Deux dossiers pour cet épisode, chacun révélateur à sa manière. Le Vatican et l'Allemagne nazie.
Le Vatican d'abord. Une croyance très répandue dans la littérature sur l'affaire veut que la réponse soit dans les archives secrètes : quelque part, une armoire, un dossier, un testament, une correspondance qui prouverait l'identité de Naundorff. L'idée n'est pas complètement absurde a priori — le Saint-Siège avait le réseau d'information le plus dense d'Europe, un nonce dans chaque capitale, un évêque dans chaque diocèse. En pratique, il n'a rien. Et la raison en est simple : entre 1795 et 1817, le Vatican est aveugle et muet. La Révolution chasse le clergé et ferme les nonciatures, Rome est occupée, Pie VI meurt en captivité, Napoléon annexe les États pontificaux, déporte Pie VII et emporte une grande partie des archives romaines. Les vingt années où toute l'affaire se joue sont exactement celles de son absence. Le Vatican n'a rien parce qu'à l'époque il ne pouvait rien avoir : une constatation historique, pas un secret gardé.
Mais j'ai été voir moi-même. Grâce à un intermédiaire remarquable — un père dominicain, le père Étienne Naudet, aujourd'hui décédé —, j'ai obtenu en 2016 une autorisation de consultation des Archives secrètes, et j'y suis retourné trois fois. Il n'existe pas de dossier Louis XVII ; il existe un dossier Naundorff, constitué entre 1906 et 1915, que personne n'avait trouvé parce qu'il est rangé sous une cote de biens immobiliers du Saint-Siège. Et ce dossier dit une chose : nous ne savons rien. Le cardinal Merry del Val, secrétaire d'État de Pie X — le premier ministre du Vatican —, sollicité par le duc Robert de Parme, héritier de la fortune de la duchesse d'Angoulême que la famille Naundorff lui disputait en justice et dans la presse, refuse de condamner. Réponse officielle : aucun élément permettant d'affirmer que Naundorff était un imposteur, aucun élément permettant d'affirmer le contraire ; le seul document est le Bref de Grégoire XVI, en 1843, qui condamne la secte de Vintras et, au passage, sans le nommer, un « faux duc de Normandie » — une condamnation de théologie, qui ne dit rien de la filiation.
L'attitude, elle, est révélatrice. Un secrétaire d'État refuse de condamner, alors qu'un duc puissant le lui demande et que le service aurait été facile à rendre. Les papes reçoivent des membres de la famille en audience — le dossier contient la lettre du prince Henri de Bourbon qui donne la date de la sienne chez Pie X : le 21 avril 1904. Quand le journal catholique La Croix se moque d'un mariage de la famille, le Vatican fait publier un communiqué rappelant que le pape a envoyé ses vœux, et le journal est corrigé par sa propre hiérarchie ecclésiastique. Rien de tout cela ne prouve la filiation ; tout dit une sympathie officieuse. Le détail de ces voyages — la légende, le livre de 2016 qui croyait avoir résolu l'affaire, le dossier pièce par pièce — occupe l'épisode suivant, « Le Vatican, suite ». Ici, retenons le résultat : le Vatican n'a pas la clé, mais il a une position.
Deuxième dossier : l'Allemagne nazie.
En 1942, la France est occupée. Le maréchal Pétain administre la zone libre depuis Vichy. Les Allemands, qui savent que Pétain est âgé et que son régime ne durera pas au-delà de lui, se préoccupent déjà de sa succession. Ils veulent un dispositif politique stable pour la France, avec un chef qui coopère avec l'Allemagne nazie.
Une des options envisagées, connue par plusieurs sources, est la restauration de la monarchie française. Un roi coopératif serait un partenaire plus fiable qu'un successeur républicain incertain. Les Allemands cherchent leur candidat.
Ils approchent d'abord le prince Louis Napoléon, chef de la maison Bonaparte à l'époque. Hitler admirait Napoléon — c'était d'ailleurs sa première visite officielle à Paris, aux Invalides. Ils proposent au prince Bonaparte la couronne impériale. Le prince refuse catégoriquement, tente de passer la frontière, se fait arrêter, s'évade, rejoint la résistance. La famille Bonaparte ne s'est pas compromise.
Il reste, comme candidat monarchique possible, la famille Bourbon. Sauf que les chefs de la branche française — Orléans, Bourbons d'Espagne — sont soit hostiles à la collaboration, soit inaccessibles. Le chef de la branche cadette Naundorff, celui qui vit en France, s'est réfugié en Algérie. Il est hors de portée des nazis.
Reste la branche hollandaise des Naundorff. Il faut savoir qu'à un moment, la famille s'était scindée en deux branches — l'une restée en France, l'autre partie s'installer en Hollande. Le chef de la branche hollandaise, à l'époque, est un homme distingué, poète reconnu, et maire de la ville d'Oss, dans le sud des Pays-Bas. Une ville de quatre-vingt-dix mille habitants aujourd'hui, ce n'est pas un village. Être maire de cette ville en Hollande, chez ce peuple d'organisation méticuleuse, suppose des compétences reconnues.
Il a un fils, âgé de neuf ans en 1942. C'est ce fils, devenu un vieux monsieur installé au Canada, que j'ai retrouvé.
Un soir de 1942, on frappe à la porte. Trois officiers allemands se présentent. Sa mère lui dit tout simplement : « Il a le même nom que moi. » L'officier principal portait son nom de jeune fille, quelque chose comme Neumann ou Naumann. C'est cette coïncidence qui fixe le souvenir dans la mémoire du petit garçon.
Le maire fait cacher son fils dans l'escalier. Il reçoit les officiers dans son bureau. La conversation dure environ une heure. Les officiers repartent sans agressivité, correctement. Aucune arrestation, aucune menace.
La mère, catastrophée, se précipite vers son mari. Que s'est-il passé ?
Le mari, sonné : « Ils viennent de me proposer la couronne de France. »
Il ajoute qu'il a répondu qu'il ne parlait pas un mot de français. Les officiers lui ont dit : aucune importance.
C'est ce témoignage que j'ai recueilli directement, au téléphone, du fils devenu vieux monsieur au Canada. Il n'avait aucune raison d'inventer. Le souvenir est précis, cohérent, daté. Et le nom de jeune fille de sa mère est bien celui-là, on a pu le vérifier.
Et la suite confirme le refus. En 1943, ce maire démissionne plutôt que d'envoyer des habitants d'Oss au travail forcé en Allemagne. Il passe dans la clandestinité, prend la tête d'un district de la résistance néerlandaise, commande plusieurs groupes armés dans le Brabant, et il est condamné à mort par contumace au printemps 1944. On lui avait offert un trône. Il a choisi le maquis.
Mais le plus étonnant, c'est que la scène avait déjà eu lieu une génération plus tôt, avec son père. On le sait par un écrivain néerlandais, Ben van Eysselsteijn, ami de la famille, dans un texte publié en 1963, du vivant du maire d'Oss.
En 1910, le père, Henri de Bourbon, s'installe avec sa famille en Belgique, au château de Henegau, près de Hasselt. C'est un homme solitaire, sévère, qui vit dans son cabinet de travail, entre ses livres d'histoire et les grands portraits de famille dans leurs cadres dorés. En août 1914, la guerre arrive jusque sous ses fenêtres : une grande bataille de cavalerie se livre autour de Hasselt. C'est très probablement la bataille de Halen, le 12 août, l'une des dernières grandes charges de cavalerie d'Europe. Un capitaine de uhlans allemand, le baron von Schlotheim, blessé à mort, est porté au château et y meurt. Les officiers de son régiment viennent, se présentent avec leurs titres de noblesse. Le châtelain leur répond avec le sien : Bourbon.
Ensuite, d'autres Allemands arrivent, des officiers de l'administration, plus soupçonneux. Le père, nerveux pour la première fois aux yeux de son petit garçon, prépare une fuite. La famille part de nuit vers les Pays-Bas, mais une patrouille l'arrête juste avant la frontière. On l'installe à Aix-la-Chapelle. Le petit Louis va à l'école allemande, où les enfants l'appellent « le Français ».
Et là, des officiers reviennent, de plus en plus souvent, et cette fois en service. Ils expliquent à Henri de Bourbon que l'on a des projets pour lui « au plus haut niveau ». En allemand, c'est l'expression consacrée pour parler de l'empereur. On l'emmène en voyage. Il revient escorté d'autres officiers, d'une courtoisie extrême. On le laisse libre de rentrer à son château. Il refuse, et part avec sa famille pour les Pays-Bas.
C'est un souvenir d'enfance, celui d'un petit garçon de six ou sept ans, rapporté par un ami. On ne sait ni qui étaient ces officiers, ni ce qu'on a proposé exactement au père. Mais la scène est la même qu'à Oss, trente ans plus tard : des officiers allemands, très courtois, des projets « en haut lieu », et un refus.
Mettons les trois moments bout à bout. En 1871, à Versailles, Bismarck et Jules Favre signent l'armistice, et Jules Favre porte au doigt la bague de Louis XVI que lui avait remise la famille Naundorff. En 1914-1915, l'Allemagne impériale vient chercher Henri de Bourbon. En 1942, l'Allemagne nazie vient chercher son fils. Trois fois, l'Allemagne en guerre contre la France se tourne vers la branche Naundorff. Et deux fois, on lui dit non.
Que signifie cet épisode ? Il signifie que les nazis, en 1942, avaient dans leurs dossiers d'archives allemandes de quoi identifier avec assez de certitude la branche hollandaise Naundorff comme héritière légitime du trône de France. Les nazis étaient méticuleux dans leurs recherches généalogiques. Ils n'auraient pas approché un obscur maire hollandais ne parlant pas français, avec une offre aussi lourde, sur un dossier bâclé. Ils avaient nécessairement des documents solides établissant la filiation. Pour moi, ce témoignage est une preuve historique. Recueillie oralement, bien sûr. Mais pourquoi croire à une invention ? Et il n'est pas seul : un prince allemand, dont j'ai oublié le nom, a juré devant notaire, avant sa mort, avoir vu ce dossier. Le dossier Le Coq.
Ces documents existaient donc en Allemagne. Ils y étaient conservés depuis le XIXᵉ siècle, probablement dans des archives à haut niveau de confidentialité, peut-être dans les archives des loges maçonniques prussiennes dont on parlera dans deux épisodes. Les nazis y ont eu accès parce qu'ils avaient saisi les archives des loges, dans le Reich puis dans toute l'Europe occupée.
Cela confirme, indirectement mais solidement, que la Prusse — puis l'Empire allemand, puis le Reich nazi — a toujours su qui était Naundorff. Le silence public prussien était un choix diplomatique, pas une ignorance. Les nazis, en 1942, dans l'urgence de la guerre, ont brièvement envisagé de sortir la carte. Elle n'a pas été jouée. Mais elle existait, prête à l'être.
Cet épisode termine le tableau. La Prusse savait, l'Allemagne nazie savait, la Hollande savait, l'Angleterre savait probablement, le Vatican ne savait rien mais sympathisait, la France officielle a toujours nié. Naundorff n'a pas de dossier public unifié parce qu'il n'a jamais dû en avoir un. Son secret était partagé entre des cercles restreints qui n'avaient aucun intérêt à le divulguer.
Avant d'aller plus loin, je voudrais vous emmener au Vatican, et raconter en détail ce premier voyage dans les archives. C'est le prochain épisode.