en 1795, et dont le corps n'a jamais été retrouvé lors des recherches faites par Louis XVIII en 1815. Le baron de Richemont, enterré près de Lyon, à Gleizé. Et Karl Wilhelm Naundorff, à Delft. Trois Louis XVII : il y en a nécessairement au moins deux de trop. Mais regardez ce que les États font de leurs pierres. En 1859, sur ordre de la préfecture, on retire de la tombe de Richemont la mention Louis XVII. À Delft, personne ne retirera jamais rien — ni sous Guillaume II, ni sous Guillaume III, ni sous Wilhelmine, ni depuis. Voilà ce que fait un État qui ne croit pas : il efface. Voilà ce que fait un État qui sait : il grave, et il maintient.

Voilà donc posée l'incongruité centrale, et il faut la regarder en face, car tout le reste en découle. Aucun État au monde ne signe un contrat d'armement secret, d'un million de sa monnaie, en dix annuités, avec un homme qu'il tient pour un fou et un malhonnête. Aucun. Si les ministres du roi avaient cru signer avec un imposteur délirant, ils avaient le moyen le plus simple du monde de le faire : signer sous le nom de police. On contracte avec un aventurier sous son nom d'état civil, comme on contracte avec n'importe quel fournisseur, et l'affaire reste une friponnerie de plus dans les archives. Mais si l'on signe avec un homme qui porte le nom d'une maison royale, alors la question de savoir qui il est ne peut plus rester dans les bureaux. Elle monte au roi — et, à vrai dire, elle est déjà montée : le roi donne les permissions, reçoit les ministres, autorise « sous la main », et il sait, depuis janvier, quel nom revendique l'homme qui attend devant Rotterdam.

Et qui est Guillaume II ? Le fils du premier roi de la dynastie, le prince orange qui a chargé à Quatre-Bras et à Waterloo à vingt-deux ans, le souverain le plus populaire de l'Europe du moment. Et surtout : un homme dont la famille est allemande du côté de sa mère. Sa mère, Wilhelmine, était princesse de Prusse ; le roi qui règne alors à Berlin, Frédéric-Guillaume IV, est son cousin germain — élevés ensemble à Berlin pendant l'occupation napoléonienne, ils se connaissaient personnellement et se parlaient directement. Vers qui, d'autre, un roi des Pays-Bas peut-il se tourner pour poser la question de la naissance d'un homme ? Pas vers les polices, qui ont déjà répondu — elles savent tout de lui depuis 1810, et rien d'avant. Vers la Prusse, où l'homme a vécu, été jugé, été enfermé. Et Guillaume II peut s'y adresser autrement que par une dépêche de police : il écrit à son cousin.

Que peut lui répondre la Prusse ? Ce que la Prusse sait, et que ses polices ne disent pas. Car la Prusse a tenu cet homme en prison, et le directeur de sa prison, le baron von Seckendorf, de l'une des plus vieilles familles prussiennes, a fini par le croire et est intervenu en sa faveur. Un prisonnier qui se dit innocent, tout directeur de forteresse en a entendu des dizaines ; un prisonnier qui convainc le sien qu'il est le fils de Louis XVI, au point que l'officier s'entremet pour lui, voilà une rencontre qui mérite qu'on s'y arrête. Ce que Seckendorf a vu, c'est ce que Van Buren verra à Rotterdam : un homme qui répond, un homme dont le récit tient devant un interlocuteur qui peut le prendre en défaut, jour après jour, année après année.

Mettons maintenant la chaîne bout à bout, et voyons comme elle s'éclaire. Seckendorf, le directeur prussien, croit son prisonnier. Van Buren, l'avocat de Rotterdam, monte à bord d'un bateau et descend convaincu. Les experts de Bréda constatent la réalité des compétences. Et le roi des Pays-Bas reçoit de son cousin de Berlin, sur l'identité de l'homme, une assurance qui change tout. Chaque conviction, prise isolément, passe pour de la crédulité. Mises bout à bout, elles forment autre chose : la même découverte faite à chaque station du parcours. Ce n'est plus quatre naïvetés ; c'est une enquête qui conclut partout pareil.

Dans cette lecture, le comportement du gouvernement néerlandais cesse d'être inexplicable. Il ne décide pas de confier un travail militaire secret à un homme qu'il considère toujours comme un imposteur délirant : il a acquis une autre conviction sur son contractant, et c'est elle qui rend l'engagement pensable. La lettre des trois ministres prend son sens — « contre une fraude éventuelle des garanties suffisantes ont été prises » : on garantit la technique, parce que sur l'homme, on a reçu ailleurs ce qu'il fallait. Et le secret absolu — pas même le ministre des Finances — devient lui-même un aveu : on ne cache pas ainsi un simple marché d'armement ; on cache qu'un trône s'est penché sur la naissance d'un homme.

On m'objectera, à juste titre, que l'État a vérifié. Oui, il a vérifié — et pas à demi. Dès 1840, quand une lettre adressée au prince d'Orange arrive, signée « Charles Louis Duc de Normandie, Roi légitime de France », le gouvernement enquête. En janvier 1845, dès l'annonce de l'arrivée, le roi est informé. En mars 1845, quatre mois avant la signature, le ministère des Affaires étrangères fait enquêter auprès des envoyés de Paris et de Londres et auprès du gouvernement prussien, et réunit le dossier complet : l'horloger de Spandau, la condamnation pour fausse monnaie, les dettes, l'expulsion. Mais regardons bien ce qui a été vérifié, et ce qui ne l'a pas été. L'État a vérifié l'identité civile et les antécédents de l'homme — c'est une vérification de police. Il n'a jamais instruit la question dynastique : qui était cet homme avant 1810, que s'est-il passé au Temple, que valait la substitution alléguée — c'est une vérification généalogique, et personne, dans aucun bureau, dans aucun royaume, ne l'a jamais faite. L'État néerlandais a donc vérifié l'état civil de l'horloger, a trouvé le dossier le plus accablant qui se puisse imaginer — et a signé quand même, en écrivant dans le contrat le prénom du prince. La vérification de police explique la prudence. Elle n'explique pas la signature. Elle explique encore moins le nom.

Car c'est le nom qui est la signature de la vérité. Pendant la vie, la prudence diplomatique : le contrat dit Charles-Louis, le prénom royal, et le royaume se tait sur la maison — l'homme est accueilli, installé, couvert de médecins royaux, appelé Monsieur Charles. À la mort, la retenue cesse : l'acte de décès écrit de Bourbon, duc de Normandie, fils de feu Sa Majesté Louis Seize ; la pierre écrit roi de France et de Navarre ; le décret donne le nom aux enfants ; la jurisprudence l'inscrit sous « De Bourbon Naundorff ». Si l'État avait cru tenir un imposteur, il avait cent occasions de l'écrire : dans l'acte, dans la pierre, dans les décrets, dans la procédure. À chaque occasion, il a écrit le nom du prince. Et quand la France a demandé d'effacer, il a répondu : prouvez-nous. On n'appelle pas un escroc du nom qu'on tient pour faux dans les actes officiels du royaume ; c'est même le contraire du fonctionnement d'un État. L'écrit qui reste forme une ligne continue, et cette ligne dit que le royaume n'a jamais traité le nom comme un faux nom.

Il reste une pièce à retrouver, et je la désigne : la consultation entre les deux cousins, Guillaume II et Frédéric-Guillaume IV, au printemps 1845. Les archives où elle dormirait existent : le Koninklijk Huisarchief, les papiers privés du roi. Tant qu'elle n'est pas exhumée, la reconstruction s'appuie sur tout ce qui l'entoure et la rend visible. Car voilà le choix, et il n'y en a que deux possibles. Ou bien l'État hollandais a signé, sous le nom royal qu'il croyait faux, un contrat d'armement secret d'un million de florins avec un homme que ses propres polices lui décrivaient comme un faussaire condamné et un prophète sans Église — et alors il faut encore expliquer pourquoi, dans les mois et les années qui suivent, ce même État écrit le nom dans ses registres, le grave sur une pierre avec sa permission, le donne aux enfants par décret, le laisse entrer dans sa jurisprudence, le maintient contre la France qui demande l'effacement, et le garde encore soixante ans plus tard, seul au milieu d'un parc. Ou bien, prévenu, renseigné, ayant interrogé la cour qui avait gardé l'homme, le royaume a su avec qui il signait — et alors tout se suit : la permission du roi, le secret, le contrat, la maladie couverte par les médecins royaux, la tombe, le nom des enfants, l'arrêt. Je ne pense pas qu'il existe une autre solution.