Épisode 20 sur 26

Le Vatican, suite

L'Affaire Louis XVII — Les Soirées du Graaal avec Trois A

Dans l'épisode précédent, j'ai parlé rapidement de mes voyages aux Archives vaticanes. Je voudrais y revenir en détail, parce que le Vatican occupe une place à part dans cette affaire. Aujourd'hui, le premier voyage.

Commençons par la légende. Dans les centaines de livres écrits sur Louis XVII et sur Naundorff, une phrase revient régulièrement : la vérité est au Vatican. L'idée n'est pas absurde. Pendant des siècles, le Saint-Siège a disposé du réseau d'information le plus dense d'Europe. Un nonce dans chaque capitale, un évêque dans chaque diocèse, un curé dans chaque village. Tout prêtre catholique, du curé de campagne à l'aumônier du roi, faisait partie de ce réseau. Une affaire de cette taille ne pouvait pas lui échapper. C'est du moins ce qu'on pense.

Chaque camp a construit sa version. Du côté des anti-naundorffistes, l'auteur qui fait autorité est Louis Hastier, avec son livre La Double Mort de Louis XVII. Hastier écrit au préfet des Archives vaticanes, Mgr Mercati, qui lui répond en 1949 qu'il n'existe aucun dossier Louis XVII. Hastier rappelle ensuite qu'un seul document officiel existe : un Bref du pape Grégoire XVI, qui condamne un « faux duc de Normandie ». Aucun pape n'est revenu dessus. Conclusion de Hastier : le Vatican considère Naundorff comme un imposteur, l'affaire est entendue.

Du côté naundorffiste, on raconte l'inverse. Les papes, surtout Léon XIII, dont le pontificat fut très long, auraient reçu en audience des naundorffistes connus, et leur auraient dit leur sympathie. On cite les phrases, les dates. Le Bref de Grégoire XVI, lui, serait introuvable, personne ne l'aurait jamais vu, on n'en saurait rien au fond. Certains vont plus loin : l'enfant, à peine sorti du Temple, aurait été emmené à Rome et sacré roi de France par Pie VI en personne, devant le collège des cardinaux.

D'un côté un pape qui condamne, de l'autre un pape qui sacre. Il fallait aller voir.

Un livre sorti il y a quelques années prétendait avoir résolu l'énigme grâce aux Archives vaticanes. En le lisant, on découvre que l'auteur a simplement rencontré le directeur des archives, Mgr Bruguès, qui lui a dit qu'il n'y avait pas de dossier Louis XVII. Il n'est jamais entré dans les archives. En réalité, personne, parmi les auteurs de ces milliers de livres, n'y était entré. Deux préfets des archives, en 1870 et en 1949, et un archiviste privé, en 1906, auraient cherché. Aucun n'a laissé de compte rendu détaillé.

En 2016, j'ai eu le privilège d'être admis. Je fais ici le compte rendu du premier voyage. Le second fera l'objet d'un autre épisode.

Il faut savoir comment on travaille là-bas. Aux Archives secrètes, on se débrouille à peu près seul. Personne ne vous dit où se trouve quoi. On devine, on essaie, on se trompe. Avant de partir, j'avais relevé sur les sites naundorffistes toutes les dates d'audiences, de bénédictions, de lettres entre la famille et les papes. Je me disais qu'une seule audience retrouvée, une seule, valait de l'or pour la cause.

La première chose que j'ai demandée, le premier jour, c'est le « Journal du Vatican », la source qu'on cite toujours pour le sacre par Pie VI. Ce journal n'a jamais existé.

Ensuite, le Bref. Je l'ai trouvé, l'original, signé, dans le volume consacré aux brefs du pape. Rien que cela était déjà une petite victoire, puisque tant de gens disaient que personne ne l'avait jamais vu. La phrase sur le « faux duc de Normandie » y est bien.

Restaient les audiences. J'ai fini par repérer une série d'immenses registres, grand format, où étaient consignés les lettres reçues, les documents envoyés par le pape, et certaines audiences. Aucun détail sur ce qui s'y disait. Il existe aussi une sorte d'agenda en plusieurs petits volumes, à l'écriture serrée, presque illisible, qui recense les audiences. Là, impossible de rien comprendre, même pas de repérer les noms. Je n'ai pu y retrouver que deux noms cités par les naundorffistes : Mme Maillet, la petite-fille de Martin de Gallardon, le paysan visionnaire qui avait reconnu Naundorff en 1833, et la princesse de La Tour du Pin. Pour ce qu'on a pu leur dire, rien. Pour les phrases du pape que rapportent les naundorffistes, rien non plus. Chou blanc complet.

C'est dans les grands registres, à quelques minutes de l'heure de fermeture, que je tombe sur une mention : « Principe Enrique de Borbón ». Le prince Henri de Bourbon, petit-fils de Naundorff, chef de la branche. Le Vatican l'appelle prince. Cette mention m'a mené à un dossier que personne n'avait trouvé avant moi, parce qu'il est rangé sous une cote qui n'a rien à voir avec son contenu, celle des biens immobiliers du Saint-Siège. On cherchait Louis XVII au rayon des rois, il était au rayon des immeubles.

Il n'y a pas de dossier Louis XVII. Mais il y a un dossier Naundorff. Un dossier complet, constitué entre 1906 et 1915.

Ce dossier dit une chose, et il la dit de plusieurs manières : nous ne savons rien.

Pour comprendre, il faut se replacer dans le contexte. Nous sommes en pleine séparation de l'Église et de l'État en France. Rome a dû rappeler son nonce. Le cardinal Merry del Val, secrétaire d'État de Pie X, a laissé à Paris un homme de confiance, Mgr Montagnini, officiellement pour surveiller les biens du Vatican, en réalité pour le tenir informé des suites de la Séparation. Et que raconte Montagnini dans ses lettres ? Que ce qui agite les catholiques français, ce n'est pas tant la Séparation que l'affaire Naundorff.

C'est difficile à croire aujourd'hui, mais le dossier en contient la preuve. On y trouve les premières pages de nombreux journaux entièrement consacrées à l'énigme, avec des articles pour et contre qui alternent. On y trouve le testament de la duchesse d'Angoulême, publié en entier à la une d'un quotidien. On en attendait des révélations sur son frère. Il n'y en avait aucune.

Le cœur de l'affaire, c'est l'argent. La fortune de la duchesse d'Angoulême avait fini entre les mains du duc Robert de Parme, chef de la maison de Bourbon-Parme. Des partisans de Naundorff le sommaient publiquement de rendre cet argent à ses vrais héritiers, c'est-à-dire aux descendants de Louis XVII. Imaginez le duc de Parme découvrant chaque matin dans la presse qu'il est accusé d'avoir volé l'héritage d'un roi.

Le duc écrit au cardinal. Plusieurs fois, en des termes de plus en plus vifs. Ce qu'il veut, c'est que le pape lui-même parle. Pas le secrétaire d'État : le pape. Un mot, un seul, et c'en était fini des Naundorff.

Ce mot ne vient pas.

Le cardinal fait chercher. Un archiviste, un certain Brémond, est chargé de fouiller. Il ne trouve rien, sauf le Bref. Dans une note de sa main, non datée, non signée, Merry del Val laisse voir son agacement. Il parle de « stupide question », et il rappelle qu'on ne trouvera rien, puisque le cardinal Pitra a déjà cherché. Pitra était devenu bibliothécaire de l'Église en 1869, sous Pie IX. C'était un homme qui connaissait la Hollande mieux que personne à Rome : il avait publié un livre sur la Hollande catholique en 1850, cinq ans après la mort de Naundorff à Delft. Il a cherché entre 1869 et 1875, sous Pie IX. Donc Pie IX voulait savoir. Et Pitra n'a rien trouvé. Vingt-cinq ans après la mort de Naundorff, le Vatican ne savait déjà rien.

Alors Merry del Val ressort le Bref, et il ajoute une déclaration : le Vatican ne dispose d'aucune information documentée, ni dans un sens ni dans l'autre. Nulle part, dans ses lettres et ses brouillons, il n'emploie un mot de mépris envers Naundorff ou sa famille. Et il ne tire jamais du Bref la conclusion qu'on lui demande. En marge d'un brouillon, il note même : « vérifier si Richemont a été reçu par Pie IX ». Sur Richemont non plus, on ne savait plus rien.

Il faut dire un mot de cet homme, parce que son ignorance a une valeur. Rafael Merry del Val est le fils d'un diplomate espagnol, élevé en Angleterre, polyglotte, familier de toutes les cours d'Europe. C'est l'un des secrétaires d'État les plus brillants et les mieux informés du vingtième siècle. Aucun dossier ne lui est fermé. Quand un homme comme lui dit « nous ne savons rien », il faut le croire.

Un détail m'a frappé. Dans tout le dossier, Merry del Val ne cite jamais Pie X. Pas une fois il n'écrit qu'il va consulter le pape, qu'il voit pourtant tous les jours. Tout se passe comme si certaines questions ne devaient pas être posées au pape. Au pape le silence, au secrétaire d'État la parole, dans les limites du silence du pape.

Certains, à l'époque, n'ont pas cru à cette ignorance. Il existerait des archives ultrasecrètes, et même un testament secret de la duchesse d'Angoulême, dans lequel elle reconnaîtrait son frère en Naundorff. Ce testament dormirait dans une cassette, à n'ouvrir que cent ans après sa mort, soit en 1951. Il faut se représenter la scène. Les papes successifs passent chaque jour devant une armoire en fer. Eux seuls ont la clé. Même leur secrétaire d'État n'y a pas accès. Et personne, pendant un siècle, ne tourne la clé. C'est le roman-feuilleton à l'état pur.

J'ai retrouvé dans un dossier la lettre qui annonce au Vatican la mort de la duchesse d'Angoulême, avec une copie de son testament. Il est en tout point semblable à celui qu'on connaît. Aucun codicille, aucune allusion à un second testament.

Reste la question que tout le monde se pose. Comment le Vatican, le mieux informé des États d'Europe, peut-il ne rien savoir d'une affaire qui a rempli des milliers de livres ?

La réponse, on ne la voit qu'en entrant dans les archives. Les rayons qui correspondent aux années 1798 à 1817 sont vides. Pendant ces vingt ans, il n'y a pas de Vatican au sens où on l'entend. Rome est occupée, Pie VI est emmené en captivité et meurt en exil, Pie VII est déporté par Napoléon. Il n'y a plus de nonce à Paris depuis 1792. Les archives sont emportées en France. Selon les estimations, un quart à un tiers n'est jamais revenu. Une partie a été perdue, volée, revendue, une autre a servi de combustible. Les soldats avaient froid, les archives de l'Église brûlaient bien.

Parmi ce qui manque, il y a les papiers privés de Pie VI, les seuls qui auraient pu parler de l'affaire au moment où elle se joue. Napoléon s'en est emparé. Je n'ai pas retrouvé ce fonds, alors que j'ai pu consulter librement ceux de Grégoire XVI et de Pie IX.

Même quand le pape revient à Rome, en 1814, les archives ne fonctionnent pas. Il n'y a pas d'adresse postale. Les échanges réguliers avec la France ne reprennent qu'en 1817. Or ces vingt années vides sont exactement celles où tout se joue : la disparition de l'enfant, les traités de Bâle, le trou noir biographique, l'apparition de Naundorff à Berlin. Le sort du petit roi a été réglé par des puissances athées, la France révolutionnaire, et protestantes, la Prusse et la Hollande. Personne n'a rien demandé à l'Église, et personne ne l'a informée.

Quand le Vatican retrouve une adresse, sous Louis XVIII, la correspondance entre le pape et le roi montre surtout que personne n'a envie de parler de ce passé. Il y a là une scène assez savoureuse. Louis XVIII, voltairien bien connu, s'y présente comme le meilleur des chrétiens. Et le pape lui répond en l'appelant Sa Majesté Très Chrétienne.

Un événement, en revanche, remplit les courriers du nonce : l'assassinat du duc de Berry en 1820, puis la grossesse de sa veuve. On lit le deuil, puis le suspense, puis la joie. Le pape parle de l'enfant du miracle comme du fruit de ses prières. À partir de là, l'autre enfant, le duc de Normandie, n'intéresse plus personne.

Le premier prétendant à parvenir aux oreilles d'un pape n'est d'ailleurs pas Naundorff, mais le baron de Richemont, en 1832. Grégoire XVI l'appelle « le prétendu duc de Normandie ». Dans la correspondance privée de Pie IX, j'ai trouvé un mince dossier Richemont, avec une longue lettre de sa main, d'une belle écriture régulière, adressée au pape. Richemont affirmait avoir été reçu par Pie IX à Gaète, où le pape s'était réfugié après la révolution romaine de 1848. Or, aux dates que donne Richemont, les rayons sont de nouveau vides. Le pape est chassé, il n'y a plus d'adresse. On ne peut rien confirmer, ni infirmer.

Richemont ne dérangeait pas beaucoup Rome, parce qu'il faisait de la politique et pas de religion. Naundorff, c'est l'inverse. Il ne fait pas de politique, mais il fonde en Angleterre tout un système religieux, lance des anathèmes contre le pape et lui prédit une mort prochaine s'il ne le reconnaît pas. Là, Rome réagit.

C'est ce qui éclaire le Bref de 1843. Il n'est pas adressé à Naundorff. Il est adressé à un évêque français, et il vise d'abord un personnage étonnant, Vintras, qui se disait le prophète Élie et dont la secte gagnait la Normandie. Vintras avait reconnu en Naundorff le roi annoncé par les prophéties. Grégoire XVI condamne Vintras, et au passage celui que Vintras soutient, sans le nommer : le « faux duc de Normandie ». D'une pierre deux coups. Il faut ajouter que Grégoire XVI a commencé et fini son pontificat sous Louis-Philippe, et que j'ai lu dans sa correspondance les excellentes relations qu'il entretenait avec lui. Le Bref défend le dogme. Il défend peut-être aussi un peu le trône des Orléans.

Ce Bref est une condamnation doctrinale. Il ne vaut pas acte d'état civil, et il ne prétend pas l'être. L'adjectif « faux » y est posé en passant. Et c'est là que Hastier se trompe. Si aucun pape n'est revenu dessus, c'est que la condamnation portait sur la doctrine, et que les descendants de Naundorff étaient redevenus catholiques, et même fervents. L'hérésie est effacée par la génération suivante. Il ne reste que l'adjectif, et sur ce point précis, Merry del Val le dit lui-même, personne ne sait rien. Si le Vatican avait voulu enterrer l'affaire, il lui suffisait de rappeler le Bref et d'en conclure à l'imposture des descendants. Aucun pape ne l'a fait.

Revenons aux audiences. Faute de pouvoir lire l'agenda du pape, j'ai lu les journaux. Le dossier en est plein, et c'est là que se trouve le plus intéressant. À la fin du dix-neuvième siècle, les journaux de Rome, d'Italie et de l'étranger ont tous leur correspondant au Vatican. Chaque jour a son va-et-vient de célébrités. Et le Vatican reçoit alors beaucoup de maisons royales déchues, ou en passe de l'être. La famille royale de France, à elle seule, en compte plusieurs. J'ai lu ainsi la venue de tel prince d'Orléans, et le soin qu'on prenait à ce qu'un Bourbon ne soit pas dans les parages le même jour. Tout ce monde voyageait sous des pseudonymes. Le moment de vérité, c'était l'accueil aux portes du Vatican. La pompe qui entourait cet accueil mesurait l'estime du pape pour le visiteur.

Et voici ce que je lis dans Le Gaulois, un journal à très fort tirage, très présent dans les coupures du dossier. Je n'ai pas le numéro sous les yeux au moment où j'enregistre, mais je m'en souviens bien. Ce jour-là, dit le journal, le pape Léon XIII a reçu en audience un personnage accueilli en grande pompe, dont personne ne connaissait l'identité. Les journalistes présents faisaient des hypothèses : un prince français, un Orléans, disaient les uns, un prince italien, disaient les autres. Ce n'est qu'un peu plus tard qu'on a appris qui c'était : le chef de la famille Naundorff.

On imagine l'étonnement. La France était devenue solidement républicaine. Chez les royalistes, les Orléans étaient seuls en lice. La Révolution et l'aventure napoléonienne, qui avaient été des cauchemars pour le Vatican, étaient bien mortes et bien enterrées. Et voilà que le pape recevait avec tous les honneurs, sous les yeux de la presse nationale et internationale, le descendant d'un homme que la France officielle traitait d'imposteur depuis des décennies. Quel intérêt avait ce vieillard, Léon XIII avait alors largement passé quatre-vingts ans, à réveiller les fantômes ?

Pour les naundorffistes, ce geste était plus précieux que n'importe quel document. On comprend mieux, alors, ceux qui sortaient d'audience en disant que le pape croyait à leur histoire. Un accueil comme celui-là, devant toute la presse, c'est bien plus qu'un clin d'œil.

Il y a d'autres signes du même genre. Le premier numéro de La Légitimité, le journal fondé par Amélie, la fille de Naundorff, sort le 21 janvier 1883. En tête, sous les armoiries de la famille, figure une bénédiction du pape Léon XIII, datée du 1er septembre 1879, adressée à « Son Altesse Royale Madame Amélie ». Le texte latin est très vague. Mais « Son Altesse Royale », c'est une autre affaire. Dans toutes les archives, je n'ai jamais trouvé ce titre sous la plume du Vatican. « Prince », oui. « Altesse Royale », jamais. Or cette mention est imprimée en tête du journal, numéro après numéro, jusqu'en 1886. Le Vatican connaissait ce journal, le dossier en contient de nombreux exemplaires. Un mot à l'un des nombreux prélats amis de la cause, et la mention disparaissait. Ce mot n'a pas été dit pendant sept ans. Quand le journal reparaît en 1895, la mention a disparu. Peut-être une demande discrète, entre gens qui se comprennent. Rien d'officiel.

Et puis il y a l'incident de La Croix, sous le même Léon XIII. Le chef de la maison, le prince Jean de Bourbon, se marie. Selon la famille, le pape a envoyé sa bénédiction. Le journal catholique La Croix s'en moque dans un filet : la bénédiction n'aurait jamais été donnée, sous-entendu, c'est un mariage d'imposteurs. Quelques jours plus tard, La Croix doit se rétracter : « il nous a été dit de Rome ». La bénédiction avait bien été envoyée, au prince de Bourbon et à son épouse. Prince, pas Altesse Royale. Au Vatican, on pèse chaque titre au trébuchet. Pas trop, mais attention aussi à pas assez. Et ce « il nous a été dit de Rome », sans signature, sans service nommé, alors que la Secrétairerie d'État signe toujours ce qu'elle envoie, me fait penser que l'ordre venait du pape lui-même. Le même pape qui avait béni le mariage, et qui avait reçu le chef de la famille en grande pompe. Les trois gestes vont dans le même sens.

La dernière pièce du dossier va dans le même sens. C'est une lettre du jeune prince Henri de Bourbon au nouveau pape, Benoît XV. Il y rappelle la sympathie de ses prédécesseurs, et il donne la date où il a été reçu par Pie X : le 21 avril 1904. Il demande une bénédiction à l'entrée dans sa vie d'adulte. Mme Maillet, la petite-fille de Gallardon, écrit elle aussi en 1915 au nouveau secrétaire d'État, le cardinal Ferrata, et rappelle ses audiences chez Pie X en 1906, 1907 et 1908, où le pape a écouté sans se prononcer, et a béni le jeune Henri. Ces lettres sont rangées soigneusement, sans un mot de démenti. Puis la Grande Guerre commence, et l'énigme se tait au Vatican.

Pourquoi ces papes, Pie IX, Léon XIII, Pie X, ont-ils laissé faire ? Il faut se souvenir de l'atmosphère. Depuis la défaite de 1870, et surtout depuis la mort de Chambord en 1883, une partie de l'Église attend le Grand Monarque, le roi caché, descendant de Saint Louis, qui doit revenir de façon inattendue. Les prophéties de La Salette circulent partout. Martin de Gallardon, ce paysan que l'Église n'a jamais condamné, avait reconnu Naundorff. Un homme apparu de nulle part, qui se dit le fils du roi martyr, et qui laisse une nombreuse descendance au moment où tous les autres s'éteignent : il correspondait exactement au portrait. Quel pape aurait pris le risque de dire que la Providence s'était trompée ? Et l'enquête de Pitra avait établi une chose précieuse : rien, dans les archives, ne viendrait un jour humilier un pape qui se serait laissé aller à y croire.

Voilà le bilan du premier voyage. Le Vatican n'a pas la clé de l'énigme. Il ne pouvait pas l'avoir, parce qu'il était absent pendant les vingt années où tout s'est joué. Officiellement, il n'est ni naundorffiste ni anti-naundorffiste, exactement comme l'a dit Merry del Val. Officieusement, c'est autre chose. Aucun mépris, des titres respectés, un index qui dit « prince », des lettres gardées, un journal jamais démenti, un démenti imposé à La Croix, et un chef de famille reçu en grande pompe sous les yeux de la presse. Silence, oui. Insultes, non.

Ni pour, ni contre, dans les textes officiels. Une réponse de Normand, en somme, ce qui convient assez bien à un homme qui fut d'abord duc de Normandie.

Reste la question que ces archives vides laissent ouverte. Qui a organisé l'exfiltration et le silence, à l'origine ? Quel réseau a été capable de garder ce secret pendant plus d'un siècle, en traversant des guerres, des changements de régime, des reconfigurations européennes complètes ? C'est ce qu'on voit au prochain épisode.