Épisode 11 sur 26

Marie-Amélie et l'analyse de 2004

L'Affaire Louis XVII — Les Soirées du Graaal avec Trois A

Naundorff mort en 1845, on aurait pu croire l'affaire close. Un homme, aussi mystérieux soit-il, meurt et ses revendications avec lui. C'est ce qui est arrivé à Richemont, l'autre grand prétendant, dont la mort huit ans plus tard n'a pas fait grand bruit. Sa lignée s'est arrêtée là — il n'avait pas d'enfant.

Naundorff, lui, avait plusieurs enfants. Et l'affaire va rebondir grâce à sa fille, Marie-Amélie. On dit qu'elle ressemblait à Marie-Antoinette, mais laissons cela : ce genre de ressemblance est trop subjectif pour peser dans un dossier. Ce qui compte, c'est ce qu'elle a fait.

Marie-Amélie prend le flambeau. Elle est plus dynamique que ses frères, plus déterminée. Elle épouse un Français. Elle est enterrée plus tard à Messac, en Bretagne. Elle n'aura pas d'enfant elle-même, ce sont ses frères qui assurent la descendance dynastique, mais elle passera toute sa vie à défendre la mémoire et la cause de son père.

Sa première action décisive est judiciaire. Elle prend comme avocat Jules Favre. Jules Favre est à ce moment-là un avocat parisien déjà connu. Il deviendra plus tard l'un des grands opposants républicains à Napoléon III, puis ministre des Affaires étrangères dans le premier gouvernement de la Troisième République. C'est un républicain convaincu, un adversaire déclaré de la monarchie sous toutes ses formes.

Or Jules Favre accepte l'affaire. Il plaide gratuitement — la famille Naundorff n'a pas les moyens de payer ses honoraires. Il défendra la cause dans plusieurs procès, en 1851, puis en 1874 devant la cour d'appel de Paris. Et si l'on lit ses plaidoiries, on s'aperçoit que ce républicain convaincu est absolument convaincu que Naundorff était Louis XVII. Sa conviction n'est pas de politesse d'avocat. Elle transparaît dans chaque page.

Un républicain qui défend gratuitement la revendication d'un descendant du roi de France : la scène est en soi remarquable. Jules Favre ne gagne pas ces procès. Les tribunaux ne reconnaîtront jamais officiellement la filiation Naundorff. Mais sa conviction personnelle, en tant qu'homme qui rencontre la fille de Naundorff, qui lit les dossiers, qui écoute les témoignages, est totale.

Un détail sur le paiement. La famille Naundorff n'ayant pas d'argent, Marie-Amélie remet à Jules Favre une bague — la bague que son père Karl Wilhelm Naundorff avait toujours portée, et dont Naundorff soutenait qu'elle lui venait de son propre père, Louis XVI. Vraie ou fausse, la bague avait pour Naundorff une valeur symbolique majeure. Marie-Amélie s'en défait pour payer l'avocat qui défend la mémoire de son père. Jules Favre porte cette bague. Cette bague reviendra dans l'histoire d'une manière saisissante, on le verra à la fin de la série.

Un républicain radical, personnellement convaincu par le dossier qu'il défend. Le dossier a une force propre, qui dépasse les convictions politiques de ceux qui l'examinent.

Marie-Amélie ne s'arrête pas aux procès. En 1883, elle fonde un journal qu'elle appelle La Légitimité. Le premier numéro sort le 21 janvier, jour du quatre-vingt-dixième anniversaire de la mort de Louis XVI. Il paraîtra régulièrement jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, avec des articles réguliers apportant de nouveaux éléments, de nouveaux témoignages, de nouvelles pièces au dossier Naundorff. Une véritable revue militante, tenue par la famille elle-même, qui garde vivante la revendication à travers les générations.

La date de 1883 pour fonder ce journal n'est pas neutre. En 1883 meurt le comte de Chambord, l'enfant du miracle, dernier Bourbon légitime issu de la lignée directe des rois de France, mort sans descendance. Sa mort ferme définitivement la branche aînée des Bourbons français. Marie-Amélie fonde son journal cette année-là, comme pour dire : la légitimité Bourbon ne meurt pas avec Chambord, elle continue chez nous.

Ce point mérite qu'on s'y arrête. Le comte de Chambord, à la fin de sa vie, a probablement empêché sans le vouloir la restauration monarchique en France. Après la chute de Napoléon III en 1870, l'Assemblée élue en février 1871 était à majorité monarchiste. Chambord aurait pu monter sur le trône. Il a posé une condition qui lui paraissait essentielle : gouverner sous le drapeau blanc de la monarchie, pas sous le tricolore. Aucune majorité ne pouvait accepter cela. La restauration a échoué sur ce point de principe. Les Orléans, la branche cadette, attendaient sa mort pour récupérer la légitimité. C'est dans cette impasse que le vote du 30 janvier 1875 — l'amendement Wallon, 353 voix contre 352 — a fait passer la Troisième République dans les lois constitutionnelles. Chambord meurt huit ans plus tard, en 1883, sans enfant.

On peut suivre la valeur de Louis XVII, ou de celui qui porte son histoire, comme une courbe. Elle baisse à chaque naissance d'un héritier concurrent : le roi de Rome, fils de Napoléon, en 1811 ; l'enfant du miracle, Chambord, en 1820 ; le prince impérial, fils de Napoléon III, en 1856. Elle remonte quand ces lignées s'éteignent. Le roi de Rome meurt jeune et sans enfant, le prince impérial est tué en 1879, et Chambord meurt sans descendance en 1883. À ce moment-là, près de cent ans après la mort officielle au Temple, la valeur de Louis XVII explose.

Chambord bloque les Orléans jusqu'à sa mort. Marie-Amélie fonde La Légitimité la même année. Le hasard est bien fait.

L'affaire Naundorff continue à faire du bruit tout au long du XIXᵉ siècle et jusqu'au début du XXᵉ. J'ai regardé les archives des grands journaux de l'époque — Le Gaulois notamment. En 1906, 1907, on voit encore des manchettes en une consacrées à l'affaire, aux procès, aux revendications de la famille. Elle divise l'aristocratie française. Elle n'est pas oubliée. Elle n'est pas non plus une simple curiosité — elle occupe l'espace public de manière récurrente.

Puis, progressivement, elle s'estompe. Les guerres mondiales, les bouleversements politiques, les urgences de l'époque, tout cela repousse l'affaire Naundorff dans l'arrière-fond des préoccupations. Après la Seconde Guerre mondiale, l'affaire descend d'un cran dans la conscience publique. Elle continue d'exister dans les milieux spécialisés, dans les cercles légitimistes, dans quelques livres, mais elle ne fait plus la une.

Vient l'irruption de la génétique. Au début des années 2000, un cœur conservé depuis les années 1790 refait surface. C'est une histoire compliquée : un cœur qui aurait été prélevé lors de l'autopsie de l'enfant mort au Temple en 1795, conservé par des princesses italiennes, transmis à un noble français partisan des Bourbons traditionnels. On décide de faire une analyse génétique. On compare l'ADN mitochondrial du cœur à celui de descendants connus des Habsbourg — la famille de Marie-Antoinette. Résultat annoncé : compatible. C'est le cœur d'un fils de Marie-Antoinette.

Le 8 juin 2004, ce cœur est enterré en grande pompe à la basilique Saint-Denis, aux côtés des tombeaux royaux. Cérémonie officielle avec représentants de la République, avec le duc d'Orléans, avec le représentant des Bourbons d'Espagne. Officiellement, l'énigme Louis XVII est résolue. Le petit prince est bien mort au Temple en 1795. Naundorff est un imposteur.

Depuis 2004, tous les sites Internet, toutes les encyclopédies, toutes les notices modernes concluent en ce sens. Avant 2004, ces mêmes notices concluaient différemment : elles rappelaient les arguments, présentaient les hypothèses, laissaient la question ouverte. Après 2004, l'affaire est classée.

Pour moi, cette conclusion ne tient pas. Non pas parce que je refuse la génétique, mais parce que la génétique a été utilisée ici en dehors de son cadre légitime. Un test ADN sur un cœur ne dit pas à qui appartenait ce cœur — il dit à quelle lignée génétique il appartient. Marie-Antoinette a eu plusieurs enfants. Le fils aîné, Louis-Joseph, est mort de tuberculose en 1789, à sept ans. Son cœur avait été prélevé aussi, selon la coutume, et sa trace se perd dans les tumultes de la Révolution. Rien n'exclut, et une historienne sérieuse a défendu récemment cette hypothèse, que le cœur enterré à Saint-Denis en 2004 soit celui de Louis-Joseph, retrouvé par des voies inconnues, plutôt que celui de Louis XVII. Les deux sont compatibles génétiquement — ce sont tous les deux des fils de Marie-Antoinette. L'analyse ADN ne les distingue pas.

Cette hypothèse alternative aurait quelque chose d'élégant. Le fils aîné, celui dont on avait perdu la trace, retrouve sans qu'on le sache le chemin de la tombe familiale. Il repose près de ses parents. On y a inscrit « Louis XVII » par erreur — il suffirait un jour de rectifier l'inscription.

Disons-le plus précisément. La génétique établit que ce cœur appartient à la lignée maternelle de Marie-Antoinette. Dire qu'il s'agit du cœur de Louis XVII plutôt que de celui de son frère, cela ne dépend plus de la génétique : cela dépend de l'histoire de la relique, d'où elle vient, par quelles mains elle est passée. Et cette histoire-là est pleine de trous. La génétique a apporté un élément réel. Elle a aussi permis à des institutions officielles de fermer commodément un dossier gênant. Mais l'énigme historique demeure.

Il faut parler, honnêtement, d'une autre analyse, dont on parle moins, et qu'un lecteur informé ne manquera pas de m'opposer. À la fin des années 1990, une équipe de l'université de Louvain a analysé l'ADN de restes attribués à Naundorff : des mèches de cheveux, et un os prélevé lors de l'ouverture de sa tombe de Delft, en 1950. Résultat : l'ADN hérité de la mère ne correspond pas à celui de la famille de Marie-Antoinette. C'est un argument sérieux contre ce que je défends, et je ne veux pas l'escamoter.

Mais je dois lui appliquer la règle que j'applique au cœur, sinon je tricherais. D'où viennent ces échantillons ? Des cheveux conservés dans des médaillons, passés de main en main pendant un siècle et demi. Un os tiré d'une tombe ouverte plus de cent ans après l'enterrement, dans un cimetière qui a été déplacé autour d'elle. Et cet os, on l'a conservé ensuite dans un bocal ouvert, dans des locaux de la police. Pour une analyse génétique, qui détecte la moindre trace d'ADN étranger, c'est à peu près la pire conservation qu'on puisse imaginer. C'est pour cela que cette analyse a été contestée. La question de la provenance se pose là exactement comme elle se pose pour le cœur. Ce qui trancherait vraiment, ce serait une analyse faite sur des restes dont l'origine est sûre, des deux côtés. Tant qu'on ne l'a pas, les deux analyses pèsent, chacune, ce que pèse l'histoire de leur échantillon.

Et il faut la reprendre, cette énigme, en tenant compte de tous les éléments — pas seulement de Louis XVII et de Naundorff, mais aussi de sa sœur Marie-Thérèse, dont l'histoire est probablement liée à la sienne d'une manière qu'on n'a pas encore explorée. C'est ce qu'on fera dans les prochains épisodes.