Épisode 17 sur 26

Démolition des thèses adverses, hypothèse Suisse-Prusse

L'Affaire Louis XVII — Les Soirées du Graaal avec Trois A

Reprenons les hypothèses présentées au dernier épisode et voyons ce qu'elles valent.

Pour Naundorff, l'hypothèse principale est celle du complot prussien. Un bâtard récupéré et formaté par la police pour se faire passer pour le fils de Louis XVI. Examinons-la.

Premier problème. Un complot d'État de cette ampleur suppose que la police prussienne, ayant formaté son homme, l'exploite ensuite. Or Naundorff, une fois arrivé en France, ne travaille jamais pour la Prusse. Il n'écrit pas en allemand à ses interlocuteurs prussiens, il ne se rend pas à l'ambassade prussienne à Paris, il ne réclame pas la protection de la Prusse quand il est expulsé par Louis-Philippe. Il ne défend jamais les intérêts prussiens. Un agent formaté par un complot d'État devrait, à un moment ou à un autre, servir cet État. Naundorff ne le fait jamais. Il coupe absolument avec la Prusse.

Deuxième problème. Le complot suppose que la Prusse voulait placer un pantin sur le trône de France. Mais qui pourrait sérieusement imaginer un instant qu'un pantin parlant le français comme une vache allemande, sans aucune formation politique française, sans réseau, sans culture, monte sur le trône de France ? C'est fantaisiste. Aucune police d'État un peu sérieuse ne fabrique un candidat d'aussi peu de crédibilité pour un poste aussi élevé.

Troisième problème. La police prussienne est incapable, dans son propre pays, d'identifier Naundorff quand les tribunaux le lui demandent. Un complot d'État qui a fabriqué son homme sait qui il est. Or les tribunaux prussiens, quand ils font l'enquête pendant le procès de Naundorff, cherchent partout et ne trouvent rien. Cela signifie soit que le complot est mal organisé au point que le sommet de l'État lui-même perd la trace de son agent, soit que le complot n'existe pas. La seconde hypothèse est de très loin la plus économique.

L'hypothèse du complot prussien ne tient donc pas. Elle est fabriquée pour éviter d'avoir à admettre le vide : nous n'avons aucune explication de qui est Naundorff, autre que celle qu'il donne lui-même. Il n'y a pas d'hypothèse alternative solide à sa revendication. L'énigme reste entière — ou elle se résout par la voie qu'il propose.

Un mot, en passant, sur la manière dont on parle de lui. Dans beaucoup de textes, Naundorff, c'est « l'horloger prussien ». L'expression lui colle à la peau, et elle n'est pas innocente. Horloger, c'est un métier d'artisan, un métier modeste. Prussien, c'est rappeler qu'il est étranger, et qu'il vient du peuple ennemi par excellence. Quant au nom de Naundorff, il cesse de le porter dès son séjour en Angleterre. On l'affuble donc de trois étiquettes qui ne sont plus les siennes depuis longtemps.

Or cet homme a été enterré comme un chef d'État, dans un pays civilisé, par un état civil en règle. Alors comparons-le à d'autres chefs d'État. Imaginez des livres d'histoire qui, pour donner une mauvaise image d'Hitler, l'appelleraient partout « le peintre autrichien », puisque ce fut sa première profession et sa première nationalité, avant qu'il devienne allemand et homme politique. Le peintre autrichien déclare la guerre à la France, le peintre autrichien envahit la Pologne. On voit tout de suite l'absurdité.

Naundorff a été horloger au début, c'est vrai, et plus largement artisan du métal. Puis il devient bien d'autres choses. En France, il est prétendant à plein temps. En Angleterre, il reste prétendant, il devient chef d'Église, et il commence son activité d'artilleur. Il finit artilleur au service de la Hollande. Même le mot de « pyrotechnicien », qu'on lui accole souvent pour la fin de sa vie, sert à le ridiculiser. Le mot a une vraie définition scientifique, tout à fait juste pour ce qu'il faisait, mais aujourd'hui il évoque surtout les feux d'artifice. Un homme qui invente un fusil sans recul et un obus qui éclate au choc sur la cible se situe à mi-chemin entre l'artilleur et le chimiste des explosifs. Il faut pour cela une expertise croisée dans plusieurs domaines.

Même chose pour son livre religieux, La Doctrine céleste. Certains passages sont ceux d'un illuminé complet. Il distribue des titres d'anges et de démons à ses collaborateurs et à ses contemporains, il se voit à la droite de Jésus, il annonce l'apocalypse et la fin de ceux qui s'opposent à lui. Une œuvre de fou, si l'on veut, comme on pourrait le dire de presque toutes les œuvres des mystiques de l'époque. Mais à côté de ces pages, il y en a de très belles, qui montrent là encore un vrai savoir-faire dans l'expression religieuse. Les passages les plus délirants, les plus mégalomanes, sont sans doute à mettre en lien avec la dépression profonde qu'il traverse en Angleterre. C'est un homme épuisé après une vie de batailles, qui alterne sans doute des phases d'exaltation, où il se prend pour le Christ, et des phases de désespoir, mais qui ne renonce jamais.

Le cœur de l'œuvre, lui, est resté une référence. Le livre est réédité en 1895 par Lady Caithness. Et Jules Bois, un auteur important de la fin du siècle, verra en Naundorff un précurseur d'Allan Kardec, le plus connu des auteurs du spiritisme, et l'une des sources du spiritualisme moderne. Jules Bois remarque aussi une chose : le livre est signé « le duc de Normandie, fils de Louis XVI ». L'auteur associe fièrement sa naissance et la nouvelle Église qu'il veut fonder, alors que c'est précisément cette Église qui va lui faire perdre ses amis, ses soutiens financiers, et le laisser dans la misère. Là encore, dans le domaine religieux, loin de ce qu'en disent ses détracteurs, cet homme reste un professionnel.

Passons à la Comtesse des Ténèbres. Les hypothèses adverses étaient : fille illégitime, femme adultère.

Fille illégitime d'un souverain. Cette hypothèse ne tient pas non plus, pour une raison simple : à l'époque, on ne cache pas les filles illégitimes de cette manière. La procédure standard consiste à les marier à un noble un peu âgé qui a besoin d'une dot, ou à les envoyer au couvent. Ces deux solutions étaient banales. Elles ne coûtaient pas cher, elles étaient discrètes, elles offraient à la fille une existence sociale reconnue. Personne ne s'organisait pour maintenir une fille illégitime dans un secret absolu, avec un diplomate à plein temps et un train de maison ducal, pendant trente-cinq ans. Ce n'est pas dans les mœurs de l'époque. Ce n'est pas praticable non plus — il aurait suffi que le père meure pour que le secret n'ait plus lieu d'être.

Femme adultère. Même raisonnement. On n'entretient pas une femme adultère avec cette lourdeur de dispositif. Il suffisait à la limite de la faire disparaître socialement, la mort du mari trompé résolvant le reste. Aucune noblesse chrétienne allemande n'aurait accepté d'abriter une femme adultère pendant trente-cinq ans avec ce niveau de secret et ce train de vie.

Ces hypothèses sont fragiles, non pas parce qu'elles sont techniquement impossibles, mais parce qu'elles ne correspondent pas aux pratiques réelles de l'époque et à ce qu'on sait des raisons pour lesquelles on organise ce genre de secret.

Ne reste donc, encore une fois, que l'hypothèse de la fille de Louis XVI. Elle seule justifie l'ampleur du dispositif, la durée du secret, l'implication de plusieurs ducs successifs, le niveau de la protection. Elle seule justifie que Van der Valck — diplomate hollandais posté à Paris pendant la Révolution française, donc au fait des enjeux — consacre sa vie entière à cette femme.

Où est-il passé entre 1794 et 1810 ? Quinze ans à couvrir. Cet itinéraire complet, je l'ai reconstitué ailleurs dans cette série — l'exfiltration par la sortie de Meudon, la substitution, la clause secrète des traités de Bâle négociée entre Hardenberg et Barthélemy, les années suisses de Neuveville à portée de Neuchâtel, la reine Louise, le repli après le duc d'Enghien, la réapparition de Berlin sous le nom de Naundorff : tout cela est raconté pièce par pièce aux épisodes 2 et 6, et repris d'un seul tenant à l'épisode 22. Je n'y reviens pas ici. Je rappelle seulement ce que cette hypothèse explique : l'absence de naissance officielle, la maîtrise de l'horlogerie et de la forge, l'accent allemand, la connaissance des détails de la cour de Louis XVI, la protection de Le Coq, le silence prussien officiel de trente ans, le trou noir de la période 1795-1810. Ce n'est pas une certitude. C'est une hypothèse cohérente, qui rend compte de tous les faits — et c'est ce que je crois s'être passé.

Reste à voir comment cette histoire est vécue dans chacun des pays impliqués. C'est ce qu'on prend au prochain épisode.