Épisode 16 sur 26

L'argumentaire anti-Naundorffiste

L'Affaire Louis XVII — Les Soirées du Graaal avec Trois A

Prenons donc l'hypothèse contraire. Naundorff n'est pas Louis XVII. Le petit prince est bien mort au Temple en juin 1795. La Comtesse des Ténèbres est autre chose que la fille de Louis XVI. Comment les auteurs qui considèrent Naundorff comme imposteur et la Comtesse des Ténèbres comme un personnage sans importance racontent-ils l'affaire ? Il faut jouer le jeu jusqu'au bout, présenter cette version sous sa forme la plus forte — et c'est ce que je vais faire maintenant.

Commençons par Naundorff. L'objectif est simple : trouver un candidat plausible pour cet homme sans naissance apparu à Berlin en 1810 sous ce nom bizarre.

Première hypothèse historique. Au début du XXᵉ siècle, la famille des Bourbon-Parme, alors héritière de la fortune de la duchesse d'Angoulême, subit les attaques constantes de la famille Naundorff, qui poursuit des procès en reconnaissance et en partage d'héritage. Robert de Parme, chef de la maison, décide d'en finir. Il envoie un enquêteur en Allemagne, avec pour mission de retrouver la véritable identité de Naundorff et de prouver qu'il n'était pas Louis XVII. L'enquêteur revient avec une thèse : Naundorff serait un déserteur de l'armée prussienne, de confession juive, du nom de Werg.

Cette thèse a servi la propagande anti-naundorffiste pendant plusieurs décennies. Elle avait l'avantage d'être infamante à double titre : à l'époque, être identifié comme juif était utilisé socialement pour discréditer un homme, et être identifié comme déserteur ajoutait une couche de mépris militaire. C'était un montage destiné à tuer publiquement la crédibilité de Naundorff — et l'on remarquera la méthode : on ne propose pas de procès en identité, on propose une insulte. Quand une thèse arrive toujours par l'infamie et jamais par la preuve, c'est qu'elle n'a pas de preuve.

Et voici justement la pièce qui la fait tomber : la lettre von Bülow. L'épisode diplomatique est raconté à l'épisode 9. La police de Louis-Philippe lance publiquement la rumeur — juif, déserteur —, Naundorff, blessé, s'adresse au ministère prussien via l'ambassade de Prusse à Londres et demande à son pays d'adoption de se prononcer sur lui. Réponse officielle du ministre des Affaires étrangères prussien, von Bülow : l'État prussien n'a aucune information sur ce personnage. Il ne peut dire ni qu'il est juif, ni qu'il ne l'est pas. Il ne sait rien de lui, absolument rien.

Arrêtons-nous sur cette lettre, car c'est une pièce — un vrai document, daté, officiel — et elle coupe dans les deux sens. Contre Werg, d'abord : l'État prussien, qui tient les registres de son armée, déclare n'avoir aucun déserteur correspondant ; la thèse de Parme tombe, fabrication politique, pas découverte historique. Contre Naundorff aussi, dira l'adversaire : pas de naissance, pas de prince. Mais écoutons la lettre lentement : le pays le mieux administré d'Europe, celui qui enregistre tout, déclare n'avoir rien — rien — sur un homme qui a vingt ans de vie chez lui, marié, père de sept enfants, patron horloger, traîné devant ses propres tribunaux. Un vide de cette dimension ne se produit pas par accident dans une administration de cette qualité : il se fabrique. La lettre von Bülow parle donc deux fois, et les deux fois elle parle d'un secret d'État.

Deuxième hypothèse, plus récente. Il existerait en Allemagne, dans les archives, la trace d'un certain Christian Heinrich Naundorff, né en 1795 dans une vieille famille de petite noblesse — un nobliau, comme on dit — qui aurait été un enfant illégitime, un bâtard du chef de la maison Naundorff. Ce bâtard aurait eu une éducation partielle de noble, aurait sombré ensuite dans la petite délinquance, aurait été récupéré par la police prussienne et façonné, formaté, pour se faire passer pour le fils de Louis XVI.

Dans cette version, Naundorff serait le produit d'un complot prussien, orchestré au sommet de l'État. Le raisonnement : la Prusse venait de subir l'humiliation napoléonienne, elle vibrait de ressentiment contre la France, et fabriquer un faux prétendant Louis XVII lui donnait un joker politique majeur — le pouvoir de délégitimer, au moment de son choix, tout régime installé à Paris. Bourbons, Orléans, Bonaparte, tous devenaient contestables en présence d'un fils vivant de Louis XVI. Le complot prussien aurait forgé cette carte, gardée en réserve.

À cette thèse s'ajoute un argument linguistique. Naundorff, dit-on, parlait couramment le Rotwelsch — un argot allemand utilisé par les gens du peuple, forains, ouvriers, artisans, mais aussi par les marginaux et les gangsters. Ce Rotwelsch contient beaucoup de mots d'origine hébraïque, ce qui lui a valu d'être présenté abusivement comme un signe d'origine juive — c'était en réalité simplement un argot populaire répandu. Une historienne récente a soutenu que la maîtrise du Rotwelsch demande de longues années de fréquentation des milieux qui le parlent, donc que Naundorff aurait passé plusieurs années dans le milieu des voyous avant d'apparaître à Berlin. Cet argument est faible : le Rotwelsch, précisément parce qu'il est populaire, se parlait dans les rues, dans les auberges, partout où on est en contact avec le peuple. Il ne fallait pas dix ans dans le grand banditisme pour l'apprendre.

Mais gardons l'hypothèse générale : Naundorff aurait été un bâtard prussien récupéré et formaté par la police. Cette version continue.

Il quitte la Prusse en direction de la France pour y jouer le rôle qu'on lui a assigné. À Paris, il continue de dire ce qu'on lui a fait apprendre. Ses souvenirs de Versailles et des Tuileries ? On lui aurait soufflé les détails, on lui aurait fait apprendre les dossiers. Les tests des anciens serviteurs royaux — l'habit bleu de la berceuse, raconté à l'épisode 8 ? Il aurait été extrêmement bien préparé, ou l'on aurait truqué les tests, ou les témoins seraient tombés dans le piège par désir d'y croire. Ses attentats ? Il les aurait organisés lui-même pour attirer l'attention et se poser en victime — les blessures constatées par le médecin auraient été truquées. Son expulsion par Louis-Philippe ? Un règlement de comptes politique, pas la reconnaissance implicite d'une menace.

En Angleterre, il continue son rôle. Il n'a plus besoin de la Prusse — le complot originel s'est essoufflé, mais lui a pris goût au personnage. Il devient duc de Normandie sans que personne ne le poursuive parce que les Anglais ne s'en soucient pas. Ses inventions d'artillerie ? Un savoir-faire acquis dans on ne sait quelle vie antérieure, probablement en Prusse. Ses écrits mystiques ? Le signe manifeste qu'il est fou, ou en tout cas dérangé.

En Hollande, enfin, il est enterré sous le nom de Louis XVII pour une raison très prosaïque : le roi de Hollande a un compte à régler avec Louis-Philippe. Louis-Philippe a soutenu l'indépendance de la Belgique, ce qui a coupé le royaume des Pays-Bas en deux. Le roi de Hollande en veut à Louis-Philippe personnellement. Enterrer sous le nom de Louis XVII un aventurier venu de nulle part est une manière de faire un pied de nez au roi des Français : « votre Bourbon est ici, vous, vous n'êtes qu'un usurpateur ». Le geste hollandais serait donc purement diplomatique, sans rapport avec la question de fond.

Voilà l'hypothèse anti-naundorffiste, présentée sous sa forme la plus complète. Elle a l'apparence de la cohérence. Elle rend compte, mécaniquement, de tous les épisodes de la vie de Naundorff — et c'est justement son problème : elle rend compte de tout, y compris de ce qui la contredit. Naundorff ne craque jamais ? C'est le rôle. La Hollande le paie et l'enterre en roi ? C'est le pied de nez. La Prusse ne sait rien ? C'est le complot. Une thèse qui explique mécaniquement tous les faits, dans tous les sens, n'explique plus rien : elle arrange.

Passons à la Comtesse des Ténèbres, dans la même logique. Si elle n'est pas la fille de Louis XVI, qui est-elle ?

Deux hypothèses circulent. Premièrement, elle serait la fille illégitime d'un grand personnage — l'empereur d'Autriche, le roi de Prusse, ou un autre souverain — qu'on aurait cachée pour éviter le scandale. Deuxièmement, elle serait une femme adultère, épouse d'un homme important, qu'on aurait éloignée pour préserver l'honneur du mari trompé.

Ces deux hypothèses seront examinées et démolies au prochain épisode. Pour l'instant, retenons-les.

Un dernier point pour cet épisode. Toutes ces hypothèses anti-naundorffistes ont un premier défaut structurel : elles sont psychologiquement légères. Elles supposent qu'un homme, mystérieusement formaté par un complot dans sa jeunesse, va tenir son rôle pendant trente-cinq ans sans jamais craquer. Naundorff est marié, il a sept enfants, il traverse la prison, la pauvreté, plusieurs attentats, des périodes de désespoir manifestes — jusqu'à écrire un livre mystique en Angleterre dans une phase de dépression aiguë. Un imposteur banal aurait, à un moment ou à un autre, lâché le morceau. À sa femme, à un enfant, à un ami dans un moment de faiblesse, à un confesseur en fin de vie. On aurait au moins une lettre, un aveu, un revirement.

Il n'y en a aucun. Sur son lit de mort, en août 1845, dans le délire de la fièvre — qu'elle soit typhoïdique ou toxique, on ne sait pas —, les derniers mots que le médecin envoyé par le roi de Hollande consigne dans son rapport sont : « je vais rejoindre mon père et ma mère ». Il ne rectifie pas, il ne se contredit pas, il ne dit à personne que tout cela était un rôle. Il meurt cohérent avec ce qu'il a dit toute sa vie.

Un imposteur qui joue son rôle jusqu'au délire terminal, pendant trente-cinq ans, sans jamais une seconde de relâchement — l'hypothèse existe, mais elle demande une constance de mensonge que peu d'êtres humains sont capables de tenir.

Et elles ont un deuxième défaut, politique celui-là : le joker jamais joué. Si la Prusse humiliée avait fabriqué un faux fils de Louis XVI, elle se serait fabriqué une arme — le pouvoir de délégitimer, au moment de son choix, tout régime installé à Paris. Or cette arme n'a jamais servi. Jamais un diplomate prussien ne sort Naundorff dans une négociation ; jamais Berlin ne la lâche comme une carte, ni en 1830 quand la question du trône français se rouvre, ni pendant toute la monarchie de Juillet, ni jamais. Un État qui forge une arme de ce prix et qui la garde enfermée trente-cinq ans sans jamais la brandir — ce n'est pas une politique, c'est un conte. Les États utilisent ce qu'ils fabriquent ; ici, l'arme existe uniquement pour expliquer ce qui dérange la thèse officielle. Une hypothèse qui n'est fabriquée que pour expliquer ce qui la contredit, ça s'appelle un mythe ad hoc, pas une histoire.

Prochaine étape : les contradictions des hypothèses anti-naundorffistes, et la présentation de l'hypothèse Suisse-Prusse qui rend compte de tout le parcours.