L'énigme des enfants du Temple est vécue différemment dans chaque pays impliqué. Cinq pays au total, en comptant la Suisse. Et c'est une chance pour l'enquête : chaque attitude nationale, prise isolément, est une pièce de dossier ; ensemble, elles forment le dossier. Voyons ce que chacun sait et ce que chacun ignore — et ce que ces ignorances-là, précisément, veulent dire.
Prusse d'abord — la preuve par les registres. C'est en Prusse que Naundorff apparaît en 1810, c'est en Prusse qu'il vit vingt ans, c'est en Allemagne, dans les petits duchés voisins, que la Comtesse des Ténèbres vit et meurt. Pour les Prussiens ordinaires, c'est une énigme. Personne ne sait qui est cet horloger sans naissance, personne ne sait qui est cette femme voilée dans son château. Les tribunaux prussiens le montrent quand Naundorff passe en procès — raconté à l'épisode 7 : ils cherchent, ils enquêtent, ils écument les registres, ils ne trouvent rien. Le ministre des Affaires étrangères von Bülow répondra plus tard, quand on lui demandera des renseignements, que la Prusse n'a strictement aucune information sur ce personnage.
Or la Prusse n'est pas n'importe quel pays : c'est, de tous les États d'Europe, celui qui tient le mieux ses registres — raconté à l'épisode 6. Le pays le plus administré du continent produit le seul homme qu'aucune administration ne sait situer, et la seule femme que trente ans de vie principière n'inscrivent nulle part. Ce paradoxe n'est pas un hasard, c'est une signature. On ne disparaît pas d'un État administré au cordeau par maladresse ; on y disparaît par protection. Mais cela concerne le niveau ordinaire de l'État. À un autre niveau, celui du roi et de son premier ministre, l'information existe — on y reviendra. Retenons pour l'instant : la Prusse publique ne sait rien, la Prusse secrète sait probablement tout.
France ensuite — la preuve par la peur. Pour la France, c'est l'énigme centrale. Naundorff arrive à Paris en 1833 en clamant qu'il est le fils du dernier roi. C'est ce que la République officielle a toujours nié et qu'elle continue de nier. Il rencontre en France des survivants de la cour qui le reconnaissent — une vingtaine de témoins, pas un seul contre. Il crée un mouvement autour de lui. Et il est expulsé par la police de Louis-Philippe en 1836, sans procès, ses 202 pièces saisies et jamais retrouvées — raconté à l'épisode 8.
Pour l'État français, cette histoire est un scandale doublement dangereux. Elle est dangereuse pour Louis-Philippe, dont la légitimité repose sur l'idée que la ligne Bourbon aînée est éteinte. Elle est dangereuse ensuite pour la République, dont la légitimité repose sur le récit d'une monarchie décapitée sans reste. Si Louis XVII a survécu, si son descendant existe encore, c'est tout le récit officiel qui se lézarde.
C'est pourquoi la France, qui n'a pourtant aucun dossier consistant — l'acte de décès de 1795 est signé par des médecins et des témoins qui n'avaient jamais vu Louis XVII vivant — se contente de nier avec une constance qui, en soi, dit quelque chose. Et la méthode dit tout : on ne juge pas l'homme, on ne le démasque pas publiquement, on l'expulse en lui prenant ses papiers. Un dossier solide n'a pas besoin d'être crié. Un vide se défend par la répétition — et par l'expulsion sans procès.
Angleterre — la preuve par la non-poursuite. Naundorff vit en Angleterre de 1836 à 1845 — raconté à l'épisode 9 — sous le titre de duc de Normandie qu'il porte publiquement, sans jamais être poursuivi pour usurpation d'identité. Il fait enregistrer ses enfants sous ce titre à l'état civil britannique. Il travaille sur ses inventions d'artillerie, il intéresse des officiers de haut rang. Il bénéficie du soutien discret de familles nobles anglaises, dont les Perceval — la famille de Spencer Perceval, Premier ministre assassiné en 1812 ; le révérend C. G. Perceval, l'un des siens, sera l'un de ses soutiens les plus précieux, comme raconté à l'épisode 9.
L'attitude anglaise est intéressante. Les services de renseignement britanniques, à cette époque, sont les meilleurs d'Europe. S'il y avait quelque chose à savoir sur Naundorff, ils le savaient. Mais ils ne s'engagent pas. Ils le laissent vivre, ne le poursuivent pas, ne le reconnaissent pas non plus. Ils tiennent leur distance. C'est probablement une décision politique : les relations avec Louis-Philippe sont cordiales, la maison d'Orléans a des liens matrimoniaux avec les Anglais, et l'affaire Naundorff, sans horizon politique clair, n'intéresse pas Londres au point d'y risquer une rupture avec Paris. Ils savent, mais ils n'agissent pas. Notez ce que l'Angleterre fait d'un homme qui porte publiquement le titre du fils de Louis XVI : rien. Le pays qui pend ses faux-monnayeurs enregistre tranquillement un duc de Normandie à l'état civil. Il faut le marteler : cette indifférence-là n'est pas de l'indifférence.
Hollande — la preuve par le contrat. Ici, l'attitude est radicalement différente — racontée à l'épisode 10. Naundorff arrive en janvier 1845, il est examiné pendant quinze jours à bord d'un navire au large de Rotterdam, il obtient l'autorisation de débarquer, il signe un contrat d'armement avec l'État hollandais — au prénom de « Charles-Louis », le prénom royal —, il vit à Delft pendant sept mois, suivi par le médecin personnel du roi, il meurt en août 1845, il est enterré sous le nom de Louis XVII avec autorisation du gouvernement, sa veuve et ses enfants sont reconnus officiellement duchesse et enfants de Normandie, cette reconnaissance dure des décennies, le jugement de 1890 dira qu'il est « de notoriété publique » que cette famille descend de Louis XVI, et la tombe sera préservée par la reine Wilhelmine, seule au milieu d'un parc, quand le cimetière entier aura été démoli.
Pour la Hollande, il n'y avait pas d'énigme Naundorff. Il est évident que l'identité de cet homme avait été vérifiée à son arrivée, et acceptée. Toute la suite du dossier hollandais se comprend à partir de là. Ce n'est pas un pied de nez diplomatique à Louis-Philippe, comme le prétendent les auteurs anti-naundorffistes. Vérification faite sur son identité, ils le laissent s'installer, lui offrent un pont d'or. Appeler ça un pied de nez à la France est ridicule, surtout que cette reconnaissance officielle perdure jusqu'au départ du dernier fils de la famille de Bourbon, à qui j'ai eu l'honneur de parler, juste après la seconde guerre mondiale. Les autorités hollandaises autorisent la famille à porter le nom de Bourbon et à abandonner celui de Naundorff. La Hollande n'est pas un asile psychiatrique : un peuple efficace, une administration sérieuse ne signe pas un contrat d'armement — des armes secrètes, l'équivalent moderne d'environ soixante-dix mille euros par mois — avec un aventurier venu de nulle part. Ils traitent Naundorff royalement, de son vivant et une fois mort, parce qu'ils le pensent royal.
Un mot sur les liens Prusse-Hollande. Les rois de Hollande et les rois de Prusse à cette époque étaient cousins, avaient été élevés ensemble à Berlin pendant l'occupation napoléonienne. Ils se connaissaient personnellement, se parlaient directement. Il est presque certain que le roi de Hollande, avant de signer le contrat avec Naundorff en 1845, a envoyé un courrier à Berlin pour vérifier ce qu'il devait savoir. Et il est presque certain que la Prusse a confirmé — non pas publiquement, non pas dans un document que quelqu'un pourrait citer, mais entre rois, entre cousins, entre initiés. Voici votre homme, c'est bien lui, traitez-le en conséquence. C'est, à mon sens, la reconstitution qui rend le mieux compte du comportement hollandais — et l'on retrouve ici le canal secret : la Prusse qui protège depuis 1795, la Hollande qui accommode en 1845, et le même silence de cour en cour.
Rappelons au passage la coïncidence déjà signalée : Naundorff meurt un 10 août, date anniversaire de la chute de la monarchie, le jour où tout bascula dans sa vie d'enfant, où sa famille, y compris lui, devint prisonnière. Richemont, l'autre grand prétendant, meurt lui aussi un 10 août, huit ans plus tard. Les deux hommes qui ont revendiqué le trône de France comme fils de Louis XVI meurent le même jour de l'année. Coïncidences.
Suisse, enfin — le maillon caché du dispositif. Naundorff n'y a pas vécu sa vie adulte visible, mais si l'hypothèse Suisse-Prusse est juste, c'est là qu'il a passé les premières années après son exfiltration du Temple en 1794 — raconté à l'épisode 6. À Neuveville probablement, dans une famille d'horlogers, sous une identité d'emprunt, à trois kilomètres de la principauté de Neuchâtel, qui appartenait au roi de Prusse : un pas, et l'enfant passait sous protection souveraine. La Suisse était neutre, elle n'a jamais eu à prendre position sur le dossier — elle était le lieu du refuge, pas celui de la politique. Aucune archive suisse ne contient probablement le dossier Naundorff. Le secret y a été tenu du côté ordinaire, comme en Prusse. Et c'est encore une signature : dans le récit officiel, la Suisse n'existe pas du tout ; dans le nôtre, elle est la charnière — le pays par lequel un enfant-roi devient un enfant suisse, puis prussien, puis personne.
Rappelons aussi l'affaire du duc d'Enghien, racontée à l'épisode 13. En 1804, quand Napoléon le fait enlever en Bade et fusiller, la Comtesse et Van der Valck vivent tout près de lui. Ils fuient aussitôt vers le nord. Van der Valck considérait donc la Comtesse comme aussi menacée que le duc d'Enghien lui-même. Or aucune fille illégitime, aucune femme adultère ne serait menacée par une opération napoléonienne contre un prince du sang. Seule une personne de statut politique équivalent — un autre otage royal — le serait. La fuite de Van der Valck confirme, indirectement, que la Comtesse était un enjeu politique français au même titre que le duc d'Enghien. C'est-à-dire, très probablement, la vraie fille de Louis XVI.
On récapitule. En Prusse et en Suisse, secret d'État bien tenu. En Angleterre, connaissance discrète sans engagement. En Hollande, reconnaissance de fait. En France, négation officielle constante. Cinq pays, cinq attitudes — et pas une seule qui fasse désordre. Chaque attitude est cohérente avec l'hypothèse que Louis XVII a survécu et est devenu Naundorff. Elles s'accordent beaucoup plus mal avec la thèse officielle de sa mort au Temple — car il faudrait alors expliquer pourquoi quatre États sérieux ont passé un demi-siècle à protéger, accueillir ou craindre un horloger prussien sans conséquence.
Reste un acteur qu'on n'a pas encore examiné : le Vatican. Contrairement à ce que beaucoup ont cru et écrit, l'affaire n'a pas sa clé au Vatican. Mais l'attitude vaticane est révélatrice. C'est ce qu'on prend au prochain épisode.