Il reste une question : quel réseau aurait pu organiser et tenir un secret de cette ampleur pendant plus d'un siècle ? Une structure d'État aurait pu organiser le départ de l'enfant du Temple. Mais un État, seul, n'aurait eu ni la durée ni le secret nécessaires à la réussite d'une telle entreprise. Les gouvernements changent, les régimes tombent, les archives s'ouvrent. Il faut rétribuer ceux qui travaillent, personne n'agit bénévolement, ou alors pour une ou deux missions, pas sur cent ans. Il existe une alternative, qui possède la très longue durée, et le bénévolat de manière structurée, ainsi que la capacité de maintenir un anonymat complet. Les réseaux maçonniques, beaucoup plus importants à l'époque qu'aujourd'hui, ont pu fournir ce cadre en plus du cadre politique, un cadre qui assure à la fois le secret et la durée. Voici les faits que j'ai pu trouver. Hardenberg appartient à la plus haute sphère de la franc-maçonnerie. L'entourage de Robespierre est largement maçonnique. Le patron de Hardenberg, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume II, est le grand chef des Rose-Croix de son pays. Un roi maçon. C'est lui qui décide d'arrêter la guerre avec la France, au grand dam de l'Angleterre, qui payait l'armée prussienne pour faire la guerre à sa place sur le continent. Le roi de Prusse prend l'argent des Anglais - ce qui les rend furieux - puis décide d'arrêter, mais il le fait avec un immense regret : en quittant le front avec la France, il a abandonné Louis XVI et sa famille à son sort. Il en rêve, il en fait des cauchemars. J'ai lu des textes où il en parle, où Louis XVI lui vient en rêve. Tous les rois de l'époque ont senti le couperet sur leur cou avec la mort de Louis XVI. Tous ont eu peur, tous ont voulu arrêter la folie française. Il y avait donc chez Frédéric-Guillaume II une immense culpabilité et une immense envie d'aider ce qui restait de Louis XVI, son collègue en quelque sorte. Et ce qui restait étaient ses enfants. Du côté de Hardenberg, celui qui est en charge de la diplomatie de la Prusse, pas de lamentations - il n'est pas roi - mais une remarque très pertinente pour notre propos. Ce qui faisait très peur avec la Révolution française, c'était le chaos, le peuple qui semblait se déchaîner, changer de chef comme de chemise. Or un homme se détache dans ce chaos, et c'est celui que Hardenberg remarque, car il rassure les diplomates. Dans ses mémoires, Hardenberg se dit heureux, bien avant la signature du traité de Bâle, de voir Robespierre prendre enfin les rênes de cette France devenue folle, qui gagne des batailles partout et semble menacer tous les pays. Voilà un homme intelligent, dit-il, avec qui on peut parler. Il y a donc d'un côté une connivence politique entre Robespierre et Hardenberg, et de l'autre une connivence maçonnique et affective entre Hardenberg et son roi, autour du sort de Louis XVI et de son fils. Un sort qui obsède tous les rois d'Europe.
Ce que j'en déduis, c'est ce qui a pu se négocier en secret avant le traité de Bâle, entre Barthélemy, l'ambassadeur de France en Suisse et Hardenberg. Sauver le fils et la fille, à défaut du père, aurait été pour Frédéric-Guillaume II une immense consolation. Le plus beau cadeau que son ministre pouvait lui rapporter de ses contacts avec l'ambassade française à Bâle, c'était la survie du petit.
Il faut sortir des idées reçues sur la franc-maçonnerie. Ce que nous en connaissons aujourd'hui — quelques loges discrètes, un rôle politique résiduel — n'a rien à voir avec ce qu'elle était à l'époque de la Révolution française et des décennies qui l'ont suivie. À cette époque, elle est au sommet de sa puissance. Née en Angleterre au début du XVIIIᵉ siècle, elle s'est étendue à toute l'Europe et à l'Amérique en cinquante ans. Elle compte des rois, des ministres, des généraux, des philosophes, des banquiers, des artistes.
À la cour de France, avant la Révolution, presque tout le monde en fait partie. Le roi Louis XVI est l'exception — il n'y a pas adhéré. Mais son frère, le futur Louis XVIII, est franc-maçon. Le duc d'Orléans, futur Philippe Égalité, est franc-maçon. Tout le haut commandement de l'armée est franc-maçon. Voltaire a été initié peu avant sa mort. Parmi les révolutionnaires, une partie de la Convention est passée par les loges. La franc-maçonnerie est le lieu où l'on se rencontre en dehors des rôles officiels, où le ministre et le journaliste, l'aristocrate et le bourgeois peuvent parler d'égal à égal en oubliant leurs positions.
C'est aussi une organisation politique. La franc-maçonnerie du XVIIIᵉ siècle porte un projet : remplacer les vieilles structures — monarchie de droit divin, Église romaine, ordres nobiliaires — par un nouveau régime fondé sur la raison, les Lumières, le progrès. Elle prépare la Révolution française plus qu'elle ne la subit. Elle continue son travail bien après elle.
En Allemagne, elle prend une ampleur particulière. Le roi de Prusse de l'époque, Frédéric-Guillaume II, qui règne jusqu'en 1797, n'est pas un simple adhérent : c'est un initié de haut rang des Rose-Croix d'Or, qui tiennent de fait sa cour. Hardenberg, futur premier ministre de la Prusse, est franc-maçon, et il est actif dans l'obédience des Illuminati, en charge de toute l'Allemagne du Nord. Ces deux obédiences — Rose-Croix et Illuminati — sont concurrentes mais coordonnées au niveau supérieur.
Les Illuminati, ordre fondé en Bavière en 1776 par un professeur de droit canon nommé Weishaupt, méritent qu'on s'y arrête. Leur particularité : ils recrutent dans les rangs des francs-maçons déjà initiés. C'est l'organisation dans l'organisation. Ceux qui pensaient être arrivés au sommet de la franc-maçonnerie apprennent qu'il y a plus haut encore, plus secret encore, plus puissant encore. On les recrute sur cette promesse. Et l'on tient les recrutés en obtenant d'eux, dès l'entrée, tous les secrets de leur vie privée — dettes, maîtresses, faiblesses. Un membre qui trahit s'expose à la révélation publique de ses propres secrets. Le pacte est fermé.
Les Illuminati grandissent vite, deviennent trop puissants et trop visibles. L'électeur de Bavière les interdit en 1785. Le roi de Prusse suit. Ils sont dissous officiellement — mais les membres se fondent dans d'autres obédiences, notamment les Rose-Croix. Hardenberg, qui était Illuminati, revient chez les Rose-Croix. Le personnel se conserve, il change simplement de couverture.
Un projet secret circule dans ces cercles francs-maçons de la fin du XVIIIᵉ siècle. Le projet du roi idéal. Non pas un roi simple héritier d'une longue lignée féodale ni un roi élu au petit bonheur, mais un roi élevé dès l'enfance dans les principes francs-maçons, éduqué à la rationalité des Lumières, formaté pour être un souverain moderne. Un tel roi cumulerait la légitimité dynastique et l'intelligence maçonnique. Il serait la synthèse parfaite entre le monde ancien et le monde nouveau.
Or, dans le tumulte révolutionnaire, un enfant apparaît qui correspond parfaitement à ce projet. Le fils de Louis XVI, arraché à sa famille dès l'enfance, plongé dans un environnement révolutionnaire, encore malléable, porteur de la légitimité la plus haute qui soit — Bourbon, capétien, descendant direct de Saint Louis et de Louis XIV.
Voici mon hypothèse. L'exfiltration de Louis XVII du Temple n'est pas qu'une opération purement politique. C'est une opération politique doublée d'une opération franc-maçonne. Robespierre — dont on ignore s'il était formellement initié, mais qui vivait entouré de francs-maçons — passe un accord avec Hardenberg, représentant à la fois l'État prussien et la franc-maçonnerie prussienne. La double casquette de Hardenberg garantit ce qu'un simple accord d'État ne garantirait pas : le secret absolu.
Un secret confié à un État peut fuir. Un ministre change, un nouveau régime arrive, les archives sont ouvertes, un journaliste enquête. Un secret confié à une franc-maçonnerie fuit beaucoup moins, parce que la franc-maçonnerie a précisément les outils pour tenir un secret sur plusieurs générations. Serments, sanctions internes, transmission orale, dispersion géographique des dépositaires.
C'est ce qui expliquerait, à mon sens, pourquoi entre 1794 et 1810, pendant seize ans, personne ne parle de Louis XVII. C'est un silence organisé, structuré, transnational. Il n'a pas la texture ordinaire des silences politiques — qui craquent tôt ou tard. Il a la texture des silences maçonniques — qui tiennent.
Le petit prince est probablement acheminé d'abord vers l'Amérique, brièvement, pour brouiller les pistes. George Washington est chef de sa loge, la jeune République américaine est truffée de francs-maçons, et elle est en dette éternelle envers la monarchie française qui l'a aidée à naître. C'est une hypothèse — Naundorff dans son livre autobiographique évoque des étapes maritimes confuses. Puis retour en Europe, installation en Suisse à Neuveville, sous protection franc-maçonne, apprentissage de l'horlogerie. Après l'affaire du duc d'Enghien en 1804, déplacement plus au nord, en territoire prussien.
En 1810, quand les Français quittent Berlin, le petit prince — devenu adulte — peut réapparaître dans la vie ordinaire. La franc-maçonnerie prussienne le rend à lui-même, si l'on peut dire. Elle lui confectionne une identité, l'installe comme horloger, le confie à la protection administrative de Le Coq, chef de la police de Berlin. Puis elle se retire, discrètement. La franc-maçonnerie n'est plus qu'une surveillance de fond. Naundorff se débrouille de sa vie.
Ce mécanisme explique aussi la différence de traitement entre Louis XVII et sa sœur. Nous pensons que Marie-Thérèse devient la Comtesse des Ténèbres. Or, à la différence de Louis XVII, qui vagabonde, sa sœur est traitée politiquement — cachée dans des châteaux ducaux, surveillée par un diplomate hollandais, visible dans son invisibilité même. C'est une prise en charge publique-secrète des puissances allemandes. Louis XVII, lui, est traité maçonniquement — invisible pendant seize ans, réapparaissant dans une vie ordinaire, sans dispositif ducal, sans train de cour. Mais strictement surveillé quand même. On s'assure qu'il ne lui arrive rien. La différence de traitement reflète la différence d'enjeu politique. La fille de Louis XVI n'a pas de valeur dynastique — elle ne peut hériter du trône. Elle n'est donc pas l'objet de recherches actives, d'autant plus qu'une « fausse duchesse d'Angoulême » fonctionne à la Cour de Vienne puis auprès du Roi de France. Le fils, Louis XVII est un immense enjeu politique, il faut sans arrêt masquer ses traces.
Il faut préciser une chose. La franc-maçonnerie n'a pas fait de cet enfant un franc-maçon. Une loge n'accueille pas d'enfant ni d'adolescent, et Naundorff, adulte, n'a jamais montré la moindre appartenance maçonnique. Les loges ont assuré la fuite, le secret et la survie. Pas l'éducation.
Quand la franc-maçonnerie lâche Naundorff en 1810, elle le confie à sa vie. Elle veille encore un peu — Naundorff dans son livre raconte plusieurs moments où des inconnus le sauvent à des moments critiques, lui apportent de l'argent, l'aident à passer une frontière. Ce sont probablement des relais francs-maçons qui interviennent sans qu'il sache lui-même qui ils sont, ni pourquoi.
Puis, progressivement, la franc-maçonnerie se retire. L'espoir qui avait présidé au projet — faire du petit prince le roi franc-maçon idéal — s'est éteint entre-temps. Napoléon est passé, il a tout bouleversé, il a créé de nouvelles configurations en Europe. Quand Naundorff sort de son trou en 1810, l'occasion politique est perdue. Il ne peut plus être placé sur le trône de France — trop de temps a passé, trop de nouveaux acteurs sont en place. La franc-maçonnerie garde le secret, mais elle abandonne le projet.
C'est peut-être pourquoi, quand Naundorff commence à s'agiter, à écrire des lettres, à revendiquer publiquement son identité, la franc-maçonnerie ne le soutient pas. Elle le laisse faire, elle ne le trahit pas — le secret tient — mais elle ne l'aide pas non plus. Le procès prussien, la prison, l'expulsion de France, l'obscurité anglaise, l'accueil hollandais tardif : à chaque étape, Naundorff est seul. Il tient sa revendication à bout de bras.
Une dernière chose sur cette hypothèse maçonnique. Le roi de Hollande, en 1845, quand il signe le contrat d'armement avec Naundorff et autorise l'enterrement sous le nom de Louis XVII, agit en tant que roi mais aussi en tant que franc-maçon — il l'est. Il communique avec son cousin le roi de Prusse — qui l'est aussi — sur un canal maçonnique autant que sur un canal royal. Les deux registres se superposent. Le silence tient.
Si c'est Robespierre qui a fait sortir l'enfant, avec des républicains et des loges, en dehors de tout circuit d'Église ou d'État, alors on arrive à un paradoxe que j'aimerais un jour voir confirmé par un document : la République aurait condamné le père et la mère, mais sauvé le fils.
Voilà ce que je crois s'être passé, dans les grandes lignes, pour ce qui concerne le système qui a préservé la sécurité du fils de Louis XVI.