Épisode 12 sur 26

Génétique et ouverture du dossier de la sœur

L'Affaire Louis XVII — Les Soirées du Graaal avec Trois A

Un mot sur la génétique comme outil historique, avant d'ouvrir le second volet de cette énigme.

La génétique est un outil. Elle prend sa place aux côtés des autres outils de l'historien — les documents écrits, les correspondances, les objets, les témoignages, les procès-verbaux. Elle n'est pas l'outil qui remplace tous les autres. Aucun généticien sérieux ne prétend d'ailleurs avoir résolu une énigme historique par une seule analyse. Ce sont des tiers, souvent journalistiques ou institutionnels, qui font ce saut abusif : la génétique a parlé, donc l'histoire est classée. Cette manière de fermer un dossier laisse des trous béants dans le récit — mais elle a l'avantage d'être commode.

Ma position dans cette affaire, je la précise. Je m'y intéresse depuis vingt ans. J'ai lu beaucoup — plusieurs centaines de livres publiés au XIXᵉ et au XXᵉ siècle sur l'affaire, dans plusieurs langues. J'ai fait des voyages, dont trois au Vatican pour consulter des archives auxquelles peu de gens ont eu accès. J'ai rencontré des descendants. Je ne me considère pas comme un biographe de Naundorff — il y en a eu beaucoup, souvent excellents — mais comme un historien qui essaie de replacer cette énigme dans son contexte global.

À l'issue de ce travail, ma conviction personnelle est que l'hypothèse Naundorff = Louis XVII est de très loin la plus plausible. Je ne dis pas certaine. Il n'y a pas de document écrit officiel qui l'établisse au-delà de tout doute. Mais si on pèse honnêtement l'ensemble des faits, les hypothèses alternatives sont beaucoup plus fragiles que celle-ci.

C'est ce que j'appelle le graalomètre. Ou le plausiblomètre, si l'on préfère. On prend un fait, on demande : est-ce plausible ? On prend l'hypothèse inverse, on demande la même chose. On avance ainsi, fait par fait, en construisant ce qui tient debout et en écartant ce qui ne tient pas.

Cela dit, l'énigme des enfants du Temple n'est pas seulement l'énigme de Louis XVII. C'est aussi l'énigme de sa sœur, Marie-Thérèse. Et les deux énigmes sont liées d'une manière que la plupart des livres ne prennent pas en compte, parce qu'ils traitent chaque cas séparément.

Rappelons brièvement le parcours officiel de la sœur. Après la mort officielle de son frère en juin 1795, elle reste seule au Temple. Barras, on l'a dit, améliore ses conditions d'enfermement. Elle a une dame de compagnie, elle broie moins de noir. Puis, à la fin de 1795 ou début 1796, elle est échangée contre des prisonniers révolutionnaires détenus par l'Autriche. Elle traverse l'Europe et arrive à Vienne, à la cour de son cousin germain, l'empereur François II, neveu de Marie-Antoinette.

C'est à Vienne, dès son arrivée, que commencent les incohérences.

Marie-Thérèse enfant, celle qui a grandi à Versailles, était une petite fille pleine de grâce. Sa mère l'appelait Mousseline. Elle avait un caractère léger, elle adorait les animaux, elle jouait admirablement du piano — un enseignement fondamental pour une princesse royale. Les portraits, les correspondances, les témoignages concordent tous.

Or celle qui arrive à Vienne ne joue plus d'aucun instrument. Elle n'aime pas les animaux — non pas indifférence, elle les déteste activement. Elle refuse qu'on lui parle de sa mère. Elle a du duvet, presque du poil, au menton — trait physique qu'aucune source n'associe à la petite Mousseline. Elle marche, dit un courtisan viennois, comme un soldat prussien. Sa personnalité, son comportement, sa manière d'être en société, tout est différent.

On peut mettre ces changements sur le compte du traumatisme du Temple. C'est ce que la cour d'Autriche fait, poliment, pendant les premières années. Mais les incohérences s'accumulent. Trop nombreuses, trop nettes, pour n'être que des séquelles d'un enfermement — même long, même dur.

Un fait mérite qu'on le remarque : le mariage qu'on lui propose. Le plus naturel aurait été qu'elle épouse un archiduc, frère de l'empereur, son propre cousin germain. C'était le mariage dynastique parfait. Ce mariage ne se fait pas. Les Autrichiens le récusent — ils estiment l'union pas assez avantageuse. Pour la fille de Marie-Antoinette et de Louis XVI, cousine germaine de l'empereur, c'est extraordinaire. Elle finira par épouser son cousin français, le duc d'Angoulême, fils du futur Charles X. Ce mariage sera stérile.

À la mort de Louis XVIII en 1824, la duchesse d'Angoulême devient une figure majeure de la cour de France. Elle est présentée partout comme la fille de Louis XVI, comme la martyre vivante de la Révolution, comme celle qui incarne le souvenir des morts royaux. Elle élève le petit comte de Chambord après l'assassinat de son père, le duc de Berry. Elle prend même la place que devrait tenir la mère de l'enfant, Marie-Caroline de Bourbon-Deux-Siciles, qu'elle écarte progressivement.

Elle meurt en 1851 en exil, après la chute de Charles X. Elle est enterrée en Slovénie, dans un monastère franciscain, avec son mari et son beau-père Charles X. C'est le seul roi de France sacré à être enterré à l'étranger — jamais rapatrié à Saint-Denis.

Voilà l'histoire officielle. La fille de Louis XVI a été échangée, elle a vécu à Vienne, elle a épousé son cousin, elle est morte sans enfant. Fin de l'histoire.

Mais il existe une autre histoire, parallèle, qui se déroule pendant le même demi-siècle et qui a fasciné les Allemands autant que l'affaire Naundorff a fasciné les Français. C'est l'histoire de la Comtesse des Ténèbres.

Une femme apparaît, dans les premières années du XIXᵉ siècle, dans les États allemands. On l'appelle la Comtesse des Ténèbres — die Dunkelgräfin en allemand — parce qu'elle est toujours vêtue de noir et voilée, absolument voilée, du haut de la tête au bas du menton, sans qu'on puisse jamais apercevoir son visage. Elle vit accompagnée en permanence d'un homme qui n'est pas son mari, qui ne la touche pas, qui ne partage rien de sa vie intime, mais qui la suit et la protège jour et nuit pendant plus de trente ans.

Cet homme est un diplomate hollandais nommé Leonardus Cornelius van der Valck. C'est un personnage documenté — un homme de carrière, qui a occupé des fonctions administratives sérieuses, notamment à Paris pendant les années 1790. Il a été en poste dans la France révolutionnaire. Ce détail n'est pas anodin.

Le couple bénéficie de la protection de plusieurs ducs allemands successifs, qui leur prêtent des châteaux ou des maisons, qui leur assurent un train de vie considérable. Toujours à titre secret. Les ducs qui se succèdent au fil des changements territoriaux acceptent tous, sans exception, de renouveler la protection sans exiger de savoir qui est cette femme. Raison d'État, transmise de duc à duc, sans qu'aucun n'ait le droit de poser de questions.

Pendant plus de trente ans, cette femme vit ainsi. Aucun médecin ne la voit — même quand elle est malade. Aucun prêtre ne l'approche — jamais de confession, jamais de sacrements. À sa mort, elle mourra sans les derniers sacrements, ce qui est presque inconcevable dans l'Europe chrétienne du XIXᵉ siècle. Elle ne va jamais à la messe. Le jardinier de l'un de ses lieux de séjour l'aura entraperçue une fois par une fenêtre, et parlera d'une femme d'une beauté saisissante.

Elle meurt vers 1837, dans une petite ville allemande. Elle est enterrée sous le nom de Sophie Botta.

Sauf que ce nom n'existe pas. Les historiens allemands qui se sont saisis de l'affaire dès le XIXᵉ siècle ont cherché : aucune Sophie Botta n'est répertoriée dans les archives d'Allemagne, sous aucune forme approchante. C'est un nom fabriqué. Un nom de circonstance, apposé sur la tombe pour donner un nom là où il fallait bien en donner un.

Parallèlement, ils ont cherché : y a-t-il une princesse allemande qui manque à l'appel pendant cette période, dont on aurait perdu la trace, dont on pourrait dire « voilà qui était la Comtesse des Ténèbres » ? À une époque où l'Allemagne comptait des dizaines de duchés et principautés, avec autant de familles princières à haute densité généalogique, il aurait été facile qu'une princesse disparue soit repérable. Rien. Toutes les princesses allemandes sont comptabilisées, mariées, enterrées, documentées.

D'où la conclusion à laquelle est parvenue la majorité des historiens allemands du XIXᵉ et du début du XXᵉ siècle : la Comtesse des Ténèbres n'est allemande d'aucune famille connue. Elle est venue d'ailleurs. Et compte tenu du niveau de protection dont elle bénéficie, elle vient d'une famille royale majeure. Une seule hypothèse tient debout : c'est la véritable fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Marie-Thérèse. Mousseline.

Si cette hypothèse est juste, alors celle qui est arrivée à Vienne en 1796 n'était pas la vraie Marie-Thérèse. Elle avait été substituée. Et l'énigme quadruple prend forme : Louis XVII exfiltré du Temple et devenu Naundorff ; sa sœur exfiltrée elle aussi et devenue la Comtesse des Ténèbres ; à leurs places, deux enfants substitués — celui qui meurt officiellement au Temple en juin 1795 et celle qui va vivre à la cour d'Autriche puis à la cour de France comme duchesse d'Angoulême.

C'est cette énigme qu'on va reprendre dans les deux prochains épisodes. Mais pas dans l'ordre habituel. On partira de la fin, de la tombe et de l'analyse génétique qui est censée l'avoir tranchée — et qui, comme celle du cœur, ne prouve rien. Et on remontera jusqu'au Temple.