Épisode 15 sur 26

L'énigme quadruple et la méthode à l'envers

L'Affaire Louis XVII — Les Soirées du Graaal avec Trois A

Récapitulons ce qui est acquis au bout de quatorze épisodes. L'énigme des enfants du Temple n'est pas une énigme, mais quatre. Elle concerne quatre personnages : deux sont visibles dans l'histoire officielle, deux vivent dans l'histoire souterraine. Et le pari de toute cette série est là : aucune de ces quatre énigmes ne se laisse résoudre seule. Elles sont les quatre faces d'une même pièce, ou elles ne sont rien.

Les deux visibles, d'abord. L'enfant mort au Temple en juin 1795, officiellement Louis XVII : un acte de décès signé par des médecins qui ne l'avaient jamais soigné et des témoins qui ne l'avaient jamais vu vivant, un enterrement de nuit dans la fosse commune — tout cela est raconté à l'épisode 2. Et la duchesse d'Angoulême, officiellement Marie-Thérèse : échangée à Huningue en décembre 1795, arrivée à Vienne en 1796, devenue la femme austère qui règne sur la mémoire des Bourbons, morte en exil en Slovénie en 1851, enterrée hors de France, jamais rapatriée.

Les deux souterrains, ensuite. Karl Wilhelm Naundorff, apparu en Prusse en 1809-1810, mort à Delft en 1845, enterré sous le nom de Louis XVII — ses trente-cinq années visibles occupent les épisodes 6 à 10. Et la Comtesse des Ténèbres, apparue dans les États allemands au début du XIXᵉ siècle, morte vers 1837, enterrée sous le nom fabriqué de Sophie Botta — sa vie occupe les épisodes 13 et 14. Deux personnes réelles, avec des tombeaux, des papiers, des témoins, des ducs protecteurs, des contrats ; et deux identités que personne n'a jamais démenties autrement qu'en refusant de regarder.

L'histoire officielle traite les deux visibles séparément. L'enfant du Temple est mort, on a fait en 2004 des analyses génétiques sur un cœur, l'affaire est classée. La duchesse d'Angoulême a vécu et est morte comme il fallait, aucune énigme. Deux dossiers ronds, deux affaires closes — et par conséquent aucune question à poser aux deux souterrains : Naundorff est un aventurier, la Comtesse une excentrique, il n'y a rien à voir.

L'histoire souterraine dit autre chose. Les deux enfants royaux ont été exfiltrés du Temple, remplacés par deux autres enfants — le petit malade présenté aux gardiens et enterré en juin 1795, la jeune fille présentée à la cour d'Autriche en 1796. Les vrais enfants ont continué leur vie ailleurs, sous d'autres identités : l'un en Prusse comme horloger devenu prétendant, l'autre en Allemagne comme femme voilée gardée par un diplomate hollandais.

Cette hypothèse — l'énigme quadruple à solution unique — a le mérite de rendre cohérents un grand nombre de faits qui, isolés, restent bizarres. Le refus de la duchesse d'Angoulême de rencontrer Naundorff s'explique : cinq minutes de face-à-face pouvaient la faire tester. Les incohérences de comportement à Vienne s'expliquent — la musique abandonnée, les animaux détestés, la démarche de soldat prussien. Le passeport de Huningue et ses « yeux bleus » s'expliquent. Le silence plat de Drouet s'explique. Le luxe secret de la Comtesse des Ténèbres s'explique, et son voile, et les ducs qui se transmettent la raison d'État sans jamais poser de question. Les silences des cours européennes s'expliquent. Le contrat hollandais de 1845 s'explique. La tombe de Delft s'explique. Retirez l'hypothèse, et chacun de ces faits redevient une bizarrerie isolée qu'on range dans la case « mystère » ; gardez-la, et la série entière des bizarreries devient un système. C'est le propre d'une bonne hypothèse : elle ne démontre rien toute seule, elle met de l'ordre partout.

Deux détails ajoutés à ceux des derniers épisodes.

Premier détail. Le chantage sur la duchesse d'Angoulême dans les dernières années de sa vie. Un médecin, qu'on ne nomme jamais dans les documents publics, lui extorque des sommes considérables pendant des années — la lettre de panique qu'elle écrit à son secrétaire particulier, le 15 mars 1833, pour qu'on achète son silence « à tout prix », a été retrouvée et transcrite par l'historien André Castelot, et le total des paiements frôle les sept millions de francs-or tirés de sa cassette privée de princesse. La duchesse paie sans jamais faire état publiquement de la nature du chantage. Elle emporte le secret dans la tombe ; après sa mort, on brûlera jusqu'aux reçus. Ce fait est mentionné dans plusieurs sources sans jamais être élucidé. Il devient limpide dans une hypothèse : le médecin savait quelque chose sur elle — sur son identité réelle, ou sur celle de la femme voilée d'Allemagne —, et elle payait pour qu'il se taise. Sans cette hypothèse, aucune explication cohérente ne tient : la femme que la cour dit avare ne saigne pas sa fortune pendant dix-huit ans pour couvrir un ennui de santé.

Deuxième détail. Une historienne récente — biographe sérieuse, à qui l'on doit plusieurs travaux importants sur la période — a défendu il y a quelques années une hypothèse élégante concernant le cœur enterré à Saint-Denis en 2004. Selon elle, ce cœur ne serait pas celui de Louis XVII, mais celui de son frère aîné Louis-Joseph, mort à sept ans de tuberculose en 1789. Louis-Joseph avait eu droit à un prélèvement du cœur selon la coutume royale, et sa trace s'était perdue dans les convulsions révolutionnaires. Il serait ainsi possible qu'un cœur retrouvé au XIXᵉ ou au début du XXᵉ siècle, attribué à Louis XVII par confusion ou par convenance, soit en réalité celui de son frère aîné. La providence, dans cette lecture, aurait fait que le fils aîné rejoigne finalement la tombe de ses parents à Saint-Denis, ce qui est assez beau. Il suffirait un jour d'enlever la mention « Louis XVII » de la dalle et de la remplacer par « Louis-Joseph, dauphin ».

L'historienne est survivantiste — elle croit que Louis XVII a survécu à sa mort officielle — mais elle n'est pas naundorffiste. Elle pense que le petit prince a été sorti du Temple, oui, mais qu'il est mort peu après, seul, sans laisser de descendance. Naundorff pour elle est un imposteur.

Il faut prendre au sérieux cette position, parce qu'elle représente une hypothèse cohérente distincte de la mienne. Sauf qu'elle a un défaut logique : si l'on prend la peine d'organiser l'exfiltration du plus précieux otage d'Europe, on ne le laisse pas mourir dans un coin sans surveillance et sans structure d'accueil. Un tel enfant, une fois sorti, est nécessairement pris en charge par un dispositif à la hauteur du risque. On ne l'abandonne pas dans la nature pour qu'il meure d'ennui à seize ans. Cette version survivantiste-non-naundorffiste laisse un vide qu'elle n'explique pas — et ce vide, curieusement, est toujours le même : l'après-Temple. Ceux qui font sortir l'enfant du Temple n'ont rien à dire sur ce qu'il devient ensuite. C'est un indice : l'exfiltration n'est pas l'affaire d'un soir, c'est un dispositif d'État, et les dispositifs d'État ont une suite.

Ma position, on l'a dit, est différente. Si Louis XVII a été exfiltré, il a été pris en charge, protégé, caché longtemps, et il a réapparu comme Naundorff. C'est la version qui rend cohérents le plus de faits.

Mais il faut être honnête. Cette version n'est pas la seule qui existe. Il y a une littérature abondante qui soutient que Naundorff n'était pas Louis XVII. Il faut examiner cette littérature à son meilleur, présenter ses arguments loyalement, et ensuite voir ce qu'ils valent.

C'est ce que je vais faire dans les deux prochains épisodes. Le prochain sera consacré à la présentation la plus forte possible de l'hypothèse anti-naundorffiste. Qui aurait été Naundorff, s'il n'était pas Louis XVII ? Et qui aurait été la Comtesse des Ténèbres, si elle n'était pas Marie-Thérèse ? Il faut jouer le jeu, présenter honnêtement les hypothèses alternatives, avant de dire pourquoi elles ne tiennent pas.

Une règle utile en histoire : quand on aborde un dossier, on essaie de partir comme si l'on ne savait rien. On se pose les questions bêtes. On écoute les explications adverses. Cela évite les préjugés, cela oblige à peser vraiment ce qu'on dit. On ne peut défendre honnêtement une position qu'après avoir présenté honnêtement la position opposée.

Un dernier mot avant d'aborder l'argumentaire anti-naundorffiste. Une chose m'a frappé dans la manière dont beaucoup d'auteurs traitent cette énigme. Ils commencent par le début — la naissance de Naundorff, ou ce qu'on prétend être sa naissance, à Weimar ou ailleurs. Sauf qu'il n'y a pas de début. Il n'a pas de naissance documentée. Aucune trace administrative avant son apparition à Berlin en 1810. Partir de là condamne à ne rien trouver.

Je propose de faire l'inverse. De prendre la vie de Naundorff à l'envers — et de la remonter comme un fleuve, jusqu'à la source. On commence par la fin : sa mort et son enterrement en Hollande, en août 1845. Là, on a des documents solides que nul ne conteste : un contrat d'État signé de sa main, une autorisation gouvernementale d'inhumer, une dalle qui dit roi de France et de Navarre, né à Versailles le 27 mars 1785, et une tombe que la reine Wilhelmine fera maintenir seule au milieu d'un parc quand le cimetière entier sera démoli. Rappel à l'épisode 10.

On remonte d'un cran : le contrat hollandais lui-même. Signé « Charles-Louis » — le prénom du fils de Louis XVI, pas le nom de l'horloger — après quinze jours d'examen au large de Rotterdam. Un État sérieux vérifie, puis signe au prénom royal, puis paie. On remonte encore : l'Angleterre. Neuf ans sous le titre de duc de Normandie, enregistré à l'état civil britannique, ses enfants aussi, et la meilleure police d'Europe qui laisse faire sans jamais poursuivre pour usurpation. Rappel à l'épisode 9. On remonte : la France. La vingtaine de témoins qui l'ont connu enfant et le reconnaissent, sans un seul témoin contraire ; et la police de Louis-Philippe qui, au lieu de le juger publiquement, l'expulse en lui saisissant ses 202 pièces. Rappel à l'épisode 8. On remonte : la Prusse. Des tribunaux qui le cherchent dans tous les registres et ne trouvent rien ; un ministre qui répond officiellement ne rien savoir ; et partout, en arrière-plan, la protection discrète de Le Coq, l'homme des passeports. Rappel aux épisodes 6 et 7.

Et l'on arrive à Berlin, 1810 : le passeport qui ne lui ressemble pas, l'absence de naissance dans le pays le plus administré d'Europe. Et là, lue à l'envers, la vie de Naundorff change de sens. L'absence de naissance n'est plus une objection, c'est une confirmation. Un enfant royal exfiltré n'a précisément pas de naissance officielle. Ce vide est le sceau de sa condition, pas le signe de son imposture.

C'est cette lecture à rebours qu'il faut garder à l'esprit quand on écoutera l'argumentaire anti-naundorffiste au prochain épisode. On va le présenter de son mieux — et on verra s'il tient la remonte.