Première partie — du lit de Versailles à la cour de Vienne (1765–1799). Récit de la Comtesse des Ténèbres : tout y est expliqué, dates, visages et enjeux, au fur et à mesure qu'ils apparaissent.
IDeux enfants mariés par les rois (1765–1770)
Pour comprendre ce qui va se passer à Versailles en 1778, il faut d'abord comprendre la situation de la France en 1765 — car rien de ce qui suivra ne s'explique sans elle.
En 1765, le roi de France s'appelle Louis XV. C'est l'arrière-petit-fils de Louis XIV, il règne depuis 1715 — cinquante ans déjà — et il est fatigué. Or cette année-là, la succession du royaume s'effondre d'un coup. Son fils unique, le dauphin Louis-Ferdinand — l'héritier du trône, un homme sérieux et pieux de trente-six ans — meurt de tuberculose le 20 décembre 1765. Et il faut savoir que le roi avait déjà perdu, quatre ans plus tôt, ses deux petits-fils aînés : le duc de Bourgogne, neuf ans, mort en mars 1761, et son petit frère Xavier, cinq ans, mort trois mois après. En une seule décennie, la France a donc perdu son dauphin et les deux premiers garçons de la lignée. Le seul héritier mâle qui reste de toute la maison de France est un troisième petit-fils, né le 23 août 1754 et prénommé, comme tous les aînés de sa lignée depuis deux siècles, d'après Louis : il s'appelle Louis-Auguste. Il a onze ans.
Retenez bien ce garçon, car c'est lui le « jeune homme timide » de toute cette histoire : Louis-Auguste, onze ans, dauphin de France par accident, parce que tout le monde est mort avant lui. C'est un enfant sérieux, maladroit, myope, doué pour les sciences et les serrures, terrifié par les grands, timide à en rougir. On ne l'avait pas préparé à régner. On ne l'avait surtout pas préparé à ce qui arrive ensuite.
Car il faut maintenant parler de la guerre. La France sort de la guerre de Sept Ans (1756–1763), qu'elle a perdue : le Canada, l'Inde, la marine — tout est perdu au profit de l'Angleterre. Et le grand problème diplomatique de l'époque, c'est ceci : pour tenir l'Angleterre en respect, la France a changé d'allié au milieu du siècle. Pendant trois siècles, son ennemi héréditaire était l'Autriche des Habsbourg, la maison qui a encerclé le royaume depuis Charles Quint. En 1756, par un renversement fameux des alliances, la France et l'Autriche sont devenues alliées — et pour sceller cette alliance inouïe, il faut un mariage : un Bourbon épouserait une archiduchesse d'Autriche. L'impératrice Marie-Thérèse, souveraine d'Autriche, de Hongrie et de Bohême, mère de seize enfants et la politique la plus redoutable d'Europe, offre sa dernière fille : Marie-Antoinette-Josèphe-Jeanne, née le 2 novembre 1755, élevée à Vienne au palais de Schönbrunn.
Le mariage est décidé alors que la fillette a douze ans et le dauphin treize. Personne ne leur demande leur avis — c'est ainsi que se marient les princes de ce temps. Le 19 avril 1770, à Vienne, Marie-Antoinette est mariée par procuration : son frère se tient à sa place et son fiancé est représenté par un archiduc ; puis on l'emmène jusqu'au Rhin, à Strasbourg, et là, dans un pavillon construit exprès sur une île au milieu du fleuve, on lui retire tous ses habits autrichiens pour l'habiller à la française — elle change de monde littéralement, elle quitte une maison pour entrer dans l'autre. Le 16 mai 1770, à Versailles, elle épouse Louis-Auguste.
Elle a quatorze ans. Lui a quinze ans et neuf mois.
Voilà le point de départ de tout : deux adolescents — un garçon timide de quinze ans et une fillette de quatorze — se retrouvent mariés, sous les yeux de la cour entière, avec une mission très précise : produire au plus vite un héritier au trône de France, le plus vieux royaume d'Europe. Toute la paix du continent repose sur leur lit. Ils se sont rencontrés quelques jours plus tôt. Elle parle à peine le français, il bafouille devant les femmes, et dès la nuit de noces, cinquante mille regards sont braqués sur leurs draps.
IILe lit le plus surveillé de France (1770–1777)
Ce qu'on exige de ces deux enfants est la chose la plus simple du monde et la plus impossible : du désir. Car faire un héritier, pour un roi, suppose de faire l'amour — et faire l'amour, cela ne se décrète pas, surtout à quinze ans, devant un royaume.
Rien ne se passe. Un an, deux ans, trois ans. La cour constate, chuchote, s'inquiète. En 1774, le vieux Louis XV meurt de la variole, le 10 mai : du coup, les deux adolescents — dix-neuf ans lui, dix-huit ans elle — deviennent roi et reine de France. Louis XVI et Marie-Antoinette. Et la pression, au lieu de baisser, double : car il ne s'agit plus de donner un enfant au dauphin, mais un héritier au trône lui-même, et la maison de Bourbon n'a plus que ce couple pour perpétuer la lignée des rois.
L'impératrice Marie-Thérèse, la mère de la reine, écrit à sa fille lettre sur lettre, année après année, avec la constance d'un contrôleur : et alors ? C'est le seul point que vous négligez. L'ambassadeur d'Autriche à Paris, le comte de Mercy-Argenteau, qui loge à côté de la reine et l'épaule depuis son arrivée, envoie à Vienne rapport sur rapport. Les chansonniers de Paris s'y mettent : on raille la reine stérile et le roi incapable. La reine, elle, commence par fuir ce lit devenu un tribunal — elle joue, danse, court les bals masqués, fait construire un hameau ; le roi chasse et se plonge dans ses serrures et ses cartes marines.
Et voici le point capital, celui sur lequel tout le récit va reposer : le roi n'est pas malade. Les médecins ne trouvent rien, et ils ont beau scruter. Les rumeurs de phimosis — un défaut de la chair qu'on a colporté pendant deux siècles — ne tiennent pas : Louis XVI n'a aucun obstacle physique. Ce qui le bloque est invisible et terrible : il aime sa femme, il la respecte, il l'écoute — et il ne peut pas la désirer. Imaginez ce qu'on lui demande : approcher une femme, c'est, pour lui, accomplir un acte d'État, sceller l'alliance de deux empires, obéir à sa grand-mère d'outre-tombe, satisfaire une impératrice, une cour, un royaume, cinq cents ans de Capétiens. On lui demande de faire l'amour entre deux monuments historiques. Le désir ne survit pas à ça. Son corps dit non à toute une architecture.
Le grand exemple de ce blocage : en avril 1777, la famille autrichienne envoie le grand frère. L'empereur Joseph II — le fils aîné de Marie-Thérèse, trente-six ans, empereur du Saint-Empire, homme rugueux et bon — arrive à Paris incognito, sous le faux nom de « comte de Falkenstein », pour voir ce qui ne va pas chez sa petite sœur et son mari. Il reste trois semaines, il interroge le couple séparément et ensemble, il fait lire les rapports des médecins, et il envoie à son autre frère, le grand-duc Léopold, un diagnostic resté célèbre par sa crudité : il n'y a rien d'organique ; le roi a tout ce qu'il faut — mais il ne va pas au bout ; il frappe à la porte sans jamais vraiment entrer. Le remède que prescrit l'empereur tient en trois lignes : du vin à table, des éclats de rire, des dîners à deux, et qu'on cesse de regarder. Il repart en secouant la tête.
Des mois passent. Rien ne change. Le blocage est plus profond qu'un empereur.
IIILa solution de la Reine (1777–1778)
Alors quelque chose se trame dans l'intimité des appartements — et pour le comprendre, il faut savoir comment fonctionne Versailles : les serviteurs du roi et de la reine ne sont pas des inconnus qu'on croise dans les couloirs ; ce sont les personnes de confiance qui habillent le couple royal chaque matin, qui préparent les chambres, qui vivent dans leur sillage du lever au coucher. Ils connaissent les corps, les habitudes, les secrets.
Parmi eux, une femme de chambre de la reine : Marie-Philippine Noirot. Elle est mariée à Jacques Lambriquet, valet de chambre du roi — autrement dit, le couple Noirot-Lambriquet sert le couple royal au quotidien. Philippine Noirot est jolie, douce, de quelques années plus âgée que la reine, et surtout : elle regarde le roi sans crainte et sans protocole. Elle n'est pas l'Autriche. Elle n'est pas l'alliance. Elle n'est pas cinq cents ans de Capétiens. C'est une femme, tout simplement — et c'est exactement ce que le roi ne trouve jamais dans son lit officiel.
On ne saura jamais qui a l'idée — la reine elle-même, son entourage proche, le couple Noirot averti et consentant. On n'en a pas besoin : le résultat est dans les registres. On met Philippine Noirot sur le chemin du roi, dans la proximité quotidienne des appartements, et le roi, pour la première fois de sa vie, se détend, se trouve désirable et désire : il y arrive. Une femme de chambre a réussi là où un empire échouait — parce qu'elle lui demandait d'être un homme, et que tout le monde lui demandait d'être un roi.
Et le mécanisme, une fois débloqué, marche au-delà de l'espoir. Deux grossesses suivent dans l'année, l'une après l'autre. La première est celle de Philippine Noirot : elle accouche à Versailles, en la paroisse Saint-Louis, le 31 juillet 1778, d'une fille qui est déclarée sous le nom de son mari : Marie-Philippine Lambriquet. La seconde est celle de la reine : le 19 décembre 1778, après un accouchement terrible — la foule des curieux avait envahi la chambre, on a failli la laisser étouffer avant de chasser tout le monde — Marie-Antoinette met au monde une fille. Le roi la nomme Madame Royale : c'est le titre traditionnel qu'on donne à la fille aînée du roi de France. Elle s'appelle Marie-Thérèse Charlotte de France.
Deux fillettes sont donc nées la même année, à cinq mois d'écart, du même père. La première est la fille cachée. La seconde est la fille officielle. Et c'est ici que l'histoire commence vraiment.
IVErnestine, la jumelle de la princesse (1778–1788)
Il faut maintenant suivre la petite Lambriquet, car tout le reste du récit tient à ce qu'elle va devenir.
La reine s'attache à l'enfant. Il faut dire ce qu'elle a sans doute d'abord été pour la reine : le souvenir vivant de la nuit où son couple s'est débloqué — la femme grâce à qui elle a enfin pu être reine en titre, mère, et non l'épouse raillée. La reine l'appelle Ernestine, pour la distinguer de sa mère qui se prénomme pareillement Marie-Philippine, et elle la fait élever tout près de Madame Royale : officiellement, une enfant de compagnie — l'Ancien Régime a cette institution, une fillette qu'on place auprès d'une princesse pour qu'elle joue avec elle — en vérité, une seconde fille. Les deux petites grandissent côte à côte : mêmes promenades, mêmes maîtres, mêmes visages familiers. Ernestine connaît tout le monde à la cour, tout le monde la connaît, et personne ne s'étonne — parce que personne ne veut voir — qu'elle ait, en grandissant, les traits mêmes du roi : le visage large et doux de Louis XVI, cette bouche charnue, ce regard myope et bon. La cour entière constate la même chose sur les deux fillettes. Deux petites filles, deux copies du même roi.
Et il y a plus. En 1781, Philippine Noirot et Jacques Lambriquet ont un garçon — le petit frère qu'Ernestine aura toujours. On l'appelle Auguste-Louis. Arrêtons-nous sur ce prénom, car c'est peut-être le détail le plus lourd du dossier et personne ne l'a relevé en deux siècles : Auguste-Louis, c'est Louis-Auguste à l'envers — et Louis-Auguste, c'est le nom de baptême du roi de France. Le garçon n'est pas pour autant le fils du roi — gardons la tête froide : s'il l'était, la reine l'aurait pris auprès d'Ernestine comme elle a pris Ernestine, et l'histoire en aurait gardé la trace. Mais il reste ceci, qui suffit : dans le Versailles de Louis XVI, on ne donne pas les prénoms personnels du souverain au fils d'un valet de chambre — c'est contre tous les usages, contre toute l'étiquette — sauf à la maison Lambriquet, qui sait. C'est un hommage, un clin d'œil inscrit à l'état civil : les parents qui ont confié leur aînée au roi saluent, dans leur fils, l'homme qui est au vrai le père de leur fille. Le secret de la maison dort dans ce prénom renversé, et personne n'a voulu le lire.
Les autres filles Lambriquet ne survivent pas : Louise-Catherine meurt à deux ans en 1778, Émilie-Philippine à un an en 1781 — il faut dire un mot de la mortalité enfantine du temps, qui emportait les enfants des princesses comme ceux des servantes. Puis le 30 avril 1788, Philippine Noirot meurt à son tour. Elle a trente-huit ans. Orpheline, Ernestine, neuf ans, et son petit frère Auguste-Louis, sept ans, passent devant notaire : le 26 juin 1788, un conseil de famille se réunit pour organiser leur tutelle, et l'acte que le notaire dresse ne compte que deux enfants mineurs vivants — les autres sont morts. C'est un document capital pour la suite : à cette date, la fratrie Lambriquet se réduit à Ernestine et Auguste-Louis, rien qu'eux deux.
Et que fait la reine ? Elle adopte Ernestine. La fillette entre dans la famille royale comme une enfant de la maison. Elle a dix ans ; Madame Royale aussi. Deux ans plus tard, la France bascule.
VLa tour du Temple (1789–1795)
On connaît la suite, racontée dans le contexte et au début de cette série : la Révolution, la fuite manquée de juin 1791, le Temple, les exécutions. Retenons seulement deux choses pour notre récit.
À Varennes, c'est un maître de poste, Jean-Baptiste Drouet, qui reconnaît le roi — son profil est imprimé sur les assignats, le papier-monnaie du temps — et fait arrêter la famille. Cette nuit-là, il voit de près le visage de tous, y compris celui de la petite princesse de douze ans. Retenez bien ce Drouet : il va revenir au moment de l'échange de Huningue.
Et le 10 août 1792, quand la famille royale part pour la prison du Temple, Ernestine, quatorze ans, est renvoyée chez elle dans la débâcle. Elle perd tout : sa protectrice, sa deuxième maison, sa place au monde. Mais elle survit — et c'est pour cela qu'elle existera encore en 1795.
Reste la princesse. Marie-Thérèse, quatorze puis quinze puis seize ans, enfermée seule dans sa chambre, au secret, gardée par des hommes, sans nouvelle de sa famille, des mois durant — elle apprendra la mort de sa mère par hasard, au fil d'une conversation surprise. Il faut oser dire ce que les historiens officiels n'écrivent jamais : cette adolescente est enfermée nuit et jour, pendant plus de deux ans, sous la seule garde d'hommes, et il existe, dans les papiers du temps, des rapports d'espions espagnols — Madrid est la première puissance à s'inquiéter : le roi d'Espagne est un Bourbon, c'est littéralement sa famille qui pourrit au Temple — qui décrivent une jeune fille brisée, possiblement violentée, peut-être enceinte. Personne n'a jamais pu vérifier, pour la raison même qui rend le récit plausible : personne n'avait le droit d'entrer.
Le pouvoir, du reste, ne perd jamais le fil de ce qu'il détruit. Le 11 mai 1794 — le lendemain du jour où sa tante Madame Élisabeth est emmenée à l'échafaud — un homme monte au Temple voir la prisonnière ; le récit de captivité gardera la trace de cette visite et de son embarras : « je crois que c'était Robespierre ». Les commissaires le traitent avec un grand respect ; il regarde la jeune fille, feuillette ses livres, repart sans un mot. L'État qui a détruit la famille vient de constater l'état de son œuvre : ce que voit ce jour-là l'homme le plus puissant de France, aucun traité ne pourra jamais le livrer à Vienne.
Ce que l'on constate, en revanche, c'est l'état de la prisonnière quand les événements enfin la tirent de sa chambre. En juin 1795, la Terreur est finie, la République cherche la paix avec les royaumes, et les pourparlers exigent qu'on rende « la fille de Louis XVI » à sa famille de Vienne, en échange de commissaires de guerre français retenus par la coalition. Les autorités font donc entrer une femme de confiance auprès de la princesse pour la remettre en état — une compagne du nom de Mme Chanterenne, veuve Lebrun, gentille, dévouée, qui restera trois mois auprès d'elle. Et ce que tout le monde constate alors est accablant : la princesse est une épave. Mutique, prostrée, les nerfs en miettes, incapable de soutenir un regard, terrifiée par le moindre bruit. Elle a, comme son petit frère, le visage de ceux qu'on a détruits. Aucun État ne peut livrer cela à Vienne. Aucune cour ne peut le montrer. Aucun mariage ne peut en sortir. La vraie fille de Louis XVI est devenue invendable et inmontrable.
VIJuillet 1794 : la charrette des témoins
Avant d'arriver au sacrifice, il faut raconter une charrette.
Le 7 juillet 1794, à Paris, la Grande Terreur bat son plein — c'est la dernière folie de Robespierre, six semaines avant sa chute — et le Tribunal révolutionnaire juge une fournée de « suspects » qu'on imagine mal liés entre eux : ce jour-là monte à l'échafaud, entre autres, Richard Mique, l'architecte de la reine — l'homme qui a construit le hameau de la reine et ses fabriques, qui a vu Versailles de l'intérieur et Marie-Antoinette de près pendant quinze ans. Et dans la même charrette, ce même jour, il y a un valet de chambre : Jacques Lambriquet. Le mari de Philippine Noirot, le père d'Auguste-Louis — et, devant les registres, le père d'Ernestine. L'homme dont les registres de baptême et le conseil de famille de 1788 gardent le secret de 1778 — le seul homme vivant, avec sa fille, qui soit le témoin marié de la paternité royale d'Ernestine.
Il meurt trois semaines avant Thermidor, à l'heure précise où la Terreur, sentant venir la fin, liquide tout ce qui peut témoigner. Et le 28 juillet 1794, c'est la chute : Robespierre monte à son tour dans la charrette, et avec lui, dans la même épuration, le savetier Simon, l'ex-geôlier du petit Dauphin, devenu membre de la Commune. Faites le compte : en vingt et un jours, viennent de mourir le geôlier du petit roi, l'architecte de la reine, et le père d'Ernestine. Tous les hommes qui ont tenu la prison — et le seul père de famille qui détenait le secret de la naissance — sont morts avec le régime qui les employait. On dira que c'est le hasard des fournées ; le récit, lui, constate que la tour s'est refermée sans témoins.
C'est alors qu'entre en scène l'homme qui va tout conclure. Il s'appelle Paul-François, vicomte de Barras : aristocrate devenu révolutionnaire, organisateur de la chute de Robespierre, et bientôt l'homme le plus puissant de France — car la République qui suit la Terreur, le Directoire, est gouvernée par cinq directeurs, et Barras en est la force dominante. Or Barras a un problème brûlant : le traité de paix exige que la France livre une princesse, et la princesse qu'on a est une folle effrayée qu'aucune cour ne peut recevoir. Devant ce fait, Barras découvre — ou hérite — une situation déjà en partie manœuvrée : à côté de l'épave du Temple, il y a une autre fille de Louis XVI. Ernestine Lambriquet, seize ans, orpheline de tous ses mondes — sa mère de sang, Philippine, morte en 1788 ; sa mère adoptive, la reine, guillotinée ; et son père des registres, Jacques, échafaudé le 7 juillet — qui a grandi dans les jupes de la princesse, qui connaît tous les visages, toutes les pièces, toutes les voix de la vie de Madame Royale, et qui porte sur son visage la ressemblance du roi. La vraie princesse est détruite ; la doublure est debout.
Et Ernestine — c'est ici le cœur du récit — prend sa décision librement. Elle n'a plus rien : ni père, ni mère, ni frère à ses côtés, ni maison, ni nom. Il ne lui reste qu'une chose au monde : ce qu'elle est, la fille cachée de Louis XVI, la sœur de sang de la princesse brisée. Alors elle fait ce qu'aucun roman n'oserait : elle se sacrifie. Sauver sa demi-sœur — la sortir de cette tour, la mettre à l'abri —, sauver ce qui reste des Bourbon, tenir le rôle que l'autre ne peut plus tenir. Elle prend le nom, le titre, la vie et la haine de Madame Royale, sachant qu'elle n'en sortira jamais.
Barras, lui, couvre. Il n'a pas le choix : la raison d'État précède toujours la vérité. Une princesse debout vaut mieux qu'un scandale ; un traité exécuté vaut mieux qu'une guerre ; et un secret gardé vaut mieux qu'un secret avoué. Mieux : c'est un levier — celui qui sait tient la monarchie pour toujours. Le récit tranche ici une question que les historiens disputent depuis un siècle : ce n'est pas Robespierre — trop tôt mort pour maîtriser le Temple à la fin — c'est Barras ; Robespierre, s'il faut lui donner un rôle, a fait l'autre substitution, celle du petit Dauphin ; Barras hérite du fait accompli et tranche. La substitution d'État de Madame Royale est l'œuvre de Barras.
VIILa religieuse de la République (1795–1799)
Reste à cacher la vraie princesse — car on ne peut ni la montrer, ni la tuer (on ne tue pas une fille de France quand on négocie la paix avec les rois), ni la garder au Temple, symbole honni.
Le Directoire la fait transférer sous un nom d'emprunt dans un couvent de l'intérieur de la France — une de ces communautés religieuses qui ont survécu à la déchristianisation, où des converses vivent cloîtrées, sans visage pour la police et sans papiers à présenter : la clôture cache mieux qu'une prison, et les religieuses sont geôlières par vocation, royales par dévotion, gratuites par charité. La vraie fille de Louis XVI passe quatre ans derrière ces grilles, tenue au secret absolu, otage silencieux de la République. Le Directoire ne sait qu'en faire ; il sait seulement qu'il ne faut pas la perdre : l'Europe la vaudra peut-être quelque chose, un jour.
Elle y reste de 1795 à 1799. Pendant que sa doublure apprend, à Huningue et à Vienne, à être elle.
VIIIHuningue, décembre 1795
L'échange s'exécute en décembre 1795, et il faut le raconter au près, car chaque détail deviendra une pièce à conviction.
Le 18 décembre, la « princesse » quitte le Temple — officiellement Marie-Thérèse de France, en réalité Ernestine, qui a passé les derniers mois à réviser sa vie future avec Chanterenne : réapprendre les généalogies, les anecdotes des tantes, les prénoms des chiens, les chambres de Versailles, les gestes du cérémonial, tout ce qu'une jumelle de la princesse savait déjà à moitié. Dans la berline qui prend la route de l'est, il y a la jeune femme, et il y a la famille de Soucy : Madame de Soucy, ancienne sous-gouvernante, qui a obtenu de la République la charge d'escorter la prisonnière, et sa fille Marie-Anna, une autre silhouette jeune — de quoi brouiller les regards sur les étapes. (Retenez les Soucy : elles savent, et leur nom reviendra.)
La berline s'arrête à Huningue — la forteresse française sur le Rhin, juste en face de Bâle, où doit se faire l'échange des princesses contre les commissaires. Dernière nuit française à l'auberge : dans une chambre close, les femmes s'affairent autour de la future livrée, et ce qui s'y dit ne se dira jamais. Il ne reste de cette nuit qu'un papier : le passeport que dresse le fonctionnaire français pour la voyageuse. Et ce papier est une boulette administrative de premier ordre : l'employé, pressé, recopie les mentions des vieux registres d'avant-guerre — comme tous les employés copient les formulaires périmés — et écrit « yeux bleus ». Or tout le monde connaît la couleur des yeux de la reine de France et de sa fille : bleus, clairs, hérités de la mère. La jeune femme qui voyage sous ce passeport a les yeux sombres, bretons presque — les yeux de sa mère, Philippine Noirot. Personne ne relève. Le tampon tombe, la frontière se passe, et ce passeport faux par excès de zèle dort aujourd'hui encore dans les archives.
Le 26 décembre, l'échange a lieu : la « fille de Louis XVI » est remise aux commissaires autrichiens contre les prisonniers français. Et parmi ces prisonniers français rendus ce jour-là à leur patrie, il y a un homme que le lecteur connaît déjà : Jean-Baptiste Drouet, le maître de poste de Varennes, devenu conventionnel, fait prisonnier de guerre par les Autrichiens — l'homme qui, dans la nuit de juin 1791, avait dévisagé de près, à deux pas, toute la famille fuyarde : le roi, la reine, et la fillette de douze ans et demi dans la berline. Le voici donc, quatre ans plus tard, sur le pont de l'échange, en face de la « princesse ». On lui a dit qui il est — voici l'homme de Varennes, celui qui a dénoncé la famille et apporté tout le malheur. Drouet s'approche pour lui parler : il lui dit qu'il est heureux de la savoir libre, et il la supplie de ne pas en vouloir à la France. Elle ne lui répond pas un mot. Pas un mot, pas un éclat, pas un signe : elle le regarde comme on regarde un quidam, et elle passe. Tout le monde est surpris — où sont la colère de la fille des victimes, l'éclat de la prisonnière devant son dénonciateur ? Rien : un silence plat. Pas étonnant : elle ne l'a jamais vu. Drouet, lui, garde pour lui ce qu'il vient de vivre — lui qui a dans la mémoire le visage de la vraie, vue à deux pas dans le halage de Varennes. Que pouvait-il dire, et à qui ? qu'un ancien régicide trouve fausse la fille de Louis XVI ? On l'eût hué ou pire. Retenez ce silence : il ne sortira de cette scène qu'un embarras que les documents de l'époque ont gardé.
Puis Vienne. La jeune femme de dix-sept ans est reçue par sa « famille » — l'empereur François II, ses oncles et tantes de la maison d'Autriche, qui veulent savoir, avant de la serrer sur leur cœur, si c'est bien elle. On l'interroge pendant des jours : les noms, les dates, les chambres, les voix de Schönbrunn et de Versailles. On l'examine jusqu'au bain — les dames de la cour la déshabillent, cherchent sur son corps les marques de son enfance, éprouvent sa chair comme on vérifie un sceau. Elle répond à tout, elle subit tout : elle a grandi avec la princesse, elle EST la princesse. L'Autriche accepte sa fille — la politique l'exige, et d'ailleurs l'enfant ressemblant au roi son père, tout paraît en ordre. Les Bourbon de l'émigration, eux, resteront plus froids : le comte d'Artois, frère du roi mort, ne l'étreindra jamais tout à fait — les doutes de Mitau sont documentés —, mais qu'importe : l'empereur a embrassé la nièce, le traité est exécuté, la République respire, Barras a réussi. Et quelque part en France, dans un couvent, la vraie continue de prier.
IXLa métamorphose (1796–1799)
Ce que devient ensuite la « princesse revenue » est le plus beau des indices — il faut le lire avec soin.
La petite fille qu'on avait connue à Versailles était blonde, les yeux bleus, douce, un peu timide, l'image de sa mère. La jeune femme qui revient d'échange en échange, puis s'installe dans les cours d'Allemagne et de Vienne, est une autre femme : les cheveux ternes, les yeux sombres, la taille raide, le caractère sec, autoritaire, cassant, une voix qui commande. Les familiers de Versailles ne retrouvent rien de l'enfant ; le peuple de Paris, quand elle reviendra en 1814, la reconnaîtra d'autant moins qu'elle est le portrait craché de son père le roi — Louis XVI en jupe —, et la rumeur court sous le manteau des quatre coins de l'Europe : celle-ci n'est pas celle-là.
Et les différences ne s'arrêtent pas aux traits — il faut le dire, car les contemporains l'ont noté sans oser conclure. La petite Marie-Thérèse adorait les animaux : elle s'était fait donner à Versailles des oiseaux, des chiens, tout ce qui remuait, et son chagrin d'enfant pour une perruche morte a fait le tour des gazettes du palais. La femme qui revient de l'échange les déteste : ni chien, ni chat, ni oiseau près d'elle, jamais — on peut tout expliquer par la prison, sauf le dégoût. Et la musique, qui est pire encore : la fillette jouait à merveille du clavecin et du piano — la reine, musicienne accomplie, l'avait mise aux meilleurs maîtres du royaume, et la petite jouait avec grâce, disent les témoins. La femme qui revient ne sait rien jouer. Aucune pièce, aucune main, aucune lecture : on lui met un clavier devant les doigts, et il n'en sort rien. On peut perdre sa douceur dans une tour, on n'oublie pas le clavecin d'une enfance — à moins que l'enfance n'ait jamais été la même.
L'écriture, elle, parle encore plus fort, et pour la lire il faut présenter l'homme qui y consacrera sa vie : le prince Frédéric de Saxe-Altenbourg, un prince de la maison ducale de Saxe, qui, au XXe siècle, rouvrira le dossier, fera expertiser par des graphologues parisiens toutes les écritures connues de Marie-Thérèse — celles de l'enfance, du Temple, de l'âge mûr — et publiera le résultat dans un livre au titre exact, L'Énigme de Madame Royale (Paris, 1954 ; en allemand, Das Rätsel der Dunkelgräfin). Le résultat est accablant : l'écriture de la fillette est fine, ronde, souple, féminine ; celle de la femme est rigide, anguleuse, presque masculine, cassée — deux mains, disent les experts, deux personnes. Les historiens officiels répondent : le traumatisme change l'écriture. Peut-être — mais pas au point de changer la couleur des yeux, ni le visage, ni le corps entier.
Et il y a Fersen — il faut maintenant le présenter, car il est le témoin le plus poignant de toute l'affaire. Axel de Fersen, comte suédois, est le plus fidèle ami de Marie-Antoinette : arrivé très jeune à la cour, il l'a aimée toute sa vie, discrètement, loyalement, d'un amour que la rumeur a toujours dit partagé — l'homme qui, pour elle, a organisé la voiture de Varennes. Quand la « princesse revenue » s'installe à Vienne, Fersen vient la voir : revoir le visage vivant de la maison morte, la fille de sa reine. Ils se regardent. Elle le complimente — elle le connaît, bien sûr, Ernestine a grandi dans le sillage de Fersen à Versailles. Lui est ému jusqu'aux larmes de la revoir : cette jeune femme est tout ce qui reste au monde de la femme qu'il a aimée. Et pourtant il s'en ouvre, dans ses papiers, avec un trouble qu'il n'ose presque pas écrire : il est déçu de ne pas retrouver, sur ce visage, du tout le visage de Marie-Antoinette. Il cherchait sa reine dans sa fille ; il ne trouve que le roi. Imaginez le choc de cet homme-là : il avait aimé ce que son siècle appelait la grâce même — et voici qu'il converse avec Louis XVI en jupe, une femme qui a les traits de son père, l'œuvre du roi, la chair de l'architecte de Varennes, et rien, rien de la lumière de sa mère. Fersen ne conclut pas — on ne conclut pas contre la fille de sa reine. Il note, il se tait, il repart. Ce silence d'amoureux est peut-être le plus lourd témoignage du dossier.
Et le mariage qu'on lui donne en dit long sur ce que Vienne, au fond, a fini par craindre. Le parti naturel eût été l'archiduc Charles, frère de l'empereur, son cousin germain — le mariage dynastique parfait. Vienne le refuse : ce mariage-là ne se fait pas, et l'on marie la jeune femme plus loin, à un cousin français. Le 10 juin 1799, à Mitau, en Courlande, où Louis XVIII vit en exil à la cour de Russie, la princesse « revenue » — vingt ans, pendant que la vraie prie encore en France — épouse le duc d'Angoulême, fils aîné du comte d'Artois (le frère cadet du roi mort, futur Charles X), un prince dont la cour murmure qu'il ne sera jamais père : l'impasse dynastique est voulue, cette lignée-là ne sortira pas de sa génération. De ce jour, le monde l'appelle la duchesse d'Angoulême. La fille du roi mort épouse le fils du futur roi : la doublure est adoubée par la famille elle-même.
Mais pendant que la doublure est adoubée à Mitau par la famille elle-même, qu'est devenue la vraie — celle qui prie quelque part en France dans un couvent ? Qui la garde, qui la paie, qui la pleure ? C'est le prochain épisode.