Seconde partie et fin — le Hollandais, le voile, la Duchesse, la tombe et les registres (1798–1851). Récit de la Comtesse des Ténèbres : tout y est expliqué, dates, visages et enjeux, au fur et à mesure qu'ils apparaissent.
XL'homme qui aimait la Révolution (1798–1799)
Changeons maintenant de théâtre, car il faut présenter le second héros du récit — et, pour le comprendre, il faut savoir ce qu'est devenue la Hollande.
En 1795, les armées de la Révolution française ont renversé la vieille République des Provinces-Unies et y ont installé une « République batave » sœur de la France, avec ses diplomates, ses légations, ses hommes nouveaux. Parmi eux, un jeune homme de bonne famille d'Amsterdam : Leonardus Cornelius van der Valck, aristocrate de naissance et révolutionnaire de conviction — de ces hommes sincères qui ont cru, vraiment, que la France libérait l'humanité. Né en 1769, formé au droit en Allemagne, il arrive à Paris en 1792, en pleine tourmente ; il fréquente la jeunesse du Palais-Royal et, de l'argent de sa grand-mère, il s'achète un grade d'officier dans l'armée de la République et se bat sur le Rhin. En 1794, les Prussiens le font prisonnier : il reste enfermé dans une forteresse jusqu'en 1797 — exactement les années où se négocient et se signent les traités de Bâle. Retenez ce portrait, car il est la clé du choix qui va suivre : cet homme connaît, par le corps, les deux mondes à la fois — le monde révolutionnaire français qu'il a servi, et le monde prussien qui l'a gardé captif ; c'est un aristocrate, donc un homme à mi-chemin de la Révolution et de l'Ancien Régime, qui parle la langue des clubs comme les usages des cours. Libéré, il entre en juillet 1798 comme secrétaire de légation à la légation batave de Paris. Il fréquente le Directoire, les salons, les coulisses du Luxembourg où règne Barras ; l'on prétend qu'il compte des relations à Vienne et dans le milieu de la cour de Russie ; et il a une maîtresse, la femme d'un général français, qui lui écrit des lettres passionnées — la vie d'un jeune homme du monde, en apparence. Et dans ce Paris de la fin du régime, à l'heure où les secrets circulent comme l'argent, le jeune Batave apprend le secret des secrets : la fille de Louis XVI n'est pas celle qu'on a rendue à Vienne ; celle du Temple a été détruite ; elle vit cachée dans un couvent de France ; la République ne peut pas le dire et les rois ne peuvent pas l'entendre.
C'est le choc de sa vie. Lui qui a servi la Révolution découvre ce qu'elle a fait de la petite princesse : l'enfant murée avec des hommes, l'adolescente détruite, la jeune femme cloîtrée comme un objet d'État. Si la vérité sort, elle flétrit la Révolution aux yeux de l'humanité — et elle flétrit tout le monde, les rois comme la République. Il n'y a qu'une issue : que quelqu'un prenne ce secret et disparaisse avec, pour l'honneur de tous — pour l'honneur de la Révolution qu'il aime.
Le moment est d'ailleurs imposé par l'Histoire. En 1799, le Directoire agonise ; le général Bonaparte rentre d'Égypte ; tout le monde sent venir le coup d'État ; et Barras, l'homme à secrets, doit disparaître de la scène — ses tiroirs seront fouillés par Fouché et par le nouveau maître. Barras liquide son dossier : par le canal prussien de Paris — le comte de Sandoz-Rollin, ambassadeur du roi de Prusse, dont les dépêches chiffrées partent chaque semaine pour Berlin et dorment encore dans les archives de la capitale allemande.
Et ici, il faut présenter ce roi de Prusse — car il faut le faire entrer au premier rang : de tous les rois de la chrétienté, c'est le plus coupable, et il le sait. Il faut se souvenir de 1791–1792 : quand la Révolution a menacé le trône de Louis XVI, ce sont les rois « confrères » qui ont promis de le délivrer — la déclaration de Pillnitz, signée le 27 août 1791 par l'empereur et par le roi de Prusse, promettait l'intervention armée des deux grandes couronnes ; puis la Prusse a mené l'invasion de 1792, avec le manifeste monstrueux du duc de Brunswick qui menaçait Paris d'être rasé si l'on touchait au roi. Et ce sont précisément ces menaces qui ont déchaîné Paris, armé la foule, emporté les Tuileries le 10 août et poussé le roi à l'échafaud : la croisade lancée pour sauver Louis XVI l'a tué. Le roi d'Espagne, lui, veillait sur le Temple parce que c'était sa famille. Le roi de Suède avait pris le parti le plus direct — il avait décidé de partir en guerre pour arracher le couple royal à sa prison, et il est mort assassiné avant d'avoir pu le faire. Le roi de Prusse avait agi au nom de tous les rois, des confrères du défunt — et son action avait aggravé la situation au point de tuer son protégé. La dette est donc la sienne, à lui seul. Et sa réparation, la voici : récupérer les deux enfants de son confrère mort. La fille — et son gardien hollandais. Et le fils — le garçon du Temple, celui qu'on dit mort à Paris en 1795 et qui, un jour, reparlera. (Le roi qui avait signé Pillnitz, Frédéric-Guillaume II, est mort en 1797 ; son fils Frédéric-Guillaume III hérite de la couronne, du dossier et de la dette.)
La Prusse est neutre depuis les traités de Bâle de 1795 — c'est la seule grande monarchie qui puisse encore traiter avec la République. C'est par son canal que tout se joue. Le 28 février 1799, van der Valck démissionne de son poste de Paris — les registres de la légation ont gardé des prétextes contradictoires : la santé, la mort de sa grand-mère. La vérité est plus simple et plus grande : Barras lui a demandé la faveur — lui, en personne, l'homme à secrets qui quitte la scène, en usant jusqu'au bout de ses relations avec la Prusse. Il faut voir ce que cette scène a d'immense : le maître du Directoire, qui tient le dossier le plus brûlant d'Europe, prie un jeune diplomate d'accepter une charge — car on ne paie pas ce qu'on implore. On ne lui promet rien : ni salaire, ni titre, ni reconnaissance, ni retour ; sa fortune personnelle est justement la garantie qu'on cherche — on choisit un homme qui n'a pas besoin d'argent pour être sûr qu'il n'en profitera jamais. Son seul salaire sera son devoir envers les idéaux qu'il a aimés. Et le jeune Batave dit oui : il quitte Paris, il quitte sa maîtresse, il reçoit la charge de sa vie. Un diplomate d'un pays, officier d'un autre, qui parle les usages des cours et la langue des républicains, à qui l'on peut dire « affaire d'État » : van der Valck est pile au milieu de toutes ces demandes — il a, si l'on ose dire, la définition mathématique de l'homme qu'il fallait auprès de la Princesse Royale. Quelques mois plus tard, sa grand-mère maternelle — qui l'a élevé — meurt réellement, et lui laisse un quart d'une grande fortune d'Amsterdam ; le capital est confié à son oncle, le banquier P.F. Laarmann, de la maison Laarmann & Zoon, qui lui servira une rente viagère de dix à douze mille florins par an. Retenez ces florins : ils vont payer une princesse.
Le calendrier tient tout seul : en avril 1799, la vraie fille de Louis XVI sort de son couvent et passe les frontières de la République sur des laissez-passer que la Prusse fournit, par des routes que la police de Fouché n'ouvrira pas. Quand Bonaparte exécute son coup d'État le 18 brumaire (9 novembre 1799) et fouille les papiers de Barras, la princesse n'est plus en France, le dossier est vide, le Hollandais a disparu. C'est la raison du timing, et elle n'a pas besoin d'autre explication.
XILa croisade du Hollandais (1799–1810)
Ce qui commence alors n'est ni un enlèvement, ni un amour, ni une légende : c'est une vocation — et il faut la décrire telle qu'elle fut, c'est-à-dire comme un ordre religieux.
Van der Valck ne cherche rien pour lui. Il ne demandera jamais ni mariage, ni reconnaissance, ni remerciement : révéler la princesse ruinerait tout à la fois — la duchesse d'Angoulême qui règne à sa place, les Bourbon restaurés, la paix de l'Europe, et l'honneur même de la Révolution qu'il veut sauver d'un scandale. Il ne lui reste qu'à servir : il appelle la dame « Votre Grâce » — et ce mot pèse son poids d'or : ce n'est pas le titre d'une roturière ni d'une folle ; c'est l'adresse d'une altesse, et le républicain hollandais l'a choisie comme on choisit une confession. Une seule lettre de la dame traversera les âges — une lettre d'anniversaire, en 1808, signée « ta pauvre Sophie », qui le remercie de l'avoir tirée d'une situation terrible : le prénom d'emprunt y touche au tendre, et l'aveu y est à demi-mot — quelqu'un l'a tirée d'ailleurs, d'un enfer. Il s'interdit femme, postérité, carrière, fortune personnelle : il devient moine, et son monastère est un secret.
Les pérégrinations commencent. La France de Bonaparte est un État de police qui recense tout ; les grands royaumes ne sont pas sûrs ; on va donc vivre dans les petites principautés allemandes du vieux Saint-Empire, en arrière-cour de l'Europe. Vers 1803, le couple s'installe à Ingelfingen, petite ville de la Hohenlohe. Et voici l'épisode qui montre que la dame cachée a, pour elle seule, quelque chose à craindre de l'Empire : le 15 mars 1804, Napoléon envoie une expédition militaire enlever chez ses alliés allemands le duc d'Enghien — un prince de la maison de France —, le fait juger en une nuit à Vincennes et fusiller au petit matin : l'Empire va chercher les Bourbon jusque dans les cours étrangères. Or Ingelfingen est dans le même coin d'Allemagne que la retraite du duc, et l'on rapporte que le couple le connaissait, lui et sa compagne. Deux jours après l'enlèvement, dans la nuit du 17 mars, vers deux heures du matin, van der Valck et la dame quittent Ingelfingen en toute hâte et disparaissent. La fuite est incompréhensible pour une bourgeoise anonyme ; elle est limpide pour une Bourbon que l'Empire pouvait chercher comme il venait de chercher Enghien. Puis, en 1807, ils réapparaissent à Hildburghausen, capitale d'un petit duché de Saxe. Et là intervient une femme qu'il faut présenter, car elle est la clé de l'hospitalité : la duchesse Charlotte de Saxe-Hildburghausen, douairière du duché, née princesse de Mecklembourg — et sœur de la reine de Prusse. Autrement dit, la dame voilée est prise sous l'aile d'une princesse allemande dont la sœur est reine à Berlin : pour qui sait lire, la protection remonte encore à la maison qui doit réparer. Les archives ducales en garderont les traces : Charlotte intercède auprès des autorités locales pour que le « comte Vavel de Versay » et son épouse ne soient jamais contrôlés, jamais questionnés, jamais dérangés — et pour que personne, jamais, ne voie le visage de la dame voilée. Une princesse protège une princesse sans jamais prononcer son nom : c'est ainsi que les grandes maisons se sont toujours comprises.
En 1810, le couple se retire au manoir d'Eishausen, à une lieue de la ville. La dame ne sort que voilée — et voici pourquoi le voile, qui a fait le nom de la légende : la ressemblance avec les Bourbons est son identité même ; un seul regard indiscret aux traits du visage la trahit ; elle vit donc de nuit, voilée, escortée, pendant trente ans. Les gens du pays l'appellent la Dunkelgräfin : la Comtesse des Ténèbres. (Le vrai Masque de fer, soit dit en passant, portait un masque de velours noir — c'est la légende qui l'a fait de fer : toutes les grandes captivités d'État sont des affaires de velours.) Et en trente ans, deux hommes au moins verront par accident le visage : un jardinier qui la surprendra sans voile à une fenêtre et parlera jusqu'à sa mort d'une beauté saisissante ; et un conseiller de la cour qui la croisera un jour dans la rue et confiera à ses enfants son trouble — il venait de voir, sur une inconnue, le visage des Bourbons.
Et l'argent ? Tout vient d'Amsterdam, du seul argent du Hollandais : la rente de la grand-mère, virée trimestre après trimestre par la banque Laarmann à travers les correspondants de Cassel et de Francfort, paie le manoir, les meubles, les équipages, l'or répandu sur les petits commerces pour acheter le silence des bourgs. Pas un florin des Bourbon : Louis XVIII, avant 1814, est un roi errant sans trésor, et après 1814, quand il pourra donner, il ne donnera pas — on ne paie pas une vérité qu'on a intérêt à laisser voilée. Et la preuve que tout est parti de la rente Laarmann sera administrative et terrible : quand l'oncle Laarmann mourra, en 1837, les virements se gripperont et le train de vie du comte s'effondrera d'un coup, irrécusablement — comme un ballon qu'on dégonfle. L'homme s'est ruiné pour elle, volontairement, méthodiquement, pendant trente-huit ans.
XIILe mariage de Passy (1810–1813)
Pendant que le Hollandais bâtit sa recluse en Thuringe, les royalistes français préparent la suite : le retour.
Car dans les réseaux de la clandestinité royaliste, tout le monde le sait : l'Empire ne durera pas — les victoires de Napoléon coûtent trop, l'Europe entière s'arme contre lui, la famille royale reviendra un jour — et il faut qu'elle revienne propre. Or son retour pose un problème d'état civil que personne n'a encore résolu, et il faut l'expliquer pour comprendre le chapitre le plus étrange du récit.
La femme qui reparaîtra un jour à Paris sous le nom de duchesse d'Angoulême, c'est Ernestine — la fille du roi. Mais dans les registres de Versailles et de Paris vit encore, administrative et traçable, une Marie-Philippine Lambriquet : née le 31 juillet 1778, rescapée du conseil de famille de 1788, fille d'un valet de chambre guillotiné. Tant que ce nom vit dans les registres, la dame qui règne a une ombre : un rapprochement reste possible, la couture est apparente, et il suffirait d'un génie de l'état civil pour la voir.
Il faut donc tuer Ernestine Lambriquet avant qu'Ernestine Duchesse n'arrive.
La vraie princesse, elle, n'y est pour rien : elle est à Eishausen, voilée, invisible, et n'en bougera jamais — on ne sort pas une femme d'un secret de vingt ans pour la faire épouser à Passy. On ne peut pas non plus laisser le nom s'éteindre tout seul : une identité qui disparaît sans laisser de corps intrigue davantage qu'une identité qui meurt. Il faut à ce nom une mort civile vraisemblable — un mari, un mariage, une vie de femme. Les réseaux royalistes trouvent la solution la plus douce du monde : une femme qui meurt.
Une malade, donc : une femme de trente-deux ans, sans enfant, condamnée par sa médecine, destinée à mourir dans les années qui viennent. On lui donne le nom — rien que le nom. En 1810, à Passy (le faubourg à la mode de Paris, où les riches ont leurs maisons de plaisance), une « Marie-Philippine Lambriquet » épouse un industriel fortuné et veuf, Jean-Charles-Germain Prempain, propriétaire de l'hôtel Travers : homme du réseau, garde-malade civil, époux de façade d'une mourante. Le mariage est réel, l'officier d'état civil écrit ce qu'on lui déclare, la femme est bien réelle — seul le nom est celui d'une autre. Elle s'éteint à son heure, docilement, sans postérité, et meurt le 30 décembre 1813. Trois mois plus tard, l'Empire s'effondre.
En avril 1814, les alliés entrent dans Paris, la famille royale revient, la duchesse d'Angoulême paraît au château — et le nom qu'elle portait à Versailles est mort dans les registres depuis un trimestre. L'échange est consommé : la substitution du Temple avait remplacé une femme ; le mariage de Passy a remplacé sa mort. Ernestine a pris le nom de sa sœur, et on a enterré le sien dans les registres avec le corps d'une autre. La cour ne revient pas seulement avec sa couronne : elle revient sans couture.
XIIILa Duchesse (1814–1830)
Avril 1814 : les armées alliées occupent Paris, Napoléon abdique, et le frère du roi mort, Louis XVIII, monte sur le trône. La duchesse d'Angoulême, trente-cinq ans, reparaît au château des Tuileries — dans le palais où elle a quitté le trône de sa mère.
Les témoignages de la surprise sont innombrables, et il faut en citer trois, car chacun a son poids. D'abord le peuple et la cour de 1814 s'attendaient à retrouver la petite princesse blonde et bleue des gravures — ils découvrent une femme sombre, sèche, autoritaire, le portrait craché de Louis XVI, et les chansons reprennent sous le manteau. Ensuite, les familiers de Versailles — les vieilles dames qui avaient bercé l'enfant — ne retrouvent rien de leur princesse ; et les uns se taisent, les autres cherchent sa main au bras, son pied au pied, comme on cherche une preuve dans un corps. Enfin, Chanterenne — la douce Renette, celle qui a tenu la main de la prisonnière du Temple et formé la doublure — n'est jamais rappelée à la cour ; on raconte qu'elle a servi l'Empire ; la vraie raison se lit mieux : celle qui a appris à une femme à être une autre femme ne peut pas être admise à contempler son œuvre.
Et le lecteur se souvient de Drouet, l'homme de Varennes : il n'avait pas attendu 1814 pour apprendre ce que la cour mettrait des années à ne pas voir. Dès Huningue, en décembre 1795, debout dans le groupe des prisonniers échangés, il avait regardé en face une jeune femme qui ne l'avait pas reconnu — lui qui avait en mémoire le vrai visage de la petite princesse — et il s'était tu. Il se taira toute sa vie : que pouvait dire un ancien révolutionnaire de la comédie des rois, et à qui ? Sa non-rencontre, un jour relevée dans les papiers, est incompréhensible dans l'histoire officielle ; elle est limpide dans la nôtre. La vraie Marie-Thérèse était dans le carrosse à Varennes ; la femme de Huningue n'y était pas.
Quant au roi Louis XVIII, il s'occupe de l'écrit : la captive du Temple, avant son départ, avait dicté à Chanterenne le récit de sa captivité — ce texte bouleversant qu'on appelle le Mémoire, dont les copies circulent sous le manteau. Et l'on remarque une chose qui ne gêne que les historiens officiels : le récit commence au 10 août 1792 — le jour de la chute des Tuileries — et ne dit pas un mot de Versailles, pas un mot de l'enfance, rien d'avant. On l'a mis sur le compte des larmes ; on le lira mieux : la mémoire de celle qui dictait ne remontait pas plus haut que sa propre chute — et le 10 août 1792, c'est aussi le jour où la maison Lambriquet a perdu sa place au soleil de la cour : deux petites filles tombées du même arbre le même jour, et la mémoire de la doublure commence exactement là où commence son propre traumatisme. Le roi le fait collationner, corriger, saisir, expurger : tout ce qui peut humilier la mémoire de Louis XVI, embarrasser les négociateurs, ou nourrir le doute des « survivancistes » passe au feu ou à la plume officielle. Dans la logique de la substitution, c'est l'acte final de la fabrication : la vraie voix de la princesse, supprimée ; la voix officielle, substituée. Le roi fait de l'écrit ce que Barras a fait de la chair. Trois générations de Bourbon finiront ainsi, chacune à sa manière, par détruire la même vérité.
La duchesse, elle, règne sur sa légende d'une main de fer : austère, bigote, monarchiste sans fissure, haïssant les révolutionnaires d'une haine que rien n'apaise — celle d'une femme qui doit détester plus fort que quiconque, pour n'avoir jamais à se souvenir. En 1830, quand Paris chasse Charles X, elle suit la famille dans l'exil. Elle a cinquante et un ans. Il lui reste vingt et une années à vivre — et un chantage à payer.
XIVEishausen, la fin du secret (1837–1845)
Revenons en Thuringe, car le secret y meurt à son tour, et d'une manière qui ressemble à une signature.
Le 25 novembre 1837, la Comtesse des Ténèbres meurt dans son manoir d'Eishausen. Pour constater le décès, on appelle le médecin du lieu, le docteur Heinrich Lommler — et ce médecin, le premier homme depuis des décennies à voir le visage de la dame voilée, consigne dans ses notes sa stupeur : la défunte présente une ressemblance frappante avec la reine Marie-Antoinette, dont les portraits ont fait le tour de l'Europe ; il évalue son âge à environ soixante ans. Marie-Thérèse de France, née en décembre 1778, aurait eu cinquante-huit ans et onze mois. Le compte y est. La défunte est déclarée sous un nom d'emprunt — Sophie Botta —, un nom que les chercheurs retourneront pendant un siècle dans toutes les archives d'Allemagne sans y trouver une seule autre trace : une morte sans état civil, pour une vie sans état civil ; on l'enterre sans funérailles publiques, un soir, au cimetière d'Hildburghausen, sans un discours.
Van der Valck, lui, survit huit années encore — l'ombre de l'ombre, seul dans le manoir vidé. Sa fortune, privée du double flux, la rente grippée par la mort de l'oncle Laarmann, se réduit comme une peau de chagrin. Il écrit, brûle, réécrit. Ce qu'il brûle alors, on le devine à ce qui en reste ; et ce qui lui échappe, dans ces années de solitude, vaut mieux que ce qu'il brûle : « C'était une pauvre orpheline, qui me devait tout », dira-t-il d'elle. « Mon lien avec elle avait quelque chose de romanesque, qui ressemblait à un enlèvement. » Et au médecin du lieu, qui demandait à connaître la dame : « Vous ne savez pas quelle responsabilité vous auriez prise, si je vous avais conduit auprès de cette dame. » Une orpheline — la fille du roi et de la reine n'était orpheline que d'une seule façon au monde : que ses parents fussent morts. Un enlèvement — c'est le mot exact d'une exfiltration. Une responsabilité trop lourde pour un médecin — c'est le secret d'État qui parle.
Car quand il meurt, le 8 avril 1845, on investit le château — justice locale, héritiers, brocanteurs — et ce qu'on y découvre fait encore aujourd'hui le fond de l'affaire : du linge fin et des brodequins brodés de fleurs de lys et de couronnes royales, des monogrammes de la maison de France ; des armoiries soigneusement grattées ou décousues à la hâte sur les objets précieux ; les grilles de chiffrement d'un diplomate et des lettres codées ; des fragments en français parfait sur « les événements de Paris » et « la situation de la Famille » ; des mèches de cheveux sur papier de soie — reliques de deuil, à la mode du temps, des guillotinés ; et un médaillon miniature : le visage d'une jeune femme d'une ressemblance saisissante avec la jeune Marie-Antoinette.
Il faut peser ce que cela veut dire, car c'est peut-être le plus troublant de tout le dossier. Sous la Révolution et l'Empire, posséder des fleurs de lys, c'était la prison ou la mort en France, et le pire des soupçons à l'étranger : on ne brode pas des couronnes royales sur son linge de corps par goût du motif. On ne conserve pas des grilles de chiffrement de diplomate pour une correspondance galante. On ne gratte pas ses propres armoiries, sauf quand elles sont celles qu'on ne doit pas porter. La femme voilée d'Eishausen vivait au milieu des reliques d'une maison royale déchue — et le vieil homme qui a survécu huit ans à sa mort a passé ces huit années à effacer, sans y parvenir tout à fait, la preuve que le secret de sa vie valait celui d'un État.
XVLe chantage (1833–1851)
Reste à parler de l'argent — car s'il y a une affaire, il y a des créanciers du silence.
Ceux qui ont su, dès le début, se comptent : Barras, mort en exil en 1829 avec ses tiroirs ; Chanterenne, morte, écartée ; et les Soucy — la mère et la fille qui ont fait le voyage de Huningue et se trouvaient dans la chambre close de l'auberge. Les papiers de la maison de Soucy — dont, en particulier, une lettre autographe écrite en 1795 sur le voyage et ce qui s'y passa — sont restés dans la famille. Or les familles de ce genre finissent toujours par avoir un gendre.
Ce gendre s'appelle le docteur Pierre-Joseph Lavergne, médecin, allié par mariage aux Soucy. Il met la main sur les papiers, il lit, il comprend ce qu'il tient : pas un scandale à publier — un scandale n'intéresse pas les honnêtes gens — mais une preuve dont la maison de Bourbon ne peut pas se permettre l'existence. Car une lettre authentique de Mme de Soucy sur le voyage de 1795, si elle sortait, ce n'est pas un fait divers : c'est la chute de la légitimité bourgeoise de la Restauration, c'est le procès de la duchesse d'Angoulême, c'est la fin d'une dynastie. La duchesse ne peut pas plaider, ne peut pas riposter, ne peut même pas avouer qu'elle paie. Elle peut seulement payer.
Le 15 mars 1833, elle écrit au baron Charlet, son secrétaire particulier, une lettre de panique — lettre qui a été retrouvée et retranscrite par l'historien André Castelot dans son enquête Le Secret de Madame Royale : il faut acheter le silence du docteur « à tout prix ». Et pendant dix-huit ans, elle paie. Le total, reconstitué pièce par pièce, frôle les sept millions de francs-or — tirés de sa cassette privée de princesse, une fortune de reine engloutie dans le silence d'un médecin de province et de ses complices. La femme que la cour dit avare saigne son trésor sans jamais faiblir ni barguigner : une constance qui ressemble à s'y méprendre à la discipline d'une coupable — ou à la fidélité d'une sœur. Car ce qu'elle achète ainsi, ce n'est pas seulement sa paix : c'est la mémoire de la recluse d'Eishausen, la tranquillité de la descendance de Lambriquet, et le loyer de sa propre vie.
XVIFrohsdorf, la nuit du feu (1851)
La duchesse d'Angoulême meurt en octobre 1851 à Frohsdorf, en Autriche — le château où vit en exil le comte de Chambord : Henri, petit-fils de Charles X, « Henri V » pour les légitimistes, le dernier espoir de la maison ; la vieille princesse, sa tante, avait achevé sa vie auprès de lui.
Or Chambord hérite de tout — et découvre le gouffre : sept millions disparus, les talons de chèques chez le baron Charlet, des reçus d'un certain docteur Lavergne, et le fil qui mène des reçus aux papiers de Soucy, et des papiers de Soucy à la lettre de 1795. Le soir même, à Frohsdorf, on brûle : la lettre originale, les reçus rachetés aux héritiers du docteur, tous les rapports qui, dans une nuit d'octobre, peuvent encore faire tomber la maison de Bourbon. Ce n'est pas la première fois qu'un Bourbon nettoie le dossier : Louis XVIII avait expurgé le Mémoire ; Chambord, lui, brûle la comptabilité du silence. Trois générations d'une même maison auront passé leur règne ou leur exil à détruire la même vérité, sans jamais réussir à la faire mentir.
Mais le testament le piège — car c'est la duchesse elle-même qui l'a écrit, et il contient ceci : des legs importants, des sommes élevées et des mots affectueux aux descendants de la famille Lambriquet — à la postérité d'Auguste-Louis Lambriquet, le frère d'Ernestine, celui qui portait les prénoms du roi. Il faut mesurer l'étrangeté : une princesse de France, morte à Frohsdorf, laisse une fortune à la descendance d'un valet de chambre, à une famille qui ne lui devait rien et qu'elle n'avait pas revue depuis 1794. Les généalogistes du XIXe siècle n'ont pas d'explication. Le récit, lui, en a une, et une seule : une sœur qui meurt songe à sa vraie famille, au seul rejeton vivant de sa vie d'avant le sacrifice : Auguste-Louis, le petit frère — le fils de sa mère, le dernier Lambriquet de son sang. Après avoir été Ernestine toute sa vie pour sauver les Bourbon, elle ne pouvait pas mourir sans mettre le sang de son sang à l'abri — le sang de Philippine Noirot, le seul lien de sang qui lui restât au monde.
Aussi étrange que cela paraisse dans les inventaires de 1851, la duchesse d'Angoulême, née princesse de France à Versailles, morte en Autriche, laisse en héritage une fortune aux Lambriquet — à la seule famille au monde qui portât le nom de sa vie d'avant, le sang de sa mère, et le secret de sa naissance.
XVIILe prélèvement (2013)
Près de deux siècles après la mort de la Comtesse des Ténèbres, l'affaire refait surface d'une manière qu'il faut raconter, car elle illustre à la perfection la leçon de tout ce récit.
En 2013-2014, une station de radio commande une étude génétique sur les restes de la tombe de la Dunkelgräfin, à Hildburghausen, avec reconstitution du visage. Le résultat annoncé fait le tour des magazines : le génome tiré de la tombe n'a rien de commun avec celui des Habsbourg ni des Bourbon, et le visage reconstitué par ordinateur est, disent sans rire les promoteurs, « assez masculin ». Conclusion des titres : la Comtesse des Ténèbres n'était pas une princesse ; l'énigme est close.
C'est l'étude génétique la plus ridicule de l'histoire de l'humanité — et il faut expliquer pourquoi, car la raison en est simple et définitive : un prélèvement n'a de valeur que si l'on a identifié ce sur quoi on le prélève. Or on ne sait strictement rien du corps qu'on a tiré de cette tombe. La génétique est l'histoire moléculaire — elle est tributaire de l'Histoire tout court : sans identification préalable, le prélèvement ne dit rien, sinon ce qu'on veut lui faire dire.
Et l'Histoire, justement, crie ici une objection que plusieurs observateurs ont relevée sans être entendus. Reprenons l'homme : van der Valck a gardé sa protégée voilée minute par minute pendant trente-huit ans ; il a contrôlé chaque regard, chaque sortie, chaque papier ; il a fait gratter les armoiries, chiffrer les lettres, taire les témoins. Et il serait resté huit ans encore auprès de sa tombe — huit ans — en laissant sa dépouille seule et sans protection dans le cimetière, ouverte à tous les cambrioleurs en quête de bijoux ou de secrets ? La tombe est le seul endroit au monde où sa protégée serait exposée pour toujours : un squelette de princesse est une relique, une preuve, un trésor. L'homme des grilles de chiffrement n'a pas laissé son secret dans une fosse publique. Après un certain temps — quand l'enterrement était froid, quand le monde avait cessé de regarder — il a fait la dernière substitution, encore une : il a enterré quelqu'un d'autre, une vieille dame, et il a mis la Comtesse plus loin — certains disent dans les tunnels qui mènent au château. Et il en est resté une trace matérielle que personne n'a voulu lire : la tombe a été ouverte une première fois dès 1891 — une rumeur disait qu'on y avait enterré un homme ; on sortit les os, on examina le crâne, et l'on constata que les deux fémurs étaient à l'envers, retournés sur eux-mêmes. Or on n'enterre pas une morte les fémurs à l'envers : il faut, pour cela, des os secs, une fosse rouverte, un squelette déplacé et remis à la hâte par une main pressée, la nuit sans doute — un fossoyeur se paie avec une bonne pièce d'or, et il n'y avait qu'un homme au monde qui eût, pendant huit ans, la clé de cette tombe et intérêt à la surveiller. Le prélèvement de 2013 a donc très possiblement analysé la vieille dame ; en tout état de cause, il n'a analysé rien qu'on ait identifié.
Et voici ce qu'une étude sérieuse eût été, pour conclure : identifier, puis comparer. La duchesse d'Angoulême repose au couvent franciscain de Castagnavizza (aujourd'hui Nova Gorica, en Slovénie), auprès de Charles X et de son fils. Il eût fallu comparer ce qu'on peut tirer de la tombe d'Hildburghausen — identifiée — avec ce qu'on peut tirer de la tombe de la duchesse d'Angoulême : si les deux s'étaient avérées incompatibles avec la même filiation, c'est-à-dire si l'une et l'autre ne pouvaient pas être toutes les deux la fille de Marie-Antoinette — on avait la solution de toute l'énigme. Une seule comparaison, sur deux corps identifiés — et l'on a même, aujourd'hui, de quoi la tenter : des cheveux de la duchesse d'Angoulême ont été récemment retrouvés ; pour l'instant, ils se refusent à l'analyse, mais un seul prélèvement réussi suffirait. On a préféré analyser un inconnu et son visage « masculin ». C'est la preuve que la génétique sans l'Histoire n'est pas une science : c'est un miroir.
Épiloguece que disent les registres
Et l'histoire s'arrête là, dans les archives — et les archives parlent.
La paroisse Saint-Louis de Versailles enregistre, le 31 juillet 1778, la naissance de Marie-Philippine Lambriquet — cinq mois avant Madame Royale, née le 19 décembre ; puis, en 1781, la naissance d'un garçon prénommé Auguste-Louis, comme le roi. Le conseil de famille de 1788 ne compte que deux orphelins : Ernestine et Auguste-Louis. La Terreur guillotine le père, Jacques Lambriquet, le 7 juillet 1794, dans la charrette de l'architecte Mique. Le passeport de Huningue, « yeux bleus » — faux par excès de zèle administratif — repose aux archives, signé pour une voyageuse aux yeux sombres. L'état civil de Passy enregistre le mariage de 1810 et la mort, le 30 décembre 1813, d'une « Marie-Philippine Lambriquet » : une inconnue de trente-deux ans, mariée pour mourir, morte sous le nom de la fille du roi. Le docteur Lommler consigne à Hildburghausen, le 25 novembre 1837, le visage d'une morte d'environ soixante ans, semblable à Marie-Antoinette. Le château d'Eishausen livre ses lys de France brodés, ses grilles de chiffrement et ses armoiries grattées. Le prince Frédéric de Saxe-Altenbourg consacre sa vie, les archives de sa maison et un livre, L'Énigme de Madame Royale, à le dire : la duchesse Charlotte de Saxe-Hildburghausen a protégé la recluse au voile par ordre formel, et la recluse au voile avait les traits des Bourbon. La duchesse d'Angoulême paie sept millions pour le silence d'un médecin, et lègue une fortune aux Lambriquet. Et aucune princesse ne manque dans toutes les maisons d'Allemagne ou d'ailleurs — on l'a vérifié partout — hormis celle-là.
Deux filles du même père sont nées à Versailles en 1778. L'une a pris la couronne de l'autre ; l'autre a pris le voile de la première. On a appelé la seconde la Comtesse des Ténèbres parce qu'elle vivait dans l'ombre — mais les ténèbres n'étaient pas une maladie : elles étaient le prix du silence de deux cours et d'une république. Et la première est morte reine, laissant aux Lambriquet le seul héritage qu'elle pouvait encore donner à sa propre lignée.
C'est ainsi que la maison de Bourbon s'est perpétuée.